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Frédérique Vidal se met hors la loi en refusant de diffuser le code source de Parcoursup

Par Jérémy Freixas, ATER à l’Université de Nantes

« Cette loi a été construite dans la concertation. Les gens, au lieu de regarder ce qu’elle va apporter, considèrent qu’elle pourrait être détournée » a déclaré Frédérique Vidal lors de son passage à sur LCI face à Audrey Crespo le 11 mai.

Sommes-nous donc aveugles au point de ne pas nous rendre compte des bienfaits merveilleux que vont apporter la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) ? Libre à chacun des membres de la communauté universitaire d’adhérer ou non au discours politique de notre ministre. Une chose est sûre : la nouvelle procédure d’admission dans l’enseignement supérieure ne pourra être claire dès lors qu’elle sera clairement communiquée. L’idée n’est pas nouvelle : l’association Droit aux Lycéens avait d’ores et déjà bataillé pour que transparence soit faite sur certaines fonctionnalités de l’ancienne plateforme APB (Admission Post Bac). Cette démarche s’était soldée par la diffusion d’une liasse de documents peu lisibles.

Depuis, des belles intentions ont été annoncées :

  • En 2017, Etalab, la mission coordonnant l’ouverture des données publiques, a recommandé d’aller plus loin dans l’ouverture du code source d’APB. Bien que non contraignante, cette déclaration reconnaît officiellement cette nécessité.
  • La communication des algorithmes de la plateforme Parcoursup a été soulevée plusieurs fois dans les débats parlementaires au sujet de loi ORE. De nombreuses déclarations ont été fait dans le sens de plus de transparence, jusqu’au président Macron, qui a rappelé lors de l’événement de communication autour de l’intelligence artificielle #AIforHumanity l’importance de la publication des algorithmes utilisés par les administrations de l’État « à commencer par Parcoursup».

Le texte de loi va encore plus loin : le premier article affirme que « la communication, en application des dispositions du code des relations entre le public et l’administration, du code source des traitements automatisés utilisés pour le fonctionnement de la plateforme mise en place dans le cadre de la procédure nationale de préinscription prévue au I s’accompagne de la communication du cahier des charges présenté de manière synthétique et de l’algorithme du traitement » .

Rappelons encore une fois le calendrier : la plateforme a été ouverte le 15 janvier 2018, la loi adoptée le 8 mars 2018 et les premières affectations seront communiqués le 22 mai. Jusqu’ici le gouvernement a préféré faire le tour des plateaux télés et des matinales de radio plutôt de faire l’effort de donner des éléments clairs et concrets sur la procédure. Le code source reste en effet inconnu. Sur France Info, le 5 avril, la ministre reconnaissait même qu’il restait « une part d’information qui doit être donnée et être expliquée ».

L’exécutif ayant de nombreuses casseroles sur le feu, j’ai été compréhensif : je lui ai rappelé par un courrier sa promesse dans le cadre de la loi CADA (Commission d’accès aux données administratives, loi qui permet à tout citoyen et toute citoyenne de demander la diffusion de documents ou de données issus du travail de l’administration publique). Ma demande portait sur :

  • la diffusion du code source de la plateforme Parcoursup.
  • la diffusion du cahier des charges et des spécifications techniques ayant permis le développement de la plateforme Parcoursup.

Après un mois d’attente, le secrétariat des affaires juridiques a bien accusé réception de la demande mais n’a pu me donner de délai de réponse, ni même m’en assurer une. Ainsi, au regard de la loi CADA, le ministère a refusé de communiqué ces informations.

Résumons :

  • Ce projet de loi a été mis en place afin de mettre sur pieds « un processus plus fluide qui remet de l’humain dans la procédure» (F. Vidal, France Info, 15 mai).
  • Dès les débats parlementaires et jusqu’à l’écriture du texte de loi, la transparence a été l’un des arguments avancés pour justifier l’intérêt de Parcoursup.
  • Or, ces déclarations n’ont été suivies d’aucun acte concret. La plateforme fonctionne aujourd’hui : le cahier des charges a-t-il été perdu ? le code source est-il écrit dans un langage inconnu qui empêcherait son interprétation ?
  • La demande CADA n’a rien donnée (Xavier Berne de Next Impact n’a pas eu plus de succès) : au cas où l’on pourrait encore en douter, il ne s’agit pas d’une négligence mais bien d’un acte délibéré d’opacité.
  • La majorité à l’Assemblée Nationale est allée encore un cran au dessus en maintenant secret les algorithmes définis localement par les universités bien que le Sénat et la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) se soient prononcés pour la communication de tous les traitements informatiques dont feront les candidats et candidates feront l’objet.

La force (ou la faiblesse) de la loi ORE réside dans ce détail : le texte ne précise pas la procédure d’admission dans le supérieur mais fait référence à une « préinscription qui permet aux candidats de bénéficier d’un dispositif d’information et d’orientation qui, dans le prolongement de celui proposé au cours de la scolarité du second degré, est mis en place par les établissements d’enseignement supérieur ». La nature de cette étape de préinscription n’est pas définie dans la loi : elle n’a fait l’objet d’aucun examen par le Parlement. Elle est reléguée au rang de simple détail technique, alors que c’est le cœur même des questionnements qui font suite à l’abandon d’APB.

Pourquoi cette opacité ? Toutes les théories peuvent être envisagées, mais sans rentrer dans le complotisme, nous pouvons sans difficulté imaginer que le ministère ne souhaite montrer ce qui serait contraire à son argumentaire. La communication du code source de Parcoursup ferait glisser le débat du champ politique au champ technique : l’enfumage serait alors bien plus compliqué. Mais n’est-ce pas cela la transparence et la confiance ?

« Nous sommes à l’âge du cyberespace. Il possède lui aussi son propre régulateur, qui lui aussi menace les libertés. Mais, qu’il s’agisse d’une autorisation qu’il nous concède ou d’une conquête qu’on lui arrache, nous sommes tellement obnubilés par l’idée que la liberté est intimement liée à celle de gouvernement que nous ne voyons pas la régulation qui s’opère dans ce nouvel espace, ni la menace qu’elle fait peser sur les libertés.

Ce régulateur, c’est le code : le logiciel et le matériel qui font du cyberespace ce qu’il est. Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule. » – Code is Law, Lawrence Lessig .

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L’université : dead ?

Par Frédéric Lordon (CNRS). Intervention au « colloque intempestif », à l’ENS, le 2 mai 2018

 

Quitte à prendre le risque de l’abstraction – mais après tout nous sommes à l’ENS… – je voudrais commencer en disant en toute généralité une ou deux choses sur les institutions, puisque l’université est une institution, et qu’elle en illustre exemplairement les propriétés essentielles. Telles qu’on peut les ramener aux deux propositions suivantes. Proposition 1 – si son énoncé est paradoxal – : la vie dans les institutions, c’est la mort. Malheureusement, proposition 2 : par institution, il faut entendre la forme même de la vie collective – pourvu bien sûr qu’on soit capable de donner à la catégorie d’institution toute son extension.

Que la juxtaposition de ces deux propositions soit au principe d’une pénible contradiction, la chose est assez évidente puisque, redisons-le : 1) Dans les institutions, on crève ; mais 2) collectivement, nous vivons nécessairement dans des agencements institutionnels. En réalité, la contradiction est soluble dans une sorte de prudence de la vie dans les milieux institutionnels dont la maxime pourrait s’énoncer ainsi : « Attention on va y crever, si on n’y fait pas gaffe ».

En tout cas, tout discours sur la vie collective qui ferait l’impasse sur l’une de ces deux propositions se condamnerait à l’erreur théorique et au désastre pratique, étant entendu que le désastre pratique peut prendre des formes différentes, diamétralement opposées même, selon la proposition ignorée. Quelle est, dans des proportions écrasantes, la proposition ignorée aujourd’hui, et quelle est la forme du désastre qui s’en suit, nous ne le savons que trop. La proposition ignorée, c’est que les institutions c’est la mort. Et la forme du désastre, c’est la mort. Cas d’application, l’université : dead.

En réalité, ici, il faut sortir de la généralité. Ce qui dans l’université pousse la propension mortifère à son comble, c’est la forme particulière que lui donne le néolibéralisme. Il y aurait bien sûr énormément à dire à ce sujet, je me contente de donner un échantillon. Dans le journal Les Échos, sous le titre « Ce que le prix Nobel Jean Tirole conseille à Macron », on peut lire ceci – c’est Tirole qui parle – : « Face aux grandes écoles, hautement sélectives, mieux dotées, et agiles grâce à une gouvernance plus souple, face à une forte concurrence internationale pour les étudiants et les chercheurs, l’université a des boulets aux pieds ».

Soyons objectifs et cliniques : nous avons là à l’évidence une phrase qui sent l’Institut médico-légal et le tiroir frigorifique. Quand je dis que les institutions c’est la mort, je pense exactement à des phrases comme ça. Il faut des individus totalement vidés de l’intérieur pour dire des choses pareilles, des individus évidés et re-remplis avec du fourrage institutionnel à la place, et dans la tête de la paille : de la paille de langue institutionnelle – ce qui, incidemment, donne à penser que nous pourrions envisager le néolibéralisme comme une gigantesque taxidermie, comme une entreprise de taxidermie générale, qui ne produit plus à la chaîne que des automates empaillés.

J’attire ici votre attention sur le mot « agile ». « Agile » est un mot qui a visiblement commencé son existence sociale comme une fin de soirée débraillée où Pierre Gattaz avait forcé sur la sangria : une trouvaille de pochtron rubescent, mais de pochtron managérial tout à sa joie d’avoir mis la main sur ce que ces gens-là appellent un « concept ». On en était là : l’« entreprise agile », c’est si grotesque, si débile, que seul Pierre Gattaz avait l’étoffe pour porter une chose pareille, éventuellement Emmanuel Lechypre sur BFM ou Nicolas Bouzou à peu près partout ailleurs. À ma grande stupéfaction, je dois le dire, j’ai vu le mot faire carrière. Et le voilà désormais répandu comme une catégorie honorable, avec laquelle on peut même faire dignement des énoncés. Or dans un état normal de l’intelligence collective, n’importe qui devrait avoir le rouge au front d’être surpris avec un machin pareil à la bouche. Mais non : tout le monde dit « agile » : des patrons évidemment, donc des journalistes évidemment, des hommes politiques bien sûr, donc des « managers publics » bien sûr. Et maintenant des chercheurs. Le propre du néolibéralisme, c’est donc, entre autres choses, de produire des prix Nobel d’économie qui parlent comme le vendeur de pin’s du Medef ou comme un éditorialiste décérébré de France Info ou de C’dans l’air. Accordons que la discipline prédispose. C’est donc peut-être par malice que les organisateurs m’avaient demandé d’intervenir en m’appuyant « sur mon expérience d’économiste ». J’ai fait semblant de croire que c’était au titre d’informateur indigène, considérant par ailleurs qu’il n’est jamais de très bonne méthode sociologique de céder aux catégories trop homogènes : il n’y a pas « les économistes » et, de même, si ce soir nous pouvions ajouter à la démonstration qu’il n’y a pas « les universitaires », nous n’aurions pas perdu notre temps.

Incontestablement, cependant, il y a Jean Tirole. Et il n’est pas seul de son genre. Si bien que, revenant à la demande des organisateurs, je me dis que ça n’était pas une mauvaise idée en principe d’attraper l’université qui va mal par une de ses disciplines qui va très mal. Quoique cette dernière (l’économie) ait elle-même le sentiment de se porter à merveille. Épistémologiquement sûre de son fait (ça depuis toujours), elle s’est au surplus vendue à tous les pouvoirs temporels, mais à un degré tel qu’elle vit maintenant sa compromission chronique avec le sentiment du parfait naturel et sans le moindre embarras de conscience. Entre le prix Nobel Jean Tirole, ou le professeur au Collège de France Aghion, et le président Macron, il n’y a rien d’autre que le plain-pied d’une grande histoire de complicité. Pendant ce temps, bon nombre de leurs collègues cachetonnent pour les banques ou dans des conseils d’administration – mais c’est peut-être cela qu’il fallait entendre par « valorisation et diffusion de la science »…

Mais je voudrais revenir aux méditations empaillées de Jean Tirole et, dans ses termes mêmes, redemander : avons-nous en effet, par manque d’agilité et gouvernance insuffisamment souple, des boulets aux pieds ? Je dirais plutôt que nous avons les boules au cou – d’entendre des indigences pareilles. Je dirais également qu’on a rarement la chance de tomber sur une manifestation aussi pénétrante et aussi involontaire de l’esprit de synthèse puisqu’en à peine trois lignes tout est dit, ou presque, du désastre universitaire. Il ne vous aura pas échappé que dans cette phrase – comme d’ailleurs dans le reste de l’article – on ne trouve pas un mot qui n’évoque l’écrasement d’un savoir libre par la compromission à des intérêts extrinsèques ou par le flot de boue managériale. Pour notre part, considérons plutôt que le savoir critique est le principe de vie propre à l’institution « université ». Et demandons à notre tour : dans quel état se trouve-t-elle quand ce principe est liquidé par ses responsables mêmes ? Dead– disais-je.

Comme souvent, ce sont les nouveaux entrants, pas encore ployés par l’habitude institutionnelle, qui savent être choqués de ce qui ne choque plus les autres. Et l’on mesurera ce que c’est que d’être ployé à ceci que, sauf erreur de ma part, les professeurs de Paris-1, université à laquelle je suis formellement rattaché, n’ont toujours pas fait entendre la demande explicite, formelle, et somme toute minimale, de démission de leur président, dont les exploits policiers et médiatiques devraient pourtant passer à la postérité.

Je vous rappelle l’espèce de prudence que j’avais essayé de formuler à l’usage de la vie dans les institutions : attention on va y crever, si on n’y fait pas gaffe. Parce que, précisément, ils sont encore suffisamment alertes pour faire gaffe, les étudiants qui occupent les universités auraient beaucoup de titres à être considérés comme des universitaires, si du moins l’on entend par là ceux qui sont intéressés à l’université – évidemment selon sa vocation première, où il entre constitutivement l’ouverture des savoirs à la société, et non comme seul champ de lutte pour les ressources ou le pouvoir mandarinal. C’est donc très inadéquatement qu’on dit d’étudiants aussi fidèles à l’idée de l’université qu’ils l’occupent. Ils sont chez eux en vérité. Ils n’en sont pas les occupants, mais les habitants, les habitants les plus légitimes d’ailleurs, et certainement les plus réveillés. L’occupation,  les occupants, ce sont les empaillés : les managers, les présidents. Eux ont mis la main sur quelque chose avec quoi, dans son principe, ils n’ont plus rien à voir. Mais c’est là le genre d’inversion bien à l’image d’une époque qui fait tout marcher sur la tête.

Si d’ailleurs nous remettions les choses sur leurs pieds, que verrions-nous ? Nous verrions qu’à défaut d’abolir l’institution « université », les étudiants se battent contre sa forme contemporaine, et pour qu’en soit réinventée une autre. Une autre à laquelle nous aurons fait gaffe dès le début et qui, parce que nous continuerions d’y faire gaffe, permettrait d’espérer que, quoique institution, toute vie ne s’en absente pas aussitôt.

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Mort de l’Université, vie du savoir

Par Johanna Siméant-Germanos (ENS, département de sciences sociales). Texte lu à l’occasion d’un « colloque intempestif» à l’ENS le 2 mai 2018. 

Si on m’a invitée à parler aujourd’hui, c’est je pense à cause d’un texte, « Démolition », écrit il y a quelques mois, et dont la circulation, la réception, m’ont surprise, parce que ce texte a semblé faire écho à des milliers d’autres expériences individuelles : j’avais essayé de décrire mon désarroi à l’égard de la mise en crise convergente de ce qui contribue à faire tenir, un peu, une société : les institutions de la santé, du social, des transports, du savoir… Pas seulement les institutions puisque ce qu’il me semblait observer, comme plein d’autres, c’était aussi la prolifération de tous ces dispositifs, algorithmes, badges, mises en règle, courses à la notation, formulaires de soumission (le mot parle de lui-même), d’une façon qui à tous les niveaux produit de l’avilissement, une façon de faire son travail moins bien et dans l’isolement. Comme si ce qui se jouait, c’était aussi le recul de nos capacités d’agir ensemble parce que chacun devient comme entrepreneur de son asservissement. Visiblement, je n’étais pas la seule à ressentir ce désarroi. Et l’avoir écrit autrement que du haut de ma science, mais à partir de ce qui était aussi ma tristesse d’avoir vu la vie des miens et mon propre métier changer, a pu rencontrer un écho chez d’autres.

Si on m’a invitée à parler aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que j’ai enseigné 22 ans à l’université avant d’arriver ici. Le temps de voir changer le métier, le temps de voir l’idée même de l’université être mise en crise. Et tout ça dans un contexte où chaque réforme, inspirée du processus de Bologne à la fin des années 90, de l’injonction à l’alignement sur la concurrence dans le marché international de l’enseignement supérieur, de la mise en place d’une soi-disant autonomie des universités, chaque réforme n’est jamais que la conjonction de la managérialisation et de la diminution des capacités de résistance des universités… autant de façons de faire reculer l’idée que l’université pourrait être un lieu d’émancipation.

Alors il faut bien un peu parler de la loi ORE et de ParcourSup, mais sans oublier que ça s’inscrit dans un processus de plus long terme.

Ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, c’est évidemment le mensonge marketing de la façon dont cette réforme est présentée, cette façon d’insister sur ce qui serait le scandale d’un tirage au sort qui ne concernait en fait que 0.4% des anciens étudiants, ce qu’il y a d’odieux, c’est la mise en place d’une réforme avant même qu’elle ne soit adoptée au parlement, ce qu’il y a d’odieux c’est une réforme sans les moyens du peu de mieux qu’elle promettait : la ministre avait presque réussi à faire flancher des enseignants-chercheurs fatigués, conscients des taux d’échec dans une partie des parcours universitaires, et qui trouvaient que le « oui si » (proposer une remédiation à qui l’on jugeait plus fragile), ce n’était pas une si mauvaise idée. À ceci près qu’il n’y avait aucun véritable moyen de mettre en place ces fameuses filières de remédiation (on cherche toujours le milliard prétendument alloué !)… vu qu’il n’y a déjà pas assez de places qui ont été créées à l’université malgré les projections que n’importe quel bureaucrate un peu sérieux aurait pu effectuer à partir des statistiques sur le nombre de bacheliers… peut-être qu’il faudrait que les gens qui peuplent les cabinets ministériels soient un peu mieux frottés de sciences sociales et un peu moins de plans en deux parties / deux sous-parties…

Surtout, ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, mais je crois que je ne vous apprends rien, c’est la façon dont cela va augmenter la polarisation sociale, les inégalités sociales, augmenter le chacun pour soi, augmenter le recours au privé pour garantir la meilleure scolarité à ses enfants… Juste un exemple : quand on est un collégien de la Courneuve, cela veut dire qu’on aura raté quatre mois d’anglais en cinquième, trois mois de maths en quatrième, deux mois d’histoire géo en troisième… et qu’évidemment, les algorithmes qui vont pondérer vos notes en fonction de votre lycée d’origine ne vous donneront pas grand chance d’accéder aux filières qui vous intéressent.

Bref, ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, c’est le mélange de mensonge et d’incompétence, de gens qui soit ne savaient pas, soit ne savaient que trop bien… comme pour la question des lettres de motivation qui ne seront évidemment pas examinées, mais qui auront permis de décourager les plus fragiles là encore…

Prenez juste la question de l’algorithme… Parce que le plus important ce n’est pas les slogans dans cette affaire, « pour ou contre la sélection », le plus important ce sont les détails, les algorithmes, les timings, les financements annoncés et pas débloqués : l’algorithme précédent, celui d’APB, basé sur ce que l’on appelle en théorie des jeux la théorie des mariages stables, prenait en compte la hiérarchisation des choix des élèves, ce que ne fait pas ParcourSup, où l’on demande aux terminales de ne pas hiérarchiser (au début on croit à une blague…) : mais ce que ça veut dire, quand on propose de ne pas hiérarchiser, c’est que les institutions d’élite vont s’arracher les gens qu’elles considèrent les meilleurs parce que venus des meilleurs lycées (et comme elles les voudront, tous ces élèves pourront choisir entre plusieurs filières… donc pour eux ce sera encore plus confort, plus de choix), et que les autres continueront peut-être de façon pire qu’avant à se retrouver dans des endroits où ils ne veulent pas aller. Et que le storytelling de « trouver la bonne place pour les bonnes personnes » est bel et bien mensonger. Si vraiment le problème est de ne pas admettre les gens qui n’ont pas le niveau dans une filière, pourquoi limiter cette démarche aux seules filières sous tension, pourquoi ne pas instaurer des filières de remédiation dans toutes les filières ? À partir du moment où ce n’est pas le propos, où les moyens n’en sont pas donnés, c’est bien qu’il s’agit d’une gestion malthusienne et excluante de l’université qui est en marche. Donc derrière le mot valise de sélection, il faudrait se demander, avant de faire des choix sur des gens qui n’ont pas eu les mêmes chances, si on n’aurait pas plutôt pu se donner les moyens de restaurer, pour tous, leurs capacités de choix ? À voir l’état des collèges et des lycées, la réponse est, évidemment, non.

S’il ne s’agissait que d’une réforme mal fichue, le énième accident industriel de technocrate… dans un monde idéal, on leur ferait lire quelques bons sociologues de l’éducation et tout irait mieux. Mais la crise de l’université, de l’idée d’université, est plus profonde. Et cela, finalement, quelle que soit la conception qu’on a de l’université : soit que l’on rêve à une tour d’ivoire qui permet d’observer paisiblement le monde à distance ; ou que l’on rêve d’un savoir complètement impliqué dans la société, qui en procède et lui revienne pour lui servir.

Aucune de ces deux aspirations n’a la moindre chance d’être satisfaite par une évolution qui ne pourra satisfaire que les universitaires qui aspirent à devenir chefs de projet bureaucratiques ou employés du mois.

Ce qui nous menace aujourd’hui, c’est l’aggravation d’une offensive généralisée contre toute possibilité de dire le vrai sur le monde. Et ça ne concerne pas que l’université. Et ça ne vient pas que de l’État. On voit depuis quelques années les enquêtes en sciences sociales être menacées de façon croissante par des procédures qui barrent l’accès à certains terrains, censurent des résultats, des publications. On voit se développer le conformisme des Institutionnal Review Boardsdans les universités anglo-saxonnes, qui, sous couvert de respecter les gens auprès de qui l’on enquête (une question, celle du respect des publics, qu’on pose bien moins dans plein d’autres domaines des politiques publiques !), limitent les possibilités d’observations longues, de type ethnographique, d’enquêtes de qualité au long cours, etc.

Mais ça, c’est aussi ce que vivent les journalistes (enfin ceux qui essaient de faire leur travail !). C’est aussi ce qui menace les institutions qui tentent de produire des statistiques qui ne sont pas alignées sur les attentes des gouvernants. C’est aussi la loi sur le secret des affaires et la multiplication des procédures-bâillons à l’égard des lanceurs d’alerte. C’est une mise en crise de la presse telle qu’il n’y a même pas besoin de lui demander d’être conforme vu le conformisme que fabriquent la précarité et la quête de ressources publicitaires.

Je reviens à l’université : la question est donc bien loin de se limiter à pour ou contre la sélection. Le monde universitaire est devenu un monde où il faut devenir de plus en plus un entrepreneur de soi-même, où les chercheurs doivent se débrouiller pour accumuler les financements nécessaires à leurs recherches auprès de diverses institutions publiques ou privées (ANR, Europe, etc.) à coups de projets de recherche ad hocqui suintent le conformisme, tout ça pour se transformer en chefs de projets, et clientéliser des protégés dans des post-doctorats puisque de toute façon le nombre de créations de postes d’enseignants-chercheurs titulaires diminue… tout cela dans un processus général qui augmente la fragmentation, l’isolement, et l’anomie à l’université. Pourtant les livres de sciences sociales français les plus importants que j’ai eu l’occasion de lire ces dernières années n’ont rien à voir et ne devaient rien aux financements et à la bouillie secrétée par les bureaucraties de la recherche, le jargon de l’excellence bureaucratiquement définie (Idex, labex, equipex et j’en passe), l’alignement sur le classement de Shanghai ou autre.

Et c’est cela qui peut continuer à nous animer, l’idée que le savoir n’est ni une affaire de managers, ni de bureaucrates, mais l’affaire de celles, de ceux, qui entendent bien préserver la dignité de leur métier, qui est de produire et de diffuser des paroles vraies sur la société. Avec le maigre espoir que, parfois, dire le vrai puisse avoir encore son importance et nous engager.