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Refonder l’Université et la Recherche pour retrouver prise sur le monde et nos vies

Appel du 20 mars 2020

Nous affrontons une crise sanitaire majeure qui vient nous rappeler la fragilité de nos vies et de nos sociétés et la nécessité de systèmes de solidarité organisés, solides et pérennes : école, santé, retraites… Il aura fallu la pandémie du Covid-19 pour que le pouvoir politique se souvienne brusquement de l’importance vitale d’institutions qu’il a pourtant détruites méthodiquement. En quarante ans, l’Hôpital français est passé de 11 à 6 lits pour mille habitants ; sur les seules six dernières années, 17 500 lits de nuit ont été supprimés. Les personnels hospitaliers sont en effectifs si réduits que des étudiants et des retraités sont aujourd’hui réquisitionnés comme forces supplétives. Alors même que les espoirs de traitement du virus dépendent des chercheurs, cela fait quinze ans que la recherche scientifique à l’Université et dans les grands organismes comme l’Inserm ou le CNRS subit le primat donné à des projets de court terme, pilotés bureaucratiquement, et concentrant sur quelques thèmes définis comme “porteurs” des moyens globalement en déclin. Quinze ans de démolition !

La pandémie agit comme un révélateur : elle confirme aux yeux de tous que l’Université et la recherche publique auraient dû rester une priorité pour nos sociétés et que la diversité des axes de recherche, le temps long et les financements pérennes sont les conditions de son bon développement. Nous voyons bien que les appels à projets lancés de manière improvisée en réaction à chaque crise tiennent plus de la communication impuissante que de la programmation éclairée. Le mal est profond : les procédures bureaucratiques de mise en concurrence ne favorisent que le conformisme quand la liberté de recherche permet des découvertes fondamentales. Ce qui était choquant en temps ordinaire est devenu obscène en temps de crise. La pandémie du coronavirus met ainsi à nu l’inconséquence des politiques menées ces dernières décennies, dont la responsabilité est partagée par tous les gouvernements qui les ont appliquées.

En plus de l’urgence sanitaire qui révèle la crise de notre système de santé, notre société doit affronter trois autres crises : environnementale, sociale et démocratique. La crise écologique et climatique, au gré des catastrophes toujours plus nombreuses qu’elle engendre, affecte un peu plus chaque jour nos vies. Pas plus que pour les épidémies, l’alerte des scientifiques et de la jeunesse du monde entier sur la gravité du réchauffement climatique n’a conduit à prendre les mesures radicales qui s’imposaient. Sur le plan social, les dernières décennies ont été marquées par le creusement d’inégalités matérielles, territoriales, fiscales et culturelles. Enfin, une crise démocratique et politique conduit les citoyens à se détourner massivement de dirigeants incapables de répondre à leurs attentes ou agissant contre l’intérêt général. Même si chaque jour de nouveaux secteurs de la société expriment une volonté de redonner du sens à l’existence et d’en finir avec l’individualisme et le repli sur la sphère privée, cette aspiration profonde à décider des règles collectives que la société se donne, cette volonté des citoyens conscients de ce qui les relie se heurtent à l’imprévoyance, à la cécité et à l’autoritarisme de gouvernants qui confisquent la décision.

Tous les savoirs scientifiquement construits par les recherches théoriques, par l’expérience, l’enquête, l’observation, la confrontation des hypothèses et des résultats, sont indispensables pour surmonter ces crises. Or, les institutions qui créent, transmettent, conservent et critiquent les savoirs, sortent exsangues de la période qui s’achève. Elles doivent être reconstruites sur de nouvelles bases, capables de faire vivre des sciences diverses et créatives, aptes à anticiper les défis auxquels notre société doit faire face. Ce travail de refondation de l’Université et de la recherche doit échapper à l’emprise des « experts » et des bureaucrates : il doit s’articuler à l’exigence démocratique et, en cela, il y a une affinité profonde entre le temps long de la science, son ancrage dans l’expérience et la controverse savantes, et l’exercice de la démocratie, impliquant la délibération et l’attention à l’expérience ordinaire des citoyens.

Pour nous, le temps est venu d’une refondation de l’Université et de la recherche reposant sur deux principes régulateurs. L’aspiration collective à déchiffrer l’inconnu suppose l’indépendance effective du monde savant vis-à-vis de tous les pouvoirs : cette autonomie doit être garantie par des moyens répartis entre les disciplines en fonction de leurs besoins, par des statuts protecteurs des libertés académiques et par le temps long nécessaire au développement de toute recherche. Le corollaire de l’autonomie du monde savant est son engagement sur un principe : sa responsabilité vis-à-vis de la société. L’usage politique, technique et industriel des travaux scientifiques doit se décider dans un cadre pluraliste et démocratique, en accord avec l’intérêt commun. Cela suppose de réinstituer l’Université comme lieu de formation des citoyens à une pensée autonome et aux savoirs critiques, et comme lieu de production et de transmission au plus grand nombre de connaissances scientifiques et techniques. À rebours des propensions récentes au conformisme, à la bureaucratie et à la généralisation d’une sélection prétendument darwinienne, cette institution implique aussi que l’Université éclaire le débat démocratique par l’élaboration de synthèses plurielles, établies par la confrontation savante, plutôt que par une évaluation technocratique, toujours en retard d’une crise.

Face à la gravité de la situation qui affecte nos vies, l’heure n’est pas aux mises en cause individuelles. Mais nous n’oublierons pas ce qui a permis que l’on en arrive là. Les morts de cette crise nous obligent. Et nous ne laisserons pas celles et ceux qui n’ont pas su la prévenir ou en réduire la portée, la résoudre par des mesures liberticides, ou mettre en place un énième plan d’austérité justifié par une dette que des politiques aveugles ont contribué à fabriquer. Le métier de scientifique ne consiste pas à aménager la crise ou climatiser l’enfer, ni à bâillonner la démocratie au nom du savoir expert.

Conscients des crises qui frappent notre société, nous appelons chacun et chacune à se mobiliser pour engager la refondation de notre monde abîmé. Ce printemps, dès la fin du confinement, nous nous engageons à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques et à poser les jalons d’une société conforme à nos aspirations et à nos besoins. Après l’été, nous convions l’ensemble des citoyens à des Assises de la Refondation, le 20 septembre 2020,  pour définir un programme visant à rompre de manière effective avec les politiques actuelles et à juguler les crises environnementale, sociale et démocratique qui menacent notre monde et nos vies. Nous devons à la jeunesse un horizon élargi, un avenir à nouveau ouvert.

Nous appelons tous les autres secteurs de la société à se joindre à notre démarche, et à écrire leur propre texte de refondation en adaptant ce paragraphe de conclusion.

La signature de ce texte appelant à repenser les liens entre science et société est ouverte à tous les citoyens et citoyennes, au-delà des acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche, étudiants, universitaires, chercheurs, techniciens, ingénieurs et administratifs.

Premiers signataires :

Camille Noûs, Bruno Andreotti, Stéphane André, Marc Aymes, Nicole Belayche, Olivier Berné, Samuel Boissier, Anne Bory, Sébastien Boulay, Christophe Boëte, Antoine Chambert-Loir, Kristel Chanard, Amélie Coulbaut-Lazzarini, Lauric Cécillon, Christophe Dansac, Fabien Desage, Nadine Dieudonné-Glad, Hervé Diot, Jean-Pierre Djukic, Pascale Dubus, Hélène Débax, Florence Elias, Emmanuèle Gautier, Laurence Giavarini, Julien Gossa, Mathieu Grenet, Jacques Haiech, Philippe Huneman, Caroline Ibos, Pierrick Labbé, Joël Laillier, Alice Lebreton, Danouta Liberski, Pascal Maillard, Jean-Christophe Marcel, Aurélia Michel, Perola Milman, Pierre-Yves Modicom, Emmanuel Munch, Mustapha Nadi, Thomas Perrin, Joël Pothier, Paulette Roulon-Doko, Arnaud Saint-Martin, Johanna Siméant-Germanos, Michel Volovitch

 

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Liste complète des signataires 

Dernières candidatures
7,347 Géraldine Bourda Juil 08, 2020
7,346 Brigitte Paulignan Juil 07, 2020
7,345 Marc FERRE Juil 07, 2020
7,344 Bernard RIGUET Juil 06, 2020
7,343 Veronique Lazarus Juil 05, 2020
7,342 yvonne colin-danne Juil 05, 2020
7,341 Emmanuel TILLIER Juil 04, 2020
7,340 philippe cecchi Juil 04, 2020
7,339 Antoine Chatard Juil 04, 2020
7,338 Laura Girardin Juil 03, 2020
7,337 Christophe TURGIS Juil 03, 2020
7,336 Marc Deleplace Juil 03, 2020
7,335 Guillerme DUVILLIÉ Juil 02, 2020
7,334 Marco De Lemos Juil 02, 2020
7,333 Joelle Esclanguin Juil 02, 2020
7,332 Laurence Barrand Juil 02, 2020
7,331 Guy FRIEDMANN Juil 02, 2020
7,330 Aurore Rimlinger Juil 02, 2020
7,329 Martine Antona Juil 02, 2020
7,328 Christian CELDRAN Juil 02, 2020
7,327 Colette Pagnon Juil 02, 2020
7,326 Boris Vargaftig Juil 01, 2020
7,325 J-Marc Lelièvre Juil 01, 2020
7,324 étienne giraudot Juil 01, 2020
7,323 Séverine Hurard Juil 01, 2020
7,322 Roselyne Bourgès Juil 01, 2020
7,321 Julien Gabet Juil 01, 2020
7,320 Gauvain Schalchli Juil 01, 2020
7,319 Olivier Comte Juil 01, 2020
7,318 tangui Delval Juil 01, 2020
7,317 yamina krouri Juil 01, 2020
7,316 Alix Gibaud Juil 01, 2020
7,315 Pierre De Solms Juil 01, 2020
7,314 Henri Benisty Juin 30, 2020
7,313 James Aldabo Juin 30, 2020
7,312 Helene Bordelet Juin 30, 2020
7,311 David Gateuille Juin 30, 2020
7,310 Florence Allory Juin 30, 2020
7,309 Patrick Armand Juin 30, 2020
7,308 Marie-Elise HANNE Juin 30, 2020
7,307 Arezki Boudaoud Juin 30, 2020
7,306 suzanne rotoloni Juin 30, 2020
7,305 Virginie Chapon Juin 30, 2020
7,304 Stéphane Alvarez Juin 30, 2020
7,303 Michel Brossard Juin 30, 2020
7,302 Alain Baranger Juin 30, 2020
7,301 Pascale Launois Juin 30, 2020
7,300 Daniel GILBERT Juin 30, 2020
7,299 Catherine Prokhoroff Juin 30, 2020
7,298 Sergiu Ivanov Juin 30, 2020

 

Pour signer 

Refonder l’Université et la Recherche pour retrouver prise sur le monde et nos vies

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Sur la LPPR

Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR)

 Premières analyses du texte (par RogueESR) 

La loi de programmation pluriannuelle de la recherche, essentielle pour notre avenir, a été rédigée dans l’opacité la plus grande, après une phase de consultation étriquée. Le ministère n’a, à ce jour, pas souhaité dévoiler ce projet de loi à la communauté académique. Il s’est contenté d’une communication maladroite destinée à désamorcer le mouvement de réaffirmation de l’autonomie et de la responsabilité du monde savant qui se développe partout, des syndicats aux sociétés savantes, des laboratoires de biologie aux Facultés de droit et de science politique, en passant par toutes les disciplines des sciences humaines et sociales. De toutes parts monte un même appel à la création de postes pérennes, à des crédits récurrents, à une suppression de la bureaucratie et à une réinstitution des libertés académiques.

Nous en appelons au Président de la République pour que cessent cette conduite blessante de la réforme et cette gestion confuse et désordonnée de la rédaction de la loi. L’Université et la recherche méritent respect, éthique intellectuelle, transparence et intégrité, toutes valeurs qui fondent nos traditions académiques et que nous entendons défendre et incarner.

Nous produisons ici une première analyse de cette loi en traitant successivement de sa portée d’ensemble, du financement de la recherche, du statut des universitaires et des chercheurs et enfin de la question de l’évaluation, inséparable de celle des libertés académiques. Notre analyse repose principalement sur deux sources que nous confrontons : la version courte du projet de la loi, datée du 9 janvier 2020, et lacommunication de la ministre devant les nouveaux directeurs et directrices d’unités, le 4 février dernier. Les propos de Mme Vidal sont en contradiction manifeste avec le texte du projet de loi.

La ministre, pour lever les inquiétudes et apaiser les colères, défend une représentation irénique de la loi, visant à en réduire la portée : « Cette loi n’est pas une loi de programmation thématique ou une loi de structures. C’est une loi de programmation budgétaire. »Dans sa version du 9 janvier, le projet de loi se compose de cinq parties dont seule la première est budgétaire, alors que les quatre suivantes organisent des bouleversements structurels. Alors que la deuxième partie de la loi instaure la dérégulation des statuts des jeunes chercheurs et met à mal l’indépendance de la recherche en permettant de contourner le recrutement par les pairs, la troisième partie conforte l’évaluation punitive et l’injonction aux résultats pour toutes les formes de contractualisation. La quatrième partie comporte des dispositions sur le cumul d’activités visant, comme la loi sur les retraites, à accroître la porosité entre le secteur public et le secteur privé. La cinquième partie contient les autorisations à légiférer par ordonnance sur un ensemble de dérégulations qui vont du transfert au privé de prérogatives de l’enseignement public aux règles de fonctionnement des fondations de coopération scientifique, en passant par les modalités de recrutement des chercheurs et des universitaires. Il est à souligner qu’une version plus longue de la loi, postérieure à la version du 9 janvier, réintègre une partie des ordonnances du Titre V dans le texte de loi lui-même. Quels sont les arbitrages qui ont conduit la ministre à affirmer que la LPPR serait réduite à la seule question budgétaire (Titre I), en l’amputant de ses quatre autres parties, sans en informer ni la communauté universitaire ni les parlementaires ? Est-ce à dire que le reste de la loi fera l’objet de décrets, d’ordonnances, voire de simples dispositions réglementaires ? Le hiatus irresponsable entre la communication ministérielle et le texte du projet de loi peut-il être expliqué par le départ de Mme Vidal du ministère dans les mois qui viennent ?

En l’état, l’article 2 du projet de loi prévoit la programmation budgétaire pour 2021-2027, mais n’engage aucunement l’État au-delà de l’année budgétaire — dans le cas contraire, le Conseil d’État a rappelé que le projet serait inconstitutionnel. Cet article 2 propose de réaffecter une partie des sommes que l’État ne dépensera plus en cotisations pour les retraites en revalorisations indemnitaires — c’est-à-dire en primes plutôt qu’en revalorisation du point d’indice. Le salaire d’entrée d’un universitaire ou d’un chercheur est aujourd’hui, après reconstitution de carrière, de 1,8 SMIC en moyenne. Son salaire socialisé, qui comprend la cotisation de l’Etat pour sa retraite, baissera de 1,2 SMIC en 15 ans, comme prévu par l’article 18 de la loi sur les retraites. La revalorisation du salaire net à 2 SMIC ne restitue qu’une petite partie de cette somme (0,2 SMIC). La raréfaction des postes pérennes et la titularisation décalée de cinq à six ans, induite par les dispositifs de type tenure track,introduisent trouble et confusion dans l’annonce de revalorisation pour les futurs recrutés. Quant au soutien de base des laboratoires qui aurait désormais les faveurs de la ministre (« Nous avons besoin de soutien de base mais aussi de financement sur projet »), il est contredit par la loi : l’article 2 du projet de loi prévoit bien un accroissement des appels à projet, le budget de l’ANR étant augmenté par ponction dans les cotisations de retraites des universitaires et des chercheurs. Or la consultation en amont de la préparation de la loi a fait apparaître que neuf chercheurs et universitaires sur dix sont en faveur d’une augmentation des crédits récurrents et d’une limitation des appels à projet. Dans sa version du 9 janvier, la loi n’en tient nullement compte.

Le statut des personnels des universités et de la recherche est au cœur de la loi. Nous devons accorder la plus grande attention au fait que les Titres II à V traitent tous de cette question. La LPPR vise en priorité une modification profonde des métiers, des missions, des catégories et des statuts des personnels. Le point le plus sensible est dans le Titre V : les modalités de recrutement des enseignants-chercheurs seraient modifiées par ordonnance. Sont en jeu le caractère national des concours, le contournement du CNU et la part des recrutements locaux. Une telle disposition, qui revient à statuer sans aucun débat parlementaire – et plus encore sans aucune consultation des chercheurs et des universitaires eux-mêmes – s’apparenterait à un coup de force revenant sur une tradition de collégialité longue de huit siècles selon laquelle les universitaires sont recrutés par leurs pairs. L’AUREF elle-même (Alliance des universités de recherche et de formation) a cru utile de redire dans son communiqué du 31 janvier dernier « son attachement au statut national de l’enseignant-chercheur et à l’évaluation par les pairs ». Au lieu de garantir et de consolider les statuts et le cadre national des concours de recrutement, qui sont les garants fondamentaux de l’équité, de l’exigence et de la qualité de l’Université et de la recherche, le projet de loi multiplie les nouveaux statuts dérogatoires, au risque d’aggraver la précarité qui mine notre système. Ainsi l’article 4 du projet de loi instaure les chaires de professeur junior (tenure track) d’une durée de cinq ou six ans et introduit par là-même un contournement des recrutements sur des postes statutaires pérennes. L’article 5 révise le cadre juridique du contrat doctoral et l’article 6 prévoit un nouveau mode de recrutement échappant à la collégialité, aux statuts et aux droits associés : le « CDI de mission scientifique ». Par ailleurs, les articles 7 et 11 du projet de loi prévoient la dérégulation du cumul d’activités, permettant l’emploi par le secteur privé de salariés du public, hors de tout contrôle. Dérégulations et contractualisation ne peuvent avoir pour conséquence qu’une précarisation et une dépossession accrues des métiers de l’enseignement et de la recherche. Si l’on en croit la ministre, « la recherche française souffre d’une baisse de l’attractivité de ses carrières », mais la loi qu’elle conçoit ne fera qu’aggraver la situation, en sacrifiant une génération de jeunes chercheurs.

En initiant une candidature collective à la présidence du HCÉRES (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur), nous avons ciblé avec justesse l’instance qui jouera un rôle cardinal dans la nouvelle architecture de l’ESR. Plus encore que la seule carrière des universitaires et les modifications statutaires, l’évaluation définira et structurera tout l’enseignement supérieur et la recherche. Toute contractualisation se fera avec une rétroaction de l’évaluation sur les moyens, amplifiant ainsi l’obligation de résultats quantitatifs. Les articles 8 à 10 instaurent un conditionnement fort des moyens alloués aux résultats obtenus : l’évaluation-sanction des laboratoires, des établissements et des formations (HCÉRES), comme celle des chercheurs (ANR), deviendra la norme. Selon la ministre, « ce qui fait la spécificité de notre communauté, c’est d’être dans une compétition qui implique un travail d’équipe. C’est ce qu’on appelle “coopétition” — ce mot-valise qui mêle compétition et coopération — traduit bien l’émulation collective qui définit la recherche ». Non. Ce sont la collaboration fertile et la disputatioqui fondent la recherche. La compétition, quel que soit le nom par lequel on la désigne, dénature le travail des universitaires, accroît les inconduites scientifiques et met en difficulté les laboratoires, les composantes et les services. En outre, fondée presque exclusivement sur une pratique exacerbée de l’évaluation quantitative, elle favorise la reproduction, le conformisme, les situations de rente et les pouvoirs installés. La science a pour seule vocation la société qui la sollicite et pour seul objet l’inconnu qui est devant elle. Elle a besoin du temps long. Une loi de programmation qui la soumet à la seule concurrence, aux évaluations-sanctions permanentes et aux impératifs de rentabilité à court terme, la conduit à sa perte.

Dès lors, quel peut être l’avenir d’une telle loi ? A-t-elle même encore un avenir ? La défiance de la haute fonction publique et de la technostructure politique vis-à-vis des universitaires et des chercheurs a gâché l’occasion historique d’écrire enfin une loi de refondation d’une Université et d’une recherche à la hauteur des enjeux démocratique, climatique et égalitaire de notre temps.

Une telle loi impliquerait des mesures énergiques de refinancement, un grand nettoyage de la technostructure administrative accumulée depuis quinze ans et un retour aux sources de l’autonomie du monde savant et des libertés académiques. Ainsi que l’a fort bien dit le président du Sénat, M. Larcher, au sujet de la LPPR : « Il faut d’abord trouver un agenda, un contenu et des moyens, mais peut-être aussi une méthode d’approche. » De tout ceci le ministère s’est bien peu soucié, et c’est la communauté académique qui en paiera  le prix fort.  Nous devons tout recommencer.

Car, parmi les trois scénarios désormais envisageables, aucun n’est satisfaisant. Soit la loi ne comprendrain fine que la partie budgétaire et se concentrera sur la réaffectation d’une partie des cotisations de retraites que l’État ne versera plus. Soit elle sera retirée afin de soustraire un gouvernement très affaibli à une fronde des universitaires et des chercheurs qui, laissant leurs différences partisanes de côté, se montrent aujourd’hui prêts à réaffirmer les fondements de leurs métiers. Soit les réformes structurelles et statutaires passeront par des décrets, par des cavaliers législatifs et par des ordonnances, ou par une combinaison de ces trois voies. Ce serait le pire scénario, car il supprimerait toute occasion d’un débat public et contradictoire sur la politique de la recherche en France.

RogueESR

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M. Macron : on a trouvé 6 milliards pour financer l’enseignement supérieur et la recherche !

Monsieur Macron,

En ces temps de crise, enfin, surtout comme vous avez fait beaucoup de cadeaux à vos riches amis, l’Etat n’aurait plus d’argent. Du coup, pour bâtir une France-de-prospérité-retrouvée-et-de-progrès-pour-chacun  ça va être un peu compliqué.. Mais ne vous inquiétez pas Monsieur le Président, avec les copains et les copines de RogueESR, on vous a trouvé 6 milliards d’euros.

Pensez à tout ce que vous allez pouvoir faire avec ça ! Vous allez même peut-être pouvoir terminer votre « premier chantier », celui de l’éducation et de la culture . Parce que vous qui vouliez « renforcer la cohésion sociale » et « remettre la transmission des savoirs fondamentaux au cœur de l’école et des université », jusqu’à présent vous avez surtout mis une sacré pagaille avec cette fâcheuse manie de vouloir faire des économies partout.

Prenons pas exemple un sujet qu’à Rogue ESR on connaît bien,  la mise en place de la loi ORE et de Parcoursup. Entre nous, nous savons bien que, fondamentalement, le véritable enjeu n’est pas de trouver un bon algorithme. Non, le fond du problème c’est que cela fait des années que plus personne n’investit dans les universités, ne construit des locaux ou ne recrute un nombre suffisant d’enseignants. Résultat : il n’y a plus assez de places pour accueillir tout.e.s celles et ceux qui souhaiteraient y poursuivre des études. Les algorithmes étant des formules mathématiques et pas des formules magiques, ils ne pourront pas résoudre cette équation insoluble sans moyens supplémentaires.  Toujours dans votre logique de faire des économies, vous avez plutôt cherché à empêcher les plus fragiles socialement de poursuivre des études, en expliquant que l’université n’était pas la solution pour tout le monde et en introduisant la sélection.

Comme vous êtes de la startup-nation, vous avez trouvé une astuce disruptive pour innover encore plus, à l’aide des suggestions de vos copains économistes-agiles : ce bon vieux Gary vous a filé le tuyaux de la généralisation des frais de scolarité dans les établissements publics, ce qui aurait le double avantage à la fois de renforcer la sélection sociale à l’entrée dans l’enseignement supérieur, et de permettre de réduire encore les dépenses de l’Etat. Quand à Philou, il vous a trouvé la justification parfaite pour le serrage de ceinture  : «  Nous sommes encore en procédure de déficit excessif avec Bruxelles, et donc encore contraints en matière budgétaire ».  Dans les salons, les potos qui touchent l’ISF viendront vous féliciter de ces économies réaffectées à l’allègement de leurs impôts.

Mais comme nous sentons, à RogueESR, que vous nous aimez bien, on voudrait vous faire une proposition : on vous révèle où trouver 6 milliards  et vous, en échange, vous les investissez dans l’enseignement supérieur et le recherche.

Allez on vous le dit : 6 milliards, c’est ce que coûte chaque année à l’Etat le Crédit Impôt recherche (CIR). Ce dispositif vieux de plus de trente ans permet aux entreprises de soustraire de leurs impôts 30% des coûts annuels associés à leurs activités de recherche, dans la limite de 100 millions d’euros de dépenses. Et donc, chaque année, l’Etat fait cadeau de 6 milliards d’euros d’impôts aux entreprises, l’équivalent de deux fois le budget annuel du CNRS.

Vous me direz, sur le fond, pourquoi pas, si cela peut aider la recherche et le développement dans le secteur privé (et c’est parfois le cas). Et là, nous vous dirons « oui, mais il y a quand même un léger souci ». Ce léger souci c’est qu’un rapport concernant (notamment) le CIR vient de sortir, et il n’est pas super positif :

« l’efficacité du CIR au regard de son objectif principal, l’augmentation de la dépense intérieure de recherche et développement des entreprises (DIRDE) reste difficile à établir »

Au bout de trente ans, c’est chaud non ? Qui a écrit ce rapport accablant ? Une bande de gauchistes hyper-politisés (nous n’en connaissons pas) ? Etttttt non, ce sont vos amis (encore !) haut-fonctionnaires de la Cours des Comptes… Bon, en plus, ce n’est pas la première fois qu’ils le font remarquer, et avant cela, il y avait eu d’autres organismes d’extrême gauche comme l’OCDE qui avaient pointé du doigt le mauvais fonctionnement du dispositif, et le risque de fraude fiscal (#oups). Il y a même un certaine Elise Lucet qui était venue vous voir à Bercy pour vous demander si vous trouviez normal que Sanofi touche plus de 100 millions de CIR tout en licenciant des chercheurs… On s’arrête là, je crois que c’est clair pour tout le monde, le dispositif est en gros un cadeau aux entreprises. Alors oui, on sait que c’est bien pratique car cela vous permet de le faire sans enfreindre les règles de concurrence européenne, et ouiiii, c’est vraiiiiit, c’est pratique, parce que du coup ça rajoute 0.3 points au pourcentage de PIB dépensé pour la recherche en France dans les statistiques de l’OCDE, ce qui permet d’être un poil moins ridicule et afficher 2.3%, face à l’Allemagne (3%), ou aux USA (2,8%). Mais bon, entre nous, le truc est quand même un tout petit peu une arnaque non ?

Encore récemment, vous  expliquiez qu’il n’y a pas “d’argent magique » à une soignante dans un CHU  qui se plaignait des conditions de travail et de soin dégradées, faute de moyens humains et matériels. Là du coup on a un peu envie de vous répondre « si si de l’argent magique il y en a, dans les caisses du patronat”, en l’occurrence c’est celui du CIR. Nous, on vous le donne, c’est cadeau.

Vous imaginez ce qu’on pourrait faire avec 6 milliards ? Si vous ne trouvez pas on peut vous aider : contact@rogueesr.fr

 

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Frédérique Vidal se met hors la loi en refusant de diffuser le code source de Parcoursup

Par Jérémy Freixas, ATER à l’Université de Nantes

« Cette loi a été construite dans la concertation. Les gens, au lieu de regarder ce qu’elle va apporter, considèrent qu’elle pourrait être détournée » a déclaré Frédérique Vidal lors de son passage à sur LCI face à Audrey Crespo le 11 mai.

Sommes-nous donc aveugles au point de ne pas nous rendre compte des bienfaits merveilleux que vont apporter la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) ? Libre à chacun des membres de la communauté universitaire d’adhérer ou non au discours politique de notre ministre. Une chose est sûre : la nouvelle procédure d’admission dans l’enseignement supérieure ne pourra être claire dès lors qu’elle sera clairement communiquée. L’idée n’est pas nouvelle : l’association Droit aux Lycéens avait d’ores et déjà bataillé pour que transparence soit faite sur certaines fonctionnalités de l’ancienne plateforme APB (Admission Post Bac). Cette démarche s’était soldée par la diffusion d’une liasse de documents peu lisibles.

Depuis, des belles intentions ont été annoncées :

  • En 2017, Etalab, la mission coordonnant l’ouverture des données publiques, a recommandé d’aller plus loin dans l’ouverture du code source d’APB. Bien que non contraignante, cette déclaration reconnaît officiellement cette nécessité.
  • La communication des algorithmes de la plateforme Parcoursup a été soulevée plusieurs fois dans les débats parlementaires au sujet de loi ORE. De nombreuses déclarations ont été fait dans le sens de plus de transparence, jusqu’au président Macron, qui a rappelé lors de l’événement de communication autour de l’intelligence artificielle #AIforHumanity l’importance de la publication des algorithmes utilisés par les administrations de l’État « à commencer par Parcoursup».

Le texte de loi va encore plus loin : le premier article affirme que « la communication, en application des dispositions du code des relations entre le public et l’administration, du code source des traitements automatisés utilisés pour le fonctionnement de la plateforme mise en place dans le cadre de la procédure nationale de préinscription prévue au I s’accompagne de la communication du cahier des charges présenté de manière synthétique et de l’algorithme du traitement » .

Rappelons encore une fois le calendrier : la plateforme a été ouverte le 15 janvier 2018, la loi adoptée le 8 mars 2018 et les premières affectations seront communiqués le 22 mai. Jusqu’ici le gouvernement a préféré faire le tour des plateaux télés et des matinales de radio plutôt de faire l’effort de donner des éléments clairs et concrets sur la procédure. Le code source reste en effet inconnu. Sur France Info, le 5 avril, la ministre reconnaissait même qu’il restait « une part d’information qui doit être donnée et être expliquée ».

L’exécutif ayant de nombreuses casseroles sur le feu, j’ai été compréhensif : je lui ai rappelé par un courrier sa promesse dans le cadre de la loi CADA (Commission d’accès aux données administratives, loi qui permet à tout citoyen et toute citoyenne de demander la diffusion de documents ou de données issus du travail de l’administration publique). Ma demande portait sur :

  • la diffusion du code source de la plateforme Parcoursup.
  • la diffusion du cahier des charges et des spécifications techniques ayant permis le développement de la plateforme Parcoursup.

Après un mois d’attente, le secrétariat des affaires juridiques a bien accusé réception de la demande mais n’a pu me donner de délai de réponse, ni même m’en assurer une. Ainsi, au regard de la loi CADA, le ministère a refusé de communiqué ces informations.

Résumons :

  • Ce projet de loi a été mis en place afin de mettre sur pieds « un processus plus fluide qui remet de l’humain dans la procédure» (F. Vidal, France Info, 15 mai).
  • Dès les débats parlementaires et jusqu’à l’écriture du texte de loi, la transparence a été l’un des arguments avancés pour justifier l’intérêt de Parcoursup.
  • Or, ces déclarations n’ont été suivies d’aucun acte concret. La plateforme fonctionne aujourd’hui : le cahier des charges a-t-il été perdu ? le code source est-il écrit dans un langage inconnu qui empêcherait son interprétation ?
  • La demande CADA n’a rien donnée (Xavier Berne de Next Impact n’a pas eu plus de succès) : au cas où l’on pourrait encore en douter, il ne s’agit pas d’une négligence mais bien d’un acte délibéré d’opacité.
  • La majorité à l’Assemblée Nationale est allée encore un cran au dessus en maintenant secret les algorithmes définis localement par les universités bien que le Sénat et la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) se soient prononcés pour la communication de tous les traitements informatiques dont feront les candidats et candidates feront l’objet.

La force (ou la faiblesse) de la loi ORE réside dans ce détail : le texte ne précise pas la procédure d’admission dans le supérieur mais fait référence à une « préinscription qui permet aux candidats de bénéficier d’un dispositif d’information et d’orientation qui, dans le prolongement de celui proposé au cours de la scolarité du second degré, est mis en place par les établissements d’enseignement supérieur ». La nature de cette étape de préinscription n’est pas définie dans la loi : elle n’a fait l’objet d’aucun examen par le Parlement. Elle est reléguée au rang de simple détail technique, alors que c’est le cœur même des questionnements qui font suite à l’abandon d’APB.

Pourquoi cette opacité ? Toutes les théories peuvent être envisagées, mais sans rentrer dans le complotisme, nous pouvons sans difficulté imaginer que le ministère ne souhaite montrer ce qui serait contraire à son argumentaire. La communication du code source de Parcoursup ferait glisser le débat du champ politique au champ technique : l’enfumage serait alors bien plus compliqué. Mais n’est-ce pas cela la transparence et la confiance ?

« Nous sommes à l’âge du cyberespace. Il possède lui aussi son propre régulateur, qui lui aussi menace les libertés. Mais, qu’il s’agisse d’une autorisation qu’il nous concède ou d’une conquête qu’on lui arrache, nous sommes tellement obnubilés par l’idée que la liberté est intimement liée à celle de gouvernement que nous ne voyons pas la régulation qui s’opère dans ce nouvel espace, ni la menace qu’elle fait peser sur les libertés.

Ce régulateur, c’est le code : le logiciel et le matériel qui font du cyberespace ce qu’il est. Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule. » – Code is Law, Lawrence Lessig .

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L’université : dead ?

Par Frédéric Lordon (CNRS). Intervention au « colloque intempestif », à l’ENS, le 2 mai 2018

 

Quitte à prendre le risque de l’abstraction – mais après tout nous sommes à l’ENS… – je voudrais commencer en disant en toute généralité une ou deux choses sur les institutions, puisque l’université est une institution, et qu’elle en illustre exemplairement les propriétés essentielles. Telles qu’on peut les ramener aux deux propositions suivantes. Proposition 1 – si son énoncé est paradoxal – : la vie dans les institutions, c’est la mort. Malheureusement, proposition 2 : par institution, il faut entendre la forme même de la vie collective – pourvu bien sûr qu’on soit capable de donner à la catégorie d’institution toute son extension.

Que la juxtaposition de ces deux propositions soit au principe d’une pénible contradiction, la chose est assez évidente puisque, redisons-le : 1) Dans les institutions, on crève ; mais 2) collectivement, nous vivons nécessairement dans des agencements institutionnels. En réalité, la contradiction est soluble dans une sorte de prudence de la vie dans les milieux institutionnels dont la maxime pourrait s’énoncer ainsi : « Attention on va y crever, si on n’y fait pas gaffe ».

En tout cas, tout discours sur la vie collective qui ferait l’impasse sur l’une de ces deux propositions se condamnerait à l’erreur théorique et au désastre pratique, étant entendu que le désastre pratique peut prendre des formes différentes, diamétralement opposées même, selon la proposition ignorée. Quelle est, dans des proportions écrasantes, la proposition ignorée aujourd’hui, et quelle est la forme du désastre qui s’en suit, nous ne le savons que trop. La proposition ignorée, c’est que les institutions c’est la mort. Et la forme du désastre, c’est la mort. Cas d’application, l’université : dead.

En réalité, ici, il faut sortir de la généralité. Ce qui dans l’université pousse la propension mortifère à son comble, c’est la forme particulière que lui donne le néolibéralisme. Il y aurait bien sûr énormément à dire à ce sujet, je me contente de donner un échantillon. Dans le journal Les Échos, sous le titre « Ce que le prix Nobel Jean Tirole conseille à Macron », on peut lire ceci – c’est Tirole qui parle – : « Face aux grandes écoles, hautement sélectives, mieux dotées, et agiles grâce à une gouvernance plus souple, face à une forte concurrence internationale pour les étudiants et les chercheurs, l’université a des boulets aux pieds ».

Soyons objectifs et cliniques : nous avons là à l’évidence une phrase qui sent l’Institut médico-légal et le tiroir frigorifique. Quand je dis que les institutions c’est la mort, je pense exactement à des phrases comme ça. Il faut des individus totalement vidés de l’intérieur pour dire des choses pareilles, des individus évidés et re-remplis avec du fourrage institutionnel à la place, et dans la tête de la paille : de la paille de langue institutionnelle – ce qui, incidemment, donne à penser que nous pourrions envisager le néolibéralisme comme une gigantesque taxidermie, comme une entreprise de taxidermie générale, qui ne produit plus à la chaîne que des automates empaillés.

J’attire ici votre attention sur le mot « agile ». « Agile » est un mot qui a visiblement commencé son existence sociale comme une fin de soirée débraillée où Pierre Gattaz avait forcé sur la sangria : une trouvaille de pochtron rubescent, mais de pochtron managérial tout à sa joie d’avoir mis la main sur ce que ces gens-là appellent un « concept ». On en était là : l’« entreprise agile », c’est si grotesque, si débile, que seul Pierre Gattaz avait l’étoffe pour porter une chose pareille, éventuellement Emmanuel Lechypre sur BFM ou Nicolas Bouzou à peu près partout ailleurs. À ma grande stupéfaction, je dois le dire, j’ai vu le mot faire carrière. Et le voilà désormais répandu comme une catégorie honorable, avec laquelle on peut même faire dignement des énoncés. Or dans un état normal de l’intelligence collective, n’importe qui devrait avoir le rouge au front d’être surpris avec un machin pareil à la bouche. Mais non : tout le monde dit « agile » : des patrons évidemment, donc des journalistes évidemment, des hommes politiques bien sûr, donc des « managers publics » bien sûr. Et maintenant des chercheurs. Le propre du néolibéralisme, c’est donc, entre autres choses, de produire des prix Nobel d’économie qui parlent comme le vendeur de pin’s du Medef ou comme un éditorialiste décérébré de France Info ou de C’dans l’air. Accordons que la discipline prédispose. C’est donc peut-être par malice que les organisateurs m’avaient demandé d’intervenir en m’appuyant « sur mon expérience d’économiste ». J’ai fait semblant de croire que c’était au titre d’informateur indigène, considérant par ailleurs qu’il n’est jamais de très bonne méthode sociologique de céder aux catégories trop homogènes : il n’y a pas « les économistes » et, de même, si ce soir nous pouvions ajouter à la démonstration qu’il n’y a pas « les universitaires », nous n’aurions pas perdu notre temps.

Incontestablement, cependant, il y a Jean Tirole. Et il n’est pas seul de son genre. Si bien que, revenant à la demande des organisateurs, je me dis que ça n’était pas une mauvaise idée en principe d’attraper l’université qui va mal par une de ses disciplines qui va très mal. Quoique cette dernière (l’économie) ait elle-même le sentiment de se porter à merveille. Épistémologiquement sûre de son fait (ça depuis toujours), elle s’est au surplus vendue à tous les pouvoirs temporels, mais à un degré tel qu’elle vit maintenant sa compromission chronique avec le sentiment du parfait naturel et sans le moindre embarras de conscience. Entre le prix Nobel Jean Tirole, ou le professeur au Collège de France Aghion, et le président Macron, il n’y a rien d’autre que le plain-pied d’une grande histoire de complicité. Pendant ce temps, bon nombre de leurs collègues cachetonnent pour les banques ou dans des conseils d’administration – mais c’est peut-être cela qu’il fallait entendre par « valorisation et diffusion de la science »…

Mais je voudrais revenir aux méditations empaillées de Jean Tirole et, dans ses termes mêmes, redemander : avons-nous en effet, par manque d’agilité et gouvernance insuffisamment souple, des boulets aux pieds ? Je dirais plutôt que nous avons les boules au cou – d’entendre des indigences pareilles. Je dirais également qu’on a rarement la chance de tomber sur une manifestation aussi pénétrante et aussi involontaire de l’esprit de synthèse puisqu’en à peine trois lignes tout est dit, ou presque, du désastre universitaire. Il ne vous aura pas échappé que dans cette phrase – comme d’ailleurs dans le reste de l’article – on ne trouve pas un mot qui n’évoque l’écrasement d’un savoir libre par la compromission à des intérêts extrinsèques ou par le flot de boue managériale. Pour notre part, considérons plutôt que le savoir critique est le principe de vie propre à l’institution « université ». Et demandons à notre tour : dans quel état se trouve-t-elle quand ce principe est liquidé par ses responsables mêmes ? Dead– disais-je.

Comme souvent, ce sont les nouveaux entrants, pas encore ployés par l’habitude institutionnelle, qui savent être choqués de ce qui ne choque plus les autres. Et l’on mesurera ce que c’est que d’être ployé à ceci que, sauf erreur de ma part, les professeurs de Paris-1, université à laquelle je suis formellement rattaché, n’ont toujours pas fait entendre la demande explicite, formelle, et somme toute minimale, de démission de leur président, dont les exploits policiers et médiatiques devraient pourtant passer à la postérité.

Je vous rappelle l’espèce de prudence que j’avais essayé de formuler à l’usage de la vie dans les institutions : attention on va y crever, si on n’y fait pas gaffe. Parce que, précisément, ils sont encore suffisamment alertes pour faire gaffe, les étudiants qui occupent les universités auraient beaucoup de titres à être considérés comme des universitaires, si du moins l’on entend par là ceux qui sont intéressés à l’université – évidemment selon sa vocation première, où il entre constitutivement l’ouverture des savoirs à la société, et non comme seul champ de lutte pour les ressources ou le pouvoir mandarinal. C’est donc très inadéquatement qu’on dit d’étudiants aussi fidèles à l’idée de l’université qu’ils l’occupent. Ils sont chez eux en vérité. Ils n’en sont pas les occupants, mais les habitants, les habitants les plus légitimes d’ailleurs, et certainement les plus réveillés. L’occupation,  les occupants, ce sont les empaillés : les managers, les présidents. Eux ont mis la main sur quelque chose avec quoi, dans son principe, ils n’ont plus rien à voir. Mais c’est là le genre d’inversion bien à l’image d’une époque qui fait tout marcher sur la tête.

Si d’ailleurs nous remettions les choses sur leurs pieds, que verrions-nous ? Nous verrions qu’à défaut d’abolir l’institution « université », les étudiants se battent contre sa forme contemporaine, et pour qu’en soit réinventée une autre. Une autre à laquelle nous aurons fait gaffe dès le début et qui, parce que nous continuerions d’y faire gaffe, permettrait d’espérer que, quoique institution, toute vie ne s’en absente pas aussitôt.

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Mort de l’Université, vie du savoir

Par Johanna Siméant-Germanos (ENS, département de sciences sociales). Texte lu à l’occasion d’un « colloque intempestif» à l’ENS le 2 mai 2018. 

Si on m’a invitée à parler aujourd’hui, c’est je pense à cause d’un texte, « Démolition », écrit il y a quelques mois, et dont la circulation, la réception, m’ont surprise, parce que ce texte a semblé faire écho à des milliers d’autres expériences individuelles : j’avais essayé de décrire mon désarroi à l’égard de la mise en crise convergente de ce qui contribue à faire tenir, un peu, une société : les institutions de la santé, du social, des transports, du savoir… Pas seulement les institutions puisque ce qu’il me semblait observer, comme plein d’autres, c’était aussi la prolifération de tous ces dispositifs, algorithmes, badges, mises en règle, courses à la notation, formulaires de soumission (le mot parle de lui-même), d’une façon qui à tous les niveaux produit de l’avilissement, une façon de faire son travail moins bien et dans l’isolement. Comme si ce qui se jouait, c’était aussi le recul de nos capacités d’agir ensemble parce que chacun devient comme entrepreneur de son asservissement. Visiblement, je n’étais pas la seule à ressentir ce désarroi. Et l’avoir écrit autrement que du haut de ma science, mais à partir de ce qui était aussi ma tristesse d’avoir vu la vie des miens et mon propre métier changer, a pu rencontrer un écho chez d’autres.

Si on m’a invitée à parler aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que j’ai enseigné 22 ans à l’université avant d’arriver ici. Le temps de voir changer le métier, le temps de voir l’idée même de l’université être mise en crise. Et tout ça dans un contexte où chaque réforme, inspirée du processus de Bologne à la fin des années 90, de l’injonction à l’alignement sur la concurrence dans le marché international de l’enseignement supérieur, de la mise en place d’une soi-disant autonomie des universités, chaque réforme n’est jamais que la conjonction de la managérialisation et de la diminution des capacités de résistance des universités… autant de façons de faire reculer l’idée que l’université pourrait être un lieu d’émancipation.

Alors il faut bien un peu parler de la loi ORE et de ParcourSup, mais sans oublier que ça s’inscrit dans un processus de plus long terme.

Ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, c’est évidemment le mensonge marketing de la façon dont cette réforme est présentée, cette façon d’insister sur ce qui serait le scandale d’un tirage au sort qui ne concernait en fait que 0.4% des anciens étudiants, ce qu’il y a d’odieux, c’est la mise en place d’une réforme avant même qu’elle ne soit adoptée au parlement, ce qu’il y a d’odieux c’est une réforme sans les moyens du peu de mieux qu’elle promettait : la ministre avait presque réussi à faire flancher des enseignants-chercheurs fatigués, conscients des taux d’échec dans une partie des parcours universitaires, et qui trouvaient que le « oui si » (proposer une remédiation à qui l’on jugeait plus fragile), ce n’était pas une si mauvaise idée. À ceci près qu’il n’y avait aucun véritable moyen de mettre en place ces fameuses filières de remédiation (on cherche toujours le milliard prétendument alloué !)… vu qu’il n’y a déjà pas assez de places qui ont été créées à l’université malgré les projections que n’importe quel bureaucrate un peu sérieux aurait pu effectuer à partir des statistiques sur le nombre de bacheliers… peut-être qu’il faudrait que les gens qui peuplent les cabinets ministériels soient un peu mieux frottés de sciences sociales et un peu moins de plans en deux parties / deux sous-parties…

Surtout, ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, mais je crois que je ne vous apprends rien, c’est la façon dont cela va augmenter la polarisation sociale, les inégalités sociales, augmenter le chacun pour soi, augmenter le recours au privé pour garantir la meilleure scolarité à ses enfants… Juste un exemple : quand on est un collégien de la Courneuve, cela veut dire qu’on aura raté quatre mois d’anglais en cinquième, trois mois de maths en quatrième, deux mois d’histoire géo en troisième… et qu’évidemment, les algorithmes qui vont pondérer vos notes en fonction de votre lycée d’origine ne vous donneront pas grand chance d’accéder aux filières qui vous intéressent.

Bref, ce qu’il y a d’odieux dans ParcourSup, c’est le mélange de mensonge et d’incompétence, de gens qui soit ne savaient pas, soit ne savaient que trop bien… comme pour la question des lettres de motivation qui ne seront évidemment pas examinées, mais qui auront permis de décourager les plus fragiles là encore…

Prenez juste la question de l’algorithme… Parce que le plus important ce n’est pas les slogans dans cette affaire, « pour ou contre la sélection », le plus important ce sont les détails, les algorithmes, les timings, les financements annoncés et pas débloqués : l’algorithme précédent, celui d’APB, basé sur ce que l’on appelle en théorie des jeux la théorie des mariages stables, prenait en compte la hiérarchisation des choix des élèves, ce que ne fait pas ParcourSup, où l’on demande aux terminales de ne pas hiérarchiser (au début on croit à une blague…) : mais ce que ça veut dire, quand on propose de ne pas hiérarchiser, c’est que les institutions d’élite vont s’arracher les gens qu’elles considèrent les meilleurs parce que venus des meilleurs lycées (et comme elles les voudront, tous ces élèves pourront choisir entre plusieurs filières… donc pour eux ce sera encore plus confort, plus de choix), et que les autres continueront peut-être de façon pire qu’avant à se retrouver dans des endroits où ils ne veulent pas aller. Et que le storytelling de « trouver la bonne place pour les bonnes personnes » est bel et bien mensonger. Si vraiment le problème est de ne pas admettre les gens qui n’ont pas le niveau dans une filière, pourquoi limiter cette démarche aux seules filières sous tension, pourquoi ne pas instaurer des filières de remédiation dans toutes les filières ? À partir du moment où ce n’est pas le propos, où les moyens n’en sont pas donnés, c’est bien qu’il s’agit d’une gestion malthusienne et excluante de l’université qui est en marche. Donc derrière le mot valise de sélection, il faudrait se demander, avant de faire des choix sur des gens qui n’ont pas eu les mêmes chances, si on n’aurait pas plutôt pu se donner les moyens de restaurer, pour tous, leurs capacités de choix ? À voir l’état des collèges et des lycées, la réponse est, évidemment, non.

S’il ne s’agissait que d’une réforme mal fichue, le énième accident industriel de technocrate… dans un monde idéal, on leur ferait lire quelques bons sociologues de l’éducation et tout irait mieux. Mais la crise de l’université, de l’idée d’université, est plus profonde. Et cela, finalement, quelle que soit la conception qu’on a de l’université : soit que l’on rêve à une tour d’ivoire qui permet d’observer paisiblement le monde à distance ; ou que l’on rêve d’un savoir complètement impliqué dans la société, qui en procède et lui revienne pour lui servir.

Aucune de ces deux aspirations n’a la moindre chance d’être satisfaite par une évolution qui ne pourra satisfaire que les universitaires qui aspirent à devenir chefs de projet bureaucratiques ou employés du mois.

Ce qui nous menace aujourd’hui, c’est l’aggravation d’une offensive généralisée contre toute possibilité de dire le vrai sur le monde. Et ça ne concerne pas que l’université. Et ça ne vient pas que de l’État. On voit depuis quelques années les enquêtes en sciences sociales être menacées de façon croissante par des procédures qui barrent l’accès à certains terrains, censurent des résultats, des publications. On voit se développer le conformisme des Institutionnal Review Boardsdans les universités anglo-saxonnes, qui, sous couvert de respecter les gens auprès de qui l’on enquête (une question, celle du respect des publics, qu’on pose bien moins dans plein d’autres domaines des politiques publiques !), limitent les possibilités d’observations longues, de type ethnographique, d’enquêtes de qualité au long cours, etc.

Mais ça, c’est aussi ce que vivent les journalistes (enfin ceux qui essaient de faire leur travail !). C’est aussi ce qui menace les institutions qui tentent de produire des statistiques qui ne sont pas alignées sur les attentes des gouvernants. C’est aussi la loi sur le secret des affaires et la multiplication des procédures-bâillons à l’égard des lanceurs d’alerte. C’est une mise en crise de la presse telle qu’il n’y a même pas besoin de lui demander d’être conforme vu le conformisme que fabriquent la précarité et la quête de ressources publicitaires.

Je reviens à l’université : la question est donc bien loin de se limiter à pour ou contre la sélection. Le monde universitaire est devenu un monde où il faut devenir de plus en plus un entrepreneur de soi-même, où les chercheurs doivent se débrouiller pour accumuler les financements nécessaires à leurs recherches auprès de diverses institutions publiques ou privées (ANR, Europe, etc.) à coups de projets de recherche ad hocqui suintent le conformisme, tout ça pour se transformer en chefs de projets, et clientéliser des protégés dans des post-doctorats puisque de toute façon le nombre de créations de postes d’enseignants-chercheurs titulaires diminue… tout cela dans un processus général qui augmente la fragmentation, l’isolement, et l’anomie à l’université. Pourtant les livres de sciences sociales français les plus importants que j’ai eu l’occasion de lire ces dernières années n’ont rien à voir et ne devaient rien aux financements et à la bouillie secrétée par les bureaucraties de la recherche, le jargon de l’excellence bureaucratiquement définie (Idex, labex, equipex et j’en passe), l’alignement sur le classement de Shanghai ou autre.

Et c’est cela qui peut continuer à nous animer, l’idée que le savoir n’est ni une affaire de managers, ni de bureaucrates, mais l’affaire de celles, de ceux, qui entendent bien préserver la dignité de leur métier, qui est de produire et de diffuser des paroles vraies sur la société. Avec le maigre espoir que, parfois, dire le vrai puisse avoir encore son importance et nous engager.