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Tribune et calendrier de Stand Up for Science

Dans ce billet, nous relayons une tribune ouverte à la signature issue du réseau Stand Up for Science.

Calendrier

Jeudi 27 mars : manifestations à l’appel de l’intersyndicale pour la défense du service public d’enseignement supérieur et de recherche.

Jeudi 3 avril : deuxième journée de Stand Up for Science, tournée vers les campus et vers les citoyennes et les citoyens.

Fin mai : assemblée instituante / agora polycentrique sur les sciences, la recherche, l’enseignement, l’Université.

Juin : troisième journée de Stand Up for Science, avec pour but d’élargir le mouvement et d’initier une solidarité internationale

Il est essentiel d’obtenir des conseils centraux des universités des journées banalisées pour les évènements de Stand Up for Science.

« Le printemps est venu : comment, nul ne l’a su. »

Antonio Machado

Stand Up for Science

L’arrivée au pouvoir aux États-Unis de la coalition emmenée par Trump, Musk et Thiel a rompu l’abattement du milieu universitaire et scientifique français. Le succès de la journée du 7 mars témoigne d’un élan de solidarité avec les collègues aux États-Unis, mais aussi d’une prise de conscience sur la fragilité de notre système après 21 ans de paupérisation, de bureaucratisation et de précarisation qui ont conduit au décrochage.

Les outils de contrôle utilisés par les techno-fascistes du DOGE pour assujettir universités et agences de régulation sont exactement ceux mis en place ici : contractualisation, financement par projet, contrôle bureaucratique de type Hcérès, plateformes numériques, etc. La mobilisation du 7 mars, massive en France, témoigne de la solidité de la tradition de contestation civile dans notre pays. Si nous nous sommes mis debout, c’est que nous savons encore le faire. Mais l mouvement Stand Up for Science a deux dimensions nouvelles : il est horizontal, polycentrique, confédéral, chaque ville ayant une coordination autonome ; d’autre part, il s’agit d’un mouvement pluriel animé par un attachement fort à l’idéal démocratique et aux sciences comme bien commun — toutes les sciences, en incluant les disciplines du sens.

Nous appelons à signer massivement la tribune du réseau Stand Up for Science parue dans le journal Libération, qui sert de manifeste :

https://standupforscience.fr/tribune

Vous en trouverez également le texte en fin de billet. Une signature solidaire importante de la communauté académique permettra d’obtenir une couverture médiatique puis de faire signer le texte beaucoup plus largement au sein de la société — à commencer par les étudiantes et les étudiants. L’objectif de la tribune est d’abord de proposer des moyens d’aider à la résistance aux USA : nous ne pouvons abandonner une génération d’étudiantes et d’étudiants sans socle intellectuel et devons trouver tous les moyens d’aider les universités à tenir tête et maintenir l’accès aux formations universitaires ; nous ne pouvons laisser détruire des programmes de recherche fondamentaux à l’échelle planétaire. Par ailleurs, il est devenu évident pour l’ensemble de la communauté académique que notre système, abîmé par 25 ans de bureaucratie managériale, doit être intégralement réinstitué à partir de nos pratiques, des crises que la société doit affronter et des mutations géopolitiques.

« La pensée originale pose/crée des figures autres, fait être comme figure ce qui jusqu’alors ne pouvait pas l’être – et cela ne peut pas aller sans un déchirement du fond existant, de l’horizon donné, et sa recréation. »

Cornelius Castoriadis, Les Carrefours du Labyrinthe I

Tribune du réseau Stand Up for Science — Quelles résistances déployer face aux crises planétaires et à l’attaque des sciences comme savoirs communs ?

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump mène une offensive éclair d’une ampleur inédite contre les institutions démocratiques et les sciences. En combinant censure idéologique, prise de contrôle et destruction des données et des systèmes informatiques, suppression de financements, purges, intimidation voire terreur, l’Université et la recherche scientifique sont violemment attaquées. L’usage de termes comme « changement climatique », « historiquement », « minorités », « racisme » ou « femme » suffit à provoquer l’arrêt d’un programme de recherche, tandis que les agences fédérales subissent des coupes budgétaires violentes et délétères, entraînant des milliers de licenciements. En parallèle, la répression s’intensifie avec des menaces directes contre un grand nombre de scientifiques, d’universitaires, d’étudiantes et d’étudiants mais aussi contre des journalistes, des juges, des avocats, parce que les faits qu’ils mettent en évidence gênent les intérêts économiques ou contreviennent aux croyances du pouvoir et de ses soutiens, ou simplement parce qu’étrangers. Ces événements, dont on observe les analogues dans de nombreux pays autoritaires, nous rappellent l’extrême fragilité de la liberté académique lorsqu’elle n’est pas garantie par des statuts, la pérennité des financements et des protections effectives contre les ingérences des pouvoirs politique, économique et religieux.

La journée Stand Up for Science du 7 mars a donné lieu à une mobilisation citoyenne et scientifique inédite pour témoigner de la solidarité avec les universitaires aux États-Unis, en Argentine et ailleurs. Il s’agit désormais d’aider concrètement les résistances, de mettre en œuvre les moyens effectifs de ces solidarités, mais aussi de constituer et de rendre viable un écosystème scientifique et universitaire mondial. La France, qui pourrait apparaître comme un refuge, est en réalité frappée par des coupes budgétaires qui s’accumulent depuis plus de 20 ans, menaçant la viabilité de son propre système. Une fois l’inflation prise en compte, le dernier budget pour l’enseignement supérieur et la recherche a baissé de 1,5 milliard d’euros, tandis que 1,6 milliard d’euros de crédits ont été annulés pour 2024 et 2025. La précarisation s’est installée comme une norme : non seulement les jeunes scientifiques peinent à trouver des perspectives de carrière mais les statuts des scientifiques et universitaires titulaires sont eux aussi menacés. Avec son budget public fortement raboté cette année, le programme Pause ne pourra financer l’accueil que de 70 scientifiques et artistes exilés contre 170 en 2024. Enfin, si la France ne connaît pas aujourd’hui une offensive obscurantiste de l’ampleur de celle menée aux États-Unis, nul ne peut ignorer que l’Université et la recherche y font l’objet d’attaques : accusation du monde universitaire d’avoir “cassé la République en deux”, atteintes contre la liberté académique, violation du principe millénaire de franchise universitaire, droits de scolarité dissuasifs pour les étudiants étrangers hors UE, appels à démanteler le CNRS, l’office français de la biodiversité (OFB) ou l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) et dégradation matérielle d’instituts de recherche comme INRAE. En clair, ni la France ni l’Europe ne sont actuellement les havres d’épanouissement scientifique et universitaire dont la société a pourtant besoin pour affronter les crises démocratique, économique, sanitaire, climatique et environnementale.

Être à la hauteur de ce moment de bascule planétaire ne peut consister à usurper le nom de « Stand Up For Science » pour accueillir une poignée de « stars » sur des contrats aux noms prestigieux — « chaires d’excellence » — reproduisant ainsi la gestion de la pénurie par la mise en compétition des scientifiques. Comme si, face à la crise climatique, on choisissait d’envoyer quelques élus sur Mars plutôt que de préserver les conditions de vie sur Terre. Accueillir des scientifiques menacés en exil est une nécessité, mais il faut commencer par appuyer tous les mouvements de résistance sur place. C’est la protection effective de l’écosystème scientifique mondial qu’il faut mettre en œuvre. Cela nécessite de réaffirmer certaines de ses valeurs fondamentales, à commencer par un attachement philosophique et politique à la vérité. Cela suppose également un ensemble de transformations visant à protéger la recherche et l’Université d’assauts directs et immédiats, comme ceux en cours, mais aussi d’attaques dans la durée, fragilisant ses institutions et ses statuts : garantir la préservation et l’accès aux données en mettant en place des infrastructures de stockage de données décentralisées; pérenniser le financement de programmes de recherches et de formations universitaires pour réduire la dépendance au pouvoir politique que confèrent les financements compétitifs ; accorder aux étudiants un statut reconnaissant leur contribution essentielle dans la production collective des savoirs et favoriser l’insertion des docteurs dans le secteur public comme privé; renouer avec un système d’édition scientifique public sous le contrôle de la communauté scientifique, mettant fin au marché captif des revues payantes générant des milliards d’euros de profits pour les éditeurs privés. Concevoir une Université et des institutions de recherche à la hauteur des défis du XXIème siècle nécessite de repenser leur ancrage sur le territoire conformément à un monde décarboné, permettant aux citoyennes et aux citoyens de pouvoir se former à l’Université tout au long de la vie, quel que soit leur milieu d’origine et leur lieu de naissance. Cela suppose d’investir dans la création de dizaines de milliers de postes stables garantissant l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs. Ces emplois d’universitaires, de scientifiques, de personnels de soutien à l’enseignement et la recherche permettront à la fois d’accueillir celles et ceux en situation difficile en exil ou ailleurs, mais aussi d’assurer la production, la transmission et la préservation des savoirs pour les rendre disponibles au plus grand nombre. Financer cet investissement pourrait impliquer de réallouer des moyens considérables des dispositifs d’aide directe ou indirecte au secteur privé (crédit d’impôt recherche, alternance etc.), qui mobilisent des sommes considérables, sans bénéfice collectif à la hauteur du financement.

C’est aujourd’hui que nous devons concevoir les institutions qui feront des savoirs un bien commun, contribuant à rouvrir des horizons florissants.

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Je veux me battre partout où il y a de la vie

« The ideal subject of totalitarian rule is not the convinced Nazi or the convinced Communist, but people for whom the distinction between fact and fiction (i.e., the reality of experience) and the distinction between true and false (i.e., the standards of thought) no longer exist. »

Hannah Arendt, Totalitarianism

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais celui pour qui les distinctions entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Ce billet signale deux échéances importantes dans la semaine qui vient, dresse un bilan des mobilisations Stand Up for Science du 7 mars et esquisse la perspective d’un mouvement instituant qui prolongerait ce succès par des rencontres Debout pour les sciences.

Calendrier

Après le moment fort des rassemblements Stand Up for Science du 7 mars, deux échéances arrivent rapidement et constitueront un point d’appui pour la suite : le 11 mars, une journée de mobilisation aura lieu pour réclamer un budget à la hauteur des enjeux de l’enseignement supérieur et de la recherche, au lieu d’une énième saignée.

Le samedi 15 mars à 14h, un appel invite à nous retrouver à l’université Paris 8 pour travailler aux réponses qu’il convient d’apporter à la double attaque que représentent les velléités de KeyLabs au CNRS et les désaccréditations massives engagées par le Hcéres dans les universités d’Île-de-France, du nord de la France et des Outremers.

« La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »

Rosa Luxemburg

Stand Up for Science

La droite extrême qui est désormais au pouvoir aux États-Unis ne cache plus son jeu. Il n’aura fallu que quelques semaines pour saisir que la coalition nationaliste et libertarienne irait cette fois jusqu’au bout de son programme et entendait l’imposer vite et brutalement, en provoquant terreur et sidération. Dans cette perspective, les universités et les scientifiques ont été identifiés comme des ennemis et sont devenus une cible prioritaire :

Ceux qui tiennent à ne plus se référer qu’à des opinions, du ressenti ou des faits alternatifs, au gré de leur convenance, ne peuvent que nourrir une hostilité irréductible envers la poursuite méthodique de la vérité comme horizon commun. Stand Up for Science est né justement de la conviction que défendre les sciences — les sciences humaines et sociales et les sciences exactes comme les sciences de la nature — constituait aujourd’hui une exigence cruciale.

Voilà pourquoi vendredi 7 mars, nous avons été entre 13 000 et 16 000 à le dire haut et fort dans toute la France. Nous avons été 2 000 à manifester à Toulouse, 5 100 au Quartier latin, 800 à Montpellier, plusieurs autres milliers encore dans les rassemblements organisés spontanément par les universitaires et les chercheurs dans une quarantaine de villes, et jusqu’au fond de la Grotte Chauvet. Chacun de ces événements a fait vivre un discours simple et clair : la défense des sciences et de l’Université est un des piliers de la défense de la démocratie, de la liberté et d’un avenir vivable pour notre planète.

Cette mobilisation a ceci de remarquable qu’elle repose sur l’engagement de collègues dont c’était parfois la première mobilisation, et qui ont su travailler avec une diversité d’organisations et de collectifs : doctorants, précaires, syndicalistes, membres d’associations comme Alia ou Labos 1point5, collectifs comme le nôtre… Une satisfaction particulière est d’avoir vu les membres des sociétés savantes et les académiciens rompre avec un tropisme historique qui en faisait trop souvent des intercesseurs solitaires, redevenir des collègues et réapprendre à dire « nous » avec les autres universitaires et chercheurs — et c’est tout à leur honneur. Cette convergence est la réponse à un sentiment légitime, celui d’une solidarité forte avec nos collègues étasuniens, mais aussi d’une urgence démocratique dans notre propre pays : dans les rassemblements, il était souvent question de la situation française.

Aujourd’hui, nous porter à la hauteur de cet enjeu démocratique suppose d’aller plus loin dans ce que nous avons commencé le 7 mars : dépasser l’effet de sidération face à la stratégie du chaos. Nous ne pouvons plus nous laisser imposer le tempo des ennemis du savoir. Nous devons restaurer la possibilité de faire valoir notre propre temporalité.

Quelques interventions de la journée du 7 mars :

Johanna Siméant, Face à l’autoritarisme : défendre les sciences et le monde qui permet d’en faire.

Michaël Zemmour, Brève note après la journée Stand Up for Science (07/03/2025).

« Je veux me battre partout où il y a de la vie. »

Clara Zetkin

Rester debout, changer de tempo

La solidarité avec les scientifiques d’outre-atlantique se construit aussi par et dans la solidarité avec les universités françaises et les organismes de recherche malmenés par les coupes budgétaires, par les restructurations (KeyLabs), par les atteintes de plus en plus nombreuses à la liberté académique et, enfin par les tendances muskiennes du Haut conseil à l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), le nouveau comité de la hache. Nous devons d’urgence questionner l’usage que feraient un Musk, un Thiel ou un Milei de l’ensemble des institutions et des procédures en vigueur, du Hcéres à l’ANR, de Parcoursup à l’ERC. Pour gêner les menées d’une possible majorité extrême-droite/conservateurs en juillet, il nous faut commencer par obtenir la suppression du Hcéres :

https://rogueesr.fr/supprimons-le-hceres/

Le désastre étatsunien agit comme un révélateur de la visée des dirigeants néolibéraux (fascisés ou non) : contrôler la production de savoirs et leur transmission, et pour cela précariser matériellement et subjectivement celles et ceux qui sont l’Université. Ils conçoivent l’écosystème d’Université et de recherche comme une force antagoniste, qui s’oppose à leur relation élastique à la vérité. Comment comprendre sinon les déchaînements de discours haineux contre les sciences humaines et sociales ? Comment comprendre qu’un président de groupe parlementaire de la majorité demande la dissolution de l’Office français pour la biodiversité et que des forces gouvernementales livrent les spécialistes des sciences du vivant à la vindicte ?

C’est à cette aune qu’il faut comprendre les coups de tronçonneuse du Hcéres, une autorité publique supposée être indépendante. Si cet organe de la bureaucratie normative est devenu aussi outrancièrement hors-sol, ce n’est pas par un accident de construction : c’est par nécessité politique. Sa fonction est de faire peser une contrainte extérieure sur les disciplines, sur les savoirs et sur les personnes. Jusqu’à présent, cette fonction d’hétéronomie n’était sans doute pas évidente dans l’esprit de celles et ceux qui se prêtent au fonctionnement de la machine, mais elle l’est assurément dans les têtes de celles et ceux qui les dirigent.

Voilà pourquoi ils se permettent de changer les avis des comités de pairs, théoriquement en charge de l’évaluation, afin de mieux coller à une politique établie a priori. Voilà pourquoi ils imposent aux membres de leurs comités le secret sur le déroulé de leurs procédures, sous peine de poursuite pénale. Voilà pourquoi ils nous imposent des calendriers qu’ils sont les premiers à ne pas respecter. Voilà pourquoi ils nous épuisent à travailler dans l’urgence pour rédiger des rapports dans lesquels ils n’iront chercher que quelques mantras : la professionnalisation, l’approche par compétences — dont on sait les dégâts qu’elle peut produire dans l’enseignement primaire et secondaire —, la mobilité internationale, les indicateurs sacrés et chronophages, etc.

Le soutien revendiqué des directions du Hcéres et du CNRS à Stand Up for Science, dans le temps même où elles organisent le démantèlement de l’écosystème universitaire et scientifique, sont des injures à la vérité et à l’intégrité intellectuelle. Être debout pour la science, c’est être debout contre ces managers tristes et gris qui serviront les Trump français sans le moindre état d’âme. Comme France Université et l’Udice, ils se sont sentis obligés de jouer une fois de plus aux résistants de la 25ème heure, témoignant avant tout qu’ils n’admettent pas que nous soyons la science et l’Université. Le moratoire sur les KeyLabs comme le dialogue sur les avis Hcéres sont des pièges destinés à monnayer quelques concessions, et peut-être quelques postes pour les intercesseurs qui s’y prêteront. Il serait surprenant que France Université, l’Udice et le Hcéres ne tentent pas de lancer de nouvelles Assises pour couper l’herbe sous les pieds des initiatives venues de la base et pour rétablir la légitimité de pilotage que la bureaucratie a dilapidée ces derniers mois. Nous ne serons pas « assis » avec eux : nous resterons debout.

Nous ne devons plus répondre à leurs injonctions et à leurs exigences, encore moins à leur tempo qui n’est pas le nôtre. La crainte de notre réaction collective est parfaitement perceptible dans leurs dernières prises de positions publiques. Si nous sommes unis, si nous écartons les réponses sectorielles et parcellaires, si nous revendiquons et tenons un discours commun, une réponse politique qui ouvre des horizons plus créatifs et joyeux que les leurs, alors nous pourrons réinstituer une liberté académique effective. Une première rencontre de coordination est proposée en ce sens à l’Université Paris 8 le samedi 15 mars entre 14h et 18h.

La tribune « Dire non à la disparition de la philosophie » est désormais disponible en ligne :

https://rogueesr.fr/dire-non-a-la-disparition-de-la-philosophie/

Références sur l’approche par compétences :

E. Bautier, Savoirs et compétences, mise en œuvre curriculaire et inégalités d’apprentissage.

S. Bonnéry, Comment l’approche par compétence a-t-elle changé les pratiques à l’école française ?

Rencontres Debout pour les sciences

Au-delà de cette urgence, il est temps pour nous de poser les modalités possibles d’une Assemblée Instituante de l’Université et de la Recherche. Pour engager cette dynamique instituante, nous proposons d’organiser des Rencontres Debout pour les sciences sur le même principe que la journée Stand Up for Science à partir de quatre principes :

  • les Rencontres Debout pour les sciences ne doivent pas être confisquées par la bureaucratie de l’ESR, comme ce fut le cas pour les « Assises » de 2012 ;
  • les Rencontres Debout pour les sciences doivent dépasser les clivages partisans ;
  • les Rencontres Debout pour les sciences doivent conduire à un processus instituant très majoritairement partagé au sein de la communauté académique ;
  • les Rencontres Debout pour les sciences doivent s’appuyer sur la pratique de l’enseignement et de la recherche, donc sur les laboratoires, les UFR et plus généralement les collectifs de travail qui ont échappé au processus de séparation entre bureaucrates et exécutants.

Comment articuler ces principes concrètement ? Nous soumettons au débat de la communauté d’enseignement et de recherche les propositions de modalités suivantes :

  • constituer par tirage au sort une assemblée recevant mandat pour formuler un projet instituant ;
  • les mandatés reçoivent le soutien de leur institution de tutelle sous forme d’une décharge leur permettant d’effectuer le travail ;
  • les travaux de l’Assemblée instituante sont nourris de séminaires accessibles par vidéoconférence à l’ensemble de la communauté ;
  • le rapport est soumis à l’approbation par le vote de l’ensemble de la communauté académique.

« Notre “État” actuel est la dictature du mal. On me répond peut-être : “Nous le savons depuis longtemps, que sert-il d’en reparler ?” Mais alors, pourquoi ne vous soulevez-vous pas, et comment tolérez-vous que ces dictateurs, peu à peu, suppriment tous vos droits, jusqu’au jour où il ne restera rien qu’une organisation étatique mécanisée dirigée par des criminels et des salopards ? Êtes-vous à ce point abrutis pour oublier que ce n’est pas seulement votre droit, mais aussi votre devoir social, de renverser ce système politique ? Qui n’a plus la force de faire respecter son droit, doit, en toute nécessité, succomber. Nous mériterons de nous voir dispersés sur la terre, comme la poussière l’est par le vent, si nous ne rassemblons pas nos forces et ne retrouvons, en cette douzième heure, le courage qui nous a manqué jusqu’ici. Ne cachez pas votre lâcheté sous le couvert de l’intelligence. Votre faute s’aggrave chaque jour, si vous tergiversez et cherchez des prétextes pour éviter la lutte. »

Extrait du troisième des six tracts de la Weiße Rose (1942)

Sophie Scholl fut exécutée le 22 février 1943 après avoir été remise à la Gestapo par des personnels de l’université de Munich, où elle venait de lancer des tracts.

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Au point de bascule

Un billet en quatre temps. Pourquoi faut-il participer à « Debout pour les sciences » le 7 mars ? Suivent une brève sur les attaques de l’enseignement (Hcéres) et de la recherche (KeyLabs) et une autre sur le budget d’austérité. Le billet se termine par une synthèse sur la coalition au pouvoir aux États-Unis et sur les raisons de son attaque contre les sciences et la démocratie.

Pourquoi faire mouvement ce 7 mars ?

En écho à la journée Stand-up for science initiée aux États-Unis, des manifestations sont organisées le 7 mars dans chaque grande ville universitaire de France. Retrouvez toutes les informations et inscrivez-vous pour participer à l’organisation sur le site suivant :

https://standupforscience.fr/

L’Association pour la Liberté Académique (ALIA) appelle à élargir les raisons de manifester :

https://liberte-academique.fr/appel-dalia-a-rejoindre-le-mouvement-debout-pour-la-science-stand-up-for-sciencele-7-mars-2025/

RogueESR appelle à son tour au mouvement du 7 mars pour servir de porte-voix aux collègues travaillant aux États-Unis, en Argentine et ailleurs, mais aussi pour fédérer les mobilisations qui concernent les KeyLabs, les attaques contre nos formations par la bureaucratie du Hcéres, les budgets d’austérité, premiers volets de la mise en application de la LRU 2.0. Rappelons les buts visés : suppression du statut de fonctionnaire, démantèlement des organismes de recherche, augmentation des frais d’inscription.

Il y a sans doute une raison qui prime : nous devons tout faire pour aller contre le cours de choses. Les élections en Allemagne nous le confirment : ce temps de crise est favorable électoralement aux extrêmes droites, dans le cadre d’alliances socio-politiques pour lesquelles la coalition arrivée au pouvoir aux États-Unis constitue un modèle. Ce modèle n’est pas seulement une inspiration de stratégie électorale : c’est une épure programmatique, par la vitesse et l’efficacité de sa destruction de la démocratie, des institutions universitaires et scientifiques, des droits civiques et des instances de régulation. Pour échapper à ce désastre, notre société a besoin d’un sursaut démocratique porté par un mouvement issu de la société civile ; une partie du monde étudiant tente d’emprunter cette voie, et il nous faut l’appuyer. Pour nous donner une chance d’« étonner la catastrophe », il nous faut cesser nos activités ordinaires ce 7 mars et faire mouvement. Nous avons une opportunité unique de faire de ce jour un moment pluraliste en faveur de la démocratie, des sciences, de la liberté académique et d’un modèle d’Université qui renoue avec le projet humaniste humboldtien. Nous avons besoin de retisser des solidarités avant qu’il soit trop tard, de nous retrouver, de juguler l’atomisation du monde académique. Nous n’avons pas mieux à faire le 7 mars : à quoi bon nous épuiser à nos tâches quotidiennes si le monde s’effondre dans l’indifférence ?

Nous appelons à utiliser chaque début de cours et de travaux dirigés pour inviter les étudiantes et les étudiants à participer au mouvement. Nous invitons toutes les bonnes volontés à concevoir, imprimer et distribuer des tracts chaque midi, sur tous les campus, à apposer des affiches partout où c’est possible :

https://standupforscience.fr/

Ce billet constitue une mise-à-jour des analyses sur l’ensemble des sujets que nous traitons.

« I need the kind of generals that Hitler had. »

Donald Trump

« J’ai besoin du type de généraux qu’avait Hitler. »

Hcéres et KeyLabs

Le déclassement arbitraire d’un grand nombre de formations par la bureaucratie du Hcérès et le démantèlement de 75% des laboratoires par le président du CNRS participent de la même visée politique, théorisée il y a plus de 20 ans. Il est symptomatique que l’attaque du Hcéres contre les sciences humaines et sociales n’épargne plus la philosophie, qui avait pu sembler relativement protégée par sa place particulière dans l’imaginaire collectif et dans nos institutions scolaires. Même le démantèlement du baccalauréat par M. Blanquer au profit d’un « portefeuille de compétences » s’était gardé d’attaquer frontalement la sacro-sainte épreuve de philosophie. Vous pourrez retrouver une tribune à ce sujet dans les colonnes du journal Le Monde et à cette adresse :

https://rogueesr.fr/dire-non-a-la-disparition-de-la-philosophie/

La bureaucratie du CNRS, quant à elle, après avoir été contrainte à un recul tactique, a tenu à réaffirmer son intention de mener à bien la réforme des KeyLabs — quel que soit le nom sous lequel elle fera retour cet été. M. Petit a envoyé une lettre dont les fautes de français agrémentent la vacuité :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/02/2025_02_20_Courrier-AP-CSCSISectionsCID.pdf

Une seule phrase importe : « Comment le CNRS doit-il identifier les unités les plus stratégiques qui ont vocation à être les plus à même de répondre aux exigences internationales et à être des fers de lance du rayonnement du CNRS et de la recherche française ? »

Plus explicite encore fut la journée des directeurs d’unité de biologie, marquée par des huées et des sifflets, tant le ton injurieux même et l’indigence pathétique des discours managériaux furent reçus comme une marque de mépris. En substance : « Puisque vous ne voulez parler que de KeyLabs, allons-y, vous n’y avez rien compris. » En quelques heures, c’est la frange du monde académique a priori la plus réceptive à la réforme qui a été saisie par la vulgarité trumpienne d’un « franc-parler » aussi odieux que dépourvu de vision. Sur le fond, aucune nouveauté sinon cette confirmation : si la présidence du CNRS tient à créer un label de différenciation, ce n’est pas tant pour une question de moyens que pour concentrer chercheuses et chercheurs au sein d’un petit nombre d’unités, en grande majorité localisées dans la dizaine d’« universités de recherche intensive » privatisables.

« The thing that I kept thinking about liberalism in 2019 and 2020 is that these guys have all read Carl Schmitt — there’s no law, there’s just power. And the goal here is to get back in power. »

J.D. Vance

« Ce que je n’ai cessé de penser à propos du libéralisme en 2019 et 2020, c’est que ces types ont tous lu Carl Schmitt — il n’y a pas de loi, il n’y a que le pouvoir. Et l’objectif ici est de revenir au pouvoir. »

Budget d’austérité

Il ne fait plus de doute pour quiconque que l’Université et la recherche publique subissent des coupes budgétaires abyssales. Les financements existent, pourtant : ils ont été détournés vers deux programmes dispendieux et inefficaces, le Crédit d’Impôt Recherche et la formation par alternance, que l’exécutif se refuse à remplacer par des mesures moins coûteuses qui pourraient avoir, elles, un effet réel de transformation de l’économie.

Le montant exact du plan d’austérité, destiné à amorcer la dérégulation des frais d’inscription, est difficile à établir pour une raison simple : les lois de finance sont systématiquement devenues insincères. Le principe de sincérité a été défini par le Conseil constitutionnel comme « absence d’intention de fausser les grandes lignes de l’équilibre déterminé par la loi de finances ». De fait, la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) reposait dès son adoption sur un déficit de financement, et les annulations de crédits qui reprennent des budgets dûment votés par la représentation nationale sont devenues systématiques. Dès lors, comment rendre compte des évolutions budgétaires ? Faut-il accepter ce recours systématique aux annulations de crédit et les soustraire au budget, au risque de normaliser l’insincérité budgétaire ? La solution la plus simple consiste à énumérer les baisses budgétaires et les annulations de crédits.

La loi de finance a aggravé de 376 millions les coupes budgétaires par rapport au projet de loi de finances initial. Au final, la représentation nationale a voté 1,5 milliard d’euros de baisse de budget, une fois corrigés de l’inflation (-929 millions d’euros sans prise en compte de l’inflation).

Les annulations de crédits ont été de 904 millions d’euros par décret du 21 février 2024 puis de 215 millions d’euros lors du projet de loi de finances de fin de gestion 2024, soit 1,1 milliard d’euros d’annulation de crédits pour 2024.

Il faut encore soustraire 0,5 milliards d’euros d’annulation de crédits de paiement de la mission « Investir pour la France de 2030 ». Votées en 2024, ces annulations concernent principalement en 2025 les programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR), les programmes prioritaires de recherche et les équipements structurants de recherche.

« A lot of people think of government and corporations as different, but the government is simply the worst form of a corporation in the limit, in that it that cannot go bankrupt without bankrupting the people and has a monopoly on violence. »

Elon Musk

« Beaucoup de gens considèrent que le gouvernement et les entreprises sont de nature distincte, mais le gouvernement est tout simplement la pire forme d’entreprise qui soit, en ce sens qu’il ne peut pas faire faillite sans mettre le peuple en faillite et qu’il a le monopole de la violence. »

La triple alliance étatsunienne

Vous trouverez une liste d’articles de presse sur la situation aux États-Unis mise à jour à l’adresse suivante :

https://rogueesr.fr/articles-usa/

La coalition qui a pris le pouvoir aux États-Unis articule trois courants politiques qui trouvent leur compte dans les menées du DOGE de M. Musk :

  • les milieux d’affaires du capitalisme de rente et de prédation (numérique, FinTech, énergies fossiles, cryptoactifs) qui entendent maximiser leur taux de profit ; cela suppose de vassaliser l’économie concurrentielle pour en extraire de la valeur et de supprimer toute régulation. Ils militent pour un management public fait de rightsizing et de cost-killing. Au fond, la meute techno-fasciste du DOGE, qui prend d’assaut les machines du gouvernement fédéral, menace et licencie à tour de bras, n’est qu’une forme radicalisée des managers que nous subissons depuis des années : une bureaucratie sous stéroïdes.
  • les think tanks paléo-conservateurs hostiles au programmes sociaux (New Deal) qui souhaitent annihiler les droits civiques et entraver l’État pour le rendre incapable de justice sociale. Les MAGA militent contre l’impôt et dénoncent l’emprise des parasites d’en-bas sur l’État, attaquent les droits des femmes et s’en prennent aux migrants, aux minorités sexuelles et à leurs défenseurs, y compris universitaires. C’est à cette composante que l’on doit la stratégie de la « merde dans le ventilo » (flood the zone) consistant à sidérer par le déploiement permanent de la souveraineté grotesque (voir la citation de M. Foucault ci-dessous) et du free speech.
  • les « accélérationnistes de la décadence », les fondamentalistes du Dark Enlightenment (NRx) et la composante « anarco-capitaliste » du libertarianisme, qui souhaitent mettre à bas l’État fédéral au profit d’un patchwork décentralisé d’entités privées. Ces micro-pays souverains et indépendants au sein desquels les acteurs privés produisent des lois et des juridictions conformes à leurs besoins personnels s’apparentent à des technomonarchies. Ils constitueraient les nœuds (nexus) articulant les flux de capitaux, de marchandise et d’informations.

Ces trois composantes trouvent leur compte dans le blitzkrieg corporate contre :

  • les institutions démocratiques et la société civile américaine,
  • les organismes de régulation climatique, environnementale, sanitaire et agro-industrielle,
  • les droits civiques,
  • les institutions scientifiques accusées de produire le fondement scientifique des régulations, de soutenir les droits des minorités sexuelles et ethniques, de documenter les inégalités et les injustices économiques et sociales.

Elles gèrent harmonieusement leurs différences en matière géopolitique puisqu’il s’agit :

  • de vassaliser des pays étrangers à des fins de prédation de matières premières et de captation de valeur par inféodation (IA, Gafam, etc.) pour constituer un Großraum eurasien,
  • de soutenir les alliances entre extrême-droite et conservateurs partout en occident pour éradiquer le progressisme et les aspirations démocratiques,
  • d’étendre l’archipel d’enclaves dérégulées et soumises à des lois privées.

On le constate, l’alliance fasciste au pouvoir aux États-Unis n’a pas les mêmes caractéristiques que l’extrême-droite de la famille Le Pen, de B. Retailleau ou de G. Darmanin et nécessite un travail d’analyse spécifique pour la combattre. Une certitude, déjà : nous vivons un moment de bascule générale et nous avons très peu de temps pour tenter de juguler le désastre.

« […] quand je dis « grotesque », je voudrais l’employer en un sens sinon absolument strict, du moins un petit peu serré ou sérieux. J’appellerai « grotesque » le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, ou, si vous voulez, l’« ubuesque », ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, ce n’est pas une épithète injurieuse, et je ne voudrais pas l’employer dans ce sens. Je crois qu’il existe une catégorie précise ; on devrait, en tout cas, définir une catégorie précise de l’analyse historico-politique, qui serait la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque. La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir. Le pouvoir politique, du moins dans certaines sociétés et, en tout cas, dans la nôtre, peut se donner, s’est donné effectivement la possibilité de faire transmettre ses effets, bien plus, de trouver l’origine de ses effets, dans un coin qui est manifestement, explicitement, volontairement disqualifié par l’odieux, l’infâme ou le ridicule. Après tout, cette mécanique grotesque du pouvoir, ou ce rouage du grotesque dans la mécanique du pouvoir, est fort ancien dans les structures, dans le fonctionnement politique de nos sociétés. Vous en avez des exemples éclatants dans l’histoire romaine, essentiellement dans l’histoire de l’Empire romain, où ce fut précisément une manière, sinon exactement de gouverner, du moins de dominer, que cette disqualification quasi théâtrale du point d’origine, du point d’accrochage de tous les effets de pouvoir dans la personne de l’empereur ; cette disqualification qui fait que celui qui est le détenteur de la majestas, de ce plus de pouvoir par rapport à tout pouvoir quel qu’il soit, est en même temps, dans sa personne, dans son personnage, dans sa réalité physique, dans son costume, dans son geste, dans son corps, dans sa sexualité, dans sa manière d’être, un personnage infâme, grotesque, ridicule. De Néron à Héliogabale, le fonctionnement, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, a été perpétuellement mis en œuvre dans le fonctionnement de l’Empire romain.

Le grotesque, c’est l’un des procédés essentiels à la souveraineté arbitraire. Mais vous savez aussi que le grotesque, c’est un procédé inhérent à la bureaucratie appliquée. Que la machine administrative, avec ses effets de pouvoir incontournables, passe par le fonctionnaire médiocre, nul, imbécile, pelliculaire, ridicule, râpé, pauvre, impuissant, tout ça a été l’un des traits essentiels des grandes bureaucraties occidentales, depuis le XIXe siècle. Le grotesque administratif n’a pas simplement été l’espèce de perception visionnaire de l’administration qu’ont pu avoir Balzac, Dostoïevski, Courteline ou Kafka. Le grotesque administratif, c’est en effet une possibilité que s’est réellement donnée la bureaucratie. « Ubu rond de cuir » appartient au fonctionnement de l’administration moderne, comme il appartenait au fonctionnement du pouvoir impérial à Rome d’être entre les mains d’un histrion fou. Et ce que je dis de l’Empire romain, ce que je dis de la bureaucratie moderne, on pourrait le dire de bien d’autres formes mécaniques de pouvoir, dans le nazisme ou dans le fascisme. Le grotesque de quelqu’un comme Mussolini était absolument inscrit dans la mécanique du pouvoir. Le pouvoir se donnait cette image d’être issu de quelqu’un qui était théâtralement déguisé, dessiné comme un clown, comme un pitre.

Il me semble qu’il y a là, depuis la souveraineté infâme jusqu’à l’autorité ridicule, tous les degrés de ce que l’on pourrait appeler l’indignité du pouvoir. Vous savez que les ethnologues — je pense en particulier aux très belles analyses que Clastres vient de publier — ont bien repéré ce phénomène par lequel celui à qui l’on donne un pouvoir est en même temps, à travers un certain nombre de rites et de cérémonies, ridiculisé ou rendu abject, ou montré sous un jour défavorable. S’agit-il, dans les sociétés archaïques ou primitives, d’un rituel pour limiter les effets du pouvoir ? Peut-être. Mais je dirais que, si ce sont bien ces rituels que l’on retrouve dans nos sociétés, ils ont une tout autre fonction. En montrant explicitement le pouvoir comme abject, infâme, ubuesque ou simplement ridicule, il ne s’agit pas, je crois, d’en limiter les effets et de découronner magiquement celui auquel on donne la couronne. Il me semble qu’il s’agit, au contraire, de manifester de manière éclatante l’incontournabilité, l’inévitabilité du pouvoir, qui peut précisément fonctionner dans toute sa rigueur et à la pointe extrême de sa rationalité violente, même lorsqu’il est entre les mains de quelqu’un qui se trouve effectivement disqualifié. Ce problème de l’infamie de la souveraineté, ce problème du souverain disqualifié, après tout, c’est le problème de Shakespeare ; et toute la série des tragédies des rois pose précisément ce problème, sans que jamais, me semble-t-il, on ait fait de l’infamie du souverain la théorie. Mais, encore une fois, dans notre société, depuis Néron (qui est peut-être la première grande figure initiatrice du souverain infâme) jusqu’au petit homme aux mains tremblantes qui, dans le fond de son bunker, couronné par quarante millions de morts, ne demandait plus que deux choses : que tout le reste soit détruit au-dessus de lui et qu’on lui apporte, jusqu’à en crever, des gâteaux au chocolat — vous avez là tout un énorme fonctionnement du souverain infâme. »

Michel Foucault, Les Anormaux, cours de 1974-1975 au Collège de France.