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Rentrée du séminaire « Politique des sciences » le mardi 15 novembre à 17h

Le séminaire Politique des sciences, créé à l’EHESS, existe depuis 2008 et est le seul séminaire réflexif sur nos métiers, en France. Il constitue une occasion de nous trouver, puis de nous retrouver, une fois par mois pour réfléchir collectivement à l’activité scientifique et à son articulation avec la sphère politique, au sens le plus large. Politique des sciences fait sa rentrée, avec deux séances sur la politique de l’enseignement supérieur et de la recherche, et une séance sur l’énergie nucléaire. Le séminaire sera retransmis en direct, puis des enregistrements de meilleure qualité seront mis en ligne en différé sur la chaîne du séminaire.

Mardi 15 novembre. 17h-20h. Politique de l’enseignement supérieur et de la recherche (I)

IHPST (CNRS / Université Paris I Panthéon Sorbonne). 2ème étage. 13 rue du Four 75006 Paris.
Lien pour la diffusion en direct : https://youtu.be/k4xCkmbqwQA

Julien Gossa (SAGE – Université de Strasbourg)
Quels indicateurs de performance pour un ESR post-massification ?

Olivia Chambard, sociologue (CESSP, Université Paris 1 et CEET, Cnam)
Business Model. L’Université, nouveau laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale

Cédric Hugrée, sociologue (CNRS, Cresppa-CSU)
L’université qui vient. Un nouveau régime de sélection scolaire

Mardi 22 novembre. 17h-20h. L’énergie nucléaire

Université Paris-Cité, Amphithéâtre Lavoisier, Campus Saint-Germain-des-Prés, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.
Lien pour la diffusion en direct : https://youtu.be/wbOEi9MgZ1c

François Graner (CNRS et Université Paris-Cité), co-éditeur du dossier « L’électricité nucléaire : questions ouvertes et points de vue » (Reflets de la physique, n°60, 2018)
Comment peut-on organiser le débat sur le fond, soit entre scientifiques, soit dans le grand public ?

Valérie Arnhold (EM Lyon et Science Po)
Normaliser l’apocalypse : organisations et recompositions du secteur nucléaire face aux accidents

Harry Bernas, (Ancien directeur du Centre de Sciences Nucléaire et de Sciences de la Matière, CNRS-Univ. Paris-Saclay)
Une expérience nucléaire : la fusion politique – science

Mardi 13 décembre. 17h-20h. Politique de l’enseignement supérieur et de la recherche (II)

Université Paris-Cité, Amphithéâtre Lavoisier, Campus Saint-Germain-des-Prés, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.
Lien pour la diffusion en direct : https://youtu.be/_uR0RiyYwsM

Joël Laillier et Christian Topalov
Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020)

Anabelle Allouch
Les nouvelles portes des grandes écoles

Vidéos : Usages et mésusages de la génétique humaine | séance du 10 juin 2022

Introduction par Philippe Huneman

Helen Longino, Philosophe des sciences, Université de Stanford. The Sociality of Scientific Knowledge: Not Just an Academic Question (en anglais).

Hervé Perdry, Enseignant chercheur en épidémiologie génétique, Université Paris-Saclay et Inserm (CESP). Mésusages de la notion d’héritabilité.

Séminaire Sociologie des réformes universitaires et du gouvernement de la recherche

Par ailleurs, nous signalons l’inauguration d’un nouveau séminaire sur l‘ESR et ses réformes, ouvert à toutes et tous sans inscription préalable.

Le séminaire a lieu les premiers, troisièmes et, parfois, cinquièmes mardis de 10h30 à 12h30 du 15 novembre 2022 au 6 juin 2023.

Campus Condorcet – Grand équipement documentaire – Salle 2.11, cours des humanités 93300 Aubervilliers.

Organisateurs : Hugo Harari-Kermadec (PU, université d’Orléans et IDHES), Joël Laillier (MCF, université d’Orléans et CMH), Mélanie Sargeac (post-doctorante, CMH) et Christian Topalov (directeur d’études, CMH).

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L’échec de Shanghai et le pari perdu de Paris-Saclay

Au menu du billet de la semaine : une brève sur le recrutement des enseignants, l’annonce de la prochaine séance du séminaire Politique des sciences qui croise une actualité dramatique aux États-Unis, et un billet sur le classement de Shanghai, illustré par l’histoire de Paris-Saclay, qui s’achève par une version inédite du « Sonnet en X » de Mallarmé.

Refonder la formation des enseignants

La presse s’est fait l’écho ces derniers jours du lancement d’un dispositif de job dating (sic) pour le recrutement des enseignants contractuels du primaire et du secondaire. Il est difficile de ne pas y voir le symbole d’un échec qui remonte à loin et qui vient couronner une crise des vocations aux causes multiples, entretenue et aggravée par les politiques menées depuis vingt ans. Mais ce constat ne résout pas la question la plus importante : comment la société peut-elle se donner les moyens d’assurer une formation exigeante à tous les âges de la vie ? Nous avons déjà formulé des propositions à ce sujet : la refondation de l’Éducation nationale et de la formation des enseignants passe simultanément par un plan de titularisation des contractuels, par une revalorisation salariale, mais aussi par la mise en place d’un pré-recrutement dès la licence permettant d’assurer une formation disciplinaire de haut niveau dès le premier cycle, suivie d’une formation à la fois didactique et disciplinaire au niveau master, en bénéficiant des garanties d’un statut protecteur et en permettant une mise en responsabilité très progressive. Dans le même temps, il est urgent de déployer un plan de formation continue universitaire pour les enseignantes et enseignants déjà en poste, afin de garantir que les contenus dispensés restent en lien avec les avancées de la discipline. Sur ce sujet, nous vous renvoyons à notre note thématique du 10 février 2021.

Usages et mésusages de la génétique humaine

La prochaine séance du séminaire Politique des sciences aura lieu le vendredi 10 juin de 14h à 17h, à l’Institut des Systèmes Complexes, ISCV-PIF, 113 rue Nationale, 75013 Paris (Salle de séminaire), ou sur la chaîne de Politique des sciences.

Cette séance sera consacrée aux rapports entre avancées des connaissances en génétique humaine et leurs conséquences dans le champ sociopolitique, et plus particulièrement aux usages et mésusages de certains travaux.

Il y a deux semaines à Buffalo (NY) un suprémaciste blanc de 18 ans tuait dix personnes afro-américaines dans un supermarché. Comme il est d’usage en ces circonstances, le tueur de masse a rédigé un indigeste manifeste posté en ligne avant d’aller assassiner. 

Une étude parue quatre ans auparavant dans Nature Genetics — Lee, J.J., Wedow, R., Okbay, A. et al. Gene discovery and polygenic prediction from a genome-wide association study of educational attainment in 1.1 million individuals. Nat Genet 50, 1112–1121 (2018) — se retrouve, à la surprise de ses auteurs, citée par le tueur, parmi d’autres références académiques. Cette étude visait à détecter des polymorphismes nucléotidiques associés à la variance dans la réussite scolaire. Elle appartient à un ensemble d’études, en croissance régulière, qui utilisent de gigantesques bases de données pour traquer, via la méthode de Genome Wide Association Study, les variants génétiques associés à telle ou telle propriété cognitive ou sociologique. La nouvelle vague du « racisme scientifique » (récemment étudiée par Angela Saini, The return of race science, 2019) propose des interprétations causales de ces études, et infère du gène à la « race », afin de  montrer qu’existent des différences de capacités cognitives entre groupes ethniques. Évidemment, c’est un contresens scientifique.

L’un des membres du consortium à l’origine de cette étude et de nombreuses autres, Daniel Benjamin, économiste comportemental à UCLA, a exprimé sa consternation auprès d’un journaliste du journal bostonien Stat news en ces termes : « I’m horrified ». On le comprend. Ni lui, ni ses collègues ne sauraient être suspectés de vouloir faire avancer le suprémacisme blanc.

Mais, même si l’on réussit à retracer le cheminement tortueux qui conduit un tueur raciste à citer une étude qu’il ne saurait avoir ni lue ni comprise — un cheminement passant à travers les groupes bien connus de racistes scientifiques comme Emil Kierkegaard, Noah Carl ou Bo Winegard, frénétiques des réseaux sociaux, puis les clans suprémacistes sur Reddit, les sous-clans facebook, etc. —, on ne saurait balayer ensuite la chose d’un revers de main en distinguant la science « neutre, forcément neutre », et ses mésusages par des fanatiques incultes. 

« People kill people », répètent les aficionados de la NRA à chaque carnage à l’arme automatique pour rejeter l’idée intuitive que « guns kill people ». « GWAS don’t kill people », a d’ailleurs dit l’un des champions de ces études génétiques de « score de risque polygénique », pour enfoncer le clou d’une dichotomie radicale entre la science neutre et l’idéologie, seule coupable des horreurs faites au nom de la science. Or sans guns, les gens tueraient beaucoup moins de gens : l’argument de la NRA est clairement fallacieux, et le parallèle avec les GWAS laisse penser que, non, il ne suffira pas de dénoncer les idéologues détournant le sens de la science pour pouvoir continuer à dérouler tranquillement de la science neutre.

Cette séance du séminaire entend initier un tel examen de (con)science, urgemment requis par l’actualité. Il se trouve que depuis longtemps, des philosophes des sciences expliquent combien l’image de la « science neutre » est au mieux fausse, et, au pire, néfaste. Helen Longino en fait partie. Autrice d’un livre important sur la génétique comportementale (Studying Human Behavior: How Scientists Investigate Aggression and Sexuality, University of Chicago Press, 2013), discipline mère de toutes les études en question ici et de manière générale, pionnière de la critique de l’idée naïve de la science value-free, elle présentera certaines de ses conclusions sur ces questions. Hervé Perdry, généticien et statisticien, s’est penché sur l’histoire épistémologique de la génétique, les complexités de la modélisation mathématique de l’hérédité, et depuis ses débuts avec Galton et Fisher, l’entrelacement de celle-ci avec l’eugénisme. Il exposera certaines de ses analyses historiques et critiques lors de cette séance.

Programme.

14h. Helen Longino, Philosophe des sciences, Université de Stanford. The Sociality of Scientific Knowledge: Not Just an Academic Question (en anglais).

15h. Hervé Perdry, Enseignant chercheur en épidémiologie génétique, Université Paris-Saclay et Inserm (CESP). Mésusages de la notion d’héritabilité.

16h.  Conclusion et discussion.

La Dame de Shanghai

Michael O’Hara (O. Welles): When I start out to make a fool of myself, there’s very little can stop me. If I’d known where it would end, I’d never let anything start…

— La dame de Shanghai (1947)

Le problème du classement de Shanghai, c’est son existence. 

Valérie Pécresse — Figaro, 27/02/2008

Elsa (R. Hayworth): You can fight, but what good is it? Good bye…

Michael (O. Welles):  Do you mean we can’t win?

Elsa: No we can’t win. Give my love to the sunrise…

Michael: We can’t lose either, only if you quit.

— La dame de Shanghai (1947)

La nouvelle de ce mois, concernant l’Université et la recherche, est sans conteste l’abandon par la Chine des classements internationaux et en particulier de celui dit « de Shanghai ». Accompagnant le déplacement planétaire de la sphère productive vers l’Asie, la création d’établissements universitaires en Chine a été massive : on en compte aujourd’hui plus de 3 000. La Chine est devenue une immense puissance scientifique et se soucie désormais de développer un modèle universitaire original. En visite le 25 avril à l’université Renmin de Pékin, le président Xi Jinping a déclaré ceci : « La Chine est un pays avec une histoire unique, une culture distincte et un contexte national particulier […] Nous ne pouvons pas suivre aveuglément les autres ou nous contenter de copier les standards et les modèles étrangers lorsque nous construisons des universités de classe mondiale ». Cette déclaration a été immédiatement suivie d’effets, avec le retrait de plusieurs universités des classements internationaux, dont l’université Renmin — une décision saluée dans la foulée par le journal gouvernemental, le Quotidien du Peuple, ce qui ne laisse guère de doutes sur le caractère mûrement réfléchi du changement de cap national.

Plus qu’ailleurs, le modèle normatif promu par le « classement de Shanghaï », créé en 2003 et produit depuis 2009 par le cabinet Shanghai Ranking Consultancy (30 employés), a été utilisé en France comme outil de communication et comme argument palliant à bon compte un déficit de pensée critique et politique. De nombreux articles ont été consacrés à l’ineptie de la méthodologie employée (démontrée par exemple ici ou ), à commencer par ceci : le score composite fabriqué, mélangeant torchons et serviettes, n’est ni une variable intensive (indépendante de la « taille » de l’établissement mesurée par le budget, le nombre d’étudiants ou le nombre de chercheurs par exemple), ni une variable extensive (proportionnelle à cette « taille »). Il s’agit d’un bricolage sans rigueur, dépourvu de toute rationalité scientifique, « calibré » pour reproduire le classement symbolique des grandes universités privées états-uniennes. Du reste, comment la qualité de la formation et de la recherche scientifique pourrait-elle bien varier à l’échelle d’une année, sauf à se baser sur des indicateurs délirants ?

Le concours de circonstances qui a conduit à la fétichisation de ce classement par la technobureaucratie du supérieur a été analysé dans les travaux de Christine Barats, auxquels nous renvoyons, ainsi que dans l’ouvrage de Hugo Harari-Kermadec, Le classement de Shanghai. L’université marchandisée (2019).

La  réception de ce classement par l’élite des grands corps de l’Etat fut un dessillement : aucun de ses lieux de formation — ni Sciences Po Paris, ni HEC, ni l’ENA, ni Polytechnique — n’ont de reconnaissance internationale. Seule l’Université, où se situe la recherche scientifique, apparaît dans ce classement. Bien sûr, d’autres classements sont utilisés pour les Master of Business Administration (MBA) et en particulier ceux basés sur le bénéfice financier escompté (salaires des alumni), à mettre en regard du coût de la formation (classement Value for money). Mais cela reste un choc pour la haute fonction publique de découvrir que dans le monde entier, les élites sont formées par la recherche, à l’Université, mais que la France fait exception à l’idéal humboldtien du fait de l’héritage napoléonien des Grandes Ecoles. 

Ce dessillement a suscité des réactions contradictoires chez les tenants de « l’économie européenne de la connaissance » théorisée notamment par M. Philippe Aghion et a conduit certains secteurs de l’Etat à soutenir un projet historique visant à surmonter le legs napoléonien dans la formation des élites : le projet de Paris-Saclay, dans sa mouture initiale.

Sur le papier, jusqu’en 2015, beaucoup de conditions sont réunies pour un succès de ce projet, à condition bien sûr de se fixer un objectif clair : la construction d’une université expérimentale associant production, critique et transmission des savoirs scientifiques et techniques, en faisant le pari du soutien à l’émergence de PME industrielles à très haute valeur ajoutée, travaillant en bonne intelligence avec l’université. Loin de desservir le projet, le fait que le plateau de Saclay ne soit pas au cœur d’une métropole était un avantage. En effet, sa situation géographique permettait d’imaginer une ville-campus adaptée aux enjeux du XXIème siècle. Saclay pouvait donc être cette université où se rencontrent les élites scientifiques, économiques et politiques qui fait tant défaut au système français. Partant de ce constat partiel mais juste, l’État consacra un investissement de 5,3 milliards d’euros au projet d’université intégrée de Saclay en l’espace de dix ans. Disons-le : Paris-Saclay était alors le seul projet de regroupement universitaire intéressant. Tous les autres regroupements ne visaient qu’à produire des économies d’échelle dans les services centraux et à changer les statuts des établissements pour mettre les structures de décision hors d’atteinte des universitaires. On sait désormais que le surcoût de fonctionnement des mastodontes universitaires est exorbitant, qu’ils ont été dévitalisés et que le pouvoir y a été capté par une nouvelle bureaucratie managériale, au fonctionnement féodal, qui s’octroie une large part des ressources qui manquent à l’enseignement et à la recherche.

Ce qui, à Paris-Saclay, rendait cette expérience historique d’unification entre Université et Grandes Écoles possible, c’est l’obsolescence de l’École Polytechnique. Deux rapports de la cour des comptes et un rapport parlementaire avaient pointé l’absence de « stratégie » de l’État pour cet établissement, son inadaptation à la « concurrence internationale », sa « gouvernance » défaillante et l’absurdité de sa tutelle militaire. Polytechnique était devenu un boulet aux yeux d’une partie du bloc réformateur. L’humiliation infligée par les classements internationaux avait également mis en difficulté les secteurs les plus conservateurs de la bureaucratie polytechnicienne d’État et leurs relais pantoufleurs du CAC 40. Dans ce contexte de crise, un quatrième rapport, commandé à M. Attali par le premier ministre, préconisait la suppression du classement de sortie, la suppression de la solde et la création d’une nouvelle « École polytechnique de Paris » englobant les grandes écoles du plateau, au sein de Paris-Saclay. La voie semblait libre pour reconstruire à Saclay une formation des élites administratives et industrielles en lien avec la recherche universitaire.

Mais le 15 décembre 2015, cette expérience historique de dépassement des archaïsmes français tombe à l’eau. Plus exactement, « on » l’y pousse, à l’eau, les deux pieds coulés dans du béton. Quel « on » exactement conduit Paris-Saclay dans cette « impasse », pour reprendre le doux euphémisme de la Cour des Comptes ? Après que M. Le Drian, ministre de la Défense, a annoncé le 6 juin 2015 une « révolution » à Polytechnique, les président-directeurs généraux d’entreprises françaises du CAC 40 issus du corps des Mines s’activent au cœur de l’été

Une task-force est constituée autour de M. Pringuet, X-Mines et président de l’AFEP, le lobby des grands patrons français. S’il existe une rivalité entre l’Inspection des finances, nourrie par l’ENA, et le Corps des mines, alimenté par l’École Polytechnique, ENA-IGF et X-Mines partagent un même désir de perpétuation de la technostructure à la française, menacée par le projet d’intégration de Polytechnique dans Paris-Saclay. M. Pringuet, en liaison avec M. Macron depuis 2012 – son action de lobbying a abouti à la création du CICE -, obtient l’aide de celui-ci. Il est vrai que M. Macron, sous la mandature précédente, s’était déjà penché sur les questions d’« économie de la connaissance » comme rapporteur général de la commission Attali. L’enjeu des réformes universitaires, pour lui, n’est en aucun cas de dépasser l’archaïsme bonapartiste : bien au contraire, il s’agit de constituer une poignée de mastodontes internationalisés, dans la plus pure tradition des « fleurons » chers aux Grands Corps. C’est la fatalité des hauts fonctionnaires hexagonaux de rester désespérément français même (et surtout) lorsqu’ils croient singer le MIT… Lors de ce conseil d’administration du 15 décembre 2015, les deux ministres de tutelle de Polytechnique, M. Le Drian et M. Mandon sont accompagnés de M. Macron. Quand « Bercy » vient d’imposer des centaines de millions d’euros de coups de rabot dans le budget de l’Université, et même des milliards de coupes dans le contrat de plan État-régions, M. Macron apporte, ce 15 décembre 2015, 60 millions d’euros d’augmentation de budget à l’École Polytechnique… et consacre l’abandon du projet de Paris-Saclay, malgré son importance et son coût. 

Depuis, de reconfiguration en reconfiguration, Paris-Saclay n’est plus que l’avatar périurbain d’une politique qui n’avait probablement jamais cessé d’être la seule boussole des secteurs dirigeants de la bureaucratie : la différenciation des universités, fondée sur la séparation entre des établissements de proximité et une poignée d’universités-monstres supposément tournées vers la coopération internationale, et les yeux rivés vers des rankings sans substance. Ne reste qu’une question : les apparatchiks ont-ils entrevu ne serait-ce qu’un instant la signification libératrice du projet initial de Paris-Saclay ? Ou avaient-ils élaboré ce projet aussi inconsciemment qu’ils l’ont ensuite liquidé, en jouant à la dînette de Shanghai ?

Toujours est-il qu’au terme de ce rendez-vous manqué, l’administratrice de la faillite politique et intellectuelle de Paris-Saclay, Mme Sylvie Retailleau, a pu se gargariser de la seule chose qui lui reste : une progression de quelques places dans un classement déjà décrédibilisé, arrachée à coups de milliards d’euros qui auraient pu être dépensés ailleurs et autrement. Il y a quelques mois, la dame de Shanghai déclarait en effet : « Cette position dans [le classement de Shanghai] nous renforce aussi dans la conviction de la pertinence de notre trajectoire institutionnelle collective. » Cette faillite valait bien une promotion : Aux innocents les mains pleines.

Terminons cette histoire par quelques vers à la manière de Mallarmé, tirés de Lingua Novæ Universitatis, que vous pouvez encore vous procurer chez l’éditeur.

SonnEx 

Ses articles très haut magnifiant son index
Le patron éthéré maintient, thanatophore,
Maint projet filandreux porté par son Labex,
Mais ne recueille pas de budgétaire effort.

Sur le campus, au plateau vide, pas de X,
Bicorne pour toujours oublié loin dehors :
Les anciens sont allés menacer d’une rixe
Les conseillers nombreux qu’ils connaissent encore.

Mais dans sa fatuité insondable un butor
Se contemple au miroir, satisfait du décor.
Ivres de pouvoir, des présidents créent l’Udice,

Insolite vaisseau d’inanité sonore,
Quand dans la nuit tombée sur le Savoir, bouffissent
Les cénacles ronflants dont le Néant s’honore.

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Nous, dont un dessein ferme emplit l’âme et le front

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.

Victor Hugo, Les Châtiments, 1852.

Premier mai

Quelles que soient nos sympathies associatives, syndicales ou philosophiques, nous avons mille raisons de participer aux rassemblements et manifestations de ce premier mai.

Parce que la crise démocratique a franchi un seuil intolérable.

Parce que nous n’entendons pas nous taire face à l’extrême-droite et au néo-maccarthysme.

Parce que nous sommes attachés au libéralisme politique et en particulier aux libertés publiques, mises à mal depuis des années par des mesures illibérales.

Parce que nous entendons défendre la science et la raison.

Parce que la précarisation de nos métiers et le déficit de postes sacrifient nos capacités d’exploration de la vérité.

Parce que nous réprouvons le projet de démantèlement du CNRS.

Parce que nous sommes attachés à un système national d’Université, et un service public d’enseignement supérieur et de recherche.

Parce que nous revendiquons l’autonomie du monde savant contre sa mise au pas par la techno-bureaucratie.

Parce que nous réprouvons le projet d’augmentation des droits d’inscription.

Parce que nous entendons défendre l’École publique, laïque et républicaine contre les attaques qu’elle subit depuis des années et contre celle qu’envisage le président réélu.

Parce que nous n’acceptons pas la contre-réforme des retraites qui vise à mettre en crise un système à l’équilibre pour des décennies, et à baisser drastiquement le salaire des fonctionnaires.

Parce que la crise climatique est là et que rien n’est fait sinon de la communication.

Parce que « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».

Parce que.


Vous trouverez ici une carte vous indiquant les lieux et horaires des rassemblements les plus proches de chez vous.

Fonds et association pour la liberté académique

Les vidéos des interventions et discussions du séminaire Politique des sciences du 17 mars sur l’état de la liberté académique sont en ligne, ainsi que la captation des débats sur l’organisation d’un réseau de solidarité concrète.

Aux avant-postes du danger

Modératrice : Béatrice Hibou, directrice de recherche au CNRS (Ceri/Sciences Po)

Alexander Bikbov, chercheur associé au CERCEC (CNRS/EHESS) et au CMH (ENS/CNRS/EHESS)

Catherine Gousseff, directrice de recherche au CNRS (CERCEC/EHESS)

Ahmet Insel, directeur éditorial des éditions Iletisim

Menaces, pratiques, ripostes

Modératrice : Johanna Siméant-Germanos, professeure, ENS Paris

Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS (CEE/Sciences Po)

Olivier Beaud, professeur, Université Panthéon-Assas

Claude Gautier, professeur, ENS Lyon

Bruno Andreotti, professeur, Université Paris Cité

Felix Tréguer, postdoctorant au CERI (Sciences Po/CNRS) et chercheur associé au Centre Internet et Société (CNRS)

Fonder une association : quels objectifs, quels statuts, quels garde-fous ?

Modérateur : Bruno Andreotti, professeur, Université Paris Cité

Cette dernière session était consacrée à débattre des modalités de création d’une association et/ou d’un fonds de dotation.

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Quels outils pour une Université et une recherche libres

Une série de brèves dans le billet de cette semaine :

  1. Lancement d’une association de défense de la liberté académique, adossée à un fonds de dotation : le programme du jeudi 17 mars
  2. Défendre la liberté académique : soutien aux collègues d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie
  3. ANR : l’absence de sérieux scientifique est-elle la norme ?
  4. Covid : la vague épidémique prédite à la mi-janvier est là
  5. Recherche : la France, 3ème dans un classement international
  6. CNRS : vers une transformation en agence de moyens ?

I. Lancement d’une association de défense de la liberté académique, adossée à un fonds de dotation : le programme du jeudi 17 mars

À l’occasion du lancement d’une association de défense de la liberté dans l’Université et la recherche, adossée à un fonds de dotation, le mini-colloque « Quels outils pour une Université et une recherche libres » débattra des menaces qui pèsent sur notre métier mais aussi des outils à mettre en œuvre pour y faire face. Le lieu a été choisi en lien avec l’incarcération en Iran de notre collègue Fariba Adelkhah depuis le 5 juin 2019.

Jeudi 17 mars, de 13h50 à 19h30

CERI – Salle de conférence – Rdc – 56 rue Jacob, 75006 Paris

Inscription obligatoire ici.

Le mini-colloque sera également retransmise en direct sur la chaîne de Politique des sciences.

La session de 18h à 19h30 sera consacrée aux questions concrètes de création de l’association et du fonds de dotation et constituera la première réunion de toutes les personnes intéressées par le projet.

Programme

13h50 : Accueil des participants.

14h-14h50 : Aux avant-postes du danger.

La session témoignera des dangers qui affectent d’ores et déjà un nombre croissant d’universitaires à l’étranger.

Modératrice : Béatrice Hibou, directrice de recherche au CNRS (Ceri/Sciences Po)

Interventions :

  • Alexander Bikbov, chercheur associé au CERCEC (CNRS/EHESS) et au CMH (ENS/CNRS/EHESS)
  • Catherine Gousseff, directrice de recherche au CNRS (CERCEC/EHESS)
  • Ahmet Insel, directeur éditorial des éditions Iletisim

Pause

15h-17h45 : Menaces, pratiques, ripostes.

Modératrice : Johanna Siméant-Germanos, professeure, ENS Paris

La session se composera de cinq interventions qui répondront chacune pour son compte à une même série de questions. À partir de quels constats, de quelles menaces, de quels espoirs analyser la situation de la liberté académique ? Comment théoriser nos besoins et quels outils mettre en œuvre pour défendre cette liberté.

Interventions :

  • Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS (CEE/Sciences Po)
  • Olivier Beaud, professeur, Université Panthéon-Assas
  • Claude Gautier, professeur, ENS Lyon
  • Bruno Andreotti, professeur, Université Paris Cité
  • Felix Tréguer, postdoctorant au CERI (Sciences Po/CNRS) et chercheur associé au Centre Internet et Société (CNRS) (sous réserve)

Pause

18h : Fonder une association : quels objectifs, quels statuts, quels garde-fous ?

Modérateur : Bruno Andreotti, professeur, Université Paris Cité

Cette dernière session sera consacrée à débattre des modalités de création d’une association et/ou d’un fonds de dotation. Elle comportera une intervention synthétique sur l’articulation entre liberté académique, éthique et intégrité.

Intervenant :

  • Jacques Haiech, professeur, Université de Strasbourg

II. Défendre la liberté académique : soutien aux collègues d’Ukraine, Russie et Biélorussie

De nombreux collègues sont aujourd’hui en danger en Ukraine, mais aussi en Russie pour avoir pris des positions courageuses contre l’invasion militaire russe. Nous devons nous souvenir de l’abandon complet des collègues afghans par l’exécutif il y a quelques mois et nous mobiliser pour l’accueil de ces collègues. Cela suppose de recenser les capacités d’accueil, de financement et d’hébergement, laboratoire par laboratoire, UFR par UFR. Il est déjà évident que le programme PAUSE ne suffira pas. Ce pourrait être un premier travail pris en charge par l’association en cours de création pour défendre la liberté académique, ce qui suppose que nous y soyons nombreuses et nombreux à y travailler de manière effective.

Pour autant, nous ne devons pas exonérer les bureaucraties de leur responsabilité. Nous attirons votre attention vers un double courrier envoyé à la présidence du CNRS et aux présidences d’universités.

III. ANR : l’absence de sérieux scientifique est-elle la norme ?

Comme chaque année, de nombreux collègues découvrent avec stupéfaction la désinvolture avec laquelle la pré-proposition qu’ils ont adressée à l’agence nationale de la recherche (ANR) pour l’appel à projets générique (AAPG) a été traitée par les comités d’évaluation scientifique (CES) en charge de trier les dossiers admis pour un second tour. Projets non lus, non compris, éreintés sur des contresens, dénigrement de personnes, reproches portant sur des améliorations demandées lors d’une demande précédente, mauvaise foi, a priori — quand l’unique reproche adressé à un projet ne contrevient pas purement et simplement au règlement de l’ANR. Les motifs d’incompréhension ne manquent pas, pour les porteurs éliminés — et parfois également pour ceux qui passent.

Dans un contexte de pénurie de moyens, où les subventions d’État ne couvrent plus les besoins de la recherche, et où l’AAPG de l’ANR est devenu — pour beaucoup d’équipes, en particulier en recherche fondamentale — le principal, parfois l’unique guichet de ressources, les conséquences de ces « non » pour l’activité de recherche et la vie des collectifs sont extrêmement lourdes. De tels choix, expédiés en quelques minutes, en dehors de tout fondement scientifique, par la machinerie bureaucratique à laquelle participent, à la chaîne, quelques collègues surmenés, illustrent l’irrationalité de l’institution ANR.

Nous assurons de notre sympathie les collègues qui, comme beaucoup d’entre nous, se sont pris avec violence les quelques mots lapidaires, tenant le plus souvent de l’arbitraire bureaucratique, par lesquels l’ANR annonce l’absence de moyens pour effectuer leurs recherches. Certains d’entre eux trouvent encore le courage d’entreprendre des recours, afin d’interroger l’ANR sur la vacuité du processus qu’elle met en œuvre, l’absence de rationalité de ses décisions. Il serait important de procéder à une collecte des retours de l’ANR, adossés à une argumentation factuelle, afin d’évaluer l’ampleur de l’arbitraire auquel nous sommes confrontés, et les conséquences visibles sur le décrochage scientifique du pays.

IV. Covid : la vague épidémique prédite à la mi-janvier est là

L’analyse du remplacement des variants Omicron BA.1 par BA.2 au Danemark, et celle de l’irruption du variant Alpha un an auparavant, ont permis dès la mi-janvier de prédire la vague de variant BA.2 qui a repris depuis quelques jours. Elle s’accompagne d’une flambée d’hospitalisations dans plusieurs pays étrangers qui témoigne d’une possible érosion de l’immunité, au moins parmi les personnes les plus fragiles.

Alors que l’abandon des masques se généralise, dans un énième déni de la rationalité la plus élémentaire, les mesures de réduction de risque les plus simples (ventilation et masque FFP2) doivent au contraire être mises en œuvre, ce qui n’exonère pas d’investir enfin dans un programme de prévention.

V. Recherche : la France, 3ème dans un classement international

La France se classe juste derrière la Chine et les États-Unis dans un classement international significatif : le nombre de téléchargements sur le site russe Sci-Hub.

Le nombre de téléchargements témoigne de l’emprise des éditeurs privés sur leur clientèle captive, qui se trouve être aussi celle qui produit leur richesse : nous. Si l’on rapporte le nombre de téléchargements sur Sci-Hub au nombre de chercheurs, la France est encore 4ème, derrière la Colombie, les Philippines et la Malaisie, et juste avant l’Indonésie et le Brésil. Il y a 7 fois plus d’articles téléchargés par chercheur en France qu’en Allemagne…

Cet engouement pour Sci-Hub témoigne évidemment du caractère dysfonctionnel des bibliothèques numériques françaises, surtout pour les accès à distance. L’association Couperin en charge de la contractualisation avec les éditeurs, négocie un accès différencié pour les différents établissements et, à l’intérieur de ceux-ci, pour les différentes disciplines. Toute recherche multidisciplinaire se transforme ainsi en cauchemar… sauf à utiliser Sci-Hub.

VI. CNRS : vers une transformation en agence de moyens ?

Lors de son allocution du 13 janvier dernier, M. Macron a fait état de son souhait de transformer les organismes de recherche en « agences de moyens » pour les établissements universitaires. Cette proposition programmatique reprend celle de la Cour des comptes qui, outrepassant ses fonctions, a suggéré dans une note de transférer les chercheurs des organismes aux universités et de fusionner les organismes devenus agences de moyens au sein de l’ANR.

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Désir d’endémie

Au menu cette semaine, une série de brèves ainsi qu’un billet analytique intitulé : « Le désir d’endémie, un récit social dangereux ». L’espace médiatique a été saturé d’interprétations infondées du concept d’endémie et d’opinions hasardeuses sur la dynamique évolutive de SARS-CoV-2. Notre capacité à combattre le virus dans les années à venir dépend pourtant de choix stratégiques à faire aujourd’hui, sans confondre savoirs et croyances.

Vous pouvez continuer de signer cette proposition.

Défendre un réseau scientifique et universitaire national

Nous sommes déjà plus de 11 500 à avoir signé la pétition de défense d’un cadre national pour l’Université, à l’écriture de laquelle nous avons contribué. L’autonomie que nous défendons, celle des universitaires et des chercheurs, est incompatible avec le féodalisme bureaucratique qui nous est imposé en usurpant ce mot d’autonomie, pour mettre en œuvre une caporalisation et une dérégulation statutaire.

Et vous, serez-vous parmi les prochains signataires ?

Faire dérailler le système des « chaires de professeur junior »

Les motions se multiplient pour dire la vive inquiétude de la communauté académique devant le recrutement d’universitaires sur des contrats à durée déterminée baptisés « chaires de professeur junior ». Ces motions sont utiles pour diffuser les arguments et montrer que nous n’entendons pas en être complices, mais ne suffiront pas à en venir à bout. Nous lançons un appel à idées (nous contacter par mail) sur les manières de faire dérailler de manière effective ce système.

3 000 postes en moins au CNRS en 10 ans

« Si vous prenez deux bouteilles de piquette et que vous les mettez ensemble, ça fera pas un grand vin. » Antoine Petit, audition parlementaire du 2 février 2022.

M. Petit, reconduit par le président de la République à la tête du CNRS malgré la défiance de la communauté scientifique, a été auditionné par la représentation nationale. Il a fait état des résultats de la politique managériale suivie dans la période récente : entre 2010 et 2020, « le CNRS a perdu 11 % de ses effectifs en 10 ans, soit environ 3 000 postes.

Le reste de l’audition a été consacré aux différents volets de son programme : la création d’une chaîne « CNRS TV » pour porter une parole institutionnelle en lieu et place de la parole des chercheurs et d’un « CNRS startup Studio ». Les représentants de la majorité l’ont encouragé à mener une politique néo-maccarthyste contre la « gangrène » en SHS, présentant la loi de programmation pour la recherche comme la « boussole » à suivre par les chercheurs.

Les séminaires de Politique des sciences

Le séminaire PdS sur l’irrationalité a eu lieu le 24 Janvier 2022. Vous pouvez retrouver les quatre interventions de ce séminaire sur la chaîne de Politique des sciences.

Introduction

Philippe Huneman, Philosophe, IHPST (CNRS)

L’irrationalité, entre psychopathologie et idéologie

Sarah Troubé, Psychologue clinicienne, Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université Côte d’Azur, LIRCES.

La crédulité en doute

Marion Vorms, Philosophe, Université Paris I Panthéon Sorbonne.

Complotisme et scientisme — Les idées conservatrices incidentes de la profession et de l’idéal technoscientifique

Pierre France, Sociologue, Université Paris I Panthéon Sorbonne & Orient Institut, Beirut.

Colloque : penser et agir collectivement à l’université.

Nous attirons votre attention sur un colloque à l’organisation duquel des membres de RogueESR participent, et qui prend sa place dans la réflexion collective au long cours sur l’Université que nous voulons (revoir aussi sur la chaîne PdS le colloque Inventer l’Université)

Et maintenant on fait quoi ? Penser et agir collectivement à l’université.

Colloque-action, 23-24 mars 2022, UGA IMAG, Université de Grenoble

Dans quel état est l’université aujourd’hui ? Que pouvons-nous espérer des diverses mobilisations et de l’action collective ? Comment mettre les personnels et les étudiants au cœur des processus de décision à l’université ? 

Dans un contexte de crises multiples, locale, nationale, politique, économique, sanitaire, écologique, ce colloque permettra, pendant 24 heures (du 23 mars 13 heures au 24 mars 13 heures), d’aborder ces questions, de confronter et rassembler des points de vue, et d’ouvrir un espace collectif pour entendre, discuter, débattre et proposer.

Au jour le jour, nous assurons nos missions de recherche et d’enseignement, tout en continuant d’exiger des moyens à la hauteur de ces missions et en tentant de protéger les personnels de la surcharge. Cette gestion de la pénurie imposée atteint cependant ses limites, dans un contexte croissant d’individualisation du travail et de mise en compétition permanente. Nous proposons ici d’ouvrir le débat sur ce que nous voulons, et ce que nous ne voulons plus accepter. Il nous faut sortir de la sidération provoquée par le rythme effréné des restructurations et autres appels à projet, nous extraire des logiques managériales et concurrentielles de l’« excellence » et prendre le temps de réfléchir et de redéfinir collectivement le sens de nos métiers. 

L’objectif de ce colloque est de montrer que cette sidération ne doit pas nous empêcher d’agir et de réagir, qu’il est possible de résister à la fois individuellement et collectivement à des injonctions inacceptables et, in fine, de nous approprier, de manière collégiale et démocratique, les politiques scientifiques et éducatives de l’université.

Le colloque propose de partir du recueil d’expériences et de propositions venant des différents terrains de l’université (universitaires, chercheuses et chercheurs, personnels Biatss et ITA, précaires, étudiantes et étudiants) pour élaborer les bases de constats partagés et d’actions possibles.

Ces réflexions seront éclairées par des interventions de deux collègues universitaires, Annabelle Allouch, Maîtresse de Conférences en sociologie à l’université de Picardie-Jules Verne, chercheure associée à Sciences Po et visiting scholar à Harvard, et Julien Gossa, Maître de Conférence à l’Université de Strasbourg.

Tous les membres de l’université de Grenoble, enseignant·e·s et/ou chercheur·e·s, personnels techniques et administratifs, étudiante·s, précaires, sont invités à participer et à proposer s’ils le souhaitent, en amont de ce colloque, une contribution (de 3 mots à une page !), qu’elle porte sur un témoignage, une proposition de thème de débat, une analyse ou une proposition d’action.

Le désir d’endémie, un récit social dangereux

Le mot « endémique » est devenu l’un des plus galvaudés dans le traitement médiatique et politique de la crise du COVID-19. Ne nous trompons pas de concept : en épidémiologie, une infection est dite endémique lorsqu’elle devient permanente sur un territoire : ses taux d’incidences ne sont ni en hausse, ni en baisse sur une période donnée, un an en général. Certes, les rhumes courants sont endémiques. Ils le sont… tout comme la fièvre de Lassa, le paludisme, la peste et la poliomyélite dans certaines régions du monde.

Autrement dit, une maladie peut être endémique et représenter néanmoins une menace lourde pour les populations. Le paludisme a tué plus de 600 000 personnes en 2020. La même année, 10 millions de personnes ont contracté la tuberculose et 1,5 millions en sont mortes. Le caractère endémique ne signifie certainement pas que l’évolution a pour ainsi dire « apprivoisé » un agent pathogène et que la vie revient simplement à la « normale ».

Or, nombre d’hypothèses formulées en invoquant l’endémie induisent une acceptation implicite ou une complaisance déplacée à l’égard de la circulation incontrôlée du virus, et en particulier des variants de la famille Omicron. Beaucoup voudraient en effet interpréter la moindre virulence apparente de ce variant comme une preuve indéniable que le virus deviendrait inoffensif, qu’Omicron fournirait une opportunité de s’immuniser durablement à bon compte, et qu’une sortie de crise prochaine serait certaine. Ce pari sur nos vies est plus que risqué : il est d’ores et déjà regrettable.

C’est avec inquiétude et indignation que les communautés scientifiques et médicales, comme l’ensemble de ceux qui luttent sur le terrain contre la plaie des maladies infectieuses endémiques, ont accueilli la petite musique tendant à assimiler le passage à l’endémie à la certitude que le virus serait voué à devenir bénin, voire à faire de l’endémie un objectif à atteindre. Comment ne pas être atterrés de voir certains responsables politiques employer ce terme avec une désinvolture calculée ? Comment ne pas sursauter quand le chef du gouvernement espagnol propose de revoir la stratégie d’action en établissant une comparaison avec la grippe, elle aussi endémique ? La transition vers l’endémie serait selon lui une « grippalisation de la pandémie ». Même son de cloche au Danemark, en Angleterre, ainsi que pour plusieurs gouverneurs étatsuniens, estimant tous qu’il est temps de requalifier la pandémie en endémie. Cette opération sémantique semble autoriser un allégement de la surveillance et une levée des restrictions sanitaires. L’OMS a alerté sur ce renoncement à la vigilance, dépourvu de toute rationalité. Elle déclarait le 1er février, par la voix de son directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus : « Nous sommes inquiets du récit qui s’est installé dans certains pays selon lequel, en raison des vaccins, de la transmissibilité élevée d’Omicron et de sa moindre gravité, empêcher la transmission ne serait plus possible, et plus nécessaire. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. »

Pour tout infectiologue comme pour tout spécialiste des interactions hôte-pathogène en biologie de l’évolution, la frustration est grande lorsque ces dirigeants invoquent le mot « endémique » comme une justification à ne rien faire, ou presque. La politique de santé mondiale ne peut se borner au fait d’apprendre à « vivre avec » un rotavirus responsable des gastroentérites infantiles, une hépatite C ou une rougeole endémiques. En effet, postuler qu’une infection deviendra permanente ne dit rien de la hauteur du plateau d’incidence, ni de la sévérité des pathologies dans la phase endémique, qui dépendent fortement des décisions politiques locales et internationales, des comportements sociaux, de la structure démographique, ainsi que de la sensibilité et de l’immunité des populations concernées. La stabilité elle-même n’est pas non plus garantie : les infections endémiques peuvent donner lieu, à la faveur d’aléas météorologiques, ou géopolitiques, ou de l’émergence de nouveaux variants, à des flambées dévastatrices, à l’instar de la résurgence épidémique de la peste survenue à Madagascar en 2017, ou à des pandémies, comme ce fut le cas pour la grippe en 1918, 1957, 1968 et 2009.

Figure 1. Arbres phylogénétiques typiques de virus pour lesquels l’évolution est ou non gouvernée par une forte pression de sélection — en particulier immunitaire — (A) ou non (B). A. Les virus comme la grippe ou les coronavirus saisonniers se reconnaissent à la forme de leur arbre phylogénétique déséquilibré, en escalier : ils circulent et mutent ; en parallèle, l’immunité se met en place contre eux, conduisant à l’extinction progressive des branches ancestrales. Parmi les mutations, certaines conduisent à de nouveaux variants qui échappent à l’immunité ; leur branche prend de l’ampleur, jusqu’à ce que l’immunité se développe contre ces nouveaux variants, et ainsi de suite. Chaque nouveau variant est alors en général issu par mutation de l’une des dernières souches hégémoniques, en général par un saut évolutif limité qui lui permet un échappement immunitaire, partiellement prédictible. Ceci favorise la conception de vaccins, fondés sur la nature des principales souches en circulation au début de chaque saison grippale. B. Pour les virus qui ne sont pas soumis à pression constante, les différentes branches de l’arbre se perpétuent. De nouvelles souches virales peuvent émerger de toutes les branches comme de la racine de l’arbre, après s’être propagées un temps de façon silencieuse. On ne peut alors pas prédire une proximité du variant hégémonique avec le précédent. Adapté de Volz et al. PLoS Comput. Biol. 2013.

Ce que l’on peut attendre de l’évolution de SARS-CoV-2 demeure un sujet de controverse. Pour les virus respiratoires, l’endémicité s’accompagne en général d’une dynamique évolutive relativement régulière, sur la base de laquelle certains chercheurs formulent l’hypothèse qu’un mur immunitaire serait atteignable. Or, jusqu’à présent l’évolution de SARS-CoV-2 conserve une trajectoire instable, très différente de celle, relativement canalisée et prédictible, des virus respiratoires saisonniers (Figures 1 et 2). En l’absence de politiques de prévention, la taille du réservoir épidémique humain est de nature à conduire à une évolution virale rapide et imprévisible, ce qui favorise l’émergence de nouveaux variants, dont certains potentiellement plus dangereux. L’argument, malheureusement répandu, selon lequel tout virus ne peut évoluer au fil des mutations que vers des variants moins virulents est infondé. En particulier pour SARS-CoV-2, la transmission a lieu avant que le virus ne provoque une maladie grave ; par conséquent, sa virulence ne constitue pas une perte d’opportunité de transmission. Dès lors, aucune pression de sélection qui favoriserait l’émergence de variants plus bénins ne s’exerce. Du reste, chacun connaît des contre-exemples : les souches mutantes Alpha et Delta sont plus virulentes que la souche initiale, Wuhan-1. De même, la deuxième vague de la pandémie de grippe de 1918 a été beaucoup plus meurtrière que la première. Par ailleurs, même des variants intrinsèquement moins virulents comme ceux de la famille Omicron (BA.1 dont la vague est en cours et BA.2 dont la vague enfle) fragmentent l’organisation sociale et met en danger les plus vulnérables, en raison de sa haute transmissibilité et des réinfections massives qu’il engendre par sa capacité à échapper au système immunitaire.

Figure 2. Arbres phylogénétiques de la grippe (souche H3N2) (A), d’un coronavirus saisonnier (B), et du SARS-CoV-2 (C). SARS-CoV-2 ne présente pas à ce jour un arbre phylogénétique déséquilibré, en escalier. La souche Omicron n’est pas issue d’une mutation de la souche Delta, pas plus que la souche Delta n’était une mutation de la souche Alpha, mais chacune a émergé dans des branches bien plus anciennes de l’arbre phylogénétique. Jusqu’ici les nouvelles souches virales proviennent de mutations non détectées pendant des temps longs, donnant un arbre d’allure relativement équilibrée (comparable à la Figure 1B). A. Adapté des données de nextflu. B. Adapté d’Eguia et al. PLoS Pathog. 2021. C. Adapté des données de Nextstrain | Gisaid.

Le COVID-19 n’est pas la première pandémie à laquelle l’humanité doit faire face, ni son premier combat en matière de pathologies fortement évolutives. L’histoire de ces pathologies nous permet de connaître la variété des scénarios et la diversité des issues mais aussi de savoir que nous pouvons faire beaucoup pour limiter durablement son emprise sur la sociétés et nos vies. Nous devons éviter l’optimisme paresseux, produit de considérations politiciennes sans fondement. Nous devons prendre en considération, sans les minimiser, le nombre de malades, de cas d’invalidité et de décès causés par une circulation virale qu’on laisse filer. Dès lors, que faire ?

En premier lieu, il est impératif d’investir dans le développement de vaccins qui protègent contre un éventail plus large de variants, et soient efficaces contre leur transmission, ainsi que d’en favoriser la distribution planétaire par la levée des brevets et par le transfert des techniques d’encapsulation vers des sites de production localisés au plus près des populations.

Bien que des vaccins efficaces participent à la réduction de la pandémie, ils ne suffiront pas à eux seuls à éliminer le réservoir viral humain.[1] En ayant conscience que la quantité de virus en circulation risque encore de conduire à des vagues épidémiques de nouveaux variants, dont certains plus transmissibles et/ou plus virulents, il est impératif de mettre un terme à la propagation incontrôlée du virus, ce qui nécessite de mener une politique de santé publique intégrée. Nous devons par conséquent investir en connaissance de cause et utiliser — à l’échelle mondiale — toutes les stratégies de prévention dont nous disposons. Une politique de prévention digne de ce nom repose sur un maillage social de proximité associant un rôle d’information et de conseil, une sensibilisation à l’hygiène et au risque infectieux, une surveillance sanitaire locale par le contrôle des eaux usées et l’accès au dépistage, et une réactivité importante permettant des mesures d’isolement en cas de reprise de l’épidémie. La prise en compte du risque à sa juste mesure impose également — de la même manière que les zones d’endémie pour le paludisme, la dengue ou zika investissent dans des moustiquaires — de procéder à un investissement conséquent dans les équipements à même de protéger la population de l’infection, dans les transports, dans les lieux publics ou sur les lieux de travail. Ceci implique d’entreprendre la rénovation des bâtis et des transports en commun, de sorte à assurer leur ventilation optimale, associée à une filtration de l’air ou à sa purification à l’aide de dispositifs UV-C. Enfin, pour freiner la propagation virale dans les périodes de forte circulation, il est indispensable de donner à la population concernée un accès large à des masques de type FFP2 assortis de conseils d’utilisation, plutôt que de se cacher derrière un déni de leur performance pour justifier de leur pénurie.

La sévérité de la pathologie et le risque de flambées virales requièrent, outre un gros travail de prévention, un renforcement de l’accès aux soins pour toutes et tous, a contrario du déshabillage de la santé publique par la « république contractuelle ». Il est impératif de maintenir sur tout le territoire une médecine de proximité, mais aussi de rendre à l’hôpital les moyens d’assurer ses missions de service public, et donc de prendre en charge l’ensemble des patients atteints du COVID-19, sans compromettre le traitement des autres pathologies.

Penser que l’endémicité est à la fois bénigne et inévitable est plus qu’hasardeux ; c’est une hypothèse coupable : elle risque de conduire l’humanité à de nombreuses années supplémentaires de maladie, à des vagues imprévisibles d’épidémies et au sacrifice des personnes fragiles. Plus grave, elle banalise les morts et les souffrances physiques, morales, sociales qu’elle avalise, en particulier dans les populations les plus vulnérables. Or, du point de vue de toutes celles et tous ceux qui œuvrent à atténuer l’impact dévastateur des endémies actuelles, la perspective d’un SARS-CoV-2 endémique ne saurait être perçue comme un soulagement ou une porte de sortie. C’est, au contraire, laisser planer un danger auquel nous serons exposés dans la durée, et qui nécessitera de notre part un effort constant pour nous en prémunir. Cette perspective impose des engagements fermes de nos sociétés dans la surveillance, la prévention et le soin, à la hauteur des responsabilités qui nous incombent. Pour que le scénario du pire ne se produise pas.


[1] Plusieurs raisons indiquent que considérer une stratégie fondée sur le seul vaccin comme la clé du salut serait une erreur grossière. En premier lieu, si les vaccins actuels protègent bien contre les formes graves de la maladie, ils ne bloquent que de façon modérée (voire, quasi-nulle dans le cas d’Omicron BA.1) la capacité à être infectés dans les voies respiratoires supérieures et à transmettre le virus. Une partie de la population restera en outre toujours mal protégée, et en son sein, les personnes immunodéprimées, chez qui la persistance virale à long terme peut favoriser l’apparition de nouveaux variants. Par ailleurs, l’échappement immunitaire de nouvelles souches virales, dans leur course évolutive, impose de concevoir périodiquement des vaccins optimisés contre ces nouveaux variants et de reprendre la campagne vaccinale, à un rythme que l’industrie pharmaceutique mondiale ne semble pas capable de suivre à l’heure actuelle. Enfin, l’existence de réservoirs animaux du SARS-CoV-2 ne permet pas d’envisager une éradication et constitue une source d’émergence de nouveaux foyers infectieux, potentiellement associée à des variants capables d’échappement immunitaire.

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Quand le budget de l’ESR baisse d’un milliard d’euros

Au programme de ce billet de rentrée, une brève budgétaire, l’annonce du prochain séminaire de Politique des sciences consacré à l’irrationalité, les liens vers les vidéos du séminaire intitulé « À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses » et une analyse intitulée « Le problème des causeries en zone grise ».

Nous vous souhaitons une année 2022 pleine de joies, de pensées exigeantes, de solidarités effectives et de liberté. Plusieurs chantiers importants vont nous occuper dans les mois qui viennent. Nous devons finir de chiffrer la plate-forme programmatique pour l’enseignement supérieur et la recherche élaborée l’an dernier et la promouvoir auprès des candidates et des candidats à la présidentielle. Les menaces devenant de plus en plus pressantes et tangibles, nous devons nous atteler à créer l’association et le fond de dotation pour la liberté académique avant l’élection présidentielle. L’élaboration des statuts puis la vie associative se feront de manière autonome de notre collectif, qui se contentera de lancer la liste de courrier électronique permettant de faire connaissance et de travailler au fonctionnement concret de ces nouvelles institutions. Dernier appel pour vous y inscrire.

Brèves

104 millions € de crédits budgétaires annulés

Lire les documents budgétaires vaut mieux qu’écouter mille discours. 104 millions € de budget pour l’Université et la recherche (programmes 150, 172 et 190), pourtant votés par la représentation nationale ont été annulés.

104 millions €, c’est le montant exact de la hausse de budget voté entre 2020 et 2021, une fois pris en compte le bonneteau budgétaire sur les programmes spatiaux.

L’inflation est par ailleurs estimée désormais à 3,4 % en 2021. La baisse du budget consacré à l’Université et à la recherche en 2021 est donc de -1 milliard €. Voilà qui contraste avec le tweet de Noël de la ministre, Mme Vidal : « Il y a tout juste un an, la promulgation de la #LoiRecherche marquait une avancée historique pour la recherche française. »

Source : AEF info, 15 octobre 2021

Séminaire de Politique des sciences : « Irrationalité »

Le 24 janvier 2022, de 16h à 20h, Université de Lutèce, Amphithéâtre Lavoisier, Campus Saint-Germain-des-Prés, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.

Le séminaire sera retransmis sur la chaîne de Politique des sciences à cette adresse.

Irrationalité

L’irrationnel nous menace de tous côtés, si l’on en croit les analystes de l’air du temps. Et Covid aidant, depuis deux ans (et comme dans la chanson) ils sont venus, ils sont tous là : complotistes, antivax, wokistes, fanatiques, sectaires, postmodernes, radicaux plus ou moins libres, divers et variés, déconstructionnistes… En haut lieu, on sonne le tocsin : après ses ministres, le président lui-même nous alertait tout récemment des dangers à venir… Parmi ceux qu’on nomme les intellectuels, certains font profession de disséquer l’irrationalité en brandissant des catalogues de biais cognitifs ; d’autres se donnent pour les chantres de Lumières que les irrationnels de toutes obédiences veulent éteindre. Venus d’Amérique, la dénonciation de l’irrationnel et l’éloge des Lumières ont trouvé ici leurs épigones ; jacobinisme aidant, il s’agit même d’instituer chez nous des commissions pour ramener les braves gens à la raison…

La polémique est d’autant plus chaotique et cacophonique que les termes sont flous. Pourtant, la réflexion savante sur la raison n’est pas neuve, elle occupe la pensée depuis quelques siècles ; sans exagérer, on pourrait même dire que la raison n’a cessé de s’émouvoir de ses ombres ou ses envers — ignorance, erreur, déraison, foi, superstition, folie, fanatisme, etc. — depuis cette crise des irrationnels dont le nom des protagonistes se perd dans la nuit des temps. De cette longue histoire dans laquelle nous nous inscrivons tous ceux qui aujourd’hui occupent le devant de la scène et s’auto-dénomment ‘rationalistes’ n’ont cure. « Raison », « Lumières » sont devenus leur label, « irrationalité » leur ennemi commun, et tout devient simple.

Les labels et les ennemis nous fatiguent. Le séminaire Politique des sciences invite donc à discuter des sociologues et des philosophes dont l’exercice académique aborde directement la question de l’irrationalité. Qu’entendre par ce mot ? Y a-t-il des formes psychologiques et sociales de la séduction irrationnelle ? Qui est irrationnel et comment le devient-on ? Les sciences cognitives nous enseignent-elles vraiment que l’irrationalité est notre nature ?  L’irrationalité est-elle seulement en affaire cognitive, ou bien une question éthique ou politique ?

Introduction

Philippe Huneman, Philosophe, IHPST (CNRS)

L’irrationalité, entre psychopathologie et idéologie

Sarah Troubé, Psychologue clinicienne, Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université Côté d’Azur, LIRCES. 

La crédulité en doute

Marion Vorms, Philosophe, Université Paris I Panthéon Sorbonne.

Complotisme et scientisme —  Les idées conservatrices incidentes de la profession et de l’idéal technoscientifique

Pierre France, Sociologue, Université Paris I Panthéon Sorbonne & Orient Institut, Beirut.

Vidéos du séminaire Politique des sciences du 16 décembre 2021 

Les enregistrements du dernier séminaire Politique des sciences du 16 décembre 2021 intitulé « À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses » sont disponibles sur la chaîne du séminaire :

Arnaud Saint-Martin et Olivier Berné — Introduction : Elon Musk, man of the year

Faustine Cantalloube (CNRS) — « Les nouvelles pollutions du ciel »

Roland Lehoucq (CEA) — « Dommages collatéraux des constellations de satellites »

Éric Lagadec (Observatoire de la Côte d’Azur, Président de la SF2A) — « Une mobilisation scientifique internationale inédite »

Fabrice Mottez (Observatoire de Paris, rédacteur en chef de l’Astronomie) — « Les astronomes amateurs face à la pollution lumineuse du ciel »

Le problème des causeries en zone grise

« Je crois pourtant être hospitalier. Les Grecs anciens disaient que, quand on frappe à votre porte, c’est peut-être un dieu qui vient voir si vous êtes toujours disponible. C’est pourquoi ma porte et ma table sont toujours ouvertes. Je suis prêt à expérimenter tous les plats qu’on voudra, même les plus étrangers à mon goût et à mon régime. Mais on ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages. Je ne souhaite ni partager leur repas ni les inviter à ma table. Le débat, l’échange des idées comme celui de la nourriture obéissent à des règles. »

Jean-Pierre Vernant, Le Monde, 8 juin 1993

L’obsession des bureaucraties des établissements de recherche et d’enseignement supérieur pour la « communication » et la valorisation de « marque » a conduit à la multiplication d’événements « gris » qui n’appartiennent pas au registre académique, ne se plient pas à aux normes de probation et à l’éthique savantes, des événements où interviennent bien souvent polémistes et bateleurs de plateaux de télévision. Nous détaillons dans cette note analytique quelques exemples symptomatiques des dérives auxquelles cela conduit.

Vous trouverez la suite du texte ici.

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Accaparement mercantile des orbites basses

Une série de brèves, cette semaine encore, ainsi qu’un billet analytique plus long sur l’origine idéologique du « wokisme ». Pour mémoire, la date limite de retour par mail de vos propositions pour l’opération Bartleby face au Hcéres est le 10 décembre.

Présidence du CNRS

La candidature d’Olivier Coutard apparaît de plus en plus comme une alternative éminemment souhaitable pour la présidence du CNRS, face à la « compétition darwinienne », et à « l’inégalité » réitérées comme seul programme par Antoine Petit. À ce jour, le programme d’Olivier Coutard a reçu le soutien de 1 300 chercheuses et chercheurs. Comme le signale ce billet de blog de Sylvestre Huet, il existe un chemin ténu, mais réel, vers un changement de cap au CNRS : le contrôle parlementaire, qui s’était révélé mordant lors de l’auto-nomination de M.Coulhon à la présidence du Hcéres. Cela nécessite un soutien plus ample de la communauté académique — par un mail spécifiant Prénom — Nom — Fonction — Institution, à l’adresse suivante : presidencecoutardcnrsgmail.com.

Séminaire Politique des sciences

Les interventions du séminaire « Enquêtes difficiles, données sous contrôle ? Quelques aperçus des transformations matérielles et normatives dans la recherche en SHS »  du jeudi 25 novembre sont visibles sur la chaîne vidéo Politique des sciences.

Bruno Andreotti : Introduction du séminaire

Johanna Siméant-Germanos — La littérature et le journalisme bientôt plus libres de décrire le monde que les SHS ? Quand l’enchevêtrement d’injonctions contradictoires entrave la recherche.

Etienne Ollion — Faire une enquête à l’heure des données numériques.

Mathilde Tarif — À qui appartient-il de définir le risque des terrains d’enquête difficiles ?

Marwan Mohammed — L’irruption de la violence durant l’enquête et ses effets en matière de protection des données et des sources.

Le prochain séminaire de Politique des sciences aura pour sujet :

À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses

Le 16 décembre 2021 de 16h à 20h, amphi Lavoisier A, centre universitaire des Saint-Pères, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.

Diffusion en direct sur la chaîne vidéo Politique des sciences.

Éclipse de la raison — aux origines du supposé « wokisme »

La période récente a vu se multiplier les procédés d’implosion du langage destinés à créer un brouillard de confusion et de désillusion. La note que vous trouverez ici vise d’abord à expliquer le mot « wokisme », et se présente comme un codicille à notre triptyque sur la liberté académique.

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Ce que nous préférerions

Une série de brèves, cette semaine encore — des textes plus fouillés sont en préparation.

  1. Candidatures à la présidence du CNRS
  2. Position à adopter vis-à-vis des évaluations Hcéres
  3. Variant Omicron
  4. Annonce du prochain séminaire Politique des Sciences le 16 décembre.

Après sa parution il y a une dizaine de jours, le premier tirage de l’ouvrage Lingua Novæ Universitatis est en passe d’être épuisé. Une réimpression est en cours, vous pouvez donc continuer à commander le livre à l’éditeur.

1. Soutien à la candidature d’Olivier Coutard à la présidence du CNRS

Plusieurs candidats à la présidence du CNRS ont été auditionnés, les autres ayant été éliminés sans examen de leurs dossiers, dans la plus grande opacité. Il y a trois semaines, un appel à soutenir la candidature d’Olivier Coutard à la présidence du CNRS a été lancé, qui a réuni 500 chercheuses et chercheurs

Pour apporter votre soutien à cette candidature, vous avez quelques jours pour envoyer par courriel, Prénom — Nom — Fonction — Institution, à l’adresse suivante : presidencecoutardcnrsgmail.com.

2. Une résistance à la Bartleby face au Hcéres ?

Dans notre précédent billet « Les naufrageurs », nous souhaitions courage et résistance aux collègues qui vont devoir subir dès la « vague C » les normes et procédures édictées par le nouveau référentiel d’évaluation des unités de recherche Hcéres. À la suite de ce billet, l’abondance du courrier reçu et les premières remontées de terrain montrent que ces excès caricaturaux de bureaucratie, conjugués à un abandon total de la science dans l’évaluation, ne passent pas, même auprès des collègues habituellement disposés à se soumettre aux requêtes administratives les plus laborieuses.

Le moment semble donc opportun pour convenir des moyens collectifs de résistance à la farce bureaucratique du Hcéres et pour refonder collectivement les normes qualitatives de nos métiers. Nous détourner du Hcéres pourrait se traduire par cette action très simple, inspirée de Bartleby : ignorer purement et simplement le cadre du référentiel d’évaluation de cette institution hétéronome ; « je préfèrerais ne pas » utiliser le document d’autoévaluation formaté, « je préfèrerais ne pas » remplir les cases de tableur Excel, etc. Préférer ne pas faire suivant les préceptes rédactionnels du Hcéres ne signifie pas pour autant renoncer à toute forme de bilan et de prospective scientifique pour les unités de recherche. Pour reprendre la main sur des normes qualitatives adaptées aux pratiques et aux besoins réels des laboratoires, nous proposons de collecter vos propositions d’alternatives au référentiel du Hcéres, par retour de mail, puis de les soumettre au scrutin sur notre site. Sur la base des propositions les plus largement validées, une fiche pratique des modalités de résistance sera rédigée, proposant un ensemble d’éléments cohérents qui pourront servir d’ossature au travail rédactionnel des unités. Cette démarche conforme au principe d’autonomie de la recherche permettra à la communauté académique de fixer elle-même les modalités d’appréciation de ses laboratoires, discipline par discipline, modalités qui pourront s’appliquer dès la vague C, comme alternative à l’ensemble des procédures et documents réclamés par l’agence bureaucratique de l’évaluation.

Calendrier prévisionnel :

  • Date limite de retour par mail de vos propositions: 10 décembre
  • Vote du 13 au 17 décembre
  • Publication d’une fiche pratique : rentrée de janvier

3. Omicron près

Il est trop tôt pour connaître les conséquences de l’irruption en Afrique australe, puis à Hong Kong, en Israël et en Europe, de la nouvelle souche mutante B.1.1.529 (Omicron). L’analyse des dizaines de points de mutation de la protéine Spike ne permet pas d’écarter l’émergence possible d’une lignée virale capable d’échappement immunitaire et dotée d’une forte transmissibilité, ne saurait remplacer les données épidémiologiques[1] et vaccinales à venir dans les prochaines semaines. 

Il n’est pas trop tôt, en revanche, pour pointer que ni la vague hivernale du variant Delta, ni l’alerte sur la souche mutante Omicron ne sont des surprises, du point de vue scientifique. En juin, dans une tribune du Monde, nous expliquions (en vain) aux conseillers de l’Élysée et du ministère des Solidarités et de la Santé :

« Néanmoins nous pouvons d’ores et déjà anticiper que la vaccination ne suffira pas : le variant Delta — aujourd’hui une centaine de nouveaux cas par jour — est 2,5 fois plus transmissible que la souche sauvage. Avec une couverture vaccinale de 60 %, nous serions à la rentrée 2021 globalement dans la même situation vis-à-vis des risques d’une nouvelle flambée épidémique qu’à la rentrée 2020. Par ailleurs, nous devons nous préparer à la possibilité d’un variant disposant d’un échappement immunitaire important, tant qu’il existera un réservoir épidémique humain sur la planète. Il faudrait alors de longs mois pour mettre à jour les vaccins ARNm et reprendre la campagne vaccinale en commençant par les plus fragiles. Si cela devait advenir, ou que surgisse une toute autre épidémie, il serait indispensable de garder l’Université ouverte. Notre société doit consentir dès maintenant aux investissements permettant de réduire le risque de transmission épidémique. »

La vague du variant Delta comme l’irruption d’Omicron sont la conséquence des choix politiques des pays les plus riches : n’avoir pas suivi la stratégie Zéro Covid, n’avoir pas consenti aux investissements nécessaires à constituer un arsenal sanitaire large, n’avoir pas passé la production de vaccins dans le domaine public…

Dans le temps même où l’Institut Pasteur met à jour son étude sur les lieux de contamination révélant que « chez les plus de 40 ans, la présence d’enfants dans l’entourage a été associée à un sur-risque d’infection qui va de +30 % pour les collégiens à +90 % pour les très jeunes enfants (moins de trois ans) », le ministre de l’Éducation nationale annonce en finir avec les fermetures de classes au premier cas et remplace ce dispositif — qui rendait visible la progression des contaminations des moins de 10 ans — par un double test déjà expérimenté depuis début octobre dans dix départements (avec des résultats « variables » comme l’euphémise le ministre lui-même dans sa conférence de presse).

Une certitude à ce jour : les particules virales de la souche mutante Omicron doivent encore voyager dans les airs pour contaminer. Nous savons donc que les masques FFP2 ou FFP3 et la ventilation, pour lesquels aucun investissement ni aucune campagne d’information n’ont été consentis, seront précieux.

4. Séminaire Politique des sciences 

À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses

Le 16 décembre 2021 à 16h-20h, amphi Lavoisier A, Centre universitaire des Saint-Pères, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème. Diffusion en direct sur la chaîne du séminaire Politique des sciences.

Des flottes composées de milliers mini-satellites en orbite basse terrestre (~300-500 km d’altitude) sont en cours de déploiement ou le seront bientôt. Ces services commerciaux promettent de connecter à Internet le monde entier. En guise de tête de gondole, le projet Starlink, filiale de l’entreprise SpaceX d’Elon Musk, illustre les méthodes et les objectifs mercantiles de ce segment de l’industrie spatiale relié au capitalisme numérique. Sa mise en place s’est réalisée à une cadence soutenue depuis 2018, et les caractéristiques techniques sont vertigineuses : entre autres, le service pourrait compter 12 000 satellites en fin de déploiement opérationnel vers 2025. Cet accaparement du ciel, s’il a emporté l’adhésion des premières dizaines de milliers d’abonnés anxieux de booster leur bande passante et des adeptes de la technolâtrie californienne, a néanmoins provoqué une pollution sans précédent du fait des sillons lumineux que laissent ces mini-satellites sur leurs passages. Ainsi, c’est la contemplation et l’observation du ciel qui seraient menacées par ces déploiements en marche forcée. En réaction, les communautés professionnelles et les amateurs d’astronomie se sont mobilisées pour alerter sur les impacts potentiellement désastreux de ces « méga-constellations » sur la pratique de l’astronomie — et au-delà, des usages de l’orbite basse, de plus en plus gênés par la prolifération des missions commerciales. 

Cette séance propose de faire le point sur ce problème rapidement devenu public. Cette séance alternera entre les diagnostics techniques sur le coût environnemental de ces infrastructures, les discussions autour des différents enjeux (technologiques, réglementaires, économiques, politiques, culturels, etc.) de leur développement, mais aussi les retours réflexifs sur les modes de mobilisation des professionnels et amateurs d’astronomie. Elle ouvrira aussi la réflexion sur les évolutions de notre rapport à l’environnement et au cosmos, et sur l’importance de défendre le ciel comme bien commun.

  • Faustine Cantalloube (CNRS) — « Les nouvelles pollutions du ciel » 
  • Roland Lehoucq (CEA) — « Dommages collatéraux des constellations de satellites »
  • Éric Lagadec (Observatoire de Nice, Président de la SF2A) — « Une mobilisation scientifique internationale inédite
  • Fabrice Mottez (Observatoire de Paris, Rédacteur en chef de l’Astronomie) — Titre à venir

[1] L’Afrique du Sud est à l’approche de l’été et dispose d’une couverture vaccinale autour de 25 %. Le temps de doublement épidémique du variant Omicron, constaté sur la dernière semaine, est autour de 4 jours. Les biais d’échantillonnage et les incertitudes sur la réduction de transmission par la vaccination ne permettent pas de déterminer le taux de reproduction épidémique et l’échappement immunitaire à ce stade.

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Les naufrageurs

Bilan budgétaire du quinquennat pour l’Université

Le ministère vient de faire paraître un communiqué de presse retraçant l’évolution du budget de l’Université au cours du quinquennat.[1]

Nous avons représenté la figure produite par le ministère à l’usage des journalistes, à gauche (vert), et les mêmes données, une fois l’inflation compensée (violet), en euros de 2017. Malgré l’effet d’affichage consistant à isoler en vert foncé un surcroît de budget — qui ne correspond à rien dans un projet de loi de finances — le graphique du ministère permet de se rendre compte que la loi de programmation de la recherche (LPR) n’a rigoureusement rien changé à la trajectoire budgétaire : les augmentations sont calculées par Bercy de sorte à compenser l’inflation (violet). L’unique loi du quinquennat n’aura fait miroiter un accroissement budgétaire (totalement fictif, donc) que pour précariser et bureaucratiser un peu plus l’enseignement supérieur et la recherche. Dernière entourloupe en date, le « CDI de mission scientifique » prévu par la LPR, s’avère dans le décret du 4 novembre 2021 être un contrat à durée prévisionnelle pour des missions non nécessairement scientifiques, qui peut être interrompu à tout moment.

Du fait du babyboom de l’an 2000, le nombre de bacheliers a fortement augmenté pendant le quinquennat, ce qui était prévisible 18 ans à l’avance. Le nombre d’étudiants aurait augmenté dans les mêmes proportions, s’il n’y avait pas eu une politique de découragement des études universitaires (Parcoursup en particulier). Le budget par étudiant est représenté en rouge, sur l’axe de droite, selon une convention permettant de le lire comme un budget effectif, compensé de l’accroissement du nombre d’étudiants, sur l’axe de gauche. Il est en baisse significative.

Le déclin de l’Université et de la recherche scientifique publique comme de la recherche appliquée privée est devenu, à l’occasion de la crise sanitaire, un fait documenté. Si ce déclassement touche la majorité du monde académique, certains en ont été préservés. Pourtant, parmi les universitaires et les chercheurs actifs, plus grand monde ne doute du lien de causalité entre les réformes de bureaucratisation, de paupérisation, de précarisation et ce déclin. Une refondation tournant la page de vingt ans d’une politique désastreuse[2] est devenue une nécessité pour freiner le délitement de notre écosystème de recherche et d’enseignement supérieur.

Le Hcéres, caricature de sa propre bureaucratie

Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) vient de publier le référentiel d’évaluation des établissements, entités de recherche et formations de la « vague C » (Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val-de-Loire, Corse, Grand-Est, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Nouvelle-Calédonie et Polynésie Française). Ce référentiel paraît un an après la nomination de M. Coulhon à la présidence du collège du Hcéres. Le 12 novembre 2021, l’ex-conseiller du président de la République déclarait : « Il faut trouver un équilibre entre la simplicité, la légèreté de l’évaluation, et son efficacité ». Promesses non tenues : le référentiel publié est caricatural dans ses excès bureaucratiques, abject dans la déclinaison de l’excellence académique qu’il prétend évaluer et chronophage dans son application : d’où, moins de temps pour la recherche et donc moins d’articles de qualité. Les dizaines de critères d’évaluation ainsi définis (et déjà numérotés pour un traitement dématérialisé des rapports d’autoévaluation) sont à la fois le résultat et la quintessence de vingt années de politique de sape bureaucratique de l’enseignement supérieur et de la recherche. Une nouvelle fois, nous réaffirmons que la réappropriation par la communauté académique des normes qualitatives de notre métier doit être une priorité. Aux malheureux collègues qui essuieront les plâtres de ces nouvelles normes et procédures bureaucratiques, nous souhaitons courage et résistance.

Séminaire Politique des sciences du jeudi 25 novembre

« Enquêtes difficiles, données sous contrôle ? Quelques aperçus des transformations matérielles et normatives dans la recherche en SHS »

Jeudi 25 novembre de 16h30 à 20h30, Campus Jourdan de l’ENS, salle R1-07, 48 boulevard Jourdan, Paris 14ème, et sur la chaîne de Politique des sciences.

Les sciences humaines et sociales (SHS) ont vu s’accumuler au cours des trente dernières années des tendances parfois contradictoires, entre banalisation de l’ethnographie, augmentation des corpus numériques, formes renouvelées de circulation des méthodes entre disciplines, mais aussi injonction à la protection des enquêtés « vulnérables » et formes bureaucratisées de l’éthique de la recherche (Institutional review boards et consent forms), augmentation des procès contre des chercheurs et chercheuses, appel à la science ouverte mais aussi à la protection des données sensibles… Si ces transformations ne concernent pas que les SHS, elles ont des effets bien particuliers sur celles-ci.

De quelle façon ces évolutions transforment-elles les formes de la recherche en SHS ? Le projet de cette séance est de faire part à la communauté scientifique d’un premier état des lieux — à poursuivre dans d’autres séances — des problèmes spécifiques qui se posent en SHS, des risques nouveaux qu’affrontent aujourd’hui les chercheurs et chercheuses, de l’importance de ne pas appliquer mécaniquement dans ces disciplines des formats issus du monde des sciences biomédicales et expérimentales, faute de quoi ce serait non seulement leur inventivité qui pourrait s’en trouver affectée, et avec elle la possibilité de décrire le monde, mais aussi, peut-être, la liberté académique.

  • Johanna Siméant-Germanos — La littérature et le journalisme bientôt plus libres de décrire le monde que les SHS ? Quand l’enchevêtrement d’injonctions contradictoires entrave la recherche.
  • Etienne Ollion — Faire une enquête à l’heure des données numériques.
  • Mathilde Tarif — À qui appartient-il de définir le risque des terrains d’enquête difficiles ?
  • Marwan Mohammed — L’irruption de la violence durant l’enquête et ses effets en matière de protection des données et des sources.

[1] Il s’agit techniquement de la subvention pour charge de service public au titre du programme 150, donnée qui a malheureusement disparu des jaunes budgétaires.

[2] « Valérie Pécresse cultive une forme de modernisme de bon aloi qui enrobe des convictions bien trempées qui laissent peu de place au doute. Comme ministre, elle s’est attelée à une réforme des universités qui ne méritait pas les cris d’orfraie de la gauche. Sous mon quinquennat, nous lui avons donné une dimension nouvelle, avec le regroupement des établissements d’enseignement supérieur car l’autonomie et l’excellence ne contredisent pas les objectifs de démocratisation et de professionnalisation des études supérieures. » François Hollande, Affronter, ed. Stock, 2021.

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Le courage de la vérité

Vous trouverez en fin de billet les liens vers les vidéos du séminaire Politique des sciences consacré au rôle du collectif dans les mathématiques.

À Pascale

Pascale a toujours été là, franche. Là d’abord avec ses étudiants qu’elle aimait — et elle le disait. Là aussi avec ses collègues chercheurs, avec lesquels elle partageait son amour de la peinture italienne et sa sensibilité aux ponts étranges qui pouvaient être parfois lancés entre la mort, l’art et la politique, à Sienne ou ailleurs. Là avec nous, avant que Rogue ne vit le jour, et dès qu’un possible mouvement collectif pointa à la fin janvier 2009. Là avec toutes et tous, avec quiconque prenait la parole pour dire l’insupportable, avec celles et ceux qui ne voulaient pas renoncer, qui espéraient toujours que ça reparte, qui croyaient que ce n’avait été que le début, qu’on avait subi une défaite mais qu’on n’avait pas perdu, pas perdu tout à fait, pas perdu pour toujours. On pouvait être en désaccord avec elle, mais on savait au fond qu’on était du même côté et c’était cela qui comptait ; et puis, à la fin, on se retrouvait, parfois après des détours, pour travailler, écrire, relire, organiser, penser ensemble dans la mesure où chacun était convaincu d’être plus efficace et plus intelligent avec d’autres que dans l’isolement. Avec elle on était ensemble sans même avoir besoin de partager tous les choix car, même si les analyses pouvaient différer à l’occasion, chacun reconnaissait à l’autre d’avoir le même horizon et de combattre la même chose : l’Université managérialisée qui nous est imposée à grands renforts de « réformes » bureaucratiques, de paupérisation organisée, de dépossession de nos métiers et de décisions autoritaires. Pour lutter sans cesse et sans faiblir il fallait continuer à dire, à parler entre nous, à réagir, à écrire des textes, à prendre position, sans s’arrêter parce que nous étions moins nombreux, sans se taire parce que personne n’écoutait. Pascale a continué et ce fut, tout simplement, son honneur.

Nous dédions à Pascale les trois textes de Rogue sur la liberté académique. Elle y a beaucoup contribué. Elle n’aura pas vu la version finale du dernier.

Première partie : Réinstituer la liberté académique.

Seconde partie : Dépasser le paradigme de la tour d’ivoire ?

Troisième partie : Liberté et éthique académiques.

Pour quelles « compétences » les néo-managers sont-ils sélectionnés ?

Dans une tribune récente, des académiciens ont regretté le processus de nomination opaque à la tête des institutions de recherche : « Il est nécessaire que les présidents des grands organismes soient des personnalités scientifiques ayant l’autorité suffisante pour prendre des décisions fortes qu’ils puissent faire accepter au pouvoir politique et aux partenaires sociaux » Indépendamment de notre attachement au double principe d’autonomie et de collégialité de la recherche scientifique, qui suppose d’en finir avec toute dérive bureaucratique, qu’elle soit incarnée par des personnes reconnues pour leurs travaux ou non, cette prise de position pose une question d’importance : sur quelles normes, par quelles procédures, pour quelles compétences les néo-managers sont-ils sélectionnés ?

Le renouvellement de la présidence du CNRS nous donne quelques éléments de réponse. Du « darwinisme » plébiscité par M. Petit, il ne reste manifestement rien dès lors que la sélection s’opère pour des fonctions « dirigeantes » : les candidatures de « personnalités scientifiques » ont été rejetées sans examen ni critères explicites, sans travail analytique de rapporteurs, dans l’opacité la plus grande, en dehors de tout cadre conforme à l’éthique académique.

Sans illusion démesurée, nous nourrissions quelque espoir que M. Petit, actuel président du CNRS, accepte de discuter publiquement avec les autres candidats de la politique de recherche nationale. La communauté académique aurait aimé plus de substance que ce descriptif de sa pratique du pouvoir, « virile, mais correcte » (sic); elle aurait aimé comprendre la logique de la suppression de postes pérennes au profit de contrats précaires, qui fut expliquée par cette métaphore : « C’est comme si tu pouvais te payer Neymar, mais que tu n’aies pas de quoi lui payer un ballon. » (sic).

Qu’il en ait reçu l’ordre du ministère ou de l’Élysée, ou qu’il n’ait pas, lui-même, le courage du débat public n’y change rien : M. Petit refuse tout échange avec la communauté savante et les membres du CNRS. Constater qu’à la tête du « vaisseau amiral de la recherche française » (sic) la vertu cardinale du monde académique — le courage de la vérité, l’éthique de la disputatio — fait défaut en dit long sur le naufrage en cours de la vie intellectuelle.

Sans doute faut-il interpréter cette dérobade comme un aveu : l’exécutif est conscient du mécontentement de la communauté savante devant les choix politiques opérés depuis 20 ans. Les nominations, que ce soit à la tête du Hcéres ou du CNRS, se font contre la communauté académique, en violation du principe d’autonomie du monde savant, en contrevenant aux règles déontologiques les plus élémentaires. Le critère primordial de sélection semble être d’incarner le cauchemar de L’Homme sans qualités (Musil) : être de simples gestionnaires, de simples courroies de transmission du pouvoir. La qualité principale des néo-managers est ainsi d’abdiquer par avance le pouvoir effectif associé à la fonction, de n’en rien faire sinon se conformer au règne de l’insignifiance voire de déléguer les stratégies d’établissement à des cabinets de consultance.

Vidéos du séminaire Politique des Sciences du jeudi 21 octobre 2021

Bruno Andreotti — Présentation du Séminaire de Politique des sciences

Isabelle Gallagher — La communauté mathématique : des rêves à l’épreuve de la réalité.

Antoine Chambert-Loir — Bourbaki, mythe et pratique d’un mathématicien collectif.

Catherine Goldstein — Et les autres ? Histoires et imaginaires.

Michel Broué — Mathématiciens et solidarité, abstrait et concret.