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Saclay Graal

Prière Rogue

Prière rogue — Gardez-nous la révolte, l’éclair, l’accord illusoire, un rire pour le trophée glissé des mains, même l’entier et long fardeau qui succède, dont la difficulté nous mène à une révolte nouvelle. Gardez-nous la primevère et le destin.

René Char

Attaque de l’extrême-droite contre la liberté académique

La transformation du libéralisme managérial en autoritarisme illibéral n’a rien de spécifiquement français. La plupart des pays occidentaux traversent les mêmes phases de prise de contrôle de la presse, de suppression graduelle des libertés publiques, de forge à plein régime d’une société de surveillance et de contrôle empruntant ses outils techniques à Singapour ou à la Chine. Dans différents pays, déjà, des partis technocratiques se revendiquant du centre démocratique forment des alliances de gouvernement avec des partis ethno-identitaires, nourris de haines raciales, de fondamentalisme religieux et de nationalisme ras du front. En témoigne l’alliance à bas bruit entre la présidente de la Commission européenne, la démo-chrétienne Ursula von der Leyen, et la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, tête du mouvement néo-fasciste Fratelli d’Italia. L’ancien « cercle de la Raison » a renoncé aux méthodes doucereuses de fabrication du consentement, qui s’appuyaient sur des discours ostensiblement modérés, l’idée d’expertise, un « progressisme » technophile, l’adaptation nécessaire à un monde qui change, et la paix garantie par les accords commerciaux.

Aujourd’hui, la mue autoritaire conduit à des attaques sans précédent contre les chercheurs, les universitaires, les journalistes — celles et ceux qui participent activement à la fabrication de l’opinion, et dont beaucoup avaient voulu croire aux promesses de la technocratie « co-construite ». Aux tentatives de naturaliser une doctrine politique en lui conférant un vernis pseudo-scientifique, succède le recours permanent au mensonge, à la triangulation des idées de « l’adversaire » supposé et à la confusion. Nous y voyons les deux faces d’une même médaille, celle d’un rapport altéré à la rationalité démocratique. Côté pile : l’opportunisme de l’expertise, réduisant la science à une fonction instrumentale, la justification idéologique de l’ordre établi ; côté face : la guerre faite à la vérité, écrasée sous le régime des éléments de langage et autres mots d’ordre martiaux. Lorsque ne peut être vrai que ce qui est dit par le pouvoir, c’est seulement à l’intérieur de cette limite du dicible que la rationalité scientifique sera tolérée. Ainsi, l’étude scientifique du réchauffement climatique fut longtemps mise en avant tant qu’il s’agissait de vendre les mirages de la croissance verte, mais elle se vit reléguée aux oubliettes dès qu’elle eut invalidé le mythe selon lequel un système fondé sur la prédation pourrait prétendre incarner un quelconque « progrès ». Il semble que la « neutralité axiologique » ait changé de camp. Le retour d’un féodalisme barbare ne peut que s’en prendre aux institutions d’élaboration, de transmission, de conservation et de critique d’un savoir désintéressé, au service de l’idéal démocratique et du bien commun.

De communiqué de presse incendiaire en commission d’enquête parlementaire ad hoc, l’offensive contre les libertés académiques fait partie de ces terrains où l’alliance entre la minorité présidentielle et l’extrême-droite n’est plus dissimulée. Le néo-maccarthysme a pris le pli de l’antiphrase : en tentant de se draper dans la défense de la liberté académique, il dénonce le « militantisme politique », il revendique le « pluralisme » à l’Université, mais cherche en réalité à dissoudre le souci de l’exactitude et l’établissement scientifique des faits : l’horizon commun des droites illibérales est bien d’instaurer le règne du faux, où la rigueur de pensée cède la place aux fantasmes et au bavardage halluciné des talk-shows diffusés par les médias de M. Bolloré et consorts. La vitesse à laquelle l’espace de pensée et de confrontation rationnelle se rétracte confirme chaque jour le fait que la démocratie libérale ne vit pas de la désignation des dirigeants par le vote, mais bien de l’exercice des libertés effective de conscience, de manifestation, d’expression, d’information, et de l’autonomie du monde savant.

Saclay Graal

« Quand il pleut des pièces d’or, les pauvres n’ont pas de panier. »

Proverbe polytechnicien

Il se passe à Saclay ce qu’il ne se passe plus guère ailleurs : la communauté universitaire mène une bataille pied à pied contre la bureaucratie pour emporter la présidence de l’établissement. Pourtant, Saclay ne compte pas parmi les établissements prompts à s’enflammer politiquement — la géographie du campus, le peu de vie collective, la faible présence de sciences humaines y sont pour beaucoup. Trois facteurs conjoints concourent à cette résistance inespérée.

Si les universitaires ont graduellement abandonné la présidence des établissements à la nouvelle caste de bureaucrates, rarement issue des secteurs les plus rigoureux et imaginatifs de la profession, c’est que cette fonction n’est plus qu’une courroie de transmission de la paupérisation, de la précarisation et de la dévitalisation de l’Université. S’il arrivait que l’un des élus restaure des crédits récurrents pour la recherche, promeuve l’éthique et la liberté académiques plutôt que la foutaise, la recherche confirmatoire et l’inflation des promesses, restaure la collégialité, ou s’intéresse à la formation des étudiants, les budgets de son établissement se verraient aussitôt amputés. Cependant, la plupart des petits êtres tristes et gris du néomanagement n’ont pas besoin d’être ainsi disciplinés : ils ne sont pas achetés ; ils sont acquis, en toute bonne foi et en se persuadant souvent de la sincérité de leurs sermons creux sur « nos missions » et « nos valeurs ». Il y en a même sans doute quelques-uns pour se croire rétifs aux politiques gouvernementales, entre deux « dialogues stratégiques » avec le rectorat.

Mais, et c’est le premier facteur explicatif des événements actuels, Saclay a la particularité d’être too big to fail. La communauté universitaire qui y exerce en est en grande partie consciente. Elle ne semble donc pas touchée par cette hantise de voir le robinet budgétaire se tarir totalement. Deuxièmement, alors que six milliards d’argent public ont été investis dans le pôle scientifique et technologique du plateau de Saclay, l’Université n’en a rien vu et les collègues y sont aussi cramés qu’ailleurs, pour les mêmes raisons qu’ailleurs. Du reste, le sentiment de déclassement et de dépossession bureaucratique est aussi une affaire de précarité subjective. Troisièmement, les accompagnateurs syndicaux des présidences successives sentent désormais les effets du virage illibéral : ils ont perdu partout l’espace de co-production des contre-réformes qui leur tenait à cœur. L’heure n’est plus à susciter l’adhésion et le consentement, mais à écraser toute résistance et à dissoudre toute pensée. Dès lors, voilà les adhérentes et adhérents en colère, au point — défiance majeure — de s’enquérir du vote de leurs mandataires.

L’affrontement en cours à Saclay entre les bureaucrates et la communauté universitaire se focalise autour d’une question dont la technicité ne doit pas bloquer l’analyse : valider définitivement les statuts concoctés par la bureaucratie et en cours d’expérimentation, ou produire de nouveaux statuts permettant à la communauté universitaire de ne pas subir la dépossession et la prédation des moyens de travailler. L’enjeu est donc le choix entre la prolongation de la phase d’expérimentation ou la validation du projet des bureaucrates. Ces derniers disposent de statuts cousus main destinés à pérenniser leur prise de contrôle et ont tenté de coopter la totalité des membres extérieurs ; malgré cela, ils n’ont réussi à obtenir que 14 voix sur 36. Ce résultat jette le doute sur la seule compétence dont ils se prévalent : prendre et garder le pouvoir. Ils en sont désormais à jouer la montre, en proposant des candidats à la présidence dont le dossier scientifique ne leur permettrait pas même d’être auditionnés pour un poste de maître de conférences dans cette même université, dans le seul but d’enliser le processus électoral et de conserver Saclay sous contrôle d’un administrateur provisoire nommé par le pouvoir central, jusqu’à la date de la transformation en grand établissement.

Dans leur fuite en avant, ils ne respectent même plus le vote pipé par des règles qui leur étaient favorables. S’ils échouaient à bloquer le vote et si un président était élu avec l’appui de la communauté universitaire, on peut supposer que le gouvernement tenterait une nouvelle réforme du mode d’élection des présidents d’établissement, afin de marginaliser définitivement ces gêneurs que sont les universitaires. Le véhicule législatif est déjà trouvé : ce sera le projet de loi Retailleau, dont les premiers ballons d’essai fuitent opportunément, et qui contiendra les mesures coercitives permettant d’imposer ce contre quoi la communauté universitaire s’élève.

Saclay montre à qui veut bien s’y intéresser que la nouvelle bureaucratie managériale instaure partout des cacocraties. kratos, « le pouvoir » et kakistos, « les pires » : la cacocratie est le régime de pleins pouvoirs accordé aux plus incompétents. Le terme “cacocratie” (kakistocraty en anglais), est apparu dans un sermon prononcé par Paul Gosnold en 1644 pour décrire les dirigeants qui ont transformé une monarchie éclairée en une forme de gouvernement dépravée, dirigée par les pires éléments de la société, dans un contexte de guerre civile et de troubles politiques.

Ce qui se joue dans la bataille de Saclay, c’est la possibilité de tourner la page de l’héritage napoléonien pour concevoir un modèle d’Université néo-humboldtienne, utile à la société post-carbonée à construire dans les vingt ans qui viennent.

Au cours des deux premiers tiers du XIXème siècle, deux modèles universitaires antagonistes ont émergé en Europe, en réponse aux bouleversements politiques et sociaux de l’époque. En France, l’Université a été supprimée le 15 septembre 1793 en même temps que les corporatismes liés au clergé. Le modèle napoléonien a été mis en place en France à partir de cette quasi-table rase, en continuité avec les écoles professionnelles du XVIIIème siècle, mais en rejetant les ambitions universalistes et les ouvertures de la phase radicale de la Révolution. Ce modèle visait à fournir à l’État et à la société post-révolutionnaire les cadres nécessaires à la stabilisation du pays, en contrôlant étroitement leur formation et en évitant d’ouvrir un espace de liberté intellectuelle trop large. Le modèle napoléonien est caractérisé par la prédominance du modèle du Lycée et des Grandes Écoles, par la réglementation uniforme des programmes et par le monopole de la collation des grades par l’État.

Le deuxième modèle, qualifié de modèle humboldtien, a été conçu explicitement contre le modèle napoléonien et est généralement daté de la fondation de l’université de Berlin en 1810 sous l’impulsion de Wilhelm von Humboldt. Ce modèle donnait une dignité égale à la faculté de philosophie (qui regroupait alors les lettres et les sciences) par rapport aux trois autres facultés (droit, médecine, théologie). L’Université était définie comme la réunion des maîtres et des compagnons, entre l’Ecole (c’est-à-dire l’enseignement secondaire) et l’Académie, qui était la réunion des maîtres entre eux. Il ne s’agit pas d’idéaliser cette organisation, qui tient pour acquise l’absence de pouvoir décisionnaire des non-professeurs, voire leur absence de statut. Mais il y a des leçons à en tirer : le modèle humboldtien rejetait les écoles professionnelles et spécialisées à la française, qui ne répondaient pas à la fonction humaniste de l’Université, à savoir l’éveil à la science, l’encyclopédisme et la liberté de choix d’études possibles (Lernfreiheit). La recherche, bien que peu importante au départ, a fini par devenir l’un des traits distinctifs de l’université prussienne, avec une liaison étroite entre l’enseignement et la recherche.

Le modèle napoléonien a été adopté dans nombre des pays qui ont subi l’influence française, et a contribué à la création de systèmes d’enseignement supérieur centralisés et contrôlés par l’État. Le modèle humboldtien, quant à lui, a été admiré et imité dans le monde entier, et en particulier aux États-Unis. Si tous les systèmes connaissent depuis les années 2000 un grand mouvement de reprise en main par le néo-management et son triptyque bureaucratique « projet-évaluation-classement », il faut le répéter : la France n’a jamais connu d’Université humboldtienne. Certes, le système évolue : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (Ulm) ont été supplantés comme lieux de reproduction des élites du pays par les pôles des élites intellectuellement dominées, mais socialement et économiquement dominantes : Sciences Po, l’ENA, HEC. Mais deux traits du modèle napoléonien subsistent : l’archaïsme des Grandes Écoles, incapables de contribuer significativement à la production de savoirs par la recherche, et la défiance de principe des gouvernements vis-à-vis de la communauté universitaire, dont une fraction encore importante a internalisé la fonction purement scolaire qui lui est assignée dans ce modèle. Le projet Saclay visait à consacrer l’abaissement de l’Université et le triomphe des Grandes Écoles, tout en offrant à celles-ci un vernis humboldtien permettant de faire bonne figure à l’étranger. Par une ruse de la raison, à laquelle la stupidité et l’arrogance des grands corps ne sont pas étrangères, ce projet a entrouvert la possibilité d’une université néo-humboldtienne richement dotée en moyens et en postes. Le gouvernement est en train d’en prendre conscience. Tous les coups seront permis contre nos collègues de Saclay pour les empêcher de reprendre le contrôle de leur métier : qu’ils sachent que notre solidarité leur est acquise et qu’ils portent aujourd’hui nos espoirs.

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La trahison des clercs

« Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, et que j’appelle les clercs, ont trahi cette fonction au profit d’intérêts pratiques. »

Julien Benda, La Trahison des clercs, préface de 1946

« La possibilité d’une autocritique de la raison suppose, premièrement, que l’antagonisme entre raison et nature soit entré dans une phase aiguë et funeste, et deuxièmement, que même à ce stade d’aliénation complète, l’idée de vérité soit encore accessible. […] Ce concept de vérité, la correspondance du mot et de la chose, qui sous-tend toute philosophie digne de ce nom, place la pensée en situation de résister à la démoralisation et à la mutilation causées par une rationalité devenue purement formelle. »

Max Horkheimer, Éclipse de la raison, chap. 5, 1949

« Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour nous solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ses pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. »

René Char, La Postérité du soleil, 1965

« Ultimi barbarorum ». Devant le spectacle de l’effondrement moral de larges segments de la société, le besoin de se préserver, de se tenir loin du cloaque ambiant, fait de coups de menton, d’abaissement de la pensée critique, de bêtise triomphante, et d’atteintes aux libertés peut se faire impérieux. Face à une pareille décomposition où les signes de fascisation se multiplient, se pose une nouvelle fois la question lancinante des modalités de résistance. La décence commande de prendre soin de soi, de ses proches, se préserver du désespoir, cultiver une raison joyeuse et sensible et se consacrer à l’étude. « Penser est en soi déjà un signe de résistance, un effort de ne plus se laisser abuser. Penser ne s’oppose pas strictement à l’ordre et à l’obéissance, mais la pensée les met en rapport avec la réalisation de la liberté. » écrivait Horkheimer en 1942 dans son essai L’État autoritaire. Dans la tempête qui sévit, l’ascèse du travail savant devient un refuge salvateur, un jardin paradisiaque à partir duquel reprendre prise. Mais est-ce seulement encore possible ? Cela suppose de disposer des moyens matériels, du temps, et d’un écosystème professionnel un tant soit peu propice. Or, plus de quatre universitaires sur cinq avouent désormais souffrir d’un « fort épuisement professionnel ». Voilà dans quels termes se pose désormais le problème: en fait d’Armée des ombres, l’Université se compose de « cramés ».

On en sait la raison. À la paupérisation, aux précarisations subjective et matérielle, à la bureaucratisation et son cortège d’absurdité et de foutaise s’ajoutent désormais des attaques quotidiennes contre l’autonomie scientifique et la liberté académique. On s’interroge dans ces conditions sur le choix de M. Macron de réquisitionner la Sorbonne pour y donner un meeting de campagne aux frais du contribuable, en piétinant par ailleurs méthodiquement les valeurs fondatrices de l’Université. À certains égards, ce choix est symbolique du rapport, instrumental et insincère, que les gouvernements entretiennent au savoir depuis au moins vingt ans. L’Université ne leur sied que comme un village Potemkine devant lequel poser de temps à autres pour donner une légitimité à des visées politiciennes étrangères à toute forme d’esprit critique. Redisons-le ici, à l’adresse des uns et des autres : les universités ne sont ni les décors d’opérations de communication, ni des lieux d’intrusion des forces de police ou des politiciens.

Dans cette fuite en avant, la dévitalisation politique et bureaucratique de l’Université n’épargne plus celles et ceux sur qui le bloc réformateur s’est longtemps appuyé. Même certains des « acteurs » et autres « gagnants » de la concentration des moyens sur fond de baisse générale sont peu à peu touchés par le doute, par le burn-out et par la perte de sens. L’exécutif est donc de plus en plus contraint de jeter le masque de la « coconstruction » et de faire ouvertement ce qu’il n’imposait jusque-là que derrière des comités Théodule. Ainsi, pour accompagner la généralisation du modèle de l’IHU de Marseille dont l’expérimentation par le Pr. Raoult semble donner toute satisfaction à l’exécutif, la communication ministérielle a choisi de désigner directement les nouveaux mandarin-bureaucrates cooptés en haut lieu, en recourant pour ce faire à une sympathique métaphore ferroviaire : l’« élevage de talents » sent trop son maquignon eugéniste et n’est plus de mise ; la rhétorique de l’« excellence » s’est épuisée et ne fait même plus rire les jeunes gens; nous en sommes désormais aux « locomotives de la recherche », manière de dire qu’il ne s’agit plus que d’être sur les rails décidés par la bureaucratie.

Une science sur rails…

Peut-on imaginer métaphore plus sinistre ?

Dans les commentaires qui ont suivi les nouvelles coupes budgétaires pour l’enseignement supérieur et la recherche, après trois années déjà de baisses programmées par la LPR, le seul point d’étonnement qui persiste est, précisément, que certains marquent leur étonnement : « incompréhensible », « la surprise » rapportent ainsi benoîtement les revues Nature et Science. C’est vrai. « Qui aurait pu le prévoir ? ». Cet « étonnement » ostensible est le seul registre qui reste aux « gagnants » et aux « acteurs » rattrapés par le mouvement destructeur dont ils avaient naïvement cru pouvoir profiter. Les dupes du « transfert vers la sphère décisionnelle » ont sacrifié la science pour l’expertise, et remplacé l’interrogation patiente par la production de livrables prédictibles cinq ans à l’avance. Confortant le rapport instrumental au savoir dans lequel la « gouvernance » néolibérale et le nouveau management public ont voulu enfermer les sciences, ils se sont cantonnés au rôle de visiteurs du soir spécialistes des conférences mondaines en zone grise. Trahis par la main qu’ils croyaient orienter, ils en restent les captifs et ne savent que s’adresser à elle, encore et malgré tout, sur le mode de la supplique et de l’amour déçu : « les scientifiques ne sont pas entendus », protestent-ils.

Mais si risibles que soient les contritions surjouées de ces résistants de la 25ème heure, leur capacité à (se) mentir reste en-deçà de celle dont font preuve les ex-pairs qui, fort d’une petite notoriété, se proposent encore d’offrir une onction scientifique aux décisions du prince. La trahison des clercs… Nous avons honte pour eux. Si ce sentiment de souillure est si puissant, c’est que l’abandon de l’usage de la raison et de l’éthique académique au profit de la veulerie partisane et courtisane, constitue une trahison de la science comme engagement collectif à dire vrai sur le monde.

L’Université comme communauté de savants est animée par son mouvement propre de questionnement endogène, qui crée le savoir comme un commun de la connaissance que nul intérêt particulier ou privé ne peut s’approprier. Elle suppose l’interrogation illimitée, qui ne s’arrête devant rien, qui ne se propose a priori aucune fin pratique et monnayable et qui se remet elle-même constamment en cause. Pour cette raison, l’Université a partie liée avec la démocratie. C’est ce qui justifie le chef de trahison retenu par Benda contre les « clercs » qui prêtent leur caution à des entreprises tournées contre la liberté individuelle et collective, contre le désintéressement et contre la poursuite de la vérité, que ce soit par intérêt de carrière, par confort ou par passion partisane :

« Le seul système politique que peut adopter le clerc en restant fidèle à lui-même est la démocratie parce que, avec ses valeurs souveraines de liberté individuelle, de justice et de vérité, elle n’est pas pratique. »

Cette trahison se redouble d’une seconde, plus concrète, dans un temps où l’ex-pairtise courtisane adresse ses services à un pouvoir dont la dérive autoritaire ne semble plus connaître de freins. Elle mine nos vies professionnelles — et nos vies, tout court. Pour nous tenir debout dans la tempête, pour que notre métier continue d’avoir un sens, nous ne pouvons laisser se poursuivre le pourrissement de nos institutions par l’intérieur. Nous pouvons ménager des solidarités effectives et des résistances au sein de l’Université. Pour cela, il nous faut congédier définitivement celles et ceux qui seraient demain les artisans impavides d’une tyrannie dont le moment actuel nous donne un avant-goût : bureaucrates et courtisans peuplant les « conseils scientifiques » princiers et autres « comités » Théodule. C’est la condition d’existence du rationalisme joyeux, sensible et cosmopolite et des réseaux locaux de solidarité effective que nous appelons de nos vœux pour affronter la barbarie de ce temps.

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Qu’est-ce que la bureaucratie ?

L’année 2024 sera l’occasion de marquer par une série de billets un anniversaire d’importance : les 20 ans du rapport Aghion-Cohen qui a servi de texte fondateur à la succession rapide de réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche pendant les mandats de M. Sarkozy, M. Hollande et M. Macron. Plus personne (pas même le rapport Gilet) ne feint d’en ignorer les conséquences : décrochage scientifique ; chute globale du niveau de formation ; bureaucratisation, précarisation, paupérisation.

Les carrières se poursuivant sur quatre décennies, rien ne laissait deviner une pareille vitesse de dégradation au point que les récits des conditions de vie professionnelle au tournant du siècle semblent une douce utopie.

Ce premier billet analytique, après deux brèves, est consacré à une question au cœur des processus expliquant cette vitesse de chute : qu’est-ce que la bureaucratie ?

Brève — Suppression de 904 millions d’euros du budget voté

« Je le disais, le rattrapage budgétaire est déjà amorcé par la LPR et France 2030. Je vous annonce que ce sont d’ores et déjà près d’un milliard d’euros (…) que nous sommes en train de débloquer. »

E. Macron, 7 décembre 2023

Depuis le vote de la Loi de Programmation de la Recherche, le budget de l’Université et de la recherche est en chute rapide. Cette année, la chute sera plus brutale encore, suite à la suppression de 904 millions d’euro de budget pourtant voté par la représentation nationale, ce qui représente 9% des 10 milliards d’euros révoqués. Pour la recherche fondamentale (programmes 172 et 193), ce dépeçage représente 8,3% du budget, qui se cumule avec la baisse votée en fin d’année. Le programme 231, qui finance essentiellement les aides directes et indirectes aux étudiantes et étudiants, subit une coupe de 3,5%. Les programmes destinés à préparer l’avenir (programmes scolaires, recherche scientifique, réchauffement climatique, effondrement du vivant, mutations économiques, journalisme) sont sacrifiés au profit des seuls budgets régaliens, confirmant le caractère illibéral, autoritaire et obscurantiste de la doctrine présidentielle. Un recours a été déposé contre ce décret, arguant que les coupes excèdent le seuil légal de 1,5% des crédits votés : que le Conseil d’État annule ou pas cette coupe budgétaire élyséenne, ce franchissement de seuil achève de prouver que le Parlement, en France, ne vote plus le budget de la nation.

Brève — Quatre candidats à la présidence du Hcéres

Quatre personnalités ont déposé leur candidature à la présidence du Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (Hcéres) : Stéphane Le Bouler, titulaire d’un DEA en économie des institutions et président par intérim du Hcéres, Guillaume Gellé, titulaire d’un doctorat en traitement du signal et actuel président de l’une des trois associations de défense des intérêts de la bureaucratie universitaire, France-Universités, et deux candidatures d’intelligences artificielles langagières. Nous nous sommes procurés les lettres de candidature du favori, ChatGPT, et d’une IA issue du fleuron de France Technologie (Notilus, Goélette, Etamine, etc.) baptisée Cocoritanic. Nous appelons le jury de sélection à procéder à des auditions sur une base égalitaire, en posant la même série de questions à ces intelligences non-humaines qu’aux candidats réputés humains.

Qu’est-ce que la bureaucratie ?

La dénonciation de la bureaucratie connaît un succès qui transcende les bords politiques, laissant supposer que le concept est plus malléable que ce que laissent supposer ses penseurs historiques — Weber, Polanyi, Foucault, Lefort, Castoriadis, etc. (se reporter à la bibliographie en fin de billet). Bureaucratie européenne, bureaucratie étatique, bureaucratie managériale, bureaucratie engendrée par la mise en concurrence et le secteur privé apparaissent ainsi insupportables à différents groupes sociaux par ce trait commun : la paperasse, terme dépréciatif recouvrant la prolifération de normes, de procédures, de certifications, de rapports, d’évaluations et désormais d’« algorithmes » et de plateformes numériques. Qui édicte ces normes ? À quelle fin ? D’où provient la perte de sens qu’elles engendrent ? À qui profite la paperasse ?

Un autre trait distinctif de la bureaucratie, beaucoup moins connu, permet de saisir la difficulté de décrire sa nature, son fonctionnement et son histoire : il n’est pas de problème qu’elle engendre dont elle ne prétende être la solution. Elle se répand ainsi en prétendant apporter l’« autonomie », la « dérégulation », des « chocs de simplification » voire, simplement, des « solutions ». Ainsi, souvent associée par des caricatures paresseuses aux dérives liées à une volonté de régulation et de protection collective, la bureaucratie est surtout ces dernières années la créature que Graeber (2015) nommait la « loi d’airain du libéralisme », à savoir que « toute initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les forces du marché aura pour effet ultime d’accroître le nombre total de réglementations, le volume total de paperasse et l’effectif total des agents de l’État. »

Alors, qu’est-ce que la bureaucratie ? C’est à la fois un mode d’organisation qui a émergé dans le cadre du productivisme, avec le développement de l’organisation (pseudo)-rationnelle du travail et un système de pouvoir socialisé. La bureaucratie se caractérise par une division du travail en niveaux hiérarchiques qui produit une séparation entre décideurs, contremaîtres/cadres intermédiaires et exécutants. Les membres de la bureaucratie, désignés ordinairement comme « la bureaucratie », sont engagés à plein temps dans l’organisation et la coordination des activités d’autrui. L’appartenance à la bureaucratie se traduit par une hiérarchie de statuts, de salaires et de pouvoir, où les responsabilités et le contrôle sur les exécutants sont répartis selon des niveaux de prestige et de responsabilité. Ainsi, dans la recherche, un bureaucrate se reconnaît au fait qu’il ne consacre qu’une infime fraction de son temps à penser à des problèmes ouverts, à mener des travaux de recherche, des expériences… Cela ne l’empêche évidemment ni de « publier », ni d’être « porteur de projet ». Le remplacement en 20 ans de la figure du savant par celle du « manager de la science » aka le P.I. (principal investigator) est à l’évidence une marque de la contamination de la recherche par la bureaucratie.

Le propre de la bureaucratie contemporaine est précisément d’envahir métiers, pratiques et identités professionnelles en disciplinant. S’il y a si peu de résistance à l’effondrement de l’idéal universitaire, c’est que les techniques du néomanagement (projet, évaluation, classement, benchmarking) emprisonnent les exécutants dans leurs propres désirs (Hibou 2012, Le Texier 2016). Elles suscitent l’aphasie des perdants dont le statut de professionnel, le métier, est nié: c’est le mécanisme de précarisation subjective décrit par Linhart (2015). Elles suscitent l’adhésion de celles et ceux qui ont l’illusion d’être les gagnants du jeu et de le mériter, par addiction au bandit manchot. Si la bureaucratie étouffe aujourd’hui l’Université, c’est qu’elle repose sur une soumission collective à un contrôle par intériorisation des contraintes. Si la toxicité des strates bureaucratiques est une évidence commune, la critique du phénomène bureaucratique est rendue difficile par le fait que ses victimes (administratifs, universitaires et chercheurs) en sont aussi des rouages, notamment vis-à-vis des plus précaires.

À bien des égards, les middle managers qui dirigent les établissements de recherche et d’enseignement supérieur sont eux aussi soumis au contrôle normatif et ne décident de rien. Ces « nouveaux dirigeants de la science » n’ont plus grand chose à voir avec les mandarins de l’ère gaullienne (les « patrons ») (Aust et al. 2021) : ces « ex-pairs » deviennent des professionnels de la gestion et de la com’ au fil de leur ascension dans la technobureaucratie et perdent tout contact avec la recherche comme avec l’enseignement (Laillier et Topalov 2022).

L’Université et la recherche reposent pourtant sur le principe d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs politique, économique et religieux. Elles ne peuvent reposer que sur des normes, des valeurs, des principes éthiques et des procédures auto-instituées par la communauté académique. Ce principe premier est équilibré par un second principe, de responsabilité devant la société. La reprise en main managériale du monde savant mise en œuvre depuis 20 ans lui est particulièrement préjudiciable. Soulignons qu’il n’est pas ici question de nostalgie de la bureaucratie ministérielle avec qui se faisait des « navettes » pour chaque poste et chaque formation, mais de préparer l’avenir. Dans la mesure où l’Université porte la fonction d’élaboration, de transmission et de critique d’un dire vrai sur le monde, le pourrissement à l’œuvre participe d’un délitement démocratique qui va s’accélérant avec la montée de l’illibéralisme autoritaire et xénophobe. Si des données parcellaires existent, sur la gabegie de l’ANR et du Hcéres par exemple, il n’existe de rapport ni de la Cour des Comptes ni de France Stratégie sur la part des ressources budgétaires de l’ESR captées et dissipées en pure perte par la bureaucratie. Nos propres estimations (entre 20% et 30%) nécessitent d’être consolidées, qui coïncident grossièrement avec la part de notre temps occupée à des activités sans intérêt ni fondement.

La société bureaucratique totale mise en place au sein du bloc marxiste-léniniste, la bureaucratie tayloriste de l’ère fordiste et la bureaucratie managériale contemporaine ne sont pas réductibles à une même forme abstraite d’organisation anhistorique. Aussi évoquerons nous dans un prochain billet les spécificités de la bureaucratie managériale de l’enseignement supérieur et de la recherche. Dans un troisième volet, nous évoquerons le rôle de la « communication » et du travail de pourrissement de la langue dans les attaques contre l’Université et de la recherche.

Conclusion à la manière du Lagarde et Michard

Vous analyserez ce discours prononcé par M. Petit, manager du CNRS, lors de son audition au Sénat en en relevant les éléments caractéristiques du phénomène bureaucratique. Vous en discuterez les conséquences anticipables.

« Au début de l’exercice, il avait été proposé que les PEPR soient pilotés par plusieurs ONR, ce que nous avons fait, mais le paysage français étant ce qu’il est, on nous a dit — pour des raisons bureaucratiques — qu’il fallait finalement une seule tête de file. En réalité, même s’il y a un pilote principal, les PEPR sont scientifiquement pilotés par plusieurs ONR. La recherche n’est pas un jardin à la française. Pour la première fois, l’idée que les ONR étaient des institutions compétentes qui savaient où se situaient les bons et les très bons chercheurs a été comprise. Quand Didier Deschamps choisit les joueurs de l’équipe de France de football, il ne lance pas un appel à projets pour savoir où sont les bons joueurs, il les connaît. Pour nous, c’est la même chose. [Les organismes de recherche transformés en agences de programme] utilisent une partie de l’argent des PEPR de façon top down en choisissant les équipes et les équipements à financer. Dans un domaine donné, il est totalement illusoire d’imaginer qu’un chercheur du fin fond de la Lozère ou du Cantal, dont on n’a jamais entendu parler, apparaisse subitement grâce à un appel à projets. […] II faut un bon équilibre entre appels à projets et stratégie top down et de ce point de vue là les PEPR ont permis de quelque peu rééquilibrer les choses. Toutefois, il faut être clair : si chaque année les contribuables donnent 3 Md€ au CNRS, ce n’est pas pour faire de la recherche “pépère”. [Le CNRS] va financer de “gros projets” autour de 2,5 à 3 M€, soit une quinzaine, avec une notion de risque à définir, sans lancer d’appels à projets, mais va décider de façon top down en assumant ses responsabilités. »

Bibliographie

Jérôme Aust, Pierre Clément, Natacha Gally et al. (2021) Des patrons aux ex-pairs. Réformes de l’État, mobilisations professionnelles et transformations de l’élite du gouvernement de la recherche en biomédecine en France (fin des années 1940-début des années 2000), Gouvernement et action publique, 2021/3 (vol. 10), p. 9-42. doi:10.3917/gap.213.0009.

Michel Crozier (1963) Le phénomène bureaucratique. Essai sur les tendances bureaucratiques des systèmes d’organisation modernes et sur leurs relations en France avec le système social et culturel, Seuil.

Luc Boltanski et Ève Chiapello (1999) Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard.

Isabelle Bruno et Emmanuel Didier (2013) Benchmarking. L’État sous pression statistique, Zones.

Cornelius Castoriadis (1990) La Société bureaucratique. Écrits politiques 1945-1997, Éditions du Sandre.

Françoise Dreyfus (1999) L’invention de la bureaucratie : Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, XVIIIe – XXe siècle, La Découverte.

Benjamin Ginsberg (2011) The Fall of the Faculty: The Rise of the All-Administrative University and Why It Matters, doi:10.1093/oso/9780199782444.001.0001

David Graeber (2015) Bureaucratie. L’utopie des règles, Paris, Les Liens qui libèrent, traduit de l’anglais par Françoise Chemla.

Béatrice Hibou (2012) La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres ».

Joël Laillier et Christian Topalov (2022) Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020), Marseille, Agone, coll. « L’ordre des choses ».

Claude Lefort (1971) « XII. Qu’est-ce que la bureaucratie ? », in Éléments d’une critique de la bureaucratie, Librairie Droz.

Thibault Le Texier (2016) Le maniement des hommes. Essai sur la rationalité managériale. La Découverte, « Sciences humaines ». doi : 10.3917/dec.letex.2016.01.

Danièle Linhart (2010) La modernisation des entreprises, La Découverte, coll. Repères.

Danièle Linhart (2015) La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Érès.

Max Weber (1971) Économie et société, tome 1 : Les catégories de la sociologie (1ère édition, en allemand, 1921). Plon.

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C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière

« Il faut croire que le solstice d’hiver constitue aussi un moment critique dans la vie de l’homme et provoque un nouvel élan des forces vitales. »

Rosa Luxembourg, Lettre à Sonja Liebknecht, 14 janvier 1918

« L’état d’esprit du soleil levant est allégresse malgré le jour cruel et le souvenir de la nuit. La teinte du caillot devient la rougeur de l’aurore. »

René Char, Les Matinaux, 1964

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière. »

Edmond Rostand, Chantecler, 1910

On veut croire à l’aurore que promet l’an nouveau. On voudrait espérer que les fabricants d’armes ne trouvent plus d’acheteurs, que les autoritarismes politiques et religieux s’effondrent bientôt sous la poussée démocratique, que les firmes exploitant les énergies fossiles commencent à faire faillite, que la nouvelle coalition illibérale et xénophobe ne soit qu’un cauchemar fugace. Cependant, nous ressentons l’exigence de formuler pour cette nouvelle année des vœux qui distillent une joie vive et le goût du réel.

Plus que jamais, il nous faut porter le regard à l’horizon, sans renoncement, sans résignation, sans désespoir et sans compromission. Nous nous et vous souhaitons de respirer librement et de penser sereinement. Ce qui nous asphyxie au premier chef — le règne de la médiocrité, de la foutaise et de l’insignifiance — il est à notre portée de nous en libérer, en nous recréant des environnements respirables. Cela commence par ignorer le spectacle des ministricules changeant ou non de portefeuille fictif, et par rire des bureaucrates qui s’en inquiètent. La certitude de ce que nous sommes comme de ce que nous voulons est le fondement de la résistance que nous opposons au règne du mensonge, de l’illusion et de la désillusion. Elle est la première pierre, inébranlable, sur laquelle nous reconstruisons déjà, silencieusement souvent, l’Université et les cadres collectifs permettant la poursuite de la vérité.


Pour tenir notre souhait d’une année meilleure que les précédentes, manifestons le dimanche 14 janvier et le dimanche 21 janvier pour la liberté, l’égalité et la fraternité, pour les libertés publiques, pour l’idéal démocratique et donc contre la loi instituant la « préférence nationale » votée par la coalition allant de la minorité présidentielle au Rassemblement national.


Retour en images sur les faits marquants de l’année 2023

L’appel à la libération de la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche

https://www.change.org/p/appel-%C3%A0-la-lib%C3%A9ration-de-la-ministre-de-l-enseignement-sup%C3%A9rieur-et-de-la-recherche

L’annonce du démantèlement du CNRS en 2024 au profit d’une « agence de programme »

https://rogueesr.fr/2023/01/

L’appel des 51

https://rogueesr.fr/20231214/

Une affiche à apposer au dessus de nos machines à café avec un vrai beau slogan pour 2024

Le discours programmatique de M. Macron, le 7 décembre

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/21/recherche-les-tours-de-passe-passe-du-president-macron_6207095_3232.html

Et toujours, l’excellence de la recherche produite par les « managers de la science »

https://rogueesr.fr/imaginaire_social_subjectivites/

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Libérez Sylvie !

Le groupe Javier Milei nous a transmis une émouvante pétition appelant à la libération de la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Sylvie Retailleau.

Depuis le 19 décembre, un forcené retient la ministre rue Descartes, l’empêchant de démissionner réellement pour marquer son véritable refus de l’inscription de la préférence nationale dans le droit français. Le groupe de travail à l’origine du projet, authentiquement soucieux de garantir l’excellence de cette soumission, en a confié la rédaction à une intelligence artificielle vraiment innovante, pour ne pas dire un authentique talent : ChatGPT. Notre ami le dessinateur Jaxier Force a offert un portrait bouleversant de notre camarade Sylvie en soutien à l’appel à sa libération. Merci à lui. Merci à vous.

https://www.change.org/p/appel-à-la-libération-de-la-ministre-de-l-enseignement-supérieur-et-de-la-recherche

Pour nous rappeler Sylvie, en attendant qu’elle soit en mesure de nous en livrer un remake conforme à la doctrine de préférence nationale, cette véritable vidéo :

Nous vous souhaitons de joyeuses fêtes solsticiales.

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Loi immigration : la chute dans le vide

« La haine ne saurait constituer un programme. »
Frantz Fanon

Mardi 19 décembre, sous l’égide de Mme la Première Ministre Elisabeth Borne et de M. Eric Ciotti, une coalition allant du MoDem au Rassemblement national a adopté un projet de loi inscrivant dans le droit français la discrimination des non-ressortissants pour l’accès aux prestations sociales — en d’autres termes, la mesure que MM. Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret popularisèrent dans les années 1980 sous le nom de « préférence nationale. » Mme Marine Le Pen n’a pas manqué de se féliciter de cette onction gouvernementale à une revendication historique de son parti.

En nombre de voix, le soutien du Rassemblement national a joué un rôle décisif dans l’adoption du texte.[1] Alors que la réforme des retraites avait marqué de fait l’entrée des mal-nommés Républicains dans la majorité gouvernementale sous la forme d’un soutien sans participation, la loi immigration acte aujourd’hui la formation d’une coalition liberticide et xénophobe intégrant des forces politiques exclues des majorités gouvernementales depuis 1945. 

D’aucuns feindront de se rassurer en espérant un deus ex machina sur le tapis vert, du fait du caractère « manifestement inconstitutionnel » de la loi, pour reprendre les termes mêmes du ministre de l’Intérieur, lui-même ancien contributeur à la presse de L’Action Française, fanfaronnant mardi 19 décembre à la tribune du Sénat. Effectivement, le texte adopté piétine la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et le Préambule de la Constitution de 1946. Mais même si le Conseil constitutionnel censurait la loi, le fait que ces textes aient été sciemment bafoués suffirait amplement à justifier notre alarme. En outre, la désinvolture avec laquelle ce jugement au doigt mouillé a été prononcé devant le Sénat en dit beaucoup sur le peu de cas que le gouvernement fait des fondements d’une démocratie parlementaire. Mais il est vrai qu’hier fut aussi le jour du déclenchement du vingt-troisième article 49.3 en 18 mois : désormais l’Assemblée nationale ne semble donc autorisée à voter la loi que lorsque les vues du gouvernement sont au diapason des votes du Rassemblement national. Autant dire que Mme Le Pen est à la fois leader de l’opposition parlementaire et co-rédactrice de l’agenda législatif du gouvernement Borne-Macron.

Une fois passée la comédie des déclarations de principe, une bonne partie des démissions tant annoncées se font encore attendre, y compris à cette heure celle de Mme Retailleau. Si leur dimension symbolique serait appréciable, ces démissions resteraient anecdotiques sur le plan politique tant il est illusoire d’imaginer qu’elles pourraient limiter à elles seules la radicalisation du gouvernement. Au moins sauveraient-elles l’honneur des démissionnaires. 

Quelques présidences d’universités ont marqué une opposition à la loi dans un communiqué conjoint. On peut douter de sa portée effective si l’on observe la part importante des signataires ayant participé à la mise en place du dispositif cyniquement appelé « Bienvenue en France », dont les événements du 19 décembre confirment qu’il s’agissait d’une répétition générale de l’inscription de la « préférence nationale » dans la loi.

Or, les conséquences de la loi Immigration adoptée hier sont proprement calamiteuses pour l’Enseignement supérieur et la recherche. Elles seront majeures pour les échanges internationaux et les partenariats avec de très nombreux pays, pour les chercheurs étrangers, et pour tous les étudiants extracommunautaires. Le versement obligatoire d’une caution, l’application impérative à toutes les universités de frais d’inscription astronomiques de 2 770 € en licence et 3 770 € en master ainsi que la suppression des APL conduiront des dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants à se détourner des universités françaises, de notre pays et de notre culture, désormais perçus comme une terre d’exclusion et non plus d’accueil.

Nous appelons les conseils des laboratoires, UFR et universités à interpeller nominativement les présidences d’universités et d’organismes sur le virage liberticide en cours, dont nul ne peut douter qu’il conduira tôt ou tard une nouvelle vague d’attaques contre la liberté académique. 

En particulier, devant le désastre tant de fois prédit, une clarification politique serait la bienvenue de la part des nombreux « acteurs de l’ESR » ayant promu ès-qualités la candidature de M. Macron dès le premier tour de la présidentielle de 2017,[2] a fortiori quand ils ont appuyé son programme depuis lors, en se prévalant du supposé clivage irréductible entre Mme Le Pen et lui.[3] Les auteurs de ces prises de position publiques invoquaient alors leur « liberté d’expression » pour soutenir le gouvernement.[4] Useront-ils aujourd’hui de cette même liberté pour dénoncer la mise en œuvre d’un programme contraire aux principes fondamentaux de l’Université ?

Nous reviendrons vers vous début 2024 avec des propositions concrètes d’organisation pour la défense de la liberté académique et du principe d’universalité de la production, de la critique et de la transmission des connaissances.

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Monsieur le président de la République, libérez les véritables énergies !

Exceptionnellement, nous publions une lettre ouverte à l’adresse du président de la République qui nous est parvenue, écrite par un groupe d’acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche en rupture consommée avec l’Udice — l’association de défense des intérêts de la bureaucratie universitaire. Tout porte à croire que cet « appel des 51 » fera date.

Monsieur le Président, libérez les véritables énergies !

Monsieur le Président, ce jeudi 7 décembre, vous avez présenté aux acteurs de la recherche et de l’innovation un véritable manifeste pour le courage et la lucidité politique. Quand tant d’esprits chagrins vous recommandaient de différer les véritables réformes nécessaires à notre système d’enseignement supérieur et de recherche, et de ne pas brusquer les conservatismes du monde académique, vous avez chevauché le tigre pour prendre véritablement le taureau par les cornes. En quelques minutes de grâce, vous avez dessiné les contours d’une authentique révolution copernicienne : le dépassement de cette institution poussiéreuse frappée d’obsolescence, le CNRS, que vous souhaitez fort justement remplacer par « de vraies agences de financement qui arrêtent de gérer directement les personnels ». Une politique scientifique réellement ambitieuse requiert en effet que les financements, les recrutements et les carrières soient intégralement pilotés localement, par des exécutifs agiles et proactifs capables de mettre en œuvre les programmes de recherche puissamment pensés par le chef de l’État. La véritable autonomie, c’est le contrôle ! Cette vérité vraie, vous l’avez résumée d’une formule qui restera : « la liberté académique pour les meilleurs. » Enfin ! Combien d’universitaires et chercheurs de l’ex-CNRS sont-ils véritablement excellents et productifs ? 10% en étant généreux. De l’air !

Votre discours fait naître l’espoir que la Start Up Nation renoue avec le souffle initial de Nicolas Sarkozy et Didier Raoult quand ils portaient les IHU sur les fonts baptismaux, contre l’administration de l’Inserm, prisonnière du conservatisme gaullo-soviétique qui gangrène encore la science française. Demain, avec vous, ce sont des dizaines de dignes héritiers des IHU qui fleuriront sur les cendres du mammouth. Ensemble, nous rallumerons les lumières du projet Manhattan.

Les réactions paniquées de la ministre Retailleau, du président Deneken ou du PDG Petit doivent vous ouvrir les yeux : les mêmes forces du déni qui ont entravé le programme charismatique et revigorant de Frédérique Vidal sont à l’œuvre aujourd’hui. Les ennemis de la révolution scientifique se liguent déjà pour ensabler votre tronçonneuse dans les eaux du marasme. Le spectre de l’immobilisme avance à grand pas, et nous devons l’arrêter. Pour cela, l’ambition progressiste impose de sauter par-dessus l’ombre du doute et de démettre le lobby conservateur qu’est devenu l’Udice. Les 18 mois envisagés pour opérer cette véritable révolution nationale sont trop longs et augurent d’un sabotage. Il est temps de remplacer les présidences d’universités timorées par des task forces compétentes et disruptives, capables de hacker de véritables solutions en 4 mois : le 1er avril 2024 sera l’an I de la nouvelle science nationale. Les nouveaux statuts des innovation centers remplaçant les universités d’excellence et des agences de programme devront entrer en vigueur pour le 14 juillet 2024, date qui verra briller une nouvelle génération de président-managers d’universités, plus jeunes et plus ambitieux, recrutés avec l’appui des cabinets de conseil les plus au fait des bonnes pratiques scientifiques mondiales.

Sans doute, toutes les universités ne seront pas capables de sauter ce pas, mais ce n’est pas ce qu’on leur demande : le bon sens n’est pas chose si partagée, et l’amour de la liberté impose de reconnaître les vertus de l’inégalité. Si l’université de Strasbourg n’a pas l’audace de passer le Rubicon, gageons que Paris-Saclay saura montrer l’exemple une fois de plus. Une différenciation statutaire véritable est la mère de toutes les réformes. La science véritablement libérée mangera du mammouth, mais uniquement à la carte : nous laisserons le menu aux gagne(s)-Petit.

Ne laissons pas les doomers mettre un frein à l’avenir ! Monsieur le Président, distribuez–nous les armes pour la chasse au mammouth. Nous sommes prêts. Taïaut, avec ou sans Retailleau ! Viva la libertad, CARAJO.

Le groupe Javier Milei réunit 59 présidents d’université, directeurs d’établissement d’enseignement supérieur et de recherche et hauts fonctionnaires progressistes, proches de l’aile gauche de la majorité présidentielle.

Viva la libertad CARAJO

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Il faut imaginer Cassandre joyeuse

« Le pouvoir exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse parce qu’il peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce qu’elle n’abandonne pas. La joie en tant que puissance de vie, nous emmène dans des endroits où la tristesse ne nous mènerait jamais. »

Gilles Deleuze

« Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. »

Albert Camus, Caligula, Acte I, scène 8

Selon le mythe, Cassandre reçoit d’un Apollon séducteur le don de dire le vrai sur le monde, avec lucidité. Elle se refuse à ce dieu censément préposé aux arts, à la lumière et à la santé. Furieux, le dieu lui crache violemment à la bouche, la frappant d’impuissance à convaincre quiconque par ses prophéties et à changer ainsi le cours de choses. Le mythe de Cassandre fonctionne comme métaphore de la tension qui existe entre le monde savant et le pouvoir politique depuis la grève (cessatio) fondatrice de l’Université (1229-1231) et la bulle pontificale de Grégoire IX qui y met fin : Parens scientiarum, l’université mère des sciences. Lorsque la société s’est affranchie de l’hétéronomie religieuse et de ses normes, le monde scientifique est devenu une nouvelle instance supplétive de légitimation du pouvoir. Faute d’un nouveau contrat avec la société, nous demeurons aujourd’hui dans le compromis des philosophes des Lumières : soumis financièrement au pouvoir, mais disposant d’une niche au sein de laquelle satisfaire le besoin de production, de transmission, de critique et de conservation des savoirs. La liberté académique n’est rien d’autre que ce combat permanent à mener contre les pouvoirs religieux, économiques et politiques en faveur d’une autonomie du monde savant qui, pour n’être pas une réalité, constitue un idéal régulateur fragile à reconquérir sans cesse.

La malédiction de Cassandre — l’impuissance structurelle à transformer politiquement le monde, en échange d’un espace d’élaboration d’un « dire vrai » sur celui-là — ne frappe que celles et ceux qui n’ont pas conscience du compromis passé depuis plusieurs siècles. Nombre de collègues ont semblé ainsi se déciller dans la foulée de Jean Jouzel, qui après des décennies d’imploration des décideurs à juguler le réchauffement climatique, a pris conscience que ces demandes relevaient d’une illusion, s’exclamant dans une interview au journal Les Échos: « À la fin, j’en ai marre ! ». Pourtant, Cassandre ne cesse de voir ses prédictions réalisées. Sur les causes des guerres, sur les facteurs qui accélèrent les bascules vers les régimes illibéraux, autoritaires, d’extrême-droite, sur les crises couplées qui frappent nos sociétés et dont profite le petit nombre, sur l’extension du règne de l’insignifiance qui profite aux hétéronomies religieuses et aux idéologies totalitaires, le monde savant — Cassandre — ne cesse d’avertir.

Pourtant, même si le mythe n’était peut-être là que pour illustrer le caractère tragique de l’obstination d’un pouvoir obscurantiste, il nous faut imaginer Cassandre joyeuse, tenant fermement son ambition collective de véridiction, et s’activant, les yeux rivés sur l’horizon, loin des compromissions, des luttes d’influence et de la veulerie courtisane.

Le pouvoir politique, du reste, n’a que mépris pour celles et ceux qui produisent des connaissances et du sens. Il ne s’adresse pas à Cassandre, mais aux « acteurs de l’ESR »  — c’est-à-dire à sa bureaucratie la plus improductive. Il faut entendre ce mot « acteur » pour ce qu’il dit : le pouvoir s’adresse à celles et ceux qui « jouent le jeu ». Mais il ne suffit pas de monter sur scène pour revendiquer avec succès la dignité tragique de l’histoire : ces « acteurs de l’ESR », si sérieux dans leurs costumes uniformément gris, ne sont pas l’Université : ils ne sont que les tristes gérontes d’une comédie dont ils n’écrivent pas le texte.

C’est en ayant à l’esprit cette pantomime grotesque qu’il convient de lire le budget pour l’année à venir. Il y a quelques décennies encore, analyser le projet de loi de finances (PLF) était un exercice rébarbatif mais riche d’enseignement : on y trouvait la traduction budgétaire d’orientations politiques, explicites ou masquées. « Les chiffres ne mentent pas » disait-on alors, pour signifier que l’analyse quantitative des budgets était propre à dissiper le brouillard cotonneux de la communication politique, révélant des choix, des arbitrages, bref une politique. Des choix conservateurs, sociaux, progressistes, libéraux, qu’importe, mais des choix, guidés par une vision politique des transformations à impulser à la société. En ce temps-là, la représentation nationale votait le budget, qui valait engagement de l’État.

La parole publique s’est démonétisée au gré des formules creuses, des idées préfabriquées, puis par le recours au clash et au dog whistling. L’absence d’intégrité des managers qui ont remplacé les cadres gouvernants se nourrit de ce vide de façon structurelle et tout se passe comme si la rationalité comptable d’un budget de l’État avait fini par s’y faire aspirer. Le budget 2024 sera insincère. À l’occasion d’un fait divers, d’une fulgurance matinale d’un président omniscient ou d’un rapport de quelque think-tank « brisant un tabou », les budgets, devenus volatils, seront réaffectés au financement public de l’apprentissage voire à l’achat d’armement — l’important n’est-il pas d’accroître sans limite les aides directes aux entreprises ? La coûteuse réforme de l’enseignement secondaire professionnel annoncée le 5 décembre n’est même pas programmée dans la loi de finances 2024, déjà caduque avant même le solstice d’hiver 2023.

Pour l’Université et la recherche, les gels de crédit printaniers succéderont aux ponctions automnales sur les fonds de roulement et aux remboursements hivernaux, conformément à une litanie qui dure depuis trois quinquennats. Ainsi, l’exercice budgétaire 2024 se fera sur le fil, avec quelques semaines de trésorerie et une visibilité à deux mois, régulièrement mise à mal par des annonces improvisées et des décisions arbitraires semi-habiles. Le « temps long de la recherche » est devenu un mantra creux, et l’idée selon laquelle la formation des jeunes adultes est nécessaire à donner un avenir à notre société a tout simplement disparu du répertoire politique. 

Les hauts fonctionnaires du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche s’alarment de l’élaboration en cours d’une loi sur le premier cycle universitaire négociée directement entre Bercy et le ministère du Travail, sans que la DGESIP soit associée de près ou de loin aux discussions. Que le projet aille ou non à son terme, l’alerte en dit long sur ce que vaut la parole des tutelles en matière de pilotage politique.

L’ordinaire des ministres de second rang, du reste, est l’isolement. La plupart d’entre eux ne choisissent même pas leur directeur de cabinet, nommé par l’Élysée pour servir de sas étanche avec le monde extérieur. Mme Vidal n’a ainsi remporté qu’un seul arbitrage pendant son très long mandat : l’autorisation d’étouffer les fraudes scientifiques commises au sein de la techno-bureaucratie de la recherche. À chaque changement de gouvernement, les appels à garantir pour la recherche et l’Université un « ministère de plein exercice » et les satisfecits lorsque « quelqu’un du sérail » — c’est à dire un « acteur » issu de la bureaucratie managériale — est nommé ministre suscitent le rire énorme de Cassandre.

À chaque projet de loi, à chaque vague de paupérisation, de bureaucratisation, de précarisation, de délitement, la même scène se reproduit : les « acteurs » applaudissent à tout crin, produisent force tribunes, force communiqués ; et les voix du Chœur de s’élever, portant aux nues le jeu de dupes qu’il s’agit de jouer.

Bachelierus.

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuita purgare.
Reseignare, repurgare, et reclysterizare.

Chorus.

Bene, bene, bene, bene respondere.
Dignus, dignus est intrare
In nostro docto corpore.

Il est pourtant peu probable qu’un seul « acteur » ait pris au sérieux la promesse faite par la loi Vidal d’« un effort sans précédent » pour l’Université et la recherche, qu’un seul ait sincèrement cru que les « chaires de professeur junior » dérégulant les statuts des universitaires — et les privant de la liberté académique — puisse être une « opportunité ». Vaste simulacre autophage que ce « jeu » auquel il faudrait jouer. Nouveauté de l’année : les « acteurs » de France Universités (ex-CPU), l’association de défense des intérêts de la bureaucratie universitaire contre ceux de l’Université, protestent de l’état des finances universitaires et menacent de supprimer 1 500 postes de maîtres de conférences.

Peut-être Cassandre devrait-elle malgré tout exiger de chaque « acteur » des excuses publiques auprès des jeunes chercheurs et de toute la société, pour le mal qui est fait, par cécité volontaire, à chaque veulerie, à chaque renoncement, à chaque trahison de l’engagement collectif à dire le vrai sur le monde.

« On devrait là faire un hackathon comme on dit maintenant, et se dire autour de la table, avec l’intelligence artificielle et beaucoup de choses, on devrait pouvoir cracker ce truc. C’est fou ! »

Emmanuel Macron, 7 décembre 2023

Budget total de l’Université et de la recherche (programmes 150, 172 et 193) décomposé en trois parties : la charge de service public pour l’Université, la charge de service public pour la recherche et la part de budget transférée au privé ou à des institutions publiques. (A) Représentation sans compensation de l’inflation. (B) Représentation en euros de 2024, avec compensation de l’inflation (INSEE). (C) Budget de l’Université (programme 150) rapporté au nombre d’étudiants à l’Université, avec compensation de l’inflation (projections de la Banque de France).

En résumé : Depuis l’adoption de la loi de programmation de la recherche, les budgets pour l’Université et pour la recherche publique chutent rapidement. La dotation à l’Université publique connaîtra un record de baisse en 2024 : -3,3% du fait de l’inflation à 5%. Décourager la poursuite d’études supérieures conduit mécaniquement à une moindre baisse du budget par étudiant. Le projet annuel de performances propose une ambition de déclin rapide de la production scientifique française. La cible de production scientifique est en baisse entre 2023 et 2024, entre -5% pour la part de la production dans l’espace France-Allemagne-Royaume Uni et -7% pour la part de la production mondiale. La haute fonction publique est donc consciente de ce que les réformes structurelles menées conduisent à un décrochage scientifique beaucoup plus rapide que la simple baisse des budgets — l’utilisation d’un indicateur quantitatif inepte n’enlève rien à ce constat.

« Agence de programmes veut aussi dire capacité à oser davantage et à laisser toute la liberté académique aux meilleurs… »

Emmanuel Macron, 7 décembre 2023

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« Je vous écris en cours de chute. »

« Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde. »

René Char, Légèreté de la terre.

Nous sommes effarés par la rétraction de l’espace du dicible. Cela ne nous épargne ni l’inquiétude pour l’avenir, ni le sentiment d’horreur. Universitaires, nous avons dû, pourtant, trouver les mots pour nous adresser aux étudiantes et aux étudiants et leur dire notre compassion pour chaque victime, notre attachement à la liberté et à faire vivre l’idéal démocratique mais aussi pour rappeler la nécessité éthique de penser au plus juste et de préserver l’Université du fracas du monde.

Il y a, niché dans la tristesse particulière qui nous affecte, ce constat : le savoir que nous élaborons collectivement est impuissant à changer le cours des choses ; la vérité n’est pas performative. Les travaux scientifiques sur le climat ne produisent pas spontanément l’avènement d’une société décarbonée. Les travaux analytiques sur l’Université et sur le système de recherche ne provoquent pas de réveil miraculeux des consciences sur leur paupérisation en marche. Les historiens, les anthropologues, les humanistes, qui n’ont de cesse de faire dialoguer les cultures et les traditions, de les faire apparaître en contrepoint les unes des autres, de penser les jeux de miroir entre identité et altérité, ne font pas taire les surenchères essentialistes et homicidaires. Cette phrase parfois prêtée à Spinoza, « il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie. »[1] est, écrit Bourdieu, l’une des « plus tristes de toute l’histoire de la pensée. Cela signifie que la vérité est très faible, sans force. Par conséquent, nous qui travaillons à produire de la vérité, qui croyons tacitement qu’il est important de produire de la vérité, qui croyons tacitement qu’il est important de diffuser la vérité puisque nous enseignons, nous parlons, nous écrivons, etc. est-ce que, pour être en accord avec nous-mêmes, pour ne pas être trop contradictoires et trop désespérés, nous ne devons pas essayer de réfléchir sur la nécessité de nous unir pour donner collectivement un peu de force sociale à la vérité ? ».[2]

À la surenchère insupportable entre les droites autoritaires et illibérales est venu s’ajouter le fracas des hétéronomies religieuses, dans une saturation quasi-complète de l’espace public. Les préjugés, les dogmatismes, la complaisance et l’amoralisme se font ainsi les complices des haines identitaires. Dans cette tempête, encore aggravée par le confusionnisme nourri par les médias, le souci du vrai, l’exigence de rigueur et l’établissement des preuves — qui sont au cœur de notre travail — demeurent les vertus auxquelles nous arrimer ; celles qui, collectivement, nous tiennent debout.

Les universitaires et chercheurs de tout statut sont des consciences en exil, au sens où être en marge de tous les pouvoirs est la condition de possibilité du travail savant. Pour autant, l’aspiration démocratique est ce qui nous permet d’ouvrir un avenir dans le brouillard de confusion et de violence qui nous étouffe. Elle suppose la vitalité d’un espace public de pensée, de critique et de conflit, qui laisse sa place à la spontanéité du social et à la part de création de la politique. Or l’existence effective d’un tel espace de délibération et de conflictualité est de notre responsabilité. Contrairement aux ébranlements violents du monde, elle est ce sur quoi nous avons prise, ce sur quoi nous ne céderons rien et que nous ne cesserons de défendre.

Il n’y a pas d’échappée belle pérenne hors du réel.

« Étrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. »

Franz Kafka, Tagebücher, 1910-1923.

Dominique Bernard

Lors des obsèques de Dominique Bernard, sa compagne Isabelle a évoqué ainsi son amour assassiné :

« Il aimait Julien Gracq, Flaubert, Stendhal, Balzac ; il aimait Proust, Claude Simon, Céline et Pierre Michon ; il aimait la poésie, René Char, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry ; il aimait la philosophie ; il aimait le cinéma, Truffaut, Ford, Kubrick, Lubitsch, Orson Welles ; il aimait le baroque ; il aimait Ozu, Miyazaki, Kurosawa, Almodovar, Fellini, Visconti ; il aimait l’Italie, l’italien, la Toscane, les fresques de Giotto, Masaccio, Gozzoli ; il aimait le Titien, Véronèse, le Caravage ; il aimait Shakespeare, Racine, Beckett ; il aimait van Gogh, Picasso, Vermeer, Matisse, Bonnard, Gauguin, Manet, Courbet, Cézanne, Soulage, Marquet, Hockney ; il aimait Bach, il aimait Beethoven, Fauré, Haydn, Ravel, Mahler ; il aimait le gothique, les cathédrales qu’on découvrait de ville en ville ; il aimait les glaciers préférés du Routard ; il aimait la Provence, ses couleurs, ses senteurs ; il aimait les étangs, les rivières, les fleurs, les forêts ; il aimait la lumière rasante du soir ; il n’aimait pas l’informatique et les réseaux sociaux ; le téléphone, il n’en avait même pas ; il n’aimait pas la foule ni les honneurs, les cérémonies qu’il avait en horreur ; sensible et discret, il n’aimait pas le bruit et la fureur du monde ; il aimait profondément ses filles, sa mère et sa sœur ; nous nous aimions. »

Pinar Selek

Pinar Selek est écrivaine et sociologue. Elle est maîtresse de conférences à l’Université Côte-d’Azur. Victime depuis 25 ans de persécutions politico-judiciaires par le pouvoir turc, elle a été emprisonnée et torturée en 1998 pour avoir protégé ses sources dans le cadre d’une enquête sociologique sur la résistance kurde. Mais en vérité elle est tout autant persécutée pour sa défense des minorités opprimées et pour ses engagements féministes et antimilitaristes, engagements qu’elle poursuit de manière active et protéiforme en Europe et en France, où elle vit en exil. Pinar Selek ne peut plus retourner dans son pays, au risque d’y être emprisonnée. Elle est sous le coup d’une condamnation à la prison à perpétuité et d’un mandat d’arrêt international émis par la Turquie, mandat qui l’empêche désormais de se rendre à l’étranger pour poursuivre ses recherches.

Mais Pinar Selek ne cède rien. Aujourd’hui, alors que son procès est à nouveau reporté, elle « persiste et signe » en publiant une analyse revue et augmentée de l’enquête qu’elle avait conduite en 2007 sur le service militaire en Turquie : Le chaudron militaire turc, Un exemple de production de la violence masculine (voir la recension de Gisèle Sapiro). La sociologue étend sa réflexion en s’interrogeant sur le rôle que joue la masculinité normative dans l’organisation de la violence sociale et politique.

Pinar Selek est une femme-courage. Elle nous a appris l’opiniâtreté dans ses combats pour la vérité, ainsi que la force de se relever chaque fois que l’injustice semble triompher. Elle nous a appris aussi la valeur de la liberté académique et ce qu’il en peut coûter d’exercer pleinement cette liberté sous le joug d’un régime autoritaire. D’une certaine façon Pinar Selek nous réapprend ce qu’est l’intégrité scientifique et l’éthique des luttes. Son combat est le nôtre.

Fariba Adelkhah

Il y a peu de bonnes nouvelles. Celle-ci en est une. L’anthropologue Fariba Adelkhah s’est vu restituer un passeport en septembre et vient de rentrer en France. Fariba Adelkhah a été arrêtée en Iran, son terrain de recherche depuis des années, le 5 juin 2019. Elle a été détenue au secret dans la prison d’Evin pendant six mois, a ensuite été transférée dans le quartier des femmes et condamnée à cinq ans de prison, a été placée en résidence surveillée à son domicile puis réincarcérée, et a finalement bénéficié d’une grâce du guide de la Révolution islamique en février 2023. De retour au Centre de recherches internationales, Fariba Adelkhah a consacré une grande partie de son discours à la défense inlassable de la liberté académique, ici comme ailleurs. Vous pouvez retrouver une partie de ses propos dans cet article de RFI :

« J’ai passé des nuits entières à écrire » :
Fariba Adelkhah, chercheuse retenue en Iran depuis 2019, de retour à Sciences Po

Fonds de dotation pour la liberté académique

Garantir une liberté académique effective
(lien vers nos précédents textes)

Voilà deux ans que, faute d’être assez nombreux pour y travailler concrètement, nous repoussons la création d’une association de défense de la liberté académique, adossée à un fonds de dotation. La restriction rapide des libertés publiques en France nous invite à mettre enfin ce projet en œuvre. Les bonnes volontés sont recensées ici :

https://rogueesr.fr/20211004-2/#association


[1] La citation exacte est sans doute : « Rien de ce qu’une idée fausse a de positif n’est supprimé par la présence du vrai en tant que vrai ». (Ethique IV, 1). Pour une analyse rigoureuse des réminiscences de Spinoza dans les textes de Bourdieu, on peut se reporter à cet article :

V. Collard. Au-delà des « sources » et des « influences ». Analyse sociologique des mobilisations plurielles des idées de Spinoza dans l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cahiers ReMix n°16 (2021).

[2] P. Bourdieu. Dévoiler et divulguer le refoulé. Colloque Algérie-France-Islam (27 octobre 1995) ; L’Harmattan (1997).

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Bureaucratie

La fin du printemps et le début de la période estivale demeurent dans l’imaginaire universitaire une trêve, un répit, une suspension temporelle où il serait permis de s’adonner à l’activité savante. La skholè, popularisée sous l’Empire romain sous le nom d’otium, désigne cet usage du temps libre et souverain, pour la quête du sens, de la beauté, de la sagesse, du savoir, en jouissant du plus haut degré d’autonomie et de désintéressement possible. La skholè suppose de s’affranchir des affairements de la vie quotidienne (a-skholia), des occupations serviles, de la vie captée par la simple subsistance, par le négoce (nec otium). Nous savons combien cet idéal est non seulement menacé par l’extension de l’insignifiance, mais n’est tout simplement plus accessible à une large fraction de la communauté académique.

Que l’on nous permette, du moins, de former le vœu d’un joyeux otium pour toutes et tous.

Cinq brèves dans ce dernier billet avant l’été ; cinq visages de l’hydre bureaucratique :

  1. Boycott du Hcéres
  2. Livre blanc sur les entraves à la recherche
  3. Rapport Gillet
  4. Liberté des scientifiques et libertés civiques
  5. Fin de partie au Hcéres

Les notes numérotées entre crochets sont des liens cliquables vers les sources.

I. Boycott du Hcéres

« Les vraies victoires ne se remportent qu’à long terme et le front contre la nuit. »

René Char

Certains signaux avant-coureurs (cf. brève V) laissent à penser que l’heure est venue de destituer la bureaucratie du Hcéres, en nous organisant pour que les unités de recherche boycottent la vague d’évaluation en cours et l’accueil de ses comités de visite. Pour ce faire, les unités doivent se protéger mutuellement, ce qui suppose de savoir par avance que ce pas de côté collectif sera suffisamment large. Le motif de ce « non » salvateur est simple à articuler : nous n’en pouvons plus. Nous proposons donc de mettre en œuvre le recensement préalable des unités et des formations qui se refuseraient à organiser leur prochaine évaluation, sous réserve d’être assez nombreuses. Jusqu’à quelques dizaines d’unités se déclarant prêtes, nous servirions à établir le contact entre elles. Au-delà du seuil de viabilité de l’opération Bartleby, il serait important de rendre publique la liste de ces unités pour obtenir un effet boule de neige. Si votre unité s’avère frileuse, que ce soit par crainte de représailles ou par incertitude sur le mode opératoire, n’hésitez pas à ouvrir la discussion avec les unités voisines, ou à nous contacter.

Une telle grève de l’évaluation peut être mise en œuvre sans effort, puisque dans toutes ses dimensions, cette évaluation repose sur nous. Non seulement nous participerons à l’effondrement d’un système ubuesque, mais nous dégagerons du temps et des moyens pour nos activités premières : la recherche et l’enseignement. Chacun d’entre nous peut enclencher la mise en débat, puis le vote, au sein de son unité, d’une non-participation. Nous avons tout à y gagner.

La plupart des unités de recherche et formations de la vague D d’évaluation en cours (Paris intra-muros) ont déjà rendu leur dossier de bilan et de projet, souvent avec fierté, toujours à grand prix… Comment compter le nombre d’heures sacrifiées aussi bien pour le travail que pour le sommeil et la vie personnelle ? Que dire de la mise en burnout des équipes de direction d’unité, et de leurs assistants administratifs — quand il en reste ? Quelle forme d’aliénation avons-nous ressentie, case après case de tableurs kafkaïens ? Les comités de visite préparent maintenant leur venue — à la charge logistique des unités —, imposant aussi bien leur agenda que la liste des évaluateurs, dont la compétence n’est pas toujours la qualité première. Cette déliquescence de la qualité des comités est révélatrice d’une démission à bas bruit : un nombre croissant de chercheuses et chercheurs actifs refusent de contribuer à ces procédures vides de sens.

Les unités et les équipes se doivent maintenant de prendre le relais de cette démission silencieuse, en refusant d’organiser les visites et de commander viennoiseries et petits fours, en refusant d’accueillir les évaluateurs, en refusant de passer derrière le pupitre pour présenter bilan, trajectoire et analyse SWOT. Pourquoi se prêter au « jeu », après tout ? À quoi servent ces évaluations, ces tournées, ces milliers d’heures données — et prises ailleurs ? Quelle conséquence positive pour nos recherches, pour nos collectifs et leur fonctionnement, pour les investissements dans nos locaux, nos équipements, pour les recrutements de personnels, avons-nous pu constater à la suite des précédentes évaluations ? Pas la moindre, sinon les flagorneries d’usage, et quelques cartons de dossiers supplémentaires qui prennent la poussière sur les étagères. Et lorsqu’une inspection menée avec probité révèle exceptionnellement de lourds dysfonctionnements connus de toutes et tous sur place, et qu’elle expose publiquement l’incompétence d’une équipe présidentielle, a-t-on déjà eu vent d’une quelconque réaction venant donner raison aux soutiers contre les bureaucrates locaux ?

Ce n’est pas une institution distincte en surplomb mais l’ensemble du corps savant qui doit présider à l’évaluation qualitative de sa production scientifique ; ce à quoi il s’emploie, quotidiennement, par le processus collégial de mise à l’épreuve des travaux de recherche. Ce sera à la communauté de recherche et d’enseignement supérieur de réaffirmer les principes d’autonomie et de responsabilité des universitaires et chercheurs, qui fondent la science. C’est à nous qu’il revient de bâtir les institutions qui débattront des savoirs de demain.

II. Livre blanc sur les entraves à la recherche

– Ces bêtes-là, déclara Gridoux, on sait jamais ce qu’elles gambergent.
– Tu causes, tu causes, dit Laverdure, c’est tout ce que tu sais faire.
– Vous voyez, dit Gridoux, ils entravent plus qu’on croit généralement.
– Ça c’est vrai, approuva Madeleine avec fougue. C’est rudement vrai, ça. D’ailleurs nous, est-ce qu’on entrave vraiment kouak ce soit à kouak ce soit ?
– Koua à koua ? demanda Turandot.

Raymond Queneau, Zazie dans le métro

Le Conseil scientifique du CNRS a rendu public un « livre blanc sur les entraves à la recherche »[1] qui pointe, avec raison, les dysfonctionnements — la paperasse, les lenteurs, les normes et procédures ubuesques — que les chercheurs et les personnels administratifs ont à subir au quotidien. Malgré l’évidence commune des faits rapportés, la bureaucratie du CNRS y a réagi en niant les constats.

S’il y a lieu de se réjouir que les travers de la bureaucratisation de la recherche soient enfin discutés dans des instances officielles, on peut regretter que l’analyse du conseil scientifique en reste à la surface des problèmes. La paperasse n’est que l’ensemble des normes et des procédures de la bureaucratie, qui désigne la séparation entre décideurs et exécutants. Les deux décennies de bureaucratisation rapide de l’Université et des institutions de recherche ne sont pas des « dysfonctionnements », mais le fruit d’une politique de reprise en main par le nouveau management public, avec son tryptique projet/évaluation/classement. Si la recherche s’est bureaucratisée, c’est en conjonction avec le remplacement de la figure du chercheur par celle du « P.I. », du « manager de la science », figure duale de celle du précaire. Nous renvoyons à notre article récent sur le sujet paru dans la revue revue Savoir/Agir :[2]

Réformes de l’imaginaire social et contrôle des subjectivités

Si les propositions du livre blanc sont aussi décevantes, alors même que la première partie est remarquable, c’est qu’elles embrassent les causes dont elles déplorent les conséquences. Pour que le livre blanc du Conseil scientifique du CNRS puisse conduire à des transformations dans le réel, ses membres doivent s’appuyer sur la communauté académique, sur ses aspirations, sur ses propositions et sur l’intérêt général. La pratique savante regorge de moyens de faire éclore cette parole, à commencer par celle de la conférence avec appel à communications.

III. Rapport Gillet

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuita purgare.
Reseignare, repurgare, et reclysterizare.

Molière, Le Malade imaginaire

Philippe Gillet, ancien directeur de cabinet de Valérie Pécresse devenu Chief Scientific Officer de SICPA,[3] a remis à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche un rapport[4] qui devrait servir de base à une proposition de loi cet automne. Lire un tel rapport suppose de connaître ce principe premier de l’exercice : il s’agit de légitimer des mesures politiques décidées par avance, sans agiter de chiffon rouge, en accompagnant les transformations structurelles d’éléments de langage technocratiques, cotonneux, à la logique évanescente, quand il ne s’agit pas de simples leurres.

Le rapport Gillet s’inscrit sans surprise dans le droit fil de 20 ans de reprise en main managériale de l’Université et de la recherche, avec sa triple obsession : désinvestir dans la formation des jeunes adultes par abaissement des coûts, promouvoir l’enseignement supérieur privé et mettre la recherche publique au service de la sphère productive privée. Il pointe, comme tous les rapports précédents, le déclin de la part de produit intérieur brut (PIB) consacré en France à la recherche, malgré la prise en compte dans le calcul du crédit d’impôt recherche (CIR), cette aide directe aux entreprises qui encourage tous les maquillages. Entre 1995 et 2021, cette part a augmenté en Europe de plus d’un tiers, témoignant du problème spécifiquement français d’un milieu dirigeant coupé du monde scientifique.[5] Le rapport recommande, comme de coutume, un surcroît de mise en concurrence et d’évaluation quantitative, en cherchant cette fois à isoler et à mettre la pression sur les jeunes recrutés avec, comme carotte, des moyens prélevés dans les crédits récurrents des chercheurs plus âgés. Il affiche, sans originalité, une volonté de « simplification » et conduit à complexifier une fois de plus le millefeuille administratif, par l’ajout de nouvelles surcouches bureaucratiques, sans rien supprimer hormis les alliances de recherche. Il reconnaît — et c’est son intérêt majeur — que la structure institutionnelle actuelle échoue à organiser correctement la recherche, mais ne se résout à aucune suppression d’instance bureaucratique.

Plus précisément, le rapport Gillet a été commandé pour démontrer la nécessité de transformer les organismes nationaux de recherche (ONR) en agences de programmes nationales. Les nouvelles missions envisagées entrent en conflit avec les missions traditionnelles des ONR, dont aucune n’est enlevée, mais également avec celles du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR) et de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui ne doivent rien perdre non plus. Le rapport Gillet apparaît ainsi comme une preuve par l’absurde de la séparation entre l’objectif affiché par la lettre de mission — renouer avec un pilotage stratégique de la recherche par l’État, au service d’intérêts privés — et la réalité institutionnelle du système de recherche. Cette absence de cohérence interne se redouble d’une incohérence politique: les réformes récentes de l’Université ont visé à développer le localisme, dans une « logique de marque » (sic) et de « site », en tentant de supprimer tout cadre national pour les statuts, la mobilité géographique et les recrutements.[6] Dès lors, on pourrait s’étonner de la promotion soudaine de l’idée opposée, celle d’un pilotage national de la recherche scientifique par le politique — avec un comité Théodule placé au côté du chef de l’État, en charge de légitimer les lubies du moment. Derrière ces coups d’accordéon, la ligne de cohérence demeure l’attaque du principe d’autonomie des universitaires et des chercheurs. La nouveauté réside dans le retour d’une figure de pilotage au sommet de l’État, en lieu et place du middle management des présidences d’établissement, que le rapport invite à remplacer par un corps de managers non issus du milieu académique.

Le rapport Gillet ne s’embarrasse d’aucune tentative d’aborder la réalité du système actuel. Ainsi, l’Université, institution d’élaboration et de transmission des savoirs, y est pratiquement occultée. Elle n’est abordée que sous cet aspect comptable : comment assurer les heures à moindre coût ? Par la modulation de service des enseignants-chercheurs définie par les présidences d’établissement, en contraignant les chercheurs à enseigner, et en augmentant le recours à des enseignants du second degré (PRAG) pour tirer avantage de leur double service. Ce même rapport prend soin de rappeler que la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (loi LRU) avait déjà cette ambition et a échoué dans ses visées.

In fine, le seul intérêt du rapport est de reconnaître publiquement que le décrochage scientifique et universitaire français est le fruit des 20 ans de contre-réformes du système auxquelles son auteur a contribué — avant de recommander d’en administrer un peu plus. Mais même ce mince plaisir que l’on pourrait trouver à la lecture se trouve gâché par l’absence de méthode, de faits, de raisonnements, bref de travail scientifique. Par comparaison, la contribution de l’Académie des sciences,[7] dont les membres ont accompagné de leur soutien chaque contre-réforme bureaucratique des dernières décennies, a au moins le mérite de s’intéresser aux missions et non seulement au pilotage de la recherche.

IV. Liberté scientifique et libertés civiques

Nous avons souligné à plusieurs reprises le danger que représentent les procédures-bâillons, intentées par des représentants des pouvoirs politiques ou économiques pour entraver la liberté d’expression des chercheurs.[8,9,10] Cette liberté n’est pourtant que l’application du devoir de responsabilité sociale inséparable de la liberté de la recherche elle-même. Elle est une liberté professionnelle, constitutive de l’exercice de la science.

Une proposition de directive européenne contre les procédures-bâillons est en cours de négociation, mais le Conseil de l’Union européenne vient d’adopter ce vendredi 9 juin une orientation générale qui vide le texte de sa substance. Il y a urgence à interpeller le gouvernement français et les instances européennes sur la nécessité de revenir à une version plus protectrice du texte dans le cadre des futurs trilogues (négociations réunissant le Conseil, le Parlement et la Commission), qui débuteront mi-juillet.

La liberté d’engagement politique des scientifiques est d’une toute autre nature que la liberté académique, y compris lorsque la cause défendue s’appuie sur le fait scientifique : il s’agit d’une liberté civique à défendre pour l’ensemble des citoyens. Scientifiques en Rébellion, un collectif d’universitaires et de chercheurs qui sensibilise aux urgences climatiques, environnementales et sociales par des actions symboliques, a produit un manifeste pour la liberté d’engagement des scientifiques,[11] auquel vous pouvez vous associer,[12] et qui défend un point de vue différent sur cette question brûlante.

V. Fin de partie au Hcéres

Une course au hochet agite en ce moment le Landerneau bureaucratique : la présidence du (Conseil d’administration) de l’École polytechnique est à pourvoir. L’actuel président du Hcéres figure parmi les deux candidats retenus, pour prendre la suite d’Éric Labaye, nommé en 2018 alors qu’il était directeur associé senior chez McKinsey & Company et président du McKinsey Global lnstitute.[13]

L’hypothèse d’une vacance prochaine à la présidence du Hcéres[14] conduit naturellement à s’interroger sur le bilan d’un mandat qui se trouverait ainsi écourté.[15] Les principaux faits d’armes publics de M. Coulhon resteront d’une part son rôle d’intercesseur entre l’appareil d’État et M. Didier Raoult durant la crise sanitaire[16] et d’autre part, le dévoiement de la vocation d’indépendance du Hcéres, au point d’être utilisé comme officine du pouvoir ; avec notamment une image forte, prise sous les ors de la Sorbonne en janvier 2022 : le président du Hcéres clôturant ès-qualités une parodie de colloque[17] organisé, sous le patronage de Jean-Michel Blanquer, par la fine fleur des milieux universitaires autoritaires et conspirationnistes dans leur croisade hallucinée contre le « wokisme », la « cancel culture » et autre chimère « islamo-gauchiste« . Ces dernières années ont été marquées par une complexification grotesque des procédures d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Le nouveau référentiel d’évaluation des unités de recherche et l’évaluation intégrée des établissements sont les résultats les plus visibles d’une inflation bureaucratique qui pousse les personnels en charge jusqu’à l’épuisement et la perte de sens. Ce désastre s’est opéré alors que M. Coulhon prétendait impulser, comme le rapport Gillet, une « simplification », démontrant ainsi que l’hydre bureaucratique du Hcéres n’est pas réformable, pas même par nos plus excellents managers.