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Joyeux anniversaire, Camille Noûs.

Deux sujets dans ce billet : le bilan de Camille Noûs pour son premier anniversaire et le calcul du risque de contamination à l’Université. Un communiqué de presse bilingue à propos de Camille Noûs est disponible ici.

Camille Noûs : refonder l’édition et l’évaluation de la recherche.

Le 20 mars a marqué l’anniversaire de deux initiatives concomitantes de réappropriation de notre métier : tout d’abord, l’appel à refonder l’Université et la recherche pour contribuer à la reconstruction d’une vie sociale plus démocratique, plus juste, plus solidaire et plus responsable sur le plan écologique, après la rupture que représente la crise sanitaire. 

Le 20 mars est aussi la date de naissance de Camille Noûs, personnification de la communauté scientifique. En rupture avec la rhétorique de la trouvaille géniale et solitaire qui justifie le marketing de soi-même, la course au chiffre, l’évaluation à l’impact et la mise en concurrence des scientifiques, Camille Noûs incarne l’exigence d’intégrité intellectuelle, qui impose de reconnaître qu’aucune découverte scientifique significative n’est possible sans une contribution décisive de la communauté des pairs. La science se construit avec et contre les travaux antérieurs ; elle s’affine et s’objective dans la pratique de la dispute savante. Apposer la signature de Camille Noûs sur un article signifie qu’il n’y a pas de recherche à la première personne du singulier, pas de science sans un « Nous ».

Au cours de l’année écoulée, Camille a publié 180 articles dans 110 journaux à comité de lecture, et noué des collaborations avec 280 co-auteurs issus de 170 laboratoires différents dans 35 pays. Des dizaines d’autres articles sont en cours d’évaluation dans des revues appartenant à tous les champs disciplinaires. En outre, Camille a co-dirigé des numéros thématiques de revues. Nos plus vifs remerciements vont à toutes celles et tous ceux qui ont contribué à ce succès.

Cet anniversaire a été marqué par la parution d’un reportage dans la rubrique « actualités » de la revue Science, consultable en accès libre. Cet article ouvre une fenêtre de débat à l’international sur les problèmes systémiques que Camille Noûs entend mettre en lumière. C’est pour nous l’occasion de faire un point sur l’accueil qu’a rencontré cette initiative. Au sein de la communauté scientifique, les retours sont très majoritairement positifs et révèlent une excellente compréhension des revendications de Camille à l’international, ce qui traduit l’universalité des dérives de l’édition et de l’évaluation que nous constatons. L’article de Science a suscité de nombreux commentaires de collègues, qui ont exprimé dans toutes les langues leur sympathie pour ce personnage symbolique. Sans surprise, les réactions sont beaucoup plus fébriles du côté des représentants de l’oligopole de l’édition et de la bibliométrie, ainsi que de la minorité de savants ayant fait le choix de la valorisation solitaire de leurs travaux. Plusieurs grands éditeurs internationaux, alertés par des dénonciations anonymes, ont tenté de bloquer l’usage de la signature de Camille. Saluons ici les collègues qui leur ont résisté. Elles et ils ont aidé à affiner l’idée initiale et à plaider la cause de Camille Noûs auprès des éditeurs de journaux, des sociétés savantes ou des archives ouvertes, au fil de discussions souvent aussi riches que constructives.

Avec Noûs, ou sans nous. Les beaux résultats de cette première année, que nous résumons dans le communiqué joint, ne sont qu’un début : Camille Noûs continuera de co-signer nos publications à l’avenir. Nous encourageons tous ses co-auteurs à entrer dans une démarche de dialogue avec les éditeurs pour revendiquer cette allégorie du collectif, en l’annonçant explicitement dès la soumission. Ce gage de probité est primordial dans un contexte où toute action médiatisée est susceptible d’être affublée du qualificatif de « fake news ». Un auteur allégorique est-il pour autant un « faux » ? En aucun cas, si toutes les parties sont informées de sa signification, ainsi que des raisons pour lesquelles nous pensons légitime sa présence parmi les auteurs de nos travaux. Nombreux, nous pouvons nous ré-approprier la décision sur l’établissement des normes de publication de nos travaux, en convainquant les éditeurs que le label de qualité et d’intégrité « Camille Noûs » deviendra bientôt un prérequis pour que nous ayons recours à leurs services.

Certaines réserves, d’ordre éthique notamment, doivent cependant être prises au sérieux pour fédérer les sympathies et les convertir en actions. 

Le reproche d’« inconduite » (misconduct), régulièrement formulé, repose essentiellement sur une divergence de principe : si certains, notamment dans le monde de l’édition, considèrent comme une « inconduite » le fait de reconnaître la part d’autrui à nos propres découvertes, nous pensons au contraire que la signature de Camille Noûs est porteuse d’une nouvelle exigence d’intégrité et de collégialité. D’aucuns avancent par ailleurs que d’autres moyens seraient intrinsèquement préférables à celui-là pour en finir avec la course délétère à la valorisation individuelle. Il nous semble que ce reproche sera en partie recevable que lorsque ces autres moyens seront concrètement nommés et mis en œuvre. Dans l’intervalle, force est de constater que le succès de Camille est bien plus efficace pour mettre en garde la communauté contre la sape des normes éthiques de la publication scientifique que ne le furent les initiatives antérieures, certes plus diplomatiques.

En revanche, l’exigence d’intégrité portée par Camille révèle une autre inquiétude formulée par certains collègues : comment assurer un suivi éthique des publications de Camille Noûs si cette signature rencontre le succès sur la durée ? Et comment garantir la transparence du secrétariat de Camille, nécessaire à la probité de l’initiative ?

Pour faire de Camille Noûs une garantie effective de l’intégrité et de la collégialité, au-delà de la déclaration de principes, le temps semble venu pour Rogue de confier la destinée de ce personnage symbolique à l’ensemble de la communauté académique, et d’avancer en son nom vers la constitution d’un réseau international de veille pour l’éthique scientifique des publications. Cogitamus, le laboratoire de Camille utilisable comme affiliation secondaire, avait d’emblée été proposé comme l’embryon d’une communauté de pratiques. Ce laboratoire pourrait devenir l’esquisse d’un tel réseau. Nous aimerions inviter la communauté à s’en saisir en créant un groupe international, ouvert, composé de volontaires déclarés, issus de tous les champs disciplinaires. Ce réseau pourrait fonctionner sur le principe d’un comité éditorial de revue ; toutefois sa fonction ne serait pas la sélection de travaux. Il assurerait en particulier la supervision éclairée de la correspondance de Camille et de sa charte déontologique, aux mains et sous l’œil bienveillant de la communauté académique internationale, en toute transparence dans les contacts avec les auteurs comme avec les maisons d’édition. Nous souhaitons ouvrir largement ce sujet à la discussion, y compris avec les autres mouvements déjà engagés vers une démarche dite « OpenScience », et nous recevrons avec intérêt les propositions pour construire ensemble ce projet à l’adresse : camille.nouscogitamus.fr. Dans l’immédiat, nous continuerons de centraliser les réponses par nécessité pratique, mais nous annonçons d’ores et déjà notre volonté d’une émancipation précoce de Camille vers ce futur réseau.

Peut-on mesurer le risque de contamination à l’Université ?

La reprise des activités universitaires en présentiel dépend de paramètres extrêmement divers, sur lesquels l’Université n’a pas toujours les moyens d’agir : désorganisation ambiante, restrictions de circulation pour l’ensemble de la population, précarité étudiante qui conduit à repartir vivre chez les parents loin des campus… mais aussi peur du retour et angoisse diffuse face au risque de contamination. Dans le même temps, les difficultés logistiques d’organisation d’un retour partiel prouvent que cette reprise en présentiel, pour être viable, doit concerner toutes les activités et tous les étudiants. Une approche rationnelle de la crise sanitaire à l’Université, comme celle que nous prônons depuis septembre, ne peut pas s’accommoder de proclamations selon lesquelles les établissements ne seraient par essence « pas des clusters », ni de l’optimisme de bon aloi des présidents pour qui tout serait prêt sans avoir à concéder le moindre investissement sérieux supplémentaire. 

Dans ce billet, nous souhaitons reprendre le fil d’une stratégie systématique qui viserait à faire décroitre les contaminations jusqu’à épuisement du réservoir épidémique humain puis à endiguer toute résurgence. Pour abaisser le taux de reproduction épidémique en dessous de 1, il est primordial de pouvoir mesurer les risques de contamination pour éliminer les voies de contagions dominantes et reprendre, avec un risque contrôlé, les activités qui ne présentent pas de danger significatif.

Pour l’Université, le calcul de risque est relativement simple. En effet, la transmission par fomites, par les fèces et par les postillons est rendue négligeable par les précautions d’usage si elles sont respectées. Elles doivent donc être rappelées, et encouragées : nettoyage des surfaces et des mains, abaissement de la lunette des toilettes avant de tirer la chasse pour éviter l’aérosolisation, et port du masque. Une fois ces prérequis pris en compte, la transmission résiduelle est essentiellement aéroportée.

La probabilité de contamination dépend de la dose virale, qui se définit comme la quantité cumulée de particules virales inhalées. Plus la concentration en particules virales et plus le temps d’exposition sont importants, plus la probabilité de contamination est grande. On définit un quantum infectieux comme la dose moyenne pour une population donnée qui conduit à une probabilité de contamination égale à 1-1/e=63%. Si le quantum infectieux est l’unité la plus commode pour exprimer une dose virale, cette moyenne pertinente pour le calcul de risque recouvre une grande variabilité des systèmes immunitaires (réponse interféron) entre individus.

Pour une activité donnée, on peut estimer le taux moyen de particules virales infectieuses émises dans l’air par un individu asymptomatique ou pré-symptomatique : autour de 40 quanta/heure pour des étudiants, significativement plus pour un enseignant faisant cours en amphi. Ces particules virales se diluent dans l’air dans les mêmes proportions que le CO2 émis par la respiration. Le taux de CO2 dans l’air, aisément mesurable, reflète ainsi le niveau de ventilation des pièces, c’est-à-dire le taux de remplacement d’air vicié par de l’air frais. Dans l’hypothèse communément admise où l’attaque virale constitue un processus de Poisson, hypothèse qui donne une borne supérieure au risque, le nombre moyen de personnes contaminées par une personne atteinte est proportionnel au temps d’exposition et au taux de CO2 excédentaire par rapport à l’air extérieur [1]. La constante multiplicative entre les deux dépend de la réduction des doses émises et inhalées selon que l’on porte ou pas un masque.

Les hypothèses de calcul étant posées, allons au résultat. Le risque, défini comme la probabilité qu’une personne atteinte en contamine une autre du fait de l’activité universitaire, ne dépend que du débit d’air frais par nombre de personnes présentes ou, plus précisément, que du taux de CO2. Le résultat est plus subtil qu’il n’y paraît, puisque tous les occupants de la salle exhalent du CO2 mais que seules les personnes infectées exhalent du virus. Comparons le risque d’un cours en amphithéâtre bien ventilé (750 ppm de CO2), avec 50 étudiants à celui où les mêmes étudiants sont répartis dans deux salles classiques avec le même taux de CO2. À l’évidence, toutes choses égales par ailleurs, la probabilité qu’un étudiant soit infectieux est deux fois plus faible quand 25 étudiants sont rassemblés, plutôt que 50. Cependant, la ventilation étant proportionnée à la jauge de la salle, les particules virales sont deux fois plus concentrées dans la petite salle et donc les doses inhalées doublent. Sous l’hypothèse ci-dessus, le nombre moyen de personnes contaminées est le même, bien que le risque se répartisse différemment.

Pendant une heure de cours, dans une salle mal ventilée (1000 ppm de CO2), le risque est de 7% avec des masques en tissu, de 0,7% avec des masques chirurgicaux bien portés, de 0,1% avec des masques FFP2 bien portés. Dans une salle bien ventilée (650 ppm de CO2) avec des FFP2, le risque tombe à 0,06%. En comptant 25 heures de cours par semaine, une personne atteinte du variant B1.1.7 « anglais » contamine alors 0,02 personnes pendant les 10 jours où elle est infectieuse, ce qui est petit devant 1, seuil du taux de reproduction épidémique. Dans un lieu de restauration collectif mal ventilé (1000 ppm de CO2), sans masque, le nombre de contaminés par personne infectée, en 10 jours de déjeuners (7 repas d’une demi-heure), est de 2, soit 100 fois plus que de suivre les cours.

Conclusion. Il n’existe aucune raison scientifique de ne pas reprendre les enseignements à l’Université, quand l’effort pour sécuriser les espaces dédiés ne consiste qu’à acheter quelques centaines de capteurs de CO2, des masques FFP2 en gros, à réviser les ventilations et à apprendre à ouvrir les fenêtres et les portes quand le taux de CO2 s’élève. Nous avons les moyens scientifiques et techniques de reprendre l’enseignement dans de bonnes conditions, en contrôlant le niveau de risque. Il ne reste à l’exécutif qu’à adopter une démarche rationnelle, à débloquer des moyens budgétaires pour mettre en œuvre une réduction du risque de contamination et à accepter enfin l’aide proposée par les scientifiques.

En revanche, la sécurisation sanitaire des espaces de convivialité et des lieux de restauration collective est d’une toute autre difficulté. Seule la distribution de repas chauds en plein air est facile à mettre en œuvre à court terme. Un travail de fond sur les aspects humains de ces temps de partage, mettant en regard la complexité des comportements sociaux dans l’Université et la propagation du virus, serait nécessaire, afin d’apporter sur le temps long un éclairage objectif et d’identifier des pistes d’action qui permettent de retrouver une vie universitaire respectueuse des libertés de chacun, sans mettre en danger autrui. En s’enrichissant des apports et de la diversité de nos champs disciplinaires, la communauté de recherche est à même de se saisir de ces questions transversales, et de les développer avec les étudiants. Doubler ce chantier interdisciplinaire d’une expérience pratique de formation par la recherche nous donne une chance de reprendre ensemble le contrôle de nos vies. Nous avons désespérément besoin d’ouvrir des perspectives d’avenir, de dessiner des horizons positifs.


[1] Sous l’hypothèse d’un mélange efficace, la dose virale reçue par un individu est donnée par la règle de proportionnalité suivante :

Ca= 37 500 ppm est la concentration typique en CO2 dans l’air expiré, q le taux d’émission de virus en quanta/h et N le nombre de personnes dans la pièce. d étant exprimé en quanta d’infection, le nombre moyen de personnes infectées vaut N(1-e-d), qui se simplifie en :

à faible dose d’infection i.e. à d petit. Le résultat est remarquable : la probabilité de contamination ne dépend du volume de la pièce, de la ventilation et du nombre de personnes présentes qu’au travers de la concentration en CO2.


Deux références importantes :

Sze To GN, Chao CY. Review and comparison between the Wells–Riley and dose‐response approaches to risk assessment of infectious respiratory diseases. Indoor Air. 2010 , 20(1):2-16. 

Buonanno, G.; Stabile, L.; Morawska, L. Estimation of airborne viral emission: quanta emission rate of SARS-CoV-2 for infection risk assessment. Environment International 2020, 141, 105794.

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Le CoNRS dans le collimateur

Dans notre billet précédent, nous évoquions la décision unilatérale d’Antoine Petit de ne plus publier sur le site du CNRS les résultats d’admissibilité du concours de recrutement chercheur sous la forme d’un classement « de mérite » établi par les sections du Comité National de la Recherche Scientifique (CoNRS), mais d’une liste alphabétique. Cette modification de la procédure laisserait le champ libre à la bureaucratie pour procéder à des reclassements et déclassements sauvages dans l’opacité la plus totale, et bouleverser ainsi à sa guise le classement établi par les instances démocratiques garantes de la qualité scientifique des candidats, et donc du concours, avant la publication des admissions.

Alors que le processus électoral pour le renouvellement des sections du CoNRS vient justement de commencer, il convient de revenir sur cette attaque et d’attirer l’attention de tous sur un point essentiel : l’initiative du PDG du CNRS est un jalon dans une stratégie évidente de prise de contrôle politique sur l’évaluation de l’ESR, après la nomination de Thierry Coulhon à la tête de l’Hcéres dans des conditions ubuesques, et le travail de sape du Conseil National des Universités (CNU).

Une stratégie évidente ? En début d’année 2020, alors que la ministre Frédérique Vidal fustigeait les opposants à la loi de programmation de la recherche (LPR) en les accusant de prêter au gouvernement toutes les intentions, Antoine Petit expliquait déjà la nécessité à ses yeux d’une loi inégalitaire et « darwinienne ». La loi qu’il appelait de ses vœux a bien été élaborée, au pas de charge à l’occasion du premier confinement, puis imposée aux principaux concernés sans discussion de fond, à la faveur de l’été puis d’une rentrée sous la contrainte du Covid. En fait de procès d’intention, le contenu de la loi a confirmé les craintes exprimées dès l’origine. La stratégie de ce gouvernement en matière d’ESR est donc transparente, et il nous a déjà montré sa détermination à réduire la concertation à un simple affichage. Il n’est plus temps d’attendre la confirmation de la prochaine « intention », mais d’amorcer sans délai la reprise en main du CNRS par la communauté scientifique.

L’enjeu des recrutements. La question des recrutements est en effet la pierre angulaire de la liberté académique au CNRS, garantie par le rôle de l’instance de représentation des pairs, le CoNRS. C’est une redéfinition complète du rôle de cette instance que M. Petit a mise à son agenda. La bureaucratie escompte probablement que la contestation ne soit pas suffisante pour entraîner un infléchissement politique notable. De fait, ce calcul paiera tant que nous ne nous engagerons pas collectivement dans une entreprise résolue de réappropriation complète de nos métiers, dans les établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST) comme à l’Université

La collégialité des procédures de recrutement n’est pas un enjeu spécifique au CNRS. À l’Université, dans de nombreuses disciplines, la campagne de recrutement synchronisée fournit en ce moment même le modèle d’une veille collective via des « wikis auditions » et autres « suivi des recrutements », nourris par les contributions informelles des membres de comités de sélection. Les sections du CoNRS pourraient-elles emprunter le même chemin, et rendre aux recrutements CNRS une transparence que M. Petit entend leur ôter ?

Quelle place pour le jugement des pairs au CNRS ? L’attaque qui vient d’être portée par A. Petit est en tous points éloquente. En changeant unilatéralement l’organisation du concours sans même en informer l’instance démocratique qu’est le CoNRS — via la conférence des présidents du comité national (CPCN) et son président —, le message est clair : « je me fiche de l’avis des pairs ».

Le calendrier de cette attaque est également lourd de sens. Au moment où les sections, pleinement engagées dans les concours, sont les moins réactives, A. Petit trouve une occasion rêvée d’imposer un changement sans remous. Il pourra par ailleurs exploiter le flottement inhérent à la transition entre les deux mandatures pour pérenniser cette décision, avant l’installation effective de la prochaine CPCN. Invitons les collègues nouvellement élus à rester sur leurs gardes en cette période charnière : Le CoNRS doit veiller à ne pas se départir de ses missions en laissant libre cours au « pilotage scientifique » de l’établissement par sa bureaucratie.

La prochaine mandature du CoNRS s’annonce donc comme une lutte pied à pied, afin de permettre aux chercheurs et chercheuses du CNRS de reprendre prise sur leur métier, et ce dès l’étape du recrutement. Dans la perspective des élections imminentes au CoNRS, tant les électeurs que les candidats devront s’emparer de la question des modalités concrètes de cette nécessaire réappropriation du CNRS. On ne saurait perdre de vue le rôle encore majeur que le CoNRS occupe dans l’évaluation de la recherche, et le levier qu’il représente pour réaffirmer les conditions inaliénables de la liberté académique. Si l’on néglige cette exigence impérieuse, la reprise en main bureaucratique de l’ESR ruinera définitivement les conditions d’exercice d’une recherche intègre, affranchie des pressions exercées par les pouvoirs économiques, religieux et politiques.

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Dépasser le paradigme de la tour d’ivoire ?

En raison d’une erreur de lien dans notre lettre d’information par courriel, le billet du 15 mars intitulé « Le CoNRS dans le collimateur » est à retrouver à cette adresse. Nous traitons ici succinctement de ce sujet avant d’aborder la seconde partie du billet sur la liberté académique.

CNRS — En juin 2018, M. Petit présenta aux présidents des sections CNRS son projet de réforme de l’admission au concours de chercheur. Il s’agissait de n’attribuer plus que la moitié des N postes proposés sur la base d’un classement issu de l’évaluation scientifique des candidats et de leurs projets. L’autre moitié (N/2) serait pourvue par la bureaucratie du CNRS au sein d’un pool de N candidats non classés, mais retenus par les pairs. Cette moitié de postes servirait au « dialogue de site » et au « pilotage scientifique ». Cette idée, un moment abandonnée, est réapparue jeudi 4 mars sous une forme plus simple : M. Petit a demandé aux sections du CNRS de ne plus publier qu’un pool de candidats classés par ordre alphabétique, autrement dit non classés.

Compte tenu de la pénurie organisée de postes, M. Petit en ayant supprimé 50 sur 300 depuis son arrivée, il n’y a pas d’inquiétude à avoir sur le niveau des candidats : tous mériteront un poste pérenne. Le danger est ailleurs. Les conditions du concours étant affichées par la direction générale du concours (DGDR) sur le site du CNRS (« [les jurys] établissent ensuite, pour chaque concours, la liste des candidats déclarés admissibles par ordre de mérite »), on peut se demander ce qui motive l’empressement de la direction du CNRS à prendre le risque d’un recours qui annulerait tous les concours. La volonté de profiter de l’affaiblissement des chercheurs et des enseignants-chercheurs membres des jurys pour enfoncer le clou de la bureaucratie dans le recrutement des futurs chercheurs ? Et en vertu de quels critères le jury d’admission compte-t-il sélectionner les candidats ? Le choix est large si l’on en croit les pratiques promues par la ministre et les administrateurs actuels de la recherche et de l’université : rapports clientélistes, opinions politiques des candidats, thèmes de recherche à paillettes…

Rappelons que la bureaucratie de la recherche n’a de légitimité que dans le contrôle des conditions de travail des sections, et en particulier des conflits d’intérêts. Voir notre billet du 15 mars, plus détaillé, à ce sujet.

Garantir une liberté académique effective — Vous trouverez ici la seconde partie de notre synthèse : Dépasser le paradigme de la tout d’ivoire ?

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Garantir une liberté académique effective

Ce billet est consacré à la notion de liberté académique. Auparavant, nous traitons succinctement de trois sujets d’actualité.

Maccarthysme — Depuis le 16 février, nous vivons une de ces séquences maccarthystes qui ont fait le quotidien des Bolsonaro, Trump, Johnson et autres Orbán [1], et qui se répètent désormais dans le nôtre. L’attaque de l’exécutif contre les scientifiques a été déclenchée à l’approche des élections régionales par Mme Vidal, possiblement tête de liste à Nice. Cet épisode politicien consternant ouvre la campagne des présidentielles pour le chef de l’État ainsi que pour les autres ministres chargés de chasser sur les terres lexicales de l’extrême droite. La charge consiste à désigner comme non scientifiques certains domaines de la recherche et à les associer au terrorisme, par un nom chimérique construit sur le modèle de l’adjectif « judéo-bolchévique », de sinistre mémoire. La menace est réelle. Mais elle ne vient pas des travaux insufflés par une libido politique, qui innervent aujourd’hui un grand nombre de disciplines des sciences dures et humaines, elle vient de la stratégie politique qui accuse la recherche et l’Université d’être politisées tout en leur enjoignant ailleurs de légitimer les choix « sociétaux » des politiques [2] ou de répondre dans l’urgence à une crise par des appels à projet [3]. Elle s’entend dans ce lexique confusionniste et moraliste qui prétend dire ce qu’est la science sans en passer par la méthode scientifique. Elle se reconnaît à la fiction du débat qui occupe l’espace médiatique par tribunes de presse et, bien pire, sur les plateaux des chaînes de télévision singeant le modèle de Fox News et des médias ultraconservateurs états-uniens.

La menace nous appelle donc à forger de solides réseaux de solidarité pour les affronter et à nous réarmer intellectuellement, pour réinstituer l’Université.

Zéro Covid — Nous avons à nouveau demandé au Président de la République, au Premier Ministre et au Ministre de la santé de recevoir une délégation de chercheurs pour proposer une série de mesures de sécurisation sanitaire composant une stratégie globale Zéro Covid, conformément à la tribune signée, déjà, par plus de mille chercheuses et chercheurs.

Hcéres — Dans ce contexte, il peut être pertinent de revenir sur le fonctionnement du Hcéres, instance symptomatique s’il en est des menaces institutionnelles qui pèsent sur la liberté académique. Le collège du Hcéres réuni le 1er mars a entériné le recrutement de M. Larrouturou comme directeur du département d’évaluation des organismes nationaux de recherche (DEO). M. Larrouturou était, avant sa démission le soir de l’adoption de la loi de programmation de la recherche, à la tête de la Direction générale de la recherche et de l’innovation (DGRI). À ce titre, il a organisé la nomination de M. Coulhon à la présidence du collège du Hcéres. À qui en douterait encore, ce renvoi d’ascenseur confirme l’imbrication des différentes bureaucraties de la recherche et leur entre-soi conduisant au conflit d’intérêt permanent.

Certains militants d’une fausse liberté académique, dans une tribune récemment publiée, ont par ailleurs présenté le département d’évaluation de la recherche (DER) comme l’instance légitime pour une mission de contrôle politique des facultés. Il est donc intéressant de relever que ce département demeurera dirigé par un conférencier occasionnel de l’Action Française, le mouvement de Charles Maurras à qui l’on doit le mythe de l’Université inféodée aux quatre États confédérés (Juifs, Protestants, Francs-Maçons, « Métèques ») [4].

Enfin, trois membres d’instances nationales de La République en Marche apparaissent dorénavant dans l’organigramme du Hcéres, confortant les craintes de constitution d’un ministère Bis en charge de la reprise en main de la recherche.

Garantir une liberté académique effective — Vous trouverez ici la première partie de notre synthèse : Réinstituer la liberté académique.


[1] À ce sujet, on pourra lire l’actualité récente en Angleterre, frappante de similitude :

[2] Le CNRS célèbre ses 80 ans

[3] Face aux attentats : un an de mobilisation au CNRS

[4] Les convictions politiques de la personne en question n’auraient pas vocation à apparaître sur la place publique s’il n’était pas précisément question de lui confier une mission de contrôle politique des universités. D’autre part, nous nous refusons à mentionner des liens vers des pages pointant vers des sites d’extrême-droite. Les lecteurs soucieux de vérification les trouveront sans peine.

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Garantir une liberté académique effective

Première partie : Réinstituer la liberté académique

Introduction — Le principe d’autonomie des universitaires et des chercheurs vis-à-vis de toutes les formes de pouvoir constitue la clé de voûte de l’Université moderne. Les libertés universitaires, que l’on rassemblera ici sous l’étiquette de « la liberté académique » [1] au singulier, composent un ensemble juridique, statutaire, procédural et normatif qui en constitue un pan indispensable. La définir est donc une nécessité pour refonder l’Université, en cohérence avec la société à laquelle nous aspirons. S’agit-il d’une liberté individuelle, assimilable à l’indépendance intellectuelle ? Faut-il y voir une liberté collective ? Si oui, quel est le corps auquel elle s’applique ? Il convient également de se demander si la liberté académique est une liberté négative, c’est-à-dire une absence d’interdiction et d’empêchement, une protection contre des menaces, ou une liberté positive, c’est-à-dire une liberté incluant déjà un contenu et une norme. Ceci pose immédiatement la question des conditions et moyens que requiert l’exercice effectif de cette liberté [2]. De la réponse à ces questions découle l’attitude à adopter face à une série d’interrogations subsidiaires. La liberté académique est-elle une liberté de tout dire, la dérégulation d’un grand marché de l’opinion ou une distribution équitable de la parole entre toutes les opinions ? Est-ce une liberté garantie dans les murs de l’Université ? Doit-on avoir une conception exclusivement juridique de la liberté académique ? Les libertés sont-elles garanties par des usages, par des règles écrites ? La bureaucratie universitaire, née de la sécession de la sphère décisionnaire vis-à-vis du reste du corps universitaire, est-elle compatible avec la liberté académique ? Entre autres questions.

Les fondations historiques — Les franchises universitaires sont nées de deux ans de grève (cessatio) et d’exil des professeurs parisiens, après la répression meurtrière du milieu étudiant par les gardes de la ville en 1229. En avril 1231, une bulle pontificale de Grégoire IX y met fin : Parens scientiarum, l’université mère des sciences. Elle accorde l’indépendance et l’auto-gouvernement de l’université de Paris, libère l’enseignement de censures précédentes et instaure le droit de cessatio [3].

La notion de liberté académique se charge d’un contenu collectif et positif au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, lorsque l’Université moderne naît de la réorganisation politique des États sous l’effet de la vague révolutionnaire. La création de l’université de Berlin par W. von Humboldt s’inscrit dans un projet politique général de refondation civique après plusieurs décennies de crispation contre-révolutionnaire. Les jalons théoriques en ont été posés par les Lumières allemandes radicales [4]. À partir de cette époque, au XIXème, en Allemagne puis aux États-Unis puis, lentement en France, l’Université devient un lieu de recherche. Après une redéfinition complète dépassant les « franchises universitaires », on parle alors d’« akademische Freiheit » au singulier puis d’« academic freedom » en anglais, d’où l’usage de « liberté académique » pour désigner le principe général, et « libertés universitaires » lorsqu’on les présente séparément.

Dans le modèle humboldtien, la polarité essentielle est celle entre la liberté de la recherche et la liberté de l’enseignement, définie à la fois comme liberté d’enseigner (Lehrfreiheit) et comme liberté d’étudier (Lernfreiheit). Cette triple liberté est garantie par l’administration de l’Université et par les pairs. De façon révélatrice, le président (ou recteur) d’une université humboldtienne reste élu pour une durée d’un an, généralement non-renouvelable consécutivement, et exerce uniquement une autorité morale. Ce modèle conserve de nombreux points aveugles : ainsi, seuls les professeurs de plein exercice sont éligibles aux postes décisionnaires, les autres enseignants, pourtant majoritaires, étant par là-même placés aux marges de l’Université, ce que symbolise le fait qu’ils sont souvent rémunérés par les frais d’inscription que paient les étudiants pour assister aux enseignements autres que les cours magistraux, qui sont gratuits et dispensés par des professeurs. De nombreuses inégalités, au premier rang desquelles l’exclusion des femmes, sapent ce système de l’intérieur. Pour autant, la remise en cause du fonctionnement de l’Université humboldtienne se fait sur le mode d’une critique interne : c’est parce que l’institution universitaire n’est pas à la hauteur du concept d’Université qu’elle doit être critiquée et transformée. L’Université humboldtienne est perpétuellement inachevée et son achèvement est l’objet de combats en son propre sein.

À la même époque, l’Université française est organisée comme une administration publique en charge d’un enseignement professionnalisant : les disciplines autres que le droit, la théologie et la santé sont en effet elles-mêmes essentiellement enseignées dans l’optique de former de futurs professeurs, tandis que la recherche s’exerce dans des institutions distinctes. La tentative d’importation du modèle humboldtien via la création de l’EPHE en 1868 reste d’abord marginale et à bien des égards ; c’est la fondation du CNRS en 1939, gage d’une plus grande indépendance laissée aux savants, qui marque l’institutionnalisation de la liberté académique en France [5].

La liberté académique, bien que concept universel, a une histoire : elle doit être débattue entre pairs et réinstituée périodiquement après chaque phase de reprise en main par les pouvoirs politique, économique ou religieux.

L’autonomie des universités, ce faux-ami de la liberté académique — Avant d’aller plus loin, il est important de faire un sort à la notion d’« autonomie des universités », qui brouille parfois la perception que l’on se fait de la liberté académique. Cette notion s’applique en réalité aux établissements, les universités, ce qui en soi signale une régression importante par rapport au concept même de l’Université comme communauté de discours et de pratiques. « L’autonomie » en question devrait s’écrire au pluriel, puisqu’elle prend quatre formes, mises en avant par les réformateurs depuis le rapport Aghion-Cohen de 2004. L’autonomie administrative dote les universités d’un cadre juridique et d’un conseil d’administration inspirés des firmes de droit privé. L’autonomie de gestion des personnels accentue les relations de hiérarchie et place les recrutements sous la tutelle de la technostructure universitaire plutôt que des pairs, en systématisant le recours aux contrats de droit privés. L’autonomie pédagogique soumet l’enseignement à la mise concurrence croisée des étudiants (principe de sélection) et des formations (marché éducatif). L’autonomie financière, enfin, substitue le financement privé des études (crédit étudiant ou financement par les familles) au financement par l’État ; il implique la dérégulation des frais d’inscription à moyen terme.

L’autonomie financière et administrative implique de nouvelles attributions au sein des établissements universitaires (édition des fiches de paies, suivi des carrières, recrutement des contractuels, gestion des primes mais aussi communication, marketing et branding des « marques universitaires ») et en sous-traitance (cabinets de consultance pour la « stratégie » ou la réponse aux appels d’offre). Ce sont les « Responsabilités et Compétences Élargies » (RCE), qui implique un budget démultiplié et donc des questions financières et légales très techniques, et un accroissement des frais de fonctionnement administratif (souvent, +40%). Cette évolution a nécessité un investissement lourd en formation et en recrutement de personnels, pour exercer des tâches sans rapport direct avec les missions académiques. Deux sphères cohabitent désormais au sein des universités : la sphère académique, chargée de la création, de la transmission, de la conservation et de la critique des savoirs, et la sphère managériale, chargée de la gestion de l’établissement [6]. Elles ne doivent en aucun cas être confondues avec des corps de métier : les équipes présidentielles, composées en grande partie d’enseignants-chercheurs, sont d’éminentes représentantes de la sphère managériale, tandis qu’une grande majorité des personnels BIATTSS en soutien à l’enseignement et à la recherche appartiennent à la sphère académique. Ces deux sphères ont structurellement des intérêts divergents: dès lors, faut-il subordonner la liberté de la sphère académique à l’autonomie de la sphère managériale, ou le contraire ?

La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) et la loi de programmation de la recherche (LPR) ont tranché en plaçant les moyens et leur utilisation au centre du fonctionnement universitaire, selon une stratégie de pénétration du gouvernement à distance [7]. Ce choix politique se traduit notamment par une inflation de services centraux éloignés des missions académiques, et le développement d’appels à projet internes comme outils de contrôle managérial.

Définir la liberté académique — La notion de liberté académique est constitutive de l’Université et son ensevelissement conceptuel opérée par « l’autonomie des universités » fait partie des problèmes à résoudre pour offrir un horizon pratique et institutionnel à la refondation de l’Université. Avançons donc vers une proposition de définition opérationnelle de la liberté académique qui puisse orienter nos propositions pour l’Université.

La liberté académique, comme liberté collective, est une liberté professionnelle qui est accordée aux individus que sont les universitaires, exclusivement en raison de leur appartenance à l’Université en tant que communauté. Ce n’est ni un lieu, ni une organisation : elle s’identifie strictement par ses normes, ses procédures et ses pratiques. La liberté académique est la liberté de poursuivre les missions afférentes à l’exercice du métier (produire, critiquer, conserver et transmettre les savoirs). Elle est la condition de possibilité de cet exercice. Elle s’organise autour d’un ensemble de normes éthiques et intellectuelles qui font l’objet de négociations et de rapports de force permanents au sein de la communauté universitaire.

De ce socle procède une série de libertés requises pour le bon fonctionnement de l’Université, notamment la liberté de publication et liberté d’expression dans les fonctions d’enseignement comme dans les activités de recherche. La liberté d’expression suppose un droit de critique, et notamment vis-à-vis des instances dirigeantes de l’État ou de l’Université : elle implique un droit d’examen qui n’est limité que par les règles de droit pénal. Ce privilège ne signifie aucunement que les universitaires sont au-dessus de la loi. De plus, la liberté académique des modernes implique le droit de se tromper : elle n’est pas une transmission d’un dogme, la Vérité, mais une participation à la recherche et la construction collective d’une forme temporaire mais partagée de vérité, protégée de l’opinion publique comme des velléités de pilotage.

On a là une clé d’explication particulièrement importante des tensions entre les universitaires et les différents pouvoirs : contrôler les universitaires, c’est contrôler cette vérité. Ce contrôle revêt une importance stratégique en temps de crise, par exemple sanitaire ou démocratique. C’est ce que nous verrons dans la deuxième partie.

La liberté académique présuppose des normes qui la bornent : l’intégrité, l’éthique professionnelle et la déontologie. L’intégrité intellectuelle engage le comportement du chercheur dans ses travaux et est l’enjeu d’un contrôle critique de la communauté, sous le regard de la société. Elle est sanctionnée dans les cas de fraudes, de falsifications ou de plagiat. Dans la dispute scientifique, elle interdit les procès d’intention, la culpabilité par association et les arguments ad hominem.

L’éthique professionnelle touche aux relations de travail au sein de l’Université : quand bien même il existe parfois des flottements juridiques ou réglementaires concernant certains sujets comme le choix d’une problématique de recherche par un étudiant de master ou de doctorat, les modalités de réponse à une sollicitation professionnelle ou la répartition des signatures sur une publication scientifique, on attend des universitaires qu’ils respectent des principes de gratification du travail des pairs, y compris des futurs pairs en formation. Cela est vrai à plus forte raison des questions pour lesquelles il existe un cadre réglementaire, comme le harcèlement sexuel ou moral, qui doit être considéré comme l’antithèse absolue de l’éthique universitaire et donc comme une violation du contenu positif de la liberté académique.

Enfin, la déontologie scientifique renvoie à un ensemble de règles touchant aux effets de la pratique universitaire sur les personnes concernées à l’extérieur de l’Université elle-même. Elle fait nécessairement l’objet de débats dans l’Université et entre l’Université et la société. On peut à cet égard citer l’apologie du racisme, du sexisme et de l’eugénisme comme des lignes rouges.

La liberté académique comme protection vis-à-vis de menaces — La liberté académique, tout en étant une liberté positive, revêt certaines caractéristiques d’une liberté négative, entendue comme « droit de ». Elle est une arme de défense contre toute intervention de pouvoirs extérieurs, politiques, religieux comme économiques, pouvant remettre en cause la nécessaire liberté dont jouit l’universitaire pour exercer correctement son métier. De ce point de vue, l’exercice de la liberté académique tend à construire un périmètre, le plus vaste possible et isolé des pouvoirs extérieurs, pour que la recherche de la vérité puisse s’y déployer sans entraves.

Cette liberté négative qui protège contre tout pouvoir implique une certaine clôture de l’Université, nécessaire pour pouvoir dire le vrai sur le monde. Cette liberté suppose l’affranchissement, c’est-à-dire la conquête de franchises par rapport à une situation d’assujettissement résultant d’un pouvoir exercé par des instances de domination. Elle est une liberté « contre », définie par son extériorité et son opposition aux autorités de tout type.

Elle est une auto-institution (d’où l’autonomie de l’institution dans sa gestion des objets de recherche et de la diffusion des connaissances construites) dans la définition même de son monde, de ses normes et de son contour. Nous y reviendrons dans la seconde partie.

La liberté académique comme liberté positive — Mais la liberté académique est d’abord une liberté positive, c’est-à-dire liée à un contenu normatif : l’engagement vis-à-vis d’une recherche collective de la vérité. Elle suppose donc une déontologie et une éthique intellectuelle. Cette éthique est contenue dans la liberté académique comme liberté collective : il incombe donc au corps universitaire lui-même de veiller à son respect, en se protégeant de toute évaluation hétéronome. Mais pour cela, il faut qu’existe un « Nous » universitaire conscient de soi, en lieu et place du libre jeu des entrepreneurs de soi-même et des bureaucrates.

Son exercice repose sur un certain nombre de conditions. L’Université n’est Université que si celles et ceux qui la constituent créent leurs propres institutions et choisissent leurs propres modalités d’organisation dans la lucidité, en connaissance de cause, après délibération collective. En un mot, l’Université ne peut être qu’« autonome », au sens d’autonomos « qui se donne à soi-même sa loi », et suppose libertés académiques, collégialité et indépendance à l’égard de tout ce qui peut en contrarier la maturation — à commencer par la mesure de l’efficience (excellence) de sa recherche ou de son offre de formation à l’aune de la performance monétisable. De là, la nécessité de trois garanties préalables : l’absence de contrainte sur le temps que requiert une recherche ; une garantie statutaire protégeant de toute pression externe ; la mise à disposition des moyens matériels requis pour travailler individuellement et collectivement. De ce fait, la précarisation des universitaires et le recours aux financements non-pérennes contreviennent à la liberté académique.

La question des recrutements des enseignants et chercheurs est donc un enjeu fondamental de la liberté académique, à trois niveaux : leur nombre bien sûr, dès lors que la liberté académique, comme liberté professionnelle collective, demande que la communauté universitaire ait les moyens humains de réaliser la liberté d’apprentissage des étudiants ; leur statut, ensuite, pour les raisons qui viennent d’être évoquées ; mais aussi leur organisation par la communauté elle-même : la liberté académique exige un recrutement par les pairs. Ce principe va à rebours du fantasme poursuivi par les réformateurs, celui de recrutements à la discrétion des bureaucraties locales ou nationales. Peu importe au fond qu’un recrutement soit biaisé ou non par une direction d’école interne, une présidence d’établissement ou un conseiller de la ministre : leurs implications contreviennent à l’exercice de la liberté académique. Les pairs souverains sont ici, d’une part, les pairs locaux, les plus à même de juger des besoins pédagogiques et scientifiques auxquels correspond un poste. Mais ce sont aussi les pairs nationaux, les seuls qui puissent garantir qu’un enseignant-chercheur n’est pas salarié d’une université, mais membre de l’Université. Différentes modalités précises de recrutement peuvent être imaginées sur cette prémisse, sur lesquelles nous ne reviendrons pas ici. Signalons toutefois l’importance d’une détermination du profil pédagogique et scientifique d’un poste par la communauté elle-même: l’échelon local (les collègues d’UFR et de laboratoire) est ici incontournable, même si le mirage de l’autonomie des établissements induit souvent des biais de conformisme et de conservatisme qu’une phase nationale de recrutement devrait venir combler.

La liberté académique est un principe qui n’est pas réductible à la dichotomie public/privé. Tout comme un groupe de financeurs privés, un État entrave l’exercice de la liberté académique dès lors qu’il capte des décisions académiques ou émet des oukazes, plutôt que de se constituer (seulement) en garant d’une politique dépassant les frontières académiques, comme l’aménagement du territoire. Le contrôle privé des universités aux États-Unis et leur contrôle public en France recèlent tous les deux des menaces, et chaque système suppose des modalités de garantie distinctes.

Où sont les menaces actuelles pour la liberté académique ? — Historiquement, la liberté académique a toujours été menacée par le pouvoir politique et les autorités religieuses, sur deux plans. On pense en premier lieu aux immixtions délibérées et aux phénomènes de censure, contre lesquels la liberté académique s’est construite négativement. La menace politique et religieuse concerne aussi le contenu positif de la liberté, par la promotion d’une éthique de conviction au sein de la dispute collégiale : les arguments d’autorité, le renvoi à une finalité extérieure à la science ou l’invocation d’une croyance ou d’une intime conviction personnelle peuvent certes intervenir dans le moment de la découverte scientifique, mais ne sont pas recevables dans une argumentation scientifique contradictoire. Aujourd’hui, les finalités propres à la sphère économique et technico-productive représentent une menace analogue et tout aussi directe, dans la mesure où le pilotage des politiques scientifiques est structuré par les concepts et les finalités de cette sphère (« économie de la connaissance »).

Ce conflit de finalités et de cadres de références entre différentes sphères prend des formes concrètes très diverses. Depuis une vingtaine d’années, des milieux affairistes et conservateurs, se disant parfois « libertariens » pour donner un air avenant à leur tropisme autoritaire, financent force think tanks et autres collectifs de « défense de la science » ou de « défense de la liberté d’expression à l’Université » dont l’objectif, en réalité, est précisément la remise en cause du contenu positif de la liberté académique. Ces acteurs promeuvent une conception individualiste et strictement négative des libertés universitaires, réduites à une liberté de « débattre de tout ». Ce discours fait généralement abstraction de toute référence à un appareil probatoire et ignore le caractère historiquement et collégialement construit des problématiques de recherche. Sous le mot d’ordre de « free speech », il s’agit d’utiliser l’Université comme caisse de résonance, voire comme caution intellectuelle de discours pseudo-scientifiques. En France, les velléités de reconnaissance universitaire de M. Laurent Alexandre en fournissent un bon exemple. L’enjeu pour ces milieux est de retracer les lignes de partage entre la parole légitime et la parole illégitime, en utilisant une conception frelatée de la liberté comme instrument de légitimation. Ces menées sont souvent le fait de bateleurs médiatiques, parmi lesquels figurent aussi quelques universitaires dévoyés. Il importe de souligner que leur stratégie de promotion intègre d’emblée l’éventualité d’une annulation (deplatforming) ou de contestations en marge de leurs interventions, la posture de martyr étant efficacement promue par la presse hebdomadaire. Cette intervention transgressive est alors retournée comme un signe de supposée originalité : le dernier tissu d’âneries à la mode devient « une vérité qui dérange » ou un « tabou que l’on brise ». Dans le monde anglo-saxon, la carrière médiatique d’un personnage comme M. Jordan Peterson [8] illustre bien l’efficacité de ces stratégies.

Parmi toutes les menaces, il convient d’en distinguer une, en partie endogène, qui rend difficilement tenable la position se contentant de réaffirmer l’importance d’un cloisonnement entre l’intérieur et l’extérieur de l’Université. La menace la plus pernicieuse est sans doute la prise de contrôle de l’Université par la sphère managériale, qui commence au centre même des établissements pour s’étendre jusqu’au plus haut des organes d’État : Ministère et Directions générales, mais aussi toutes les agences qui servent à régenter l’Université (ANR, Hcéres, CGI, etc.). Cette menace est particulière pour deux raisons.

D’abord, elle est interne et s’insinue dans toutes les facettes des métiers de l’Université, revêtant les formes du « projet », qui permet un pilotage en amont par le financement (ANR) et en aval par l’évaluation (Hcéres) selon des objectifs programmatiques hétéronomes et jamais discutés (CGI). Ce sont les universitaires eux-mêmes qui la mettent en œuvre, et finissent même par la réclamer, au détriment de leurs propres intérêts [9].

Ensuite, le contrôle incitatif, managérial, neutralise le système immunitaire de l’Université : il est extrêmement difficile de se défendre contre ce que nous faisons nous-même. Ce type de pilotage, fondé sur l’individualisation des statuts et des financements, donc sur le carriérisme, joue sur la propension au marketing de soi qui peut se nicher derrière certains usages de la gratification par les pairs. À cet égard, il fait système avec la menace précédente, dont l’un des ressorts est aussi la compétition pour la notoriété couplée à la tentation du sensationnalisme.

Seconde partie : Dépasser le paradigme de la tour d’ivoire ?

« Excusez-moi, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas les employés de l’université, nous sommes l’Université. »

Simon Leys, Une idée de l’Université.

Intérieur/Extérieur — L’affirmation de l’autonomie du monde académique a conduit Simon Leys à définir son idéal dans les termes suivants: « l’Université a pour objet la recherche désintéressée de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences, l’extension et la communication du savoir pour lui-même, sans considération utilitaire. » [10] La liberté académique délimite ainsi un intérieur de l’Université, où elle fonctionne comme liberté positive, et un extérieur qui n’a pas à être régi par les mêmes règles. Il convient donc de localiser au mieux le contour de l’Université, d’en définir une géographie.

De sa définition comme liberté professionnelle, découle un premier principe simple : la liberté académique ne s’applique pas à des activités extra-académiques, fussent-elles situées dans les locaux d’un établissement d’enseignement supérieur. Dans la logique de « marque » contemporaine, les bureaucraties des établissements universitaires ont encouragé des opérations de communication faites de « grandes conférences », de « master classes », de « concours d’éloquence » et autres « leçons » ex cathedra, soustraites à la dispute collégiale. L’ouverture légitime de l’Université à d’autres modalités de la parole et d’exposé du savoir, et par là à d’autres publics (ceux des universités ouvertes, des universités populaires, des conférences du Collège de France) ne saurait pourtant se confondre ni avec la pratique académique en tant que telle, ni avec une entreprise commerciale. Elle ne saurait faire de l’Université, avec son imprimatur, un espace publicitaire, peuplé de bateleurs médiatiques, de polémistes faussement transgressifs, de politiciens, venus chercher une légitimité dans le cadre universitaire ou, plus rentable encore, un chahut leur permettant de se poser ensuite en martyr médiatique [11]. Significativement, c’est sur les marges de l’Université que se concentrent désormais les polémiques, les malentendus et les tensions habilement orchestrées, entretenant une confusion entre la dispute académique et le débat médiatique. Cet imbroglio nuit à l’exercice et à la définition même du travail savant.

S’extraire de ce piège impose de repartir de la définition de la liberté académique comme une liberté à la fois collective et positive. En tant que liberté positive, la liberté académique impose une responsabilité sociale, un souci de l’intérêt général et une réflexion éthique propre à la pratique savante elle-même. En tant que liberté collective, elle demande de faire de l’Université un lieu de dispute collégiale affranchie des pressions extérieures et intransigeante sur son éthique et sa méthode. Mais si elle protège la diversité des vues exprimées par les pairs dans le cadre académique, si elle pense en outre la transmission des savoirs à des publics, l’Université n’a pas à légitimer la transformation de l’espace académique en tréteaux médiatiques ou mondains.

Protéger l’écosystème académique — Comment peut-on objectiver les critères permettant de reconnaître qu’une production appartient à la sphère académique ? Il nous faut d’abord écarter trois critères qui posent chacun des problèmes : la scientificité, l’appartenance disciplinaire et la question politique. 

Distinguer la philosophie, la pseudo-philosophie médiatique et la non-philosophie, n’est pas une affaire de scientificité, pas plus que la distinction entre l’histoire, la pseudo-histoire médiatique et la non-histoire. La géographie disciplinaire, peuplée de spécificités épistémologiques, est irréductible à une différenciation binaire entre science et non-science.

L’enseignement universitaire est organisé en sorte de permettre l’appropriation progressive de prérequis disciplinaires, ticket d’entrée dont il faut s’acquitter pour entrer un jour dans l’arène de la dispute savante. C’est cette contrainte, parfaitement légitime, qui peut devenir une source de tensions quand les travaux à discuter mettent en jeu les frontières de disciplines institutionnalisées, soit parce qu’ils croisent les disciplines, soit parce qu’ils tentent d’en créer une nouvelle. Il n’en reste pas moins que les scientifiques issus d’une tradition théorique et méthodologique donnée continuent à être exposés à la dispute contradictoire de leurs collègues travaillant sur les mêmes objets d’études dans un cadre méthodologique différent. Et que ceux-ci n’ont qu’un effort minime à consentir pour s’approprier l’état de la recherche sur un sujet donné. L’intérieur de l’Université n’est donc pas davantage borné par des identités disciplinaires que par la scientificité.

Le caractère militant de certains domaines de recherche est un des arguments sur lesquels s’appuie aujourd’hui leur condamnation politique qui argue alors de leur prétendue non-scientificité. Or, non seulement la libido politique n’est pas interdite dans la production de savoirs exigeants et objectivés, mais la séparation propre et nécessaire à la dispute académique ne signifie pas que les disciplines, y compris les plus théoriques, se tiennent dans un espace éthéré, loin d’enjeux politiques perçus comme dégradants ou contradictoires avec le métier d’universitaire. Les universitaires ont plutôt à interroger la construction de leur ethos à distance de la chose politique. Ce qui rend scientifique une proposition n’est pas l’absence de biais (méthodologiques, épistémologiques, parfois idéologiques) dans la construction d’une question. Une proposition appartient au champ académique quand elle se soumet à l’examen collégial et contradictoire sans attendre des pairs autre chose que la maîtrise de l’état de l’art et une forme de probité en partage. Cette condition est strictement nécessaire, à défaut d’être forcément suffisante — dans nombre de champs, une bibliographie intègre et complète et un appareil probatoire sont par exemple indispensables. Le principe de disputatio et la reconnaissance par les pairs constituent donc le critère par lequel la quête collective de vérité par le monde académique se distingue spécifiquement.

Une stratégie commode pour se soustraire aux normes de la dispute argumentée est d’en appeler publiquement à une autorité politique ou à « l’opinion » pour trancher un conflit entre pairs, au risque que le pouvoir en question se prévale de cet appel pour intervenir directement dans les affaires de la science. Ce qu’il ne manque pas de faire. Un pouvoir politique ou médiatique, s’il intervient dans une controverse entre champs scientifiques, n’a aucune raison de le faire selon des critères académiques. Il en va peu ou prou de même lorsque les représentants d’un champ théorique disciplinaire s’emploient à faire pression sur les instances « scientifiques » d’un ministère pour évincer les représentants des écoles et disciplines rivales. On ne peut donc que s’inquiéter de voir une partie des controverses médiatiques récentes sur les studies et autres champs multidisciplinaires se placer d’emblée dans de telles positions d’appel à l’autorité bureaucratique (Hcéres) ou directement politique. Ces méthodes sont d’autant plus contraires à l’éthique universitaire qu’elles interviennent dans un contexte où il est évident que ces pouvoirs bureaucratiques et politiques n’ont plus besoin de prétextes pour faire main basse sur l’Université.

Relation de la sphère savante à la sphère politique — Qu’il existe un intérieur et un extérieur de l’Université n’implique pas que la recherche et l’institution universitaire soient séparées de la société. Dès lors que la liberté académique est définie comme liberté positive liée à un engagement collectif visant à la « recherche désintéressée de la vérité », la responsabilité des universitaires devant la société apparaît comme une partie intégrante de cette liberté. Et si le bien commun est la fin de l’activité d’enseignement supérieur et de recherche, ce que nomme sa qualité de service public, l’Université est bien alors une institution ancrée dans la société, et la liberté académique arrimée à la définition de ce bien commun.

Dans l’idéal démocratique, la sphère politique est conçue comme un espace public de délibération sur les objectifs à poursuivre collectivement et sur les moyens de mise en œuvre institutionnels et pratiques des règles que la société se donne. Cette délibération doit être informée, argumentée, rationnelle, publique et non pas ordonnée par un résultat préconçu : elle suppose une pluralité de rationalités en débat et une éthique de la confrontation, mais elle ne vise pas la recherche désintéressée de la vérité. C’est à ce titre qu’elle a besoin de la liberté académique : l’espace public de la délibération doit intégrer les savoirs désintéressés et construits à l’université, pour que soient sans cesse (re)discutés les objectifs que la société s’est donnés.

Cela concerne d’abord la constitution même du corps civique : l’Université vise à former des individus autonomes, émancipés du déterminisme des origines sociales, en prise avec un monde qu’ils tentent de comprendre, et propres à investir et réinventer les imaginaires sociaux. C’est l’enjeu d’une formation scientifique exigeante, c’est-à-dire à la fois informée de l’état de la recherche et incluant un apprentissage à la démarche même de la pensée scientifique, à la dispute argumentée et factuellement étayée. Les capacités d’analyse critique et technique que développent les études universitaires sont nécessaires à la vie citoyenne. De ce point de vue, on ne peut que s’inquiéter de voir les établissements universitaires transformés en centres de diplomation et de certification de « compétences », comme le veut la théorie dite du « capital humain » qui sert de bréviaire aux réformes de ces vingt dernières années [12]. Cette orientation touche à la liberté académique dans la mesure où celle-ci inclut la liberté d’étudier, mais elle concerne aussi la santé politique d’une démocratie.

Cette question implique en outre l’Université comme communauté de savants, animée par son questionnement propre, qui crée le savoir comme un commun de la connaissance en dehors de tout intérêt particulier ou privé. L’Université suppose l’interrogation illimitée, qui ne s’arrête devant rien, qui ne se propose a priori aucune fin monnayable, et qui se remet elle-même constamment en cause. Bien entendu, la dispute scientifique permanente intéresse directement les citoyens dans un grand nombre de domaines, notamment ceux qui concernent la sphère technique. La crise environnementale dans laquelle nous nous trouvons, tout comme les questions sanitaires et médicales qui ont bouleversé nos vies et nos métiers depuis un an sont des exemples aigus du lien existant entre l’espace académique de la recherche et les besoins de la société. La crise du Covid-19 a d’ores et déjà montré par la négative la nécessité démocratique de laisser la science se faire dans sa temporalité propre. Enfin, dans un contexte de crise démocratique patente, si le politique doit se prendre lui-même pour objet de délibération, il est normal que les citoyens s’intéressent à des travaux juridiques, sociologiques, démographiques ou économiques sur l’état de la France contemporaine. On entre alors ici dans la zone grise où la parole scientifique court un double risque : celui d’être prise en porte-à-faux dans un débat public qui s’éloignerait de la norme définie plus haut, et celui de s’ériger en expertise stérilisant à la fois le débat politique et la dispute scientifique. Se poser en expert, en court-circuitant la délibération démocratique comme l’administration de la preuve, c’est toujours cesser d’agir en scientifique. La figure de l’expert, à la différence de celle du savant qu’elle a supplantée, dépossède les citoyens de l’action politique ramenée à l’exercice d’une simple gestion. [13]

Refonder l’interface entre science et société — Dans une perspective de refondation de l’Université et du système de recherche, nous nous devons d’ouvrir des pistes concernant l’interface avec la société. Dans une société donnant la primauté à la technique, l’exercice de la démocratie nécessite une formation aux modalités de raisonnement et à la pensée critique, à la science, à la technique et aux humanités. Cette formation doit être la pierre angulaire permettant de repenser le système scolaire dans son ensemble. Nous déplorons que le temps universitaire soit exclusivement pensé comme un temps de formation réservé aux jeunes adultes. Pour que la liberté d’étudier devienne effective, l’idée d’une allocation d’études supérieures de trois ans qui a commencé à être explorée et qui pourrait être garantie à tous les citoyens au cours de leur vie [14], doit devenir une réalité. La possibilité de revenir étudier une année tous les sept ans dans sa vie d’adulte devrait être aussi prise en considération.

Refonder l’articulation entre science et politique nécessite d’évacuer la figure de l’expert. Il nous faut inventer des modalités d’information scientifique du débat public qui reposent sur des preuves plutôt que sur la notoriété, sur la critique, la dispute, ou la contradiction plutôt que sur la fabrication du consentement. Cela implique des changements profonds dans la formation et le fonctionnement de la haute fonction publique.

Car l’essentiel des acteurs de la sphère politico-administrative est désormais issu de formations non-universitaires. L’absence de formation à la recherche, fondée sur l’évitement de l’Université, de ce que l’on appelle parfois « les élites » explique en partie les errements de l’exécutif français en matière de politique de recherche-développement, et de façon plus directement dramatique, en matière de gestion des risques sanitaires. Non seulement la formation des hauts-fonctionnaires, à l’ENA notamment, repose sur un entre-soi qui les sépare de la diversité des territoires et de la société, mais on est fondé d’interroger la volonté des membres de ce corps d’être au service des citoyens, sa sincérité politique en un mot, l’argument de l’efficacité gestionnaire ne pouvant légitimer l’accès à l’exécutif politique et au pouvoir.

Il nous semble que seule la mise en place de contre-pouvoirs dans l’accès aux plus hautes charges de l’État, et plus largement la refondation de la haute fonction publique, pourraient mettre fin à la dérive managériale du politique et à l’indifférenciation des sphères publique et privée. En particulier, la fonction d’ingénieurs gestionnaires, compétents scientifiquement et techniquement, et capables de mettre en œuvre des politiques publiques, est à recréer.

Une rénovation de la vie politique passe par la réinstitution de l’Université. Les universitaires doivent défendre des institutions de recherche capables de protéger l’existence des travaux les plus originaux et leur diversité. Ils doivent retrouver des possibilités de mobilité géographique et scientifique, reprendre à la bureaucratie le pouvoir de nomination des pairs, se confronter aux nouveaux champs du savoir. Seule une recherche pensée comme un écosystème pourra trouver des réponses aux crises que nous vivons et à celles qui s’annoncent.

Terminons donc par cette réflexion de Cornelius Castoriadis (L’industrie du vide) en 1979 [15] : « Ce dont nous sommes tous responsables, en tant que sujets politiques précisément, ce n’est pas de la vérité intemporelle, transcendantale, des mathématiques ou de la psychanalyse ; si elle existe, celle-ci est soustraite à tout risque. Ce dont nous sommes responsables, c’est de la présence effective de cette vérité dans et pour la société où nous vivons. Et c’est elle que ruinent aussi bien le totalitarisme que l’imposture publicitaire. Ne pas se dresser contre l’imposture, ne pas la dénoncer, c’est se rendre coresponsable de son éventuelle victoire. Plus insidieuse, l’imposture publicitaire n’est pas, à la longue, moins dangereuse que l’imposture totalitaire. Par des moyens différents, l’une et l’autre détruisent l’existence d’un espace public de pensée, de confrontation, de critique réciproque. La distance entre les deux, du reste, n’est pas si grande, et les procédés utilisés sont souvent les mêmes. »


[1] Ce texte doit beaucoup au travail de longue haleine d’Olivier Beaud en défense de la liberté académique.

Philippe Huneman Contre la censure, contre la liberté d’expression: la question de l’espace du dicible (2020).

[2] Sur les concepts de liberté négative et positive, voir : Positive and Negative Liberty. Stanford Encyclopedia of Philosophy (2003, 2016).

[3] Nathalie Gorochov, Les maîtres parisiens et la genèse de l’Université (1200-1231). Cahiers de Recherches Médiévales et Humanistes (2009) 18:53-73.

Nathalie Gorochov, Naissance de l’université (2016).

1229: D’une bagarre de taverne au droit de grève. France Culture (2019)

[4] Kant, Le Conflit des Facultés (1798).

[5] Jean François Picard et Elisabeth Pradoura, La longue marche vers le CNRS (1901-1945). Cahiers pour l’histoire du CNRS (1988, 2009).

Décret organisant le centre national de la recherche scientifique. Journal Officiel de la République française (1939) 71(259):12594-12595.

[6] Simon Paye, Différencier les pairs. Mise en gestion du travail universitaire et encastrement organisationnel des carrières académiques (Royaume-Uni, 1970-2010) (2013).

[7] Natacha Gally, Entre executive shift et gouvernement à distance : La genèse des politiques « pour l’excellence » dans le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche (2009-2012). Revue Française de Science Politique (2018) 68(4):691-715.

[8] Hannah Proctor, A Brief History of Jordan Peterson, Jacobin (2020).

[9] Philippe Aghion et Elie Cohen, Éducation et croissance. Rapport public du conseil d’analyse économique (2004).

[10] Simon Leys, Une idée de l’Université (2006).

[11] Philippe Huneman, Contre la censure, contre la liberté d’expression: la question de l’espace du dicible (2020).

[12] Michel Feher, Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale. La Découverte (2017).

Michel Feher, Facteur de production, entreprise, portefeuille : les métamorphoses du capital humain. Séminaire Politique des sciences (2020).

[13] Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. La Découverte, coll. « Cahiers libres » (2012).

[14] Hugo Harari-Kermadek, Inventer l’Université et la recherche de demain. Séminaire Politique des sciences (2020).

[15] Pierre Vidal-Naquet, La critique du Testament de Dieu de Bernard-Henry Lévy, Le Nouvel Observateur (1979).

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Zéro Covid

La journal Libération a publié la tribune « Zéro Covid : pour une stratégie sanitaire d’élimination du coronavirus » demandant une stratégie sanitaire à la fois plus efficace et plus respectueuse des libertés. Vous pouvez la signer ici.

Nous attirons votre attention sur un changement lexical : le terme de « brigades d’arpenteurs » était une scorie d’une version précédente et aurait dès le départ dû être remplacé par « équipes d’arpenteurs », l’enjeu n’étant évidemment pas de déployer une police du virus, mais bien des groupes de conseil et de soin au plus près des besoins humains. Cette imprécision a été corrigée dans le texte publié. 

Nous pensons que le débat public a besoin de la démarche d’argumentation rationnelle sur laquelle repose la pratique scientifique. Cette large appropriation des termes du débat savant nous incombe en partie en tant que scientifiques. C’est pourquoi nous joignons au texte de la tribune la note technique « Vertige des hauts plateaux » détaillant les diverses options stratégiques en présence et justifiant notre engagement en faveur de l’une d’elles, Zéro Covid. Vous pouvez également signer l’appel international #ZéroCovid, qui propose une version paneuropéenne de cette stratégie, à la fois très stricte et accompagnée d’un ensemble de mesures sociales concourant à ne laisser personne sur le bas-côté.

Dans l’intervalle, notre communauté a pris connaissance avec effroi des propos de Mme Frédérique Vidal sur le plateau d’une chaîne de télévision puis à l’Assemblée Nationale, où la Ministre a repris des catégories médiatiques fantaisistes et diffamatoires pour lancer contre l’Université une attaque de type maccarthyste. Il y a déjà longtemps que Mme Vidal aurait dû démissionner. Dans le contexte politique actuel, ses propos ignominieux rendent son renvoi à la fois encore plus nécessaire et encore moins probable. La voir justifier cette offensive au nom d’une conception dévoyée des libertés académiques, manifestement réduites à la liberté de dire n’importe quoi en s’affranchissant de toute norme de vérité et de rationalité, confirme un diagnostic posé de longue date : la bureaucratie dirigeante de l’ESR n’a plus aucune notion de ce qui fait la science, ni de l’éthique discursive qui fonde la possibilité d’une démocratie. 

Nous reviendrons dans les semaines à venir sur la nécessité d’opposer un concept scientifiquement fondé des libertés académiques à cet usage frelaté qu’en donne le ministère. Au-delà du soutien nécessaire à toutes les personnes et à tous les programmes d’enseignement et de recherche ainsi calomniés, RogueESR renouvelle sa proposition d’œuvrer à la mise en place d’un réseau de conseil et de solidarité entre universitaires et scientifiques dont la liberté est ainsi menacée.

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Vertige des hauts plateaux

Note complémentaire à la tribune « Zéro Covid : pour une stratégie sanitaire d’élimination du coronavirus » publiée le 17 février 2021 dans Libération.

Alors que selon la presse et la radio, l’Élysée s’« agace » que le conseil scientifique Covid-19 qu’il a coopté n’ait, pour toute solution, qu’un reconfinement à proposer, alors que le couvre-feu s’éternise et que les effets de l’isolement forcé des étudiants deviennent insupportables, il est plus que jamais nécessaire de procéder à une évaluation froide de l’efficacité des moyens déployés au regard de la situation sanitaire.

À l’irritation légitime de la population répondent les circonlocutions d’un gouvernement qualifiant sans sourciller de « pari réussi » un « plateau haut » correspondant à 20 000 tests positifs et 400 morts par jour. Alors que le 80 000ème décès vient d’être enregistré, le Président de la République se voit octroyer ses galons d’épidémiologiste par l’exécutif, au motif que l’épidémie « ne s’emballe pas ». Pendant que le Président joue à pile ou face avec la vie d’autrui, le ministre de la santé estime « que nous avons déjà gagné du temps et en tenant ensemble [espère] gagner suffisamment de temps pour éviter un reconfinement. » Dans l’intervalle, la croissance exponentielle des nouveaux variants réduit quasiment à néant la possibilité d’échapper à ce reconfinement. Les 18 000 morts depuis le premier janvier, directement imputables au maintien du haut plateau, n’en sont pas moins bel et bien enterrés.

Faisons un pas de côté et comparons la voie progressivement empruntée — volontairement ou par négligence — par nos dirigeants, « vivre avec le Covid », et la stratégie mise en œuvre dans d’autres États (essentiellement en Asie et Océanie) dite « No Covid », ou « Zéro Covid » en français.

La première stratégie, celle du « Vivre avec » (ou « Stop-and-Go » dans sa mise en pratique), est une stratégie de mitigation, consistant à limiter, par des mesures restrictives, la transmission du virus dans la communauté sans chercher à l’interrompre totalement ; son objectif principal est d’éviter une flambée de cas qui provoquerait une saturation du système hospitalier. Elle a comme particularité de pouvoir être prolongée indéfiniment jusqu’à l’immunisation collective de la société, un objectif que les mutations du virus renvoient aux calendes grecques. Cette stratégie s’oppose à une autre, dite d’élimination, qui préconise de cumuler une série d’investissements et de mesures de contrôle visant à abaisser la circulation du virus jusqu’à un niveau auquel il est possible de repérer et circonscrire tout nouveau cas via un dispositif humain pérenne et conséquent, afin de proscrire toute circulation du virus sur le territoire. La stratégie d’élimination permet de revenir à une vie, une économie, une société quasi normales par ailleurs. En ce sens, au prix d’investissements qui seront détaillés plus bas, la stratégie d’élimination est bien plus respectueuse des libertés, moins désespérante que la vie sous cloche actuelle, lourde, coercitive et dépourvue de perspectives d’avenir.[1]

De la suppression à la mitigation — « Vivre avec le Covid »

Certes, la politique actuelle ne consiste pas à ne rien faire. Nous en sommes tous bien conscients, au vu de ce qu’elle coûte d’efforts et de contraintes à chacun, et de la théâtralité avec laquelle l’exécutif informe de ses (non-)décisions. Son mot d’ordre n’est pas « vivre et laisser mourir ». Pour autant, nous semblons être passés d’une politique de type « suppression » jusqu’à l’automne — c’est-à-dire une réponse graduée, destinée à maintenir un taux de reproduction épidémique et un nombre total de cas très bas jusqu’à ce qu’un vaccin prenne le relais —, à une politique de type « mitigation » dont l’ambition se résume à aplatir la courbe épidémique juste au-dessous du seuil de saturation hospitalier depuis l’échec du second confinement.

Au sortir du premier confinement, et jusqu’au milieu de l’été, le nombre de cas est redevenu très bas sur le territoire, la circulation virale très faible. Mais à partir du milieu de l’été, la reprise d’une vie quasi normale aurait demandé une politique reposant sur trois piliers : un réseau dense de centres de tests permettant d’obtenir des résultats rapides, doublé d’un contrôle virologique des eaux usées (« tester ») ; le déploiement sur le terrain d’équipes d’arpentage épidémiologique, composées d’environ cinq personnes et disposant d’une formation médicale de base, avec pour travail d’enquêter sur les chaînes de contamination (« tracer »). Le troisième pilier aurait été de procéder à des réquisitions d’hôtels et de restaurants permettant de mettre à l’isolement les malades avérés et les cas contacts suspects (« isoler »). Tel était le prix à payer pour garder les bénéfices du confinement dont nous avions souffert au printemps. C’est ici que se situe la bifurcation entre une stratégie d’élimination (Zéro Covid), celle dont le tester-tracer-isoler aurait pu constituer le socle, et une stratégie de mitigation (« Vivre avec »), celle qui a de facto été adoptée en France.

L’échec programmé de la mitigation

L’État n’a pas voulu assumer l’effort de l’élimination, en partie sur la base d’une idée reçue : la préservation de l’économie serait en compétition avec la mise en œuvre de mesures sanitaires. À cet égard, l’exemple de la rentrée scolaire de septembre est particulièrement significatif, avec une première salve de déclarations sur la tolérance zéro et la fermeture de classes, puis une révision du dispositif à la baisse et une occultation des cas contacts d’autant plus aisée qu’il suffit, pour ne pas les recenser, de ne pas tester. Il est vrai que savoir aurait imposé des congés maladie, des quarantaines de cas contacts, des fermetures d’établissements… Les conférences de presse à grand spectacle sont plus rentables politiquement (« showiness is often mistaken for effectiveness »). Mais combien de cas, de clusters familiaux, de congés maladies, de mois de fermetures pour la culture, la restauration et les activités professionnelles dédiées aux loisirs, sont nés de ce prétendu compromis en faveur de l’activité ?

Le second confinement, marqué par une « réponse graduée » associée à une révision des objectifs à la baisse au fur et à mesure qu’ils n’étaient pas atteints, fut une variation sur le même thème. Sans jamais totalement l’assumer, l’exécutif a opté pour une stratégie de mitigation, réduisant ses ambitions de lutte à la capacité d’apporter les soins aux malades tout en espérant que la population s’immunise progressivement. En pratique, il impose les contraintes d’un quasi-confinement avec les mêmes conséquences sanitaires qu’une politique de laisser-faire. L’exemple de Manaus, au Brésil, aurait pourtant dû suffire à disqualifier l’objectif de l’immunité de groupe comme une fiction commode débouchant sur un bilan humain désastreux, comme l’expose cet article dans The Lancet. Poursuivre cette chimère aujourd’hui est encore plus absurde si l’on place ses espoirs dans une stratégie d’immunisation par la vaccination. Vouloir « vivre avec » la pandémie revient à décider de continuer à mourir du Covid, mais à plus petit feu.

Le maintien du « plateau haut », avec sa cohorte de morts et de malades, parfois touchés par les formes longues et invalidantes de la maladie,[2] a déjà un coût économique, social, démocratique et sanitaire important : couvre-feu, fermetures d’une bonne part des commerces et lieux de vie et de culture (restaurants, bars, musées, salles de cinéma et de spectacle, établissements d’enseignement, etc.), risques psycho-sociaux, notamment pour les étudiants. Dans le même temps, la montée en puissance des nouveaux variants se poursuit sous le radar, augurant d’une flambée incontrôlable lorsqu’ils seront devenus hégémoniques. Par ricochet, cette stratégie met en péril la campagne de vaccination.[3] Le seul objectif atteint est la jugulation du taux de reproduction épidémique (le facteur R). Mais cette réussite elle-même montre l’absurdité des politiques de mitigation : les mesures qui permettent actuellement de maintenir un nombre de cas haut pourraient tout aussi bien maintenir un nombre de cas bas, puisqu’elles contrôlent le taux de reproduction et non directement le nombre de cas.[4] Retarder la décision de faire décroître le nombre de cas a pour seul effet d’accroître le nombre de morts. Il n’y a donc pas de « semaines gagnées », de quelque point de vue que ce soit.

Un objectif d’élimination de la transmission

Revenons à la bifurcation de cet été. Les dépenses qui n’ont pas été consenties auraient dû être les premiers grands axes d’une stratégie d’élimination : la généralisation de tests rapides et la mobilisation de 40 à 50 000 enquêteurs de terrain astreints au secret médical, assurant un suivi humain des malades et des cas contacts et mettant en œuvre leur prise en charge et leur isolement.[5] Le cas échéant, comme à Brisbane en janvier et Auckland cette semaine, des reconfinements brefs et très localisés peuvent être mis en place en cas de redémarrage de l’épidémie. L’analyse systématique des eaux usées permettrait de détecter ces redémarrages très vite, de façon à les étouffer dans l’œuf. Le tester-tracer-isoler s’accompagne d’investissements supplémentaires destinés à sécuriser les lieux publics en les équipant de ventilateurs à filtre HEPA, de flashs UV mais aussi de capteurs de CO2 et de particules fines qui permettent de quantifier précisément le risque dans un lieu donné et donc d’adapter la réponse sanitaire aux caractéristiques de l’endroit. La stratégie se doit d’être concertée et synchronisée, à l’échelle européenne, afin d’éviter de compromettre les résultats par des ré-importations incessantes de virus aux frontières.[6] La stratégie d’élimination pose de plus la question du pilotage social de l’appareil productif, dans la mesure où à moyen terme, ces équipements imposeront une production publique continue de masques, de tests, de ventilateurs et de filtres.

L’impératif est donc désormais de recréer la possibilité que les exécutifs européens ont laissé échapper cet été. C’est l’objet d’un appel lancé par un collectif scientifique international et interdisciplinaire le 18 décembre dernier dans The Lancet. De façon concomitante, le British Medical Journal a également publié une analyse détaillée et convergente. Ces propositions ont inspiré de nombreux éditoriaux, ainsi que deux appels au politique, l’un dans le cadre du système économique et social actuel, sous la bannière No-Covid, et l’autre, incluant des éléments de transformation sociale et écologique de l’économie, intitulé ZéroCovid. Sur le plan sanitaire, ces travaux et ces appels sont équivalents. Il s’agit d’organiser une baisse très rapide de la circulation du virus par le biais d’un ensemble de mesures complémentaires, qui doivent être aussi concertées et synchronisées que possible entre pays frontaliers. Le seuil d’élimination à partir duquel on peut envisager de basculer vers le régime de veille permettant le retour à une vie quasi-normale est fixé à 10 nouveaux cas par million d’habitants et par jour (en France, nous avoisinons actuellement les 300).

Plus le dispositif tardera à être mis en place, plus il sera difficile d’y parvenir sans un confinement dur à l’échelle paneuropéenne. Mais une action résolue immédiate permettrait probablement d’échapper à cette perspective, en déployant dès maintenant les systèmes de sécurisation collective et individuelle évoqués plus haut, accompagnés d’autres mesures du même ordre. Ainsi, la généralisation du port du masque FFP2 (ou à défaut, d’un masque en tissu élastique apposé sur un masque chirurgical) dans les lieux de réunions clos diminuerait la quantité de particules inhalées par un facteur 50. Dans le même esprit, les lieux de restauration collective, qui sont des endroits de forte contamination, peuvent être rendus moins dangereux en équipant chaque table de deux ventilateurs recouverts d’un filtre HEPA, l’un qui apporte à la table de l’air non contaminé, et l’autre qui piège les gouttelettes produites avant qu’elles puissent être inhalées. En procédant ainsi, on réduit la quantité de particules virales d’un facteur 10. La formation et le déploiement initial d’équipes de traçage épidémique et d’isolement des malades ne prendrait que trois semaines et les épidémiologistes de terrain les constituant seraient totalement formés après cinq semaines d’alternance sur le terrain.[5] Enfin, la vaccination a une place importante à jouer dans un dispositif d’élimination, même si elle ne peut en constituer l’alpha et l’oméga, à la fois du fait des incertitudes sur l’efficacité de la protection vaccinale contre certains variants,[3] mais aussi compte tenu de la relative contre-performance de la France en matière de vaccination, notamment faute de production vaccinale sur notre sol. Si aucune de ces mesures n’est suffisante pour écraser le coronavirus, leur conjugaison forme un faisceau efficace et plus respectueux des libertés publiques que ne l’est la stratégie actuelle. Un chemin existe donc sans doute pour comprimer vigoureusement le taux d’incidence sans passer par un confinement aussi long et strict que celui du printemps, à condition d’agir très vite.

Il est d’autant plus urgent de se saisir de cette réflexion que sa mise en œuvre impose des négociations à l’échelle européenne, faute de quoi elle ne manquera pas d’occasionner des tensions internationales. Or l’Allemagne, où les mouvements NoCovid et ZeroCovid sont très forts, semble d’ores et déjà s’approcher d’une stratégie d’élimination ou du moins de maintien à un plafond très bas. Dans sa conférence de presse du 10 février, Angela Merkel a annoncé que les commerces de détail et certains lieux publics non-essentiels (pas les restaurants ni les salles de sport) ne rouvriront dans le respect des règles de distanciation le 1er mars que si un taux d’incidence hebdomadaire inférieur ou égal à 35 cas pour 100 000 habitants est à portée de main (rappelons qu’il est actuellement de 68 en Allemagne et de 196 en France). Certains Länder comme la Bavière se penchent ouvertement sur l’adoption d’un plan NoCovid. Les implications politiques de ces choix sont immédiates : la Chancelière n’a pas manqué d’insister sur la nécessité d’une concertation entre l’Allemagne et ses pays voisins afin d’éviter que « le tourisme commercial » (Einkaufstourismus) ne menace les résultats obtenus.

Quels choix pour la suite ?

L’alternative est donc entre un long crépuscule démocratique et sanitaire tuant plus de 10 000 personnes par mois, et un assemblage de mesures permettant le retour à une vie quasi-normale en quelques semaines, au prix d’investissements de plusieurs milliards d’euros dont nous tirerons les bénéfices sur le long terme. L’ordre de grandeur budgétaire pourrait sembler considérable, mais il ne l’est pas rapporté aux sommes déjà dissipées par le désastre économique provoqué par l’étirement de l’épidémie. Il l’est encore moins si l’on prend en compte le coût humain, social et budgétaire des hospitalisations à court terme et de la prise en charge de long terme des handicaps laissés par les formes de Covid long, pour ne rien dire des dégâts psychologiques sur des pans entiers de la population.

L’exécutif français est féru d’évaluation des politiques publiques : peut-être gagnerait-il à s’appliquer à lui-même ses principes au lieu de systématiquement minimiser les dégâts de la politique de mitigation. Cette minimisation s’opère à trois niveaux. D’une part, les défenseurs des politiques de mitigation, qu’ils appuient la stratégie gouvernementale actuelle ou qu’ils en prônent une autre, minorent fréquemment la gravité de la maladie, qui ne tuerait qu’un nombre négligeable de personnes en fin de vie et ne laisserait pas de séquelles significatives aux autres.[2] D’autre part, l’exécutif en tant que tel ne semble pas vouloir prendre la mesure du creusement des inégalités sociales induit par l’éternisation du régime de semi-confinement, dont la misère étudiante est probablement l’une des illustrations les plus criantes. Enfin, la sévérité des restrictions imposées aux droits individuels et aux libertés publiques semble largement passée par pertes et profits du point de vue du gouvernement.

Cette triple tendance à la minimisation de réalités graves doit être prise au sérieux pour ce qu’elle révèle, ou confirme : la « vie quasi-normale » à laquelle il s’agit de revenir ne devra pas être identique à l’ordre que la pandémie a pris en défaut, et dont elle a exposé l’incurie. De même que les réformes de la recherche depuis vingt ans, couronnées par l’adoption de la LPR en plein reconfinement, ont contribué à désarmer les scientifiques français face au virus et sont directement responsables de l’échec du programme national de conception d’un vaccin, de même, l’absence complète de formation au raisonnement scientifique qui caractérise la classe politique, administrative et économique française a pesé lourd dans les choix stratégiques qui nous ont conduits dans l’impasse sanitaire de la mitigation à tout prix. Plus généralement, cette croisée des chemins donne à voir l’importance d’une information méthodique du débat démocratique par la controverse scientifique. En ce sens, la stratégie Zéro Covid est aussi le nom d’un impératif politique : celui d’une refondation du débat démocratique sur une base rationnelle et argumentée, en lien avec une recherche scientifique autonome.


[1] Que désignent les termes de « mitigation », suppression », « élimination » employés pour désigner les différentes stratégies mises en œuvre ici ou là sur le globe ? Ce diagramme, inspiré de l’article de MJ Baker et N Wilson publié en décembre 2020 dans le BMJ, vous en donne un aperçu.

Différentes stratégies de réponse aux pandémies. Ces stratégies se regroupent en différentes catégories, en fonction de leurs objectifs : Absence de transmission dans la communauté (exclusion et élimination), transmission sous contrôle (suppression et mitigation), ou transmission incontrôlée. Derrière cette représentation schématique en 5 stratégies distinctes, il faut voir dans les faits un continuum. Les États peuvent aussi passer d’une stratégie à une autre après ré-évaluation de leur capacité à contrôler la pandémie. D’après Baker & Wilson, BMJ 2020.

Notez que dans les stratégies rassemblées sous le terme d’« élimination », on vise l’élimination de la transmission dans la communauté, et non l’éradication du virus. L’éradication complète d’une maladie (la disparition totale de l’agent pathogène de la surface du globe, comme ce fut le cas en 1980 pour le virus de la variole grâce à la vaccination) est rarement atteinte en épidémiologie, en particulier lorsqu’il existe des réservoirs animaux.

[2] Il est souvent tentant, voire commode, de minimiser les effets sanitaires de la pandémie, en se focalisant sur sa létalité pour parvenir à la conclusion que ce ne serait qu’une « maladie de vieux », qui n’aurait pour effet que d’écourter de quelques mois les années de bonus de pensionnaires de pays riches à la démographie vieillissante. Et de railler au passage une supposée mode du principe de précaution. Ce point de vue, outre son cynisme, occulte les cas graves, mais non létaux, de la maladie, les mois passés sous assistance respiratoire, les séquelles à long terme chez des sujets dans la force de l’âge et en pleine santé, les Covid longs et l’accablement qui les accompagne. Il occulte aussi le fait que les « seulement » 83 000 morts enregistrés à ce jour, représentant un excès de mortalité de l’ordre de 10 % sur une année courante, sont le bilan d’un début d’épidémie, où (de par les mesures lourdes de distanciation mises en œuvre) uniquement 8 à 15 % de la population française ont été infectés, encore loin du bilan dont on pourrait écoper en laissant filer le nombre de cas de cette « petite grippe » dont le taux de létalité (tenant compte des soins symptomatiques prodigués quand le système hospitalier ne s’emballe pas) avoisine les 1 %. Par ailleurs, l’épidémie amplifie les inégalités sociales : chez les moins de 80 ans, les plus défavorisés sont les plus touchés par les formes graves de la maladie, d’après l’étude EPI-PHARE

[3] Parmi les variants déjà caractérisés dont la proportion est actuellement en croissance, certains, comme le variant 501Y.V2 sont capables d’échapper aux anticorps neutralisants produits lors d’infections précédentes ou, selon les premières études, par vaccination. Par ailleurs, une circulation élevée du virus dans la population ménage un réservoir important de virus dont sont susceptibles d’émerger de nouveaux variants échappant à la pression de sélection que constitue l’immunité vaccinale. Statistiquement, le nombre de mutations d’un virus est proportionnel au nombre d’hôtes. Une mutation qui rend le virus, soit plus contagieux (comme pour le variant B.1.1.7), soit plus transmis parce qu’échappant au vaccin (comme potentiellement pour le variant 501Y.V2), a un avantage sélectif et devient donc dominante. Ne pas faire redescendre le nombre de cas constitue donc un risque — avéré — que l’épidémie devienne plus incontrôlable encore. Enfin, indépendamment de cette pression de sélection liée à la transmission, une fréquence accrue d’apparition de nouveaux variants est aussi, potentiellement, une probabilité accrue que certains d’entre eux provoquent des formes plus graves de la maladie.

[4] Les mesures restrictives actuellement imposées à nos vies et à notre économie régulent le taux de croissance de l’épidémie, et non (directement) le nombre de cas. Or, contrôler le R lorsque le nombre de cas est bas ne demande pas plus d’efforts, pas plus d’investissements, que lorsqu’il est haut… et même, en demande plutôt moins ; le traçage des clusters, par exemple, est facilité et moins onéreux s’il y a peu de cas. Idéalement, si le nombre de cas tombe à zéro, il n’y a plus de contaminations, épargnant les moyens de traçage et permettant de lever les mesures de distanciation.

[5] Nous nous appuyons ici sur les aspects techniques de l’appel lancé dans The Lancet (rubrique « What is the cost and the benefit of contact tracing? »). Les contributeurs y avancent un ratio de 10 000 arpenteurs pour 1 500 cas par jour, sur la base de l’outil de simulation mis à disposition par l’OMS. Une fois le nombre de cas retombés à 10 par million et par jour, dans un pays de 67 millions d’habitants, environ 5 000 arpenteurs médicaux suffiraient donc. Toutefois, la proposition formulée ici est de déployer ce système au plus tôt, de façon à limiter la durée des mesures de confinement. Le taux d’incidence journalière est actuellement de 300 par million en France. Une solution intermédiaire consisterait donc à former ces équipes et à les déployer dans un premier temps en alternance, à partir d’un seuil situé à 100 cas par million et par jour, soit 50 000 personnes à former et rémunérer. Ce chiffre important s’explique également par la nécessité, selon nous, de privilégier le contact humain sur les solutions intrusives ou susceptibles d’être vécues comme attentatoires aux libertés comme le recours exclusif à des applications-espionnes. La viabilité de la stratégie Zéro Covid dépend de son acceptation sociale et de l’universalité de sa mise en œuvre, y compris auprès des personnes en situation de rupture numérique ou d’isolement. Ce travail demande également un accompagnement social, financier, administratif, sanitaire et psychologique des personnes testées positives et des cas-contacts. Il repose donc sur des personnels de terrain, en contact direct avec la population et les malades, et travaillant dans une relation de confiance avec l’opinion, ce qui exige une disponibilité et une présence visible sur l’ensemble du terrain. L’arpentage épidémique ne devrait pas être assuré par des agents de la CPAM comme cela avait initialement été proposé par le gouvernement, mais par un personnel assermenté, tenu au secret médical et spécialisé dans cette tâche. La formation initiale, rapide, devrait se concentrer sur les modalités de transmission de l’épidémie, sur les risques psycho-sociaux encourus par les personnes concernées, et sur les procédures d’assistance. Aucune formation médicale préalable n’est requise, les arpenteurs n’étant pas des personnels de soin, même s’il est souhaitable que chaque équipe locale d’environ 5 arpenteurs comprenne au moins une ou deux personnes disposant d’une telle formation. Des diplômés de premier cycle en psychologie ou des personnes ayant une formation dans le domaine de l’assistance sociale seraient tout indiqués pour organiser la prise en charge des cas-contacts.

[6] La dimension géographique de ces mesures est primordiale. Elle impose un quadrillage du territoire sur plusieurs niveaux. Dans l’espace d’un territoire, il s’agit de mailler le pays en zones de circulation du virus de façon à pouvoir procéder à des mesures ciblées en cas de résurgence locale. Il a par exemple été proposé de distinguer des zones « vertes », de vie quasi-normale, et des zones faisant temporairement l’objet d’un contrôle renforcé. L’échelon choisi dans un pays comme l’Allemagne, qui n’a pourtant pas encore officiellement adopté la stratégie d’élimination, se rapproche de la taille d’un département français. Ce maillage revient en pratique à poser des restrictions à la liberté de circulation, avec des quarantaines locales, ce qui impose des réquisitions d’hôtels et la mise en place de dispositifs d’accompagnement humain. La question se pose avec encore davantage d’acuité aux frontières nationales et européennes. Une stratégie Zéro Covid n’est viable qu’en concertation étroite entre pays voisins. Mais elle remet aussi en cause la politique frontalière de l’Union Européenne, qui se veut une « forteresse » inexpugnable pour les uns et qui est une passoire pour les autres. Dans le cadre d’une stratégie Zéro Covid, les frontières extérieures de l’UE et les interfaces (grandes gares internationales, hubs aéroportuaires si ceux-ci ne sont pas fermés) doivent être réinvestis par un dispositif sanitaire et social de grande ampleur, permettant des tests et une prise en charge de toute personne se présentant aux frontières, à plus forte raison si elles arrivent de pays n’appliquant pas la stratégie Zéro Covid.

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Refonder la formation des enseignants

La nouvelle de la quinzaine fut certainement de recevoir une réponse du cabinet du premier ministre, M. Castex, après que nous avons envoyé une trentaine de courriers à différents conseillers de l’Elysée, de Matignon et des ministères concernés. Nous demandions qu’une délégation de chercheuses et de chercheurs de différentes disciplines soit reçue pour présenter un plan de sécurisation sanitaire des établissements universitaires. Notre initiative correspond parfaitement à ce que réclame le président de la République dans une fuite au Canard Enchaîné : avoir des propositions scientifiquement fondées qui ne se résument pas à un confinement plus ou moins poussé. Vous trouverez cette réponse ici

Ce premier billet programmatique porte sur le recrutement et la formation des enseignants, aujourd’hui installés dans une crise profonde et durable. Ces difficultés font écho à celles de l’institution scolaire, déconsidérée, précarisée et mal-aimée. Si elle a longtemps été regardée comme un instrument de mobilité sociale et d’émancipation, l’éducation est aujourd’hui surtout un rouage essentiel de la mécanique « méritocratique » qui conduit nos sociétés au naufrage à la fois démocratique, social et écologique. La fracture éducative accentue les inégalités et les hiérarchies entre groupes sociaux et entretient aujourd’hui les envies de sécession politique d’une partie des élites et la désaffection des classes populaires. L’institution scolaire a été assujettie à un imaginaire de plus en plus autoritaire et enkysté dans le productivisme et le conformisme. Dans le même temps, elle n’assure plus guère l’impératif démocratique que représente l’initiation à la pratique commune de l’argumentation rationnelle et contradictoire. Enfin, sur le plan des contenus, le débat démocratique a besoin d’une formation initiale et continue de la société aux grandes questions techniques, éthiques et scientifiques de notre temps, où l’école devrait jouer un rôle central dont elle est actuellement trop éloignée. Si nous pensons que la renaissance de l’Université a partie liée avec une refondation sociale, politique et écologique de nos sociétés, la question de la reconstruction de l’école est primordiale : il nous faut réorienter l’école vers un triptyque associant émancipation individuelle, exigence intellectuelle et utilité collective. Le premier point implique d’aller vers toujours plus d’autonomie intellectuelle et matérielle des personnes en formation ; le deuxième objectif revient à demander une formation scientifique, technique et artistique de qualité pour le plus grand nombre ; le troisième impose de rompre avec les hiérarchies professionnelles et scolaires actuelles, d’affirmer le principe d’utilité sociale des savoirs et des qualifications, et de promouvoir un système dans lequel une bachelière professionnelle maîtrisant les bonnes techniques agro-écologiques ne se verra plus placée socialement et scolairement en-dessous d’un trader polytechnicien.

Sur ces trois plans, l’Université a un rôle majeur à jouer, y compris en interrogeant ses propres pratiques et en resserrant les liens avec les corps enseignants des autres degrés. En particulier, la formation universitaire initiale et continue des enseignants est un point nodal pour envisager cette reconstruction du système scolaire. L’entrée en vigueur de la réforme Blanquer, qui représente le contraire de cet élan refondateur, nous donne l’occasion de réfléchir à ces questions. La note programmatique qui suit est structurée en trois parties : un historique des réformes, un diagnostic de la situation qui prévaudra en 2022, et une série de propositions techniques de réorganisation de la formation des enseignants.

1. Historique des réformes

Après la désastreuse réforme Darcos-Pécresse de 2009, la création des ESPE par la loi de Refondation de l’École de 2012 portée par M. Peillon avait constitué une évolution positive en rétablissant une année de formation en alternance à mi-temps comme fonctionnaire-stagiaire pour les lauréats des concours au niveau bac + 4, ce qui assurait une entrée un peu moins brutale dans le métier. La réforme de M. Peillon, qui avançait d’un an la première rémunération, avait aussi permis d’enrayer l’effondrement du nombre de candidats au concours. Cependant, cette réforme était demeurée boiteuse, et en particulier elle ne posait guère la question d’une formation exigeante et contradictoire aux problématiques scientifiques et démocratiques actuelles. Elle n’interrogeait pas les hiérarchies sociales et professionnelles perpétuées par l’école. Après une année de temporisation forcée, et à l’avant-veille des élections présidentielles, M. Blanquer impose une nouvelle réforme, sans bilan ni concertation, inspirée par les thuriféraires du chèque éducation, du scientisme naïf et du nouveau management public.

La réforme Blanquer est d’abord une réforme de précarisation des enseignants, repoussant à nouveau les concours de recrutement des enseignants à bac + 5. On a vu en 2010 l’effet immédiat d’assèchement des viviers de candidats, particulièrement dans le premier degré et de manière persistante dans certaines disciplines du second degré — les mathématiques par exemple. Les lauréats des concours, titulaires d’un M2, seront fonctionnaires-stagiaires, placés à temps plein dans les établissements. Les étudiants en master MEEF (Métiers de l’Enseignement, de l’Éducation et de la Formation) ne seront que contractuels en alternance dans leurs établissements d’affectation, et donc payés 600 € nets mensuels au lieu de 1 400 €, déjà modestes, auxquels ils avaient droit comme fonctionnaires-stagiaires. Des étudiants se retrouveront en situation d’enseigner en responsabilité sans avoir encore réussi les concours de recrutement. Quant aux cohortes d’étudiants qui obtiendront un master MEEF mais échoueront aux concours de recrutement de l’enseignement (les « reçus-collés »), ils pourront être recrutés comme contractuels dans les établissements scolaires, sous statut précaire et sans leur offrir l’accès à une formation continue leur permettant de pallier les lacunes censées avoir été attestées par l’échec au concours. Ce que la réforme Darcos-Pécresse n’était pas parvenue à faire, la réforme Blanquer est en passe de le mettre en place.

C’est ensuite une réforme de managérialisation et d’atteinte aux savoirs. Les maquettes proposées pour les nouveaux masters MEEF font la part belle au bréviaire ministériel : proclamation de valeurs autoritaires sous un emballage plus ou moins lénifiant, soumission aux hiérarchies bureaucratiques et, en guise de science, une caricature de psychologie cognitive déterministe. Le nouveau concours du CAPES voit logiquement une réduction du nombre d’épreuves portant sur la maîtrise disciplinaire. La réforme remplace la seconde épreuve orale, qui était à la fois disciplinaire, épistémologique et pédagogique, par un entretien d’embauche devant un jury qui comprend « des personnels administratifs relevant du ministre chargé de l’éducation nationale, choisis en raison de leur expérience en matière de gestion des ressources humaines » (sic). Il sera demandé au candidat d’exposer « sa motivation » et de faire la preuve de son « aptitude à se projeter dans le métier de professeur ».

Les compétences déclaratives de conformité à des valeurs républicaines à réciter comme un bréviaire seront ainsi à l’honneur. Rappelons que l’épreuve « Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable » créée dans le même esprit lors de la réforme des concours en 2010, avait été un échec total.

2. Analyse critique de la situation qui prévaudra en 2022

La crise des recrutements. Le nombre d’inscriptions aux différents concours du CAPES externe et de l’agrégation est en baisse rapide dans un nombre non négligeable de disciplines, par exemple en mathématiques, en sciences économiques et sociales, en SVT, en allemand, etc. La précarisation et l’entrée brutale dans le métier induites par cette réforme, ainsi que le report d’un an des concours, détourneront en particulier les étudiants issus des milieux populaires. Il faut noter que certaines universités préparent déjà des futurs masters d’enseignement hors MEEF, où l’accent est mis sur la préparation du concours. Il y aura donc deux voies d’accès au concours : les masters MEEF pour les étudiantes et étudiants qui ont besoin d’argent pour financer leurs études, et ces masters spécifiques pour celles et ceux qui ont les moyens de ne faire que préparer le concours, et dont les chances seront maximisées. Par ailleurs, les masters MEEF ne seront plus en mesure de bien accueillir et préparer au concours les étudiants en reconversion, qui sont essentiels dans les disciplines en déficit. 

Développement de la contractualisation. Dans les disciplines fragilisées, la faiblesse du niveau des candidats dans leur maîtrise disciplinaire conduit à ne pas pourvoir tous les postes — quitte à recruter dans la foulée les mêmes candidats comme contractuels. Une réforme « d’autonomie » des établissements, c’est-à-dire de managérialisation et de dérégulation des statuts, pourrait parachever le recours massif à la contractualisation, finissant au passage de démanteler le caractère national de la formation des enseignants. Dans le même état d’esprit, avec un budget en constante régression dans un contexte d’austérité, la formation continue des enseignants fonctionnaires par le ministère de l’Éducation Nationale est en voie d’extinction. 

Attractivité supplémentaire de l’enseignement privé. Cette crise pratique du métier d’enseignant et de l’institution scolaire publique nourrira l’essor de l’enseignement privé. Actuellement 17 % des élèves sont scolarisés dans des établissements privés sous contrat avec une tendance à une augmentation plus forte que dans le public. En 2020, 5 490 postes ont été ouverts dans le cadre du concours externe du CAPES (secteur public) et 1 006 postes dans le cadre du concours externe du CAFEP-CAPES (secteur privé). Les épreuves du CAPES et du CAFEP-CAPES sont identiques et les salaires versés aux enseignants, sensiblement équivalents. Les lauréats du CAPES, après la titularisation, obtiennent un poste de fonctionnaire dans un établissement public qui leur est imposé par le rectorat après une phase de mouvement inter-académique. Les lauréats du CAFEP-CAPES auront un poste d’agent contractuel de droit public géré par l’État et enseignent dans un établissement de droit privé, généralement dans l’académie où ils ont obtenu le concours, après négociation avec le chef de l’établissement d’affectation. Évitant l’affectation d’office, les postes d’enseignant dans le privé pourraient devenir de plus en plus attractifs au détriment de l’enseignement public, d’autant que les enseignants du public peuvent passer directement sous statut privé (sans que l’inverse soit vrai). L’hémorragie des meilleurs enseignants vers le secteur privé est donc une possibilité tout à fait crédible.

Insuffisance de la formation au métier. La formation s’effectue déjà dans le cadre de masters consacrés à la préparation du concours et à une formation professionnelle en alternance, durant laquelle les étudiants effectuent un mi-temps devant les élèves. Accablés de sollicitations, les étudiants et fonctionnaires stagiaires passent trop peu de temps à apprendre le métier, c’est-à-dire à approfondir les contenus disciplinaires et les méthodes, à réfléchir sur les finalités de l’école, à recevoir une formation didactique et pédagogique. Le « stage » de M2 interdit de faire quoi que ce soit d’autre et donne lieu à une surenchère d’évaluations qui transforme souvent les moments d’accompagnement que devraient être les visites de formation en inspections décisives et anxiogènes. Demain, ce sont des étudiants n’ayant pas encore réussi les concours qui seront placés en responsabilité dans ces classes, en étant encore moins rémunérés. La réalité est que le concours du CAPES, qu’il soit situé en fin de M1 ou de M2, est mal placé dès lors qu’il imbrique la préparation du concours et celle d’un diplôme. Il faut former les enseignants à l’exercice du métier après qu’ils ont été reçus au concours disciplinaire.

Dans le premier degré. Le concours de recrutement des enseignants du premier degré ne concernait jusqu’à cette année que quatre disciplines sur les treize, qui sont enseignées à l’école. L’arrêté du 25 janvier 2021 en revient à des épreuves écrites d’admissibilité dans cinq domaines : français ; mathématiques ; histoire, géographie, enseignement moral et civique ; sciences et technologie ; arts. Les INSPE vont avoir à adapter les maquettes de master à ce retour des disciplines de la « polyvalence » pour permettre de préparer au mieux les étudiants à ces épreuves. En revanche, l’idéologie des « compétences » et des « fondamentaux » (lire, écrire, compter) conduit à une formation lacunaire et inadaptée des professeurs des écoles. En particulier, le retour d’une vision passéiste et dogmatique de l’école maternelle qui réduit les apprentissages à une conception strictement techniciste et utilitaire, pilotée par l’objectif de taux de réussite aux évaluations, constitue une aberration technocratique.

Ambiguïté du statut des ESPE/INSPE. Les ESPE (ex-IUFM) ont été intégrées aux universités paupérisées. Cette évolution s’est traduite par une combinaison entre la tutelle universitaire et la persistance d’un statut ambigu des rectorats, employeurs, et de facto prescripteurs. Ce régime a conduit à cumuler les travers des deux bureaucraties, et les ingérences des deux ministères. Dans certains cas, les ESPE sont devenus les fiefs personnels de directeurs indéboulonnables naviguant entre les tutelles. La récente réforme transformant les ESPE en INSPE (donc le sigle, à lui seul, évoque l’inspection) a encore aggravé la situation en accentuant les pressions des petits télégraphistes du ministère. Les INSPE souffrent d’un déficit de démocratie dans les conseils, où les élus sont minoritaires. Comme dans le reste de l’Université, il y a un mal-être des personnels des INSPE, qui voient leur métier s’abîmer sous le coup de réformes autoritaires et opposées aux principes qui avaient poussé beaucoup d’entre eux à entrer dans la carrière. Le nombre de stagiaires à suivre, les évaluations, les suivis de mémoires se sont bien souvent multipliés sans cohérence et sans résultat positif sur la formation des fonctionnaires-stagiaires eux-mêmes placés devant des injonctions incompatibles.

3. Propositions : Refonder la formation des enseignants

Pour se mettre en accord avec la réforme du Master sans pour autant imbriquer concours et diplôme, il convient de maintenir le concours de recrutement des enseignants dans la foulée de l’obtention de la licence, en dehors de tout master, et de le faire suivre de deux années de formation professionnelle en INSPE. Ces années de formation doivent être rémunérées et assorties d’un engagement proportionnel au service de l’Éducation nationale. Elles déboucheront sur l’obtention d’un master. Des étudiants déjà titulaires d’un master pourront bien sûr passer et réussir un concours de recrutement d’enseignants : ils suivront alors, en INSPE, une formation adaptée à leur parcours. Cette solution permet tout à la fois d’allonger la durée de la formation initiale tout en accueillant dans les INSPE un public homogène constitué d’étudiants ayant tous réussi le concours. Elle dissocie la préparation d’un diplôme et celle d’un concours et ne produit pas de reçus au concours collés au master ni de reçus au master collés au concours.

Avant le concours et le master

Si cette solution permet d’éviter de précariser encore plus les futurs enseignants, elle n’avance pas pour autant la date de la première rémunération, qui interviendrait un an après l’obtention du grade de licence dans l’hypothèse d’un enchaînement linéaire et d’un succès dès la première candidature. Un effort supplémentaire est donc nécessaire en amont du concours, afin d’éviter que les impératifs financiers ne dissuadent les étudiants d’entreprendre une formation à l’enseignement. Par conséquent, nous nous prononçons de façon générale pour une allocation d’étude pour tous les étudiants de licence, allocation qui dans le cas de certaines formations professionnelles, dont celle aux métiers de l’enseignement, pourrait être étendue d’une année pour permettre la préparation au concours après l’obtention du grade.

Sans contradiction avec la mise en oeuvre de cette allocation, on peut également imaginer la mise en place d’un pré-recrutement au niveau bac ou bac + 1, qui donnerait le droit à un premier salaire, d’un montant supérieur à l’allocation d’autonomie. En contrepartie, les étudiants pré-recrutés suivraient des modules additionnels de découverte du métier d’enseignant dès la L1 ou la L2, qui s’ajouteraient à la formation disciplinaire sans s’y substituer, avec des compléments didactiques et disciplinaires et des visites dans des classes ou établissements scolaires. Ce type de parcours, dont il existe des précédents historiques, aurait aussi l’avantage de permettre aux étudiants de mettre leur vocation à l’épreuve et éventuellement de changer d’orientation avant de s’engager dans la formation au métier d’enseignant ou conseiller principal d’éducation.

Quel concours et quelle formation initiale ?

Il faut également une réforme du contenu même des concours de recrutement des enseignants afin que ceux-ci permettent d’évaluer la maîtrise par les candidats des disciplines qu’ils auraient à enseigner en cas de réussite et non la maîtrise d’une pédagogie ou d’une didactique virtuelles. Placer le concours en amont de la formation de terrain permet précisément ce recentrage sur les contenus disciplinaires et leur didactique spécifique.

Lors de la formation en master, l’enjeu disciplinaire et didactique est redoublé par l’ardente nécessité d’une formation pédagogique de terrain. Il serait aussi vain de former à enseigner sans une maîtrise exigeante des contenus disciplinaires, indexée à des repères nationaux, que d’ignorer les processus d’apprentissage et les capacités des élèves à un moment donné.

La formation devra s’appuyer sur les sciences et la sociologie de l’éducation et la connaissance de l’institution scolaire. Des stages d’observation, de pratique accompagnée et en responsabilité permettent aux stagiaires de se former à tous les cycles d’enseignement, y compris ceux auxquels ces nouveaux enseignants ne sont pas destinés. Les stagiaires doivent se former, et non être utilisés comme des moyens supplétifs d’enseignement.

Mais la formation dispensée aux nouveaux enseignants après obtention du concours doit également comprendre une initiation à la recherche qui permette de rompre avec la tentation du scientisme sous toutes ses formes, en associant les nouveaux enseignants du premier et du second degré aux pratiques d’argumentation contradictoire et collégiale qui définissent le travail scientifique.

Après l’obtention du master et la titularisation

Il faut prévoir une troisième année de formation, lors de la première année d’exercice après l’obtention du master et la titularisation (année T1) avec un service de 60 % maximum pour faciliter l’entrée dans le métier. De même, une seconde année de formation « continuée » (année T2) comprenant des compléments de formation sur la base d’un plan individualisé de formation (formation disciplinaire complémentaire en particulier ; s’agissant du premier degré, un renforcement est souvent nécessaire en mathématiques et en sciences) permettrait un meilleur accompagnement dans le métier en début de carrière. Ainsi pourrait être mise en place une prise en charge progressive étalée sur trois voire quatre années après le concours et le début de la rémunération des nouveaux enseignants encore en formation : des stages d’observation et de pratique accompagnée en M1, des stages en responsabilité en M2, un service d’enseignement allégé en année T1, et le cas échéant un parcours individualisé en année T2. 

Autres mesures

Il faut encore un rétablissement de la formation continue sur le temps de travail. Dans le cadre d’une réforme organisant les universités en réseaux confédéraux d’entité à échelle humaine, les ESPE pourraient disposer de moyens en postes et en budgets sanctuarisés. Les ESPE doivent être communes à toutes les universités de l’académie, ce qui suppose un dispositif souple. Les enseignants, et dans une moindre mesure les étudiants et les étudiants-fonctionnaires stagiaires doivent être majoritaires dans les instances décisionnelles. De manière transitoire, il faut raccourcir la durée du stage en M2 dès la rentrée prochaine. Le stage ne doit ni s’effectuer sur un seul cycle ni dépasser un tiers temps annuel en responsabilité devant les élèves. Cet allègement du stage pendant l’année de transition permettrait de rééquilibrer les différentes dimensions du master (formation disciplinaire, didactique, pédagogique et initiation à la recherche).

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« L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant : cycle bas. »

René Char

Il y a un an exactement, nous étions cinq mille à présenter notre candidature collective à la présidence du Hcéres. Alors que les avant-projets de ce qui s’appelait encore la LPPR commençaient à transpirer, il s’agissait de poser comme fondamentaux les principes d’autonomie et de responsabilité des universitaires et des chercheurs dont il nous revient d’instituer les conditions effectives : la probation d’un travail scientifique doit être le fait de l’ensemble de la communauté des pairs ; le travail scientifique doit disposer de moyens budgétaires, d’une temporalité et de garanties statutaires permettant une recherche inscrite dans le temps long et à même de produire des ruptures intellectuelles significatives, plutôt que de livrer des résultats incrémentaux ; ce travail, enfin, doit s’effectuer en lien avec la transmission, la consolidation mais aussi la critique des savoirs existants telles que l’Université les assure.

Les douze mois qui se sont écoulés ont à la fois confirmé nos pires craintes et conforté notre conviction que ce programme de refondation de l’Université et de la recherche est une ardente nécessité. Dans les semaines et les mois à venir, RogueESR produira des notes d’analyse partant de ces principes pour articuler des propositions destinées à composer à terme une mosaïque cohérente. Nous vous invitons à contribuer à cette entreprise de réappropriation collective par des notes sur les questions auxquelles vous avez pu réfléchir, et qui pourront être mises en commun.

Avant de nous lancer dans ce travail de fond, nous refermons un cycle par un commentaire d’actualité qui porte principalement sur la non-ouverture de l’Université et sur le Hcéres.

Situation des universités

À nouveau, nos pensées vont aux étudiantes et aux étudiants victimes de l’impéritie gouvernementale et bureaucratique qui s’est encore manifestée cette semaine par diverses déclarations gouvernementales et présidentielles sur la réouverture des universités, dont aucune ne présente la moindre crédibilité, ni le minimum d’ancrage dans la réalité de nos établissements.

« On est sur le moment où le décret sort, il faut que ce soit au moins la veille du jour où les choses sont mises en place. »

« Et là, j’ai bien entendu la demande du président : si l’idée, c’est qu’on puisse faire revenir l’ensemble des étudiants sur l’ensemble des niveaux avec des, voilà, des jauges à 20% ou à un cinquième de temps, les universités, ça par contre je vais le leur dire… »

Frédérique Vidal, le 21 janvier 2021

Ces phrases sont extraites des discours tenus pendant la visite Potemkine du président de la République à Saclay, à écouter ici.

L’annonce de M. Macron[1] a annulé en direct la circulaire prévoyant le retour des étudiants de L1 au profit d’un retour de tous les étudiants, un jour sur cinq, en février, comme initialement prévu. La nouvelle « circulaire », enregistrant le « souhait » du président de la République, contredit dans le même temps le décret du 15 janvier[2] qui est le seul à avoir une valeur réglementaire en vertu de la hiérarchie des normes. En attendant un probable pseudo-confinement, il n’est besoin d’aucun autre commentaire.

Ces annonces, qui n’ont aucune prise sur le réel, montrent une ignorance totale des conditions d’élaboration des emplois du temps dans les facultés, un mépris de la situation des étudiants éloignés des établissements et un report sur les personnels de la responsabilité morale et professionnelle de la gestion d’une crise sanitaire sans les moyens qui devraient l’accompagner. Car le but de cette entreprise de communication est bien de renvoyer la colère des étudiants vers les universitaires. La gestion calamiteuse de la crise n’en est pas moins directement imputable au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui a obstinément refusé de mettre en œuvre les protocoles sanitaires et les garanties sociales qui auraient permis aux étudiants de rester sur les campus et d’y suivre des cours.

Rappelons plus que jamais notre double obligation à l’égard de la jeunesse, qui est en train d’être sacrifiée : rouvrir les universités le plus tôt possible pour permettre une formation et socialisation académiques de qualité, et garantir que cette réouverture se fasse dans le respect des procédures sanitaires requises, avec les investissements que cela nécessite.

Un mouvement large de destitution du Hcéres

Le projet de destitution du Hcéres et de réappropriation communautaire des normes qualitatives de notre métier est aujourd’hui partagé par un grand nombre de collectifs, d’instances et de sociétés. L’Assemblée des directions de laboratoire appelle ainsi à un désaveu du Hcéres, tout comme la Commission Permanente du Conseil National des Universités (CP-CNU) qui appelle l’ensemble des universitaires à ne pas siéger dans des instances d’évaluation et à refuser de participer aux comités de visite du Hcéres.

Plusieurs structures engagées dans ce projet proposent d’organiser un colloque sur le Hcéres, en terrain neutre, au Sénat ou en plein air, le 19 ou le 26 juin prochain. M. Coulhon a été invité à ce colloque. À ce stade, il n’a pas fermé la porte et a même déclaré sur le réseau social Twitter (!) qu’il était prêt à y participer. De notre côté, nous soutenons cette initiative et y contribuerons vraisemblablement pour autant qu’elle permette d’y poser clairement la question des normes collégiales de probation, ainsi que celle de la temporalité budgétaire et statutaire dans laquelle doit s’inscrire une science de qualité.

L’enjeu n’est pas de discuter des modalités d’une « bonne » évaluation, mais d’en questionner frontalement le principe et la nécessité, que nous percevons comme un dévoiement de la dispute scientifique entre pairs. La question de l’utilité pratique du Hcéres, pour sa part, ne se pose plus : sa paralysie de fait depuis octobre 2019 s’est révélée sans incidence préjudiciable pour notre travail. Prévenant nos désirs, le Hcéres a ainsi fait lui-même la preuve de son inutilité. Le décalage d’un an des prochaines vagues d’évaluation va dans le même sens : les formations comme les unités de recherche continueront de tourner normalement. Nos travaux devront donc porter sur les modalités de sa destitution.

Recours en « abus de pouvoir » devant le Conseil d’État

Une requête en annulation des deux décrets de nomination au Hcéres a été déposée le 4 janvier dernier au greffe du Conseil d’État par 11 enseignants-chercheurs titulaires. La démonstration juridique de 22 pages déposée en appui de ce recours pour « abus de pouvoir » s’appuie sur quelques éléments nouveaux. Il convient en particulier de souligner la chronologie troublante des textes parus au Journal Officiel pour acter ces nominations.

Si l’on s’en tient à la chronologie des publications du Journal Officiel, il apparaît que les numéros des décrets de nomination du président du collège (texte n°65) et de nomination des membres du Collège (texte n°66), tous deux datés du 30/10/2020 et publiés le même jour (01/11/2020) au Journal Officiel, sont dans un ordre inverse à la logique voulue par la Loi. Cela pose un questionnement juridique fondamental portant sur le non-respect de la procédure voulue par le 5ème alinéa de l’article 13 de la Constitution et sur l’empiètement manifeste du Président de la République sur le domaine de compétences du Premier ministre.

En outre, un arrêté du 22/12/2020 stipule qu’il est mis fin aux fonctions de M. Coulhon à l’Elysée « à compter du 1er novembre 2020 ». Outre le caractère rétroactif de cette décision, le problème de dates est patent, Thierry Coulhon étant président du Collège du Hcéres depuis le 30 octobre. Cette intrication de dates démontre que l’intéressé a bénéficié de son statut singulier de membre du cabinet du Chef de l’État durant l’intégralité de la procédure ayant abouti à sa nomination et ce, jusqu’à sa prise de fonction effective au Hcéres. Elle jette également le doute sur les déclarations de Thierry Coulhon lors de son audition, le 20 octobre dernier, devant les commissions du Parlement : le candidat avait laissé entendre qu’il n’était plus en fonction à l’Élysée, ce que vient démentir la date mentionnée dans l’arrêté du 22 décembre.

En se requalifiant en « Président du Hcéres », quand il n’est que Président de son collège, en accélérant par des recrutements, l’inflation bureaucratique de cette institution, M. Coulhon bat en brèche le principe de pluralisme et d’autonomie collective qui devrait prévaloir dans toute institution scientifique. Il s’écarte également de l’intention du législateur qui a voulu, dès la création de l’AERES, puis du Hcéres, inscrire dans la Loi ce principe de collégialité comme le principe de fonctionnement de cette autorité administrative, directement dérivé du modèle fondateur primus inter pares de l’Université.

Dans ces conditions, il nous semble plus que jamais nécessaire de reprendre le programme collectif d’une évaluation des bureaucraties, y compris celle en charge de l’évaluation, à l’aune de nos propres critères.


[1] Autre extrait à écouter, ainsi que l’original, entre les minutes 39 et 43.

[2] Le décret du 15 janvier prévoit que les étudiants de  L1 pourront accéder en présence à l’Université « 8° — aux travaux dirigés et travaux pratiques destinés aux étudiants inscrits en première année des formations du premier cycle de l’enseignement supérieur et en première année du premier des cycles de formation dispensés dans les établissements mentionnés aux titres IV, V et VII du livre VI du code de l’éducation. »

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Rendre l’Université aux étudiants, sans attendre les « décideurs »

Depuis notre dernier bulletin de la mi-décembre, les appels à destituer le Hcéres se sont multipliés et l’ensemble des évaluations a été décalé d’un an. Par ailleurs, en réaction au mouvement du Conseil national des universités (CNU) contre la dérégulation, le localisme et le clientélisme, le ministère a pris des décisions juridiquement confuses et très contestables sur la qualification et l’habilitation à diriger des recherches, notamment pour ce qui concerne l’accès au corps des professeurs d’université.

Nous y reviendrons dans notre prochaine lettre car notre préoccupation la plus immédiate est la non-rentrée à l’Université : comme beaucoup, nous avions projeté une reprise des cours à l’université le 4 janvier, après un congé destiné à résorber la fatigue accumulée. Aussi, ce billet est-il intégralement consacré à cette reprise manquée.

À la détérioration constante des conditions de vie et d’étude des étudiants, à la perspective inquiétante d’une propagation rapide de la souche B.1.1.7 dans les prochaines semaines, s’ajoute le mépris de l’exécutif vis-à-vis de la communauté universitaire. Le déni manifeste de notre utilité sociale, l’absence de mesures permettant de sécuriser puis de rouvrir les établissements aux étudiants et aux enseignants est de nature à créer une dépression collective. Les universités sont légalement et officiellement ouvertes. Mais une université ouverte, sans étudiant, n’est pas l’Université. Nous devons désormais prendre acte que ni l’exécutif, ni la bureaucratie universitaire ne nous porteront secours et œuvrer nous-mêmes à la reprise en main effective et concrète de nos vies professionnelles, même si nous tenons le gouvernement pour responsable de la situation et considérons qu’il devra répondre un jour des priorités qu’il a défendues en la matière.

Le point de départ ne peut être que la nécessité absolue qui nous incombe, en tant qu’universitaires, de ne pas abandonner les étudiantes et les étudiants. Leur détresse matérielle est avérée, documentée, et nous remercions ici pour leurs efforts tous les collectifs locaux qui se sont mis en place pour garantir l’entraide et la solidarité sur les campus. La détresse psychologique des étudiants est très inquiétante, tout comme la régression que représente le retour dans les familles au regard de l’émancipation intellectuelle et sociale qui va souvent de pair avec l’entrée à l’université. Enfin, comment rester insensibles aux images récentes de partiels « en présentiel » dans des conditions parfois chaotiques, voire sous encadrement policier ? Comment réagir au fait que des étudiants se sachant contaminés par le Covid viennent tout même composer, craignant les répercussions d’une absence à l’examen ? Comment tolérer le stress généré par les pannes informatiques pendant les examens à distance ? Nous devons plus que jamais aller au-devant des étudiants, et travailler aux conditions d’une reprise des activités, en particulier en Licence, sans contribuer à créer des chaînes épidémiques.

Cela nécessite une action immédiate visant à sécuriser sanitairement les établissements et à nous doter des moyens techniques nécessaires à quantifier la propagation virale résiduelle.

Au cours des derniers mois, nous avons proposé cinq pistes pour améliorer la sécurité sanitaire des universités :

  • Décroitre la concentration du virus dans les lieux clos en optimisant la ventilation et en contrôlant la qualité de l’air à l’aide de capteurs de CO2 et de détecteurs de particules microniques ; au besoin, ajouter des purificateurs d’air à filtre Hepa, à monter à partir de kits pour un coût réduit.
  • Limiter l’exposition au virus par voie respiratoire en utilisant prioritairement des masques FFP2, en faisant en sorte que les masques choisis permettent une bonne respirabilité et en équipant les enseignants de micros pour ne pas fatiguer les cordes vocales.
  • Suivre l’éventuelle progression de l’épidémie en testant massivement étudiants et enseignants mais aussi en contrôlant les eaux usées des universités.
  • Réagencer les locaux. En particulier, pour la restauration collective, installer des hottes individuelles afin de pouvoir déjeuner sans masque dans un volume d’air appauvri en virus.
  • Travailler en petits groupes d’étudiants, ce qui nécessite de recruter des enseignants et de réquisitionner, si nécessaire, des locaux vacants.

L’ensemble de ces mesures nécessite des investissements raisonnables qui seront utiles une fois sortis de l’épidémie. Aux courriers que nous n’avons cessé d’envoyer aux présidences d’université, aux ministères, à Matignon et à l’Elysée, nous n’avons obtenu, au mieux, qu’un accusé de réception sans lendemain. À ce jour, rien n’a été anticipé dans la majorité des universités. Mais tout reste possible : certaines de ces mesures peuvent être mises en œuvre très rapidement, en une à deux semaines. Si certaines impliquent que des moyens soient débloqués, d’autres sont à la portée des composantes. Si nous ne parvenons pas à faire entendre raison aux « décideurs », nous devons faire nous-même ce qui est à notre portée.

Aussi, pour sortir des solutions déshumanisées et indigentes que le ministère a proposées au début des vacances, sans concertation aucune, sans logistique et sans rationalité, il nous appartient d’inventer dans nos universités, dans nos composantes et laboratoires, de nouvelles manières de vivre et travailler avec nos étudiants en temps de pandémie. On ne peut se limiter à recourir au tout numérique, en flux tendu permanent, ou bien aux solutions hybrides qui sont épuisantes et destructrices psychologiquement. Il serait aussi aberrant que les universités accueillent des enseignements de soutien dispensés par des étudiants de L3 ou de master à des étudiants de L1 et de L2, mais qu’aucun TD ne soit dispensé en parallèle par les universitaires. Or c’est ce qui est prévu par le décret paru le 10 janvier au Journal officiel. Les universités sont désormais autorisées à accueillir des groupes d’étudiants pour des « activités de soutien pédagogique » (article 34), mais pas pour les travaux dirigés prévus initialement par la circulaire ministérielle du 20 décembre. Une fois de plus les étudiants et les universitaires sont punis par le gouvernement !

Nous estimons qu’il y a aujourd’hui une véritable urgence à donner la possibilité aux étudiants qui sont proches des établissements de revenir dans leur université et d’assister à des cours : en priorité les étudiants de première année de Licence, mais aussi les étudiants de L2 qui ont subi les conséquences du premier confinement. Ce sont les étudiants les plus fragiles. Il est important de les accueillir physiquement au début de ce second semestre et de recréer les conditions pour qu’ils se rencontrent, sans que cela contribue à la création de chaînes épidémiques. Pour les étudiants éloignés, souvent rentrés dans leur famille, de nouvelles formes d’enseignement à distance doivent être imaginées et mises en place : on ne peut plus se satisfaire de semaines et de mois de visioconférences sans véritable relation pédagogique et sans interaction vivante et fertile. De multiples pistes existent, qui pourraient être adaptées à des situations sanitaires souvent différentes d’une région à l’autre et être étudiées de manière collégiale, en fonction de la réalité de chaque composante sur chaque site universitaire :

  • Ouverture partielle ou totale des TP et TD en laissant aux étudiants le choix de suivre les cours en présence ou à distance.
  • Possibilité offerte aux enseignants de diviser leur cours en deux temps : enseignement à distance et en présence.
  • Création de postes et offres de cours aux doctorants sans contrat et à des vacataires sans revenu afin de les soutenir financièrement.
  • Privilégier, quand c’est possible, les enregistrements audio des cours et les supports écrits au lieu des vidéos : travail de l’écoute, support plus léger et moins consommateur de ressources, diminution du stress généré par le flux d’images.
  • Proposition de cours de tutorat conduits par un tandem enseignant / étudiant avancé et pas seulement par des étudiants isolés.
  • Tenue de cours en plein air quand les conditions météorologiques s’y prêtent.
  • Banalisation d’une ou plusieurs semaines au mois de janvier pour favoriser la libre rencontre des étudiants sur les campus, en petits groupes, en vue de dispenser des enseignements de soutien, de tenir des débats sur la pandémie et ses conséquences en association avec des psychologues, de réfléchir avec les étudiants à la sécurité sanitaire, à la communication académique qui doit permettre de limiter l’isolement, à la création de revues ou journaux, de webradio de campus ou de département, de réseaux de solidarité, etc.

L’Université a souffert ces dernières années de trop nombreuses promesses déçues et de réformes humainement et socialement destructrices pour que nous puissions nous satisfaire de proclamations abstraites, éloignées de la pratique : nous savons intimement et collectivement que la réappropriation de nos métiers se fera par tâtonnements successifs, par l’expérience et l’expérimentation, avec tout l’énergie dont nous sommes capables, et notre volonté farouche de renouer le lien avec les étudiants, en tenant compte, bien sûr, d’une situation sanitaire fragile. L’enjeu est plus que jamais de résister à la spirale de l’attente impuissante, de l’isolement et de la fatigue. L’Université a un rôle social qui ne consiste pas à répéter des savoirs, mais à prendre le risque, avec les étudiants, d’un travail collectif d’argumentation rationnelle sur le monde, d’émancipation et d’invention de soi.