Posted on

Cessatio et franchises universitaires

Convention internationale des droits de l’enfant, Article 15

« 1. Les Etats parties reconnaissent les droits de l’enfant à la liberté d’association et à la liberté de réunion pacifique.
2. L’exercice de ces droits ne peut faire l’objet que des seules restrictions qui sont prescrites par la loi et qui sont nécessaires dans une société démocratique, dans l’intérêt de la sécurité nationale, de la sûreté publique ou de l’ordre public, ou pour protéger la santé ou la moralité publiques, ou les droits et libertés d’autrui. »

 

Les lycéens et lycéennes mobilisés partout en France réclament le droit à la dignité et à l’égalité en dénonçant l’aggravation de leurs conditions d’apprentissage : classes surchargées, professeurs absents non remplacés, bâtiments vétustes, toilettes innommables, etc. S’y ajoute la pression psychologique et l’anxiété engendrées par la réforme Blanquer, le tri scolaire, Parcoursup et un avenir assombri par les crises planétaires et les choix de société. 

Reprenant la stratégie de terrorisation mise en œuvre face aux Gilets Jaunes, l’exécutif inflige à ces mineurs une répression policière d’une violence extrême, facilitée par une circulaire inédite autorisant l’intervention des forces de l’ordre aux abords des lycées. Cette réponse sécuritaire s’est traduite par ce que les élèves qualifient de « violences inouïes », avec des gardes à vue et de nombreux enfants blessés ou brutalisés : un lycéen éborgné à Tours, une élève étranglée à Alençon, un lycéen gravement blessé suite au tir tendu d’un lance-grenades à Saint-Ouen-l’Aumone. Les équipes enseignantes ont souvent dû former des chaînes humaines pour protéger leurs élèves des violences et des mutilations.

Les étudiantes et les étudiants se mobilisent à leur tour pour des changements de politiques publiques concernant les conditions d’accès à l’Université, son budget et des mesures d’urgence pour la vie étudiante (cantine, logement, bourses, santé étudiante, etc). Ils contestent en particulier la hausse des droits différenciés à 4 000 euros pour les étudiants extracommunautaires. Nous partageons sans réserve leurs revendications et leur assurons toute notre solidarité.

À court terme, cela doit se traduire de manière concrète par des intercessions auprès des présidences pour négocier les lignes rouges sur les conditions d’intervention des forces de l’ordre et les aider à résister aux diverses pressions des préfets, du ministre de l’Intérieur et du ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Nous devons aussi intercéder auprès des équipes dirigeantes des établissements pour garantir aux étudiantes et étudiants des locaux de réunion.  Cela passe notamment par leur pleine intégration aux Assises locales pour l’Université et pour la Recherche. Nous devons enfin assurer leur protection par des chaînes humaines, et documenter par des vidéos chaque intervention policière. 

Nous rappelons ci-après le droit et la jurisprudence concernant les franchises universitaires, dans un moment où les pires distorsions envahissent l’espace politico-médiatique. Il importe de les rappeler aux présidences.

« Les valeurs de la France c’est Liberté, Egalité, Fraternité. Mais quand je vois l’Education Nationale, je me dis: l’Egalité, elle est où? »

Parole de lycéen.

Les franchises universitaires

Héritage de la grande grève étudiante de 1229, déclenchée par la répression meurtrière des sergents royaux, le principe des franchises universitaires a été formellement consolidé par la bulle pontificale Parens scientiarum. Promulguée par le pape Grégoire IX en 1231, celle-ci érige l’université en institution autonome, à l’abri des autorités laïques. Ce principe protecteur a survécu à travers les siècles, résistant même aux périodes de fort contrôle doctrinal, telle l’Inquisition, afin de garantir que la disputatio entre pairs et l’éthique académique demeurent les seules boussoles de l’activité intellectuelle, loin de l’influence des pouvoirs extérieurs.

Bien qu’attaqué périodiquement par les droites illibérales, ce régime dérogatoire perdure et s’avère plus que jamais nécessaire pour faire de l’Université un pilier de la démocratie. La République reconnaît en effet la nécessité de préserver des lieux protégés de l’intervention unilatérale des forces de l’ordre : l’Assemblée nationale, le Sénat, les tribunaux, mais aussi les campus universitaires. Si, pour les trois premiers, cette protection n’exclut pas le recours à la force publique en cas d’absolue nécessité, elle fait de l’Université un espace sanctuarisé où le maintien de l’ordre obéit à des règles d’exception, soustrayant ces institutions aux pressions directes de l’exécutif.

Composante fondamentale de la liberté académique, la taxonomie juridique des franchises universitaires a été fixée par Georges Vedel : « Les deux franchises majeures sont, d’une part, le pouvoir juridictionnel de l’Université, d’autre part son pouvoir de police. Le pouvoir juridictionnel se manifeste par l’existence de juridictions universitaires. Dans la très grande majorité des services publics, le pouvoir disciplinaire est exercé par l’autorité hiérarchique (le ministre principalement), les conseils de discipline n’ayant qu’un rôle consultatif. Au contraire, dans l’Université, l’essentiel de la compétence disciplinaire est exercé par des conseils ayant un pouvoir de décision propre, simplement soumis, selon un principe fondamental de droit, au contrôle de légalité du Conseil d’État, juge de cassation. » S’y ajoute une dimension positive consacrée par l’article L811-1 du Code de l’éducation : la garantie, pour les « usagers », d’un espace de liberté préservé assurant une pleine liberté d’information, d’expression et de réunion « à l’égard des problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels. » Ainsi, les procédures disciplinaires apparaissent-elles comme le revers des franchises universitaires.

L’article L. 712-2 du Code de l’éducation consacre un transfert exceptionnel de compétences en disposant que le président de l’université « est responsable du maintien de l’ordre. » Il devient ainsi l’unique titulaire du pouvoir de « police administrative, c’est-à-dire le maintien de l’ordre dans une enceinte universitaire. » comme l’interprète Georges Vedel. En conséquence, les forces de l’ordre ont l’interdiction absolue de pénétrer sur les campus de leur propre initiative. Les seules exceptions à cette règle relèvent de la police judiciaire (flagrant délit ou infraction pénale caractérisée), des périls imminents (catastrophes, incendies) ou d’une réquisition du Parquet. En aucun cas,  la défense du budget de l’Université et des conditions d’étude ne saurait constituer un délit. Le droit de grève n’est pas une « entrave » à la liberté académique mais constitue le socle historique des franchises académiques, comme nous le rappelons ci-après. En plus de pouvoir en appeler à la solution extrême de l’intervention policière, les présidences disposent d’outils d’autorégulation, détaillés dans un billet d’Academia : l’activation de la justice disciplinaire collégiale (art. R. 712-7), la saisine du juge administratif en référé mesures-utiles ou l’interdiction d’accès aux locaux jusqu’à trente jours en lien avec les instances statutaires (art. R. 712-8). Modifié le 31 janvier 2026, ce dernier article confère désormais aux présidents d’université le pouvoir d’interdire l’accès aux locaux à toute personne, y compris aux « membres du personnel » et aux « usagers ».

Le régime protecteur des franchises académiques conquis par l’Université s’avère aujourd’hui précaire. Il est d’abord menacé de l’extérieur par certains parlementaires qui cherchent régulièrement à pénaliser les occupations étudiantes. L’enjeu juridique de ces offensives législatives est majeur : qualifier un trouble à l’ordre public d’infraction pénale opérerait un glissement de la police administrative vers celui de la police judiciaire. Les forces de l’ordre seraient alors fondées à intervenir de leur propre initiative pour faire cesser le délit, vidant la délégation de pouvoir aux présidents de sa substance.

Par ailleurs, au cours de la dernière décennie, les atteintes aux franchises académiques se sont multipliées du fait même des présidences d’université. On observe ainsi une recrudescence de procédures disciplinaires discrétionnaires, souvent déclenchées sous des pressions extérieures, sans même que soit garanti le dépaysement procédural indispensable pour éviter les règlements de comptes locaux. Elles laissent ainsi redouter de possibles inversions du principe des franchises à des fins de répression politique. De même, les fermetures administratives « préventives » (art. R. 712-8) se généralisent en assimilant abusivement la « liberté d’information et d’expression à l’égard des problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels », pourtant garantie aux étudiantes et étudiants dans les locaux mis à leur disposition, à une « menace de désordre ». Elles s’accompagnent, le plus souvent, de consignes illégales de « basculement en distanciel ». Si le distanciel est prévu par l’article L. 611-8 du Code de l’éducation (issu de la loi Fioraso, qui précisait alors que « cette mise à disposition ne peut se substituer aux enseignements dispensés en présence des étudiants sans justification pédagogique »),  le recours à ce mode d’enseignement exige une délibération préalable de la Commission de la formation et de la vie universitaire (CFVU), seule instance détentrice des compétences en matière de formation (art. L. 712-6-1).

Enfin, cédant aux injonctions ministérielles ou préfectorales, souvent assorties de menaces budgétaires, nombre de présidences recourent à la force publique, délaissant la mission de service public de l’Université et la dimension positive des franchises universitaires (art. L811-1). En substituant la brutalisation physique unilatérale aux mécanismes collectifs de résolution des conflits, ces dérives managériales compromettent de l’intérieur l’équilibre séculaire des franchises académiques.  Si le président de l’université « est responsable du maintien de l’ordre », il n’en demeure pas moins le simple mandataire de la communauté académique : c’est à elle seule qu’il revient de définir collégialement les lignes rouges.

 

« Nous ne sommes pas des chiens. »

Parole de lycéen.


Un droit de grève à l’origine de l’Université

Les précurseurs des franchises universitaires parisiennes datent de 1200, lorsque le roi Philippe Auguste accorde aux maîtres et étudiants le privilège du for ecclésiastique pour les soustraire à la justice laïque, une autonomie institutionnelle renforcée en 1215 par les statuts du légat Robert de Courson qui leur reconnaissent la potestas statuendi, le droit d’édicter leurs propres règlements. Cette autonomie s’inscrit rapidement sous la protection directe de la papauté, qui encadre l’enseignement à travers des bulles comme Super speculam (1219) d’Honorius III, proscrivant l’enseignement du droit civil à Paris pour privilégier la formation théologique face aux déviations hérétiques.

Il est tentant de choisir comme moment fondateur de l’Université, la grande grève (cessatio) de 1229-1231. À la suite d’une altercation d’étudiants dans une taverne du faubourg Saint-Marcel, sur les rives de la Bièvre, concernant le prix du vin, les sergents royaux mènent une répression aveugle et meurtrière, tuant des étudiants clercs et violant ainsi le privilège du for. Un chroniqueur anglais parle de 300 étudiants jetés à la Seine. Face au refus de la régente Blanche de Castille de rendre justice, l’assemblée des maîtres vote la suspension des cours et la dispersion volontaire. Profitant de l’absence de bâtiments universitaires fixes, professeurs et écoliers quittent massivement Paris pendant deux ans pour s’installer dans d’autres universités européennes comme Oxford ou Bologne, causant d’importantes pertes financières pour les logeurs et commerçants parisiens.

Le conflit prend fin le 13 avril 1231 avec la promulgation par le pape Grégoire IX de la sus-mentionnée bulle Parens scientiarum. Ce texte consacre et légalise formellement le droit de grève (cessatio) dans trois cas (le non-respect de la taxation des loyers, les violences ou meurtres non châtiés contre des universitaires, et les arrestations abusives par le pouvoir laïc) tout en assouplissant la censure sur l’étude d’Aristote. Ainsi institutionnalisée, cette capacité d’action collective et de franchise académique permettra à l’université de préserver son indépendance intellectuelle et judiciaire face aux pouvoirs monarchiques et locaux, un principe d’autonomie garanti par Rome qui survivra à travers les siècles médiévaux.

Ainsi, la grève (cessatio) et l’idéal régulateur constitutif de l’Université, à savoir l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs, ont émergé simultanément. Les franchises universitaires en constituent l’héritage direct. Il est de notre devoir de résister à l’oblitération du sens de ce terme aussi bien qu’à la violation de son principe qui est au fondement historique de l’Université.

 

Cette analyse s’appuie sur une synthèse des sources suivantes.

Sources législatives et juridiques

  • Code de l’éducation, art. L. 811-1 (consacrant la liberté d’information, d’expression et de réunion des usagers du service public de l’enseignement supérieur).
  • Code de l’éducation, art. L. 712-2 (définissant les prérogatives du président d’université, notamment sa responsabilité en matière de maintien de l’ordre public sur les campus).
  • Code de l’éducation, art. R. 712-7 (relatif à l’activation de la justice disciplinaire et à la constitution de la section disciplinaire).
  • Code de l’éducation, art. R. 712-8 (prévoyant la possibilité pour le président d’interdire l’accès aux locaux à titre conservatoire pour une durée maximale de trente jours).
  • Code de l’éducation, art. L. 611-8  (encadrant l’enseignement à distance en prévoyant que la mise à disposition d’enseignements sous forme numérique ne peut se substituer aux enseignements dispensés en présence des étudiants sans justification pédagogique.)
  • Code de l’éducation, art. L. 712-6-1 (confiant les compétences en matière de formation à la Commission de la formation et de la vie universitaire (CFVU), rendant obligatoire sa délibération préalable pour tout recours au distanciel.)
  • Code général des collectivités territoriales (CGCT), art. L. 2212-1, L. 2212-2 (pouvoirs de police du maire) et art. L. 2215-1 (pouvoirs de police du préfet).
  • Convention relative aux droits de l’enfant, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies (résolution 44/25 du 20 novembre 1989), art. 15 (garantissant la liberté d’association et de réunion pacifique).

Ouvrages et articles académiques

  • Beaud, Olivier, Les libertés universitaires à l’abandon ? Pour une reconnaissance pleine et entière de la liberté académique, Paris, Dalloz, coll. « Les sens du droit / Débat », 2e éd., 2026. (ISBN : 978-2-247-24459-1)
  • Caron, Jean-Claude, Alexandre Frondizi et Jean-Jacques Yvorel (dir.), « Jeunes en révolte, XIXe-XXIe siècle », L’irrégulière. Revue d’histoire de l’enfance, n° 28, août 2026, 224 p. (ISBN : 978-2-38191-162-5)
  • Charle, Christophe, « Jalons pour une histoire transnationale des universités », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 121, 2013, p. 11-23. https://doi.org/10.4000/chrhc.3147
  • Gorochov, Nathalie, Naissance de l’Université. Les écoles de Paris d’Innocent III à Thomas d’Aquin (v. 1200 – v. 1245), Paris, Honoré Champion, coll. « Études d’histoire médiévale » (n° 14), 2012, 651 p. (ISBN : 978-2-7453-2401-6)
  • Gorochov, Nathalie, « Les maîtres parisiens et la genèse de l’Université (1200-1231) », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n° 18, 2009, p. 53-73. https://doi.org/10.4000/crm.11684
  • Toulemonde, Bernard, Les libertés et franchises universitaires en France, thèse de doctorat en droit, Université de Lille II, 1971, 2 t., 763 p.
  • Vedel, Georges, « Les libertés universitaires », Revue de l’enseignement supérieur, n° 4, 1960, p. 134-139.


Blogs et publications en ligne

 

 

Posted on

Un résultat sans chemin

« J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler. »

Lettre de Gustave Flaubert à Ivan Tourgueniev, automne 1872


En cette rentrée, nous éprouvons le besoin d’interpeller la communauté académique sur les problèmes posés par l’intelligence artificielle générative et agentique dans une série de quatre billets. Les deux premières parties sont consacrées à l’annonce médiatisée d’une « preuve produite par OpenAI » concernant les équations de Navier-Stokes :

https://cdn.openai.com/pdf/32d9f210-8b73-45e0-91bc-82a30aef8a9a/navier-stokes.pdf

Nous proposons une mise en perspective scientifique du problème dont il est question. Comprendre ce problème est ardu et nos efforts de pédagogie ne suffiront sans doute pas à montrer la béance entre la production sans intégrité d’OpenAI et la nature du travail scientifique ; a minima, nous espérons que cet exercice permettra de faire sentir l’un des grands dangers de l’IA générative : cette forme d’aliénation particulière qui consiste en l’illusion de comprendre en y ayant recours. Nous recommandons aux lectrices et lecteurs enthousiastes ou décidés à « monter dans le train » de commencer par ce billet-ci.

Dans la deuxième partie, nous exposons quelques réflexions sur la nature de ce moment et posons des questions urgentes auxquelles nous pensons que chacune et chacun doit répondre pour son propre compte. Nous recommandons aux lectrices et lecteurs qui s’alarment des effets de l’IA générative et agentique sur l’enseignement supérieur et la recherche de commencer par ce deuxième billet :

https://rogueesr.fr/un-moment-dabjection/


« Si un lecteur juge simplement pittoresque l’apparition d’un p.m. Ingram à silencieux ou d’un Wz 63, il ne sait pas lire. Si un écrivain utilise les mêmes ustensiles dans un but pittoresque, cet écrivain ne sait ni lire ni écrire. Les moyens jugent leur fin. L’instrumentation est une affaire de morale. »

Jean-Patrick Manchette


Un résultat sans chemin

S’appuyant sur l’édifice conceptuel bâti par les savants du XVIIᵉ siècle, de Kepler à Newton en passant par Hooke, pour formuler la gravitation universelle et mathématiser le mouvement des planètes, des générations de physiciens ont uni leurs efforts pour modéliser de la même façon la complexité de notre environnement, et tout particulièrement l’évolution des corps fluides (air, eau, magma, miel…). Les premières équations proposées par Euler en 1755 souffraient d’une limite : elles négligeaient la viscosité des fluides, cette propriété qui explique pourquoi le miel coule plus lentement que l’eau le long d’une cuillère inclinée. Comme le souligna d’Alembert, cette omission empêchait le modèle de rendre compte de phénomènes physiques essentiels tels que la traînée (qui freine une voiture ou un cycliste) et la portance (qui permet aux oiseaux comme aux avions de voler). Au cours des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, plusieurs scientifiques, parmi lesquels Bernoulli, Navier, Stokes et Saint-Venant, ont progressivement affiné le modèle d’Euler. Ce sont les noms de Navier et de Stokes qui restent aujourd’hui attachés aux équations de la physique mathématique permettant de décrire ces fluides visqueux. Ces équations décrivent le champ de vitesses du fluide, une grandeur qui dépend à la fois de l’espace (la position) et du temps. Elles régissent la dynamique d’un fluide visqueux incompressible, en s’affranchissant par exemple de la propagation d’ondes acoustiques et sont utilisées dans les simulations numériques mais aussi pour interpréter les expériences comme les observations de phénomènes naturels ; il est possible d’ajouter un terme dans les équations de Navier-Stokes, dont la seule réalité consiste à être des abstractions mathématiques : on parle alors d’un forçage.

Pour autant, comme tout objet mathématique, ces équations sont justiciables d’une étude purement mathématique, totalement indépendante de l’utilité de cette équation pour les sciences physiques et les ingénieurs. Ainsi, au début du 20ᵉ siècles, les mathématiciens ont examiné trois propriétés fondamentales d’une telle équation et de ses solutions, existence, unicité et stabilité, caractéristiques de ce que  Hadamard (1902) appelle un problème bien posé.

  • (Existence) Peut-on s’assurer que ces solutions existent effectivement ? Une difficulté est que la nature de ces équations de Navier-Stokes ne permet pas d’exhiber une formule générale qui en fournirait une solution explicite, analytique. 
  • (Unicité) Peut-on s’assurer que ces solutions sont uniques, c’est-à-dire qu’à une configuration initiale du fluide donnée, il n’y a qu’une seule solution à ces équations ?
  • (Stabilité) Est-ce qu’une configuration initiale voisine d’une configuration donnée conduit à une solution voisine ?

En 1934, Jean Leray démontre que si la vitesse initiale du fluide est d’énergie finie, il existe bien une solution d’énergie finie pour tout temps ultérieur. Si Leray laisse ouverte la question de l’unicité globale, il parvient néanmoins à prouver qu’avec des hypothèses de régularité supplémentaires sur la donnée initiale (et sur un éventuel forçage extérieur), il existe une unique solution stable, mais seulement sur un temps court. Son théorème ne décrit pas le comportement ultérieur de la solution : perd-elle son unicité ? Diverge-t-elle localement vers l’infini ? Depuis lors, de nombreux mathématiciens et mathématiciennes se sont attelés à ces questions d’unicité et singularités en temps fini, deux enjeux liés mais distincts.

Ici, il nous faut prendre le temps de définir ces concepts difficiles. Stabilité. Posons à la verticale un balai sur sa pointe. La position d’équilibre verticale existe mais est instable. Un tout petit écart à cet équilibre s’amplifie jusqu’à la chute du balai. Il en va de même en mécanique des fluides : ce n’est pas parce qu’une solution des équations existe qu’elle se produit dans le réel; dans de nombreuses situations, des perturbations infinitésimales (arbitrairement petites) s’amplifient et conduisent à un tout autre écoulement. Singularité en temps fini. Considérons une balle de ping-pong qui rebondit sur une table, avec un bruit caractéristique: la balle s’arrête soudainement (en temps fini) après que la fréquence des rebonds est devenue de plus en plus grande (on dit qu’elle diverge). Considérons maintenant une goutte se former au nez d’un robinet mal fermé. Un filet d’eau s’étire, formant un col (ou une hanche, si l’on préfère) entre le robinet et la petite accumulation d’eau qui deviendra la goutte, où le diamètre du filet d’eau est le plus petit. Ce diamètre minimal décroît au cours du temps jusqu’à l’instant précis où il s’annule. Il n’y a plus alors continuité entre la goutte, qui s’est détachée, et le petit bourrelet d’eau demeuré au nez du robinet. On dit qu’il y a singularité en temps fini. En physique, au voisinage de singularités des équations, il se passe toujours autre chose que ce que peut prédire l’équation. Pour la balle de ping-pong, il faut prendre en compte ses déformations, sa rugosité, etc. Pour la formation de gouttes, l’amincissement ne se produit que jusqu’à ce qu’il reste une hanche d’une molécule de large. Dernier exemple, l’effondrement d’une étoile massive en fin de vie sous l’effet de la gravité prédit par les équations d’Einstein pour la relativité générale conduit à un régime où les effets quantiques deviennent importants, et il y a non pas singularité mais formation de trous noirs.

La réponse à ces questions de régularité, d’unicité et de stabilité des équations de Navier-Stokes ne peut en aucun cas être présentée comme « la résolution » de ces équations. La mécanique des fluides du XXᵉ et XXIᵉ siècle fourmille de telles “résolutions”, comparées aux expériences visant à comprendre tous les aspects des écoulements de liquides et de gaz. Pour ne prendre que quelques exemples de phénomènes naturels, l’écoulement turbulent des rivières, le déferlement des vagues, la chute des gouttes de pluie, le vol des oiseaux, la nage des poissons, les tornades, la formation de dômes de chaleur caniculaire, la propagation du son… Physiciens et mécaniciens des fluides ont souvent recours à des méthodes élégantes de simplification qui rejoignent pour partie celles utilisées en mathématiques pour exhiber des singularités en temps fini : on parle de solutions de similitudes et de méthodes asymptotiques. Définissons solution auto-similaire à partir d’un exemple. Posons une goutte de miel sur une assiette, qui s’étale jusqu’à former une mince flaque. Sa hauteur décroît au cours du temps tandis que son rayon augmente, mais la forme demeure la même si l’on s’abstrait de ces questions de tailles. En prenant une photographie de côté du dôme de miel on peut produire l’image du dôme à un moment ultérieur en l’étirant horizontalement et en la comprimant verticalement. L’amincissement du filet d’eau avant détachement d’une goutte vérifie cette même propriété de forme invariante. (mais de dimensions spatiales variables). On parle de solution asymptotique auto-similaire : elle est identique une fois remise à l’échelle.

La régularité des équations de Navier-Stokes apparaît de ce point de vue comme un non-problème, tout l’art de l’approche physicienne tenant à adapter les équations aux régimes dans lesquels elles sont appliquées. Pour ne prendre qu’un exemple autrement plus fondamental pour l’humanité que l’IA, les équations utilisée pour décrire la dynamique atmosphérique ou la dynamique océanique, dynamiques fondamentales pour le climat, nécessitent d’ajouter à Navier-Stokes une équation pour l’énergie interne (ou de manière équivalente, pour la température). Il faut insister sur le primat du réel, de l’expérimentation, de la mesure, de dispositifs astucieux dans la majeure partie des découvertes dans ce champ du savoir. Dans quelques décennies, nous aurons toujours besoin des expériences de mécanique des fluides pour accéder au réel. 

Revenons aux questions proprement mathématiques. En 1964 et à la suite de Leray, Fujita et Kato ont établi des conditions garantissant l’existence et l’unicité globale en temps (exigeant notamment une donnée initiale et un forçage suffisamment petits) ainsi que des critères d’explosion. Explosif signifie ici que la vitesse périphérique des tourbillons diverge à l’infini pendant que la taille du cœur tend vers 0. Comme chacun peut l’expérimenter dans un lavabo ou une baignoire, la convergence d’un écoulement vers la bonde amplifie la rotation du tourbillon de vidange. Ces travaux ont été progressivement affinés, notamment par Kato en 1984, puis par Cannone, Meyer et Planchon en 1994. Enfin, en 2001, Koch et Tataru identifient la régularité minimale à imposer à la condition initiale ou au forçage pour garantir l’existence et l’unicité des solutions en temps court, et pour tous les temps si la donnée et le forçage sont suffisamment petits. Les travaux des dernières décennies reposent sur la conjecture selon laquelle il serait possible d’exhiber des solutions autosimilaires explosives, en s’appuyant sur la dynamique tourbillonnaire. Si la possibilité d’une explosion purement autosimilaire a été écartée dans un travail de Nečas, Růžička et Šverák en 1994, les solutions mathématiques ont été recherchées à proximité de ces structures autosimilaires, de manière à produire un renforcement de cet étirement amplificateur, à rebours du comportement générique. Dans le cas du modèle compressible, de telles solutions qui sont de l’ordre de l’exception et non de la norme (on les dit pathologiques) ont été obtenues dans divers contextes ; la plus remarquable étant « l’implosion » construite en 2023 par Merle, Raphaël, Rodnianski et Szeftel. En parallèle, des travaux portant sur la non-unicité, tels que ceux de Jia et Šverák en 2014, Guillod et Šverák en 2017, ou encore Albritton, Brué et Colombo en 2021, ont creusé le même sillon. D’autres avancées ont été réalisées en étudiant des équations légèrement différentes et plus « simples », notamment par Córdoba et Martínez-Zoroa en 2024. 

S’inspirant de ce programme de recherche, Buckmaster et Alpöge ont eu recours ces derniers mois à l’intelligence artificielle générative et agentique pour formaliser des solutions dans des modèles de plus en plus proches de Navier-Stokes incompressible, à commencer par les équations d’Euler (la version non visqueuse de Navier-Stokes). Les petites mains d’OpenAI ont alors été chargées par l’entreprise de prémâcher la formalisation du problème afin de la faire digérer par l’IA pour produire la construction d’une solution explosive de Navier-Stokes avec un forçage ad hoc. Le résultat s’avère dépourvu d’élégance, d’originalité et d’idées nouvelles mais tient de la technique. La preuve a été « vérifiée » via la production par cette même équipe de modules ad hoc pour l’assistant de preuve Lean — modules dont il reste encore à prouver qu’ils accomplissent réellement la tâche exigée.

Par delà le sentiment d’abjection, plusieurs remarques s’imposent sur la nature de ce qui a été produit. La pré-publication produite n’a pas été soumise au regard des pairs : elle n’est destinée qu’à produire un effet de propagande et de sidération reposant sur l’inculture scientifique et sur sa reprise sans distance par la chambre d’écho médiatique. Cette pré-publication aurait été rejetée après quelques semaines du fait de la bibliographie scandaleuse, niant l’état de l’art. Pour produire l’effet de propagande, elle occulte les centaines de chercheurs et de chercheuses qui ont passé des milliers d’heures à échanger autour d’un tableau, à publier des articles apportant leur sens à ces lignées de questions, mais aussi les idées autour de l’axisymétrie et des solutions de similitudes, en construisant un forçage donnant la non unicité, en étudiant des modèles voisins. Cette preuve est une étape technique sabotée, dépourvue d’éthique, dans un travail collectif de longue haleine. Elle ne se substitue pas aux résultats passés mais s’inscrit dans une continuité. Au vu de ce continuum de travaux, ces dernières contributions assistées par la machine nourrie du savoir pillé à l’humanité, la figure de Camille Noûs serait sans doute la seule légitime pour en revendiquer l’autorat. Toutefois, apposer la signature de Camille Noûs serait incompatible avec le manque manifeste d’éthique et d’intégrité qui caractérise cette démarche. Cette pré-publication aurait été rejetée du fait de l’accaparement pur et simple des idées et des savoirs produits par une communauté scientifique qui a besoin du temps long de la maturation et de la compréhension. Cette pré-publication aurait été rejetée du fait de l’auteur affiché (OpenAI), lequel occulte l’ensemble des salariés de l’entreprise qui ont contribué à la formalisation du problème technique et le pillage du savoir humain. La pré-publication ne propose aucune perspective alors même que les questions intéressantes posées dans ce fil de questions mathématiques demeurent entières. Que dire des solutions explosives? Nécessitent-elles un forçage ad hoc, pathologique ? La solution exhibée est-elle stable ? Y-a-t’il des singularités en temps fini dans Navier-Stokes (sans forçage) ? Le forçage construit est-il un point isolé dans l’espace des possibles ? Cette pré-publication ne témoigne d’aucun intérêt, elle présente plutôt du mépris, pour le problème de mathématiques. Il s’agit d’utiliser le fétichisme autour des récompenses (l’argent de la Fondation Clay, ici, mais on pourrait en dire autant des médailles Fields, des prix Nobels et a fortiori des prix de la banque de Suède) à des fins de propagande : bien plus que les équations de Navier-Stokes, ce sont la valorisation boursière, la menace d’un krach et le rejet populaire des data centers au cœur des midterms qui inquiètent les états-majors des Big Tech. 

Si le problème a pu être bien posé, c’est aussi parce qu’il n’est qu’UN des innombrables problèmes, la plupart n’étant pas formalisés. Ainsi, la turbulence, nom donné au régime d’écoulement présentant des fluctuations spatiales et temporelles, régime omniprésent dans le monde réel, est un problème autrement plus important. Mais les problèmes posés par la turbulence ne peuvent se mettre sous la forme de questions récompensables. En recherche, les questions ne pré-existent que rarement à leur résolution et leur formalisation. La recherche n’est pas une démarche qui se réduit à une technique. Insistons sur le fait que la preuve construite en exhibant une singularité en temps fini de Navier-Stokes avec forçage ad hoc n’a rigoureusement aucune incidence ni sur la mécanique des fluides ni sur le monde réel. La preuve technique apportée n’a pas la moindre importance en physique. En revanche, les chemins empruntés par les mathématiciennes et mathématiciens pendant leur recherche, la démarche, les erreurs, les résultats intermédiaires et les outils construits sont nécessaires au développement de la mécanique des fluides, qui s’appuie sur l’expérience et sur le méta-langage mathématiques. Dans cette attaque prédatrice contre les mathématiques, la physique, qui est hors d’atteinte de l’IA puisqu’en prise sur le monde matériel, est totalement solidaire de la communauté mathématique.

In fine, nous sommes loin d’un supposé moment « DeepBlue-Kasparov » des sciences. Il ne reste finalement de ces productions automatisées que le goût âcre du travail mal fait, reflet de la volonté des pure players de l’IA de « disrupter » les mathématiques par leur inexorable merdification (enshittification). Il est essentiel de déjouer la propagande faisant de  la prédation de la recherche par les Big Tech une fatalité. Cela suppose de ne pas séparer les questions scientifiques des intérêts de la Big Tech, dans le temps même où le monde de la finance s’alarme de l’absence probable de retours sur investissements.

Posted on

Un moment d’abjection

« La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. »

Guy Debord, La Société du Spectacle

Nous avons longtemps repoussé le moment de proposer une synthèse critique sur l’intelligence artificielle générative et agentique, sur le projet de société sur lequel son développement repose, et sur ce qu’elle fait à l’Université, aux sciences, à la démocratie. Les entreprises qui développent ces dispositifs sociotechniques ambitionnent d’instaurer un monopole privé de la cognition et du savoir fondé sur le pillage de l’intégralité de la production culturelle, textuelle et visuelle de l’humanité.

Contrairement à toutes les techniques qui ont précédemment ambitionné de produire un bouleversement de la totalité des structures sociales, les récits qui accompagnent la promotion de l’IA ne reposent pas sur une promesse de progrès humain et de prospérité, mais sur une dystopie en acte. A l’évidence, le développement de l’IA ne répond à aucun besoin réel et concret de l’humanité — contrairement à la nécessité d’isoler le bâti, de développer les usages des énergies décarbonées et de juguler  l’effondrement du vivant. 

Dès lors, en l’absence de valeur d’usage, l’appareil de propagande, d’addiction et de captation de l’attention, où l’IA excelle comme le montre X & Grok, repose sur la sommation à faire d’une nuisance un besoin, à s’y adapter, à en relayer le développement inéluctable. Le contrat social progressiste y cède la place à un contrat d’allégeance, qui promet aux collaborateurs la survie dans l’effondrement à venir. Ces récits visent à stupéfier en nous enfermant dans cette seule alternative : monter à bord du train ou être broyés. Dès lors, tout discours critique reposant sur un récit de cauchemar apocalyptique contribue malgré lui à renforcer le récit techno-déterministe que les Big Tech entendent imposer.

La pré-publication d’une preuve assistée par IA concernant un certain problème posé sur les équations de Navier-Stokes a conduit à un traitement médiatique qui lève le cœur de quiconque a consacré du temps à ces questions. La catégorie de pensée à laquelle faire appel pour décrire ce moment est celle de l’abjection, mobilisée autrefois par Jacques Rivette dans les Cahiers du Cinéma :

« De l’abjection » par Jacques Rivette : Une affaire de travelling.

Nous affirmons la nécessité d’opposer un contre-récit scientifique à la propagande des Big Tech. Nous avons proposé dans la première partie, une mise en perspective scientifique du problème posé autour des équations de Navier-Stokes dont il est question :
https://rogueesr.fr/un-resultat-sans-chemin/

Comprendre ce problème est ardu et nos efforts de pédagogie ne suffiront sans doute pas à montrer la béance entre la production sans intégrité d’OpenAI et la nature du travail scientifique ; a minima, nous espérons que cet exercice permettra de faire sentir l’un des grands dangers de l’IA générative : cette forme d’aliénation particulière qui consiste en l’illusion de comprendre en y ayant recours.

Ce contre-récit, proprement scientifique, n’est pas destiné à mettre en doute les capacités de résolution des IA générative et agentique. Ce déni — on se souvient douloureusement des ricanements devant les fautes d’arithmétique de ChatGPT — a fait perdre du temps de pensée et de concertation à la communauté académique, et plus largement à celles et ceux dont l’activité et le métier reposent sur le savoir, la cognition et la véridiction. Elle est destinée à montrer qu’il ne s’agit pas de sciences et que la nature de ce moment important pour l’humanité n’est aucunement un moment  “deepBlue-Kasparov” des sciences. Il y a bien eu un moment où l’on a su que les machines battraient définitivement les humains les mieux entraînés au jeu d’échecs. Même s’il y a une dimension de jeux dans les mathématiques et de mathématiques dans les échecs, les mathématiques sont d’une nature fondamentalement différente et c’est bien ce point qu’il nous faut déplier. Nous avons affaire à un moment de propagande, d’économie de l’attention et d’éclipse de la raison. Nous avons une preuve de la volonté prédatrice et destructrice des milieux dirigeants des Big Tech, et il s’agit de faire de ce moment un sursaut.

Il est devenu évident que les Big Tech ont la capacité d’assécher les mathématiques, en apportant par la force brute des preuves formelles à un grand nombre de problèmes formalisés par la communauté scientifique. Cet extractivisme cognitif passe par le pillage de la littérature scientifique, des sujets de thèse mis en ligne, mais aussi par la prédation des idées que les chercheurs qui s’abaissent au rôle de simples prompteurs offrent par addiction ou par naïveté. Résoudre un problème n’est pas une fin en soi : c’est un phare, un indicateur d’une compréhension conceptuelle nouvelle. Les problèmes que l’on donne à creuser aux jeunes mathématiciennes et mathématiciens en formation servent avant tout à leur apprendre à voyager au sein de la discipline et à formuler de nouvelles questions. En “résolvant” ces problèmes à la chaîne, les entreprises de l’IA ambitionnent de détruire cette géographie de la discipline qui permet le voyage et donc notre capacité à identifier les nouvelles frontières de la recherche. 

Les mathématiques sont irréductibles à la force technique permettant de transformer une idée en preuve ou à la production massive d’énoncés « Vrai/Faux ». A contrario, la preuve est une composante importante des mathématiques, mais elle nécessite un temps d’analyse et de contextualisation que la précipitation algorithmique détruit, soulevant d’ailleurs de graves questions d’attribution et de plagiat. Les tentatives, les chemins de traverse, la vérification, l’intégration, la transmission des idées, le travail collectif sont des composantes précieuses. C’est ce long et difficile processus humain qui transforme une idée brute en un savoir assimilable par la communauté et enseignable à un étudiant ou une étudiante. Aujourd’hui, la simple rumeur d’une piste de recherche naissante peut déclencher une attaque en force brute par les entreprises prédatrices de l’IA, menaçant de détruire des siècles de tradition de « science ouverte » en incitant les chercheurs à cacher leurs travaux. Une solution purement extractiviste, sans la compréhension de son processus ni l’intégration dans la chaîne de transmission humaine, n’a aucune valeur scientifique ; elle s’apparente à une réponse finale qui aurait oublié pourquoi la question méritait d’être posée.

L’une des vérités de ce moment, s’il n’est question dans les sciences ni d’un DeepBlue, ni d’un Kasparov, c’est que la recherche scientifique et l’Université sont placées face à leurs contradictions. Aussi le temps est-il venu d’un moment réflexif sur le sens et le rôle de la formation universitaire et de la recherche scientifique. Les sciences ne sont pas des abstractions qui existent hors de la société, mais reposent sur une dimension artisanale, sur la transmission sociale et humaine de savoirs et de méthodes. Les techniques comme l’IA générative et agentique n’existent pas davantage en dehors de la société. Les technologies n’évoluent pas de manière autonome, inéluctable ou neutre. L’IA est avant tout un dispositif sociotechnique dont le développement sert directement les intérêts économiques, politiques et sociaux des dirigeants des entreprises du secteur. Il est donc primordial que chacune, chacun réponde pour son propre compte, non pas à la question « Faut-il monter dans le train ? » — la réponse étant évidemment non — mais quel monde ces entreprises ambitionnent-elles de produire? Et quel monde voulons-nous voir advenir, où les sciences comme bien commun et l’Université comme pilier de la démocratie trouvent toute leur place?



 

ARGUMENTUM E SILENTIO
« À René Char »

Mise à la chaîne
entre l’Or et l’Oubli :
la Nuit.
Tous deux ont voulu la prendre,
tous deux elle laissa faire.

Mets là-bas,
mets toi aussi maintenant là ce qui
aux côtés des jours veut poindre :
la parole survolée d’étoiles,
l’inondée de mers.

À chacun la parole.
À chacun la parole qui lui a chanté
quand la meute lui est dans le dos
tombée dessus –
à chacun la parole qui lui a chanté
et s’est figée.

À elle, à la Nuit,
la parole survolée d’étoiles, inondée
de mers,
à elle la parole de silence
dont le sang ne s’est pas figé quand
la dent vénéneuse
a troué les syllabes.

À la nuit la parole de silence

Contre les autres, ceux qui bientôt,
qui racolés par les oreilles d’écorcheur
vont gravir aussi le temps et les temps,
elle témoigne au bout du compte,
au bout du compte quand seules encore sonn-
ent les chaînes,
elle témoigne d’elle la nuit, qui gît là entre
l’Or et l’Oubli,
leur sœur à tous deux, de toujours –
Car où
poindrait, dis, le jour, sinon
chez elle qui dans le bassin fluvial
de sa larme
montre et remontre
aux soleils en plongée la semaille ?

ARGUMENTUM E SILENTIO
Für René Char

An die Kette gelegt
zwischen Gold und Vergessen :
die Nacht.
Beide griffen nach ihr.
Beide ließ sie gewähren.

Lege,
lege auch du jetzt dorthin, was herauf-
dämmern will neben den Tagen :
das sternüberflogene Wort,
das meerübergossne.

Jedem das Wort.
Jedem das Wort, das ihm sang,
als die Meute ihn hinterrücks anfiel-
Jedem das Wort, das ihm sang und erstarrte.

Ihr, der Nacht,
das sternüberflogne, das meerübergossne,
ihr das erschwiegne,
dem das Blut nicht gerann, als der Giftzahn
die Silben durchstieß.

Ihr das erschwiegene Wort.

Wider die andern, die bald,
die umhurt von den Schinderohren,
auch Zeit und Zeiten erklimmen,
zeugt es zuletzt,
zuletzt, wenn nur Ketten erklingen,
zeugt es von ihr, die dort liegt
zwischen Gold und Vergessen,
beiden verschwistert von je –
Denn wo
dämmerts denn, sag, als bei ihr,
die im Stromgebiet ihrer Träne
tauchenden Sonnen die Saat zeigt
aber und abermals ?

Poème de Paul Celan traduit et commenté par Jean-Pierre Lefebvre
https://doi.org/10.3917/poesi.119.0061

Posted on

Manifestations du 15 septembre et Assises pour l’Université et pour la Recherche

« Les stupides résurgences du nationalisme et des religions ne sont que l’écume dérisoire du vrai danger : l’acquiescement suicidaire au sort qui nous est fait et par lequel une économie en dépérissement nous enjoint de dépérir avec elle. »

Raoul Vaneigem

Les mois qui viennent de s’écouler ont vu paraître de multiples rapports soulignant le décrochage scolaire, économique, scientifique et technique de la France depuis quinze ans. Ce déclin découle directement de choix de politiques publiques initiés il y a deux décennies et scrupuleusement maintenus depuis. Ces orientations s’appuient sur la volonté idéologique de subordonner l’État aux intérêts du secteur privé plutôt qu’aux besoins de la société. Bien que ces rapports s’appuient sur des méthodologies souvent critiquables et utilisent les indicateurs définis par les réformateurs eux-mêmes, leurs conclusions rejoignent les analyses de celles et ceux qui avaient alerté, dès le départ, sur l’issue prévisible de ces politiques publiques.

Le projet de loi de finances 2027 s’annonce préoccupant. L’exécutif proposera vraisemblablement de nouvelles mesures d’austérité frappant les politiques sociales, l’École, la Santé, l’Université et la Recherche, et poursuivant le transfert des moyens publics vers le privé. Dans ce climat d’instabilité, le recours à une dissolution venant inverser le calendrier électoral entre législatives et présidentielle ne relève peut-être plus de la fiction. Face à cette situation, l’enjeu pour la communauté académique est clair : il s’agit de réorienter vers nos institutions les vingt-trois milliards d’euros liés à la loi Pénicaud sur l’apprentissage et la formation professionnelle, une manne qui irrigue aujourd’hui un secteur privé aux formations médiocres et douteuses, quand elles ne sont pas frauduleuses.

C’est pourquoi nous appelons à grossir les rangs des manifestations du 15 septembre afin de défendre l’Université en tant que pilier démocratique, les sciences comme bien commun, ainsi que les budgets de l’enseignement supérieur et de la recherche publics. A Paris, la manifestation partira de Jussieu à 12h30, en direction du ministère. Les interpellations des rapporteurs du budget devront avoir lieu le week-end des 26 et 27 septembre et celle des parlementaires le week-end des 10 et 11 octobre. Au-delà de cette date, la période budgétaire doit susciter l’émergence d’une mobilisation sous des formes inédites. La bonne nouvelle de cette rentrée, c’est le succès des Assises pour l’Université et pour la Recherche, qui entreprennent de réfléchir à un programme de refondation fondé sur l’idéal démocratique, sur le rôle social de l’École et sur les sciences comme bien commun, permettant à la société d’affronter les multiples crises qui obscurcissent l’horizon. Les Assises locales constituent l’occasion d’exposer la réalité des chiffres et d’inventer des moyens d’action efficaces pour faire irruption dans le débat public au cours de la première quinzaine d’octobre. L’objectif est de réaffirmer un principe fondamental : l’argent public doit financer l’Université et la recherche publiques.

Posted on

Trois tribunes, deux rapports, une fondation

« S’adapter, par avance, à une réalité simplement prévue et analysée par les seules forces de l’esprit, c’est là probablement, pour la plupart des hommes, un exercice mental singulièrement plus difficile que de modeler leur action, au fur et à mesure, sur des faits directement observés. »

Marc Bloch, L’étrange défaite

Nous reprenons la plume entre deux canicules afin de relayer trois tribunes aux horizons très différents. La première, rédigée à Brest et destinée à la presse quotidienne régionale, porte sur le décret Baptiste relatif aux frais d’inscription des étudiants étrangers. Elle s’accompagne d’une démarche participative visant à assurer une publication synchronisée dans toute la France : un outil précieux qui, s’il fait ses preuves, pourra enfin briser l’entre-soi. Pour prendre connaissance du texte et le signer :

https://rogueesr.fr/tribune-dans-la-pqr-sur-les-frais-de-scolarite/

La deuxième émane de directions de laboratoires et appelle à un investissement massif dans la recherche publique :

https://recherche-publique-2027.fr/appel-des-scientifiques/

Dans ce contexte, il importe de prendre connaissance des nouvelles règles très restrictives de l’ANR pour le prochain appel à projets :

https://rogueesr.fr/anr-aapg-2027-de-nouvelles-regles-restrictives/

La troisième apporte son soutien aux Assises pour l’Université et la Recherche, dont le coup d’envoi sera donné lors d’un colloque les 3 et 4 septembre prochains à Paris. Des assises locales se tiendront ensuite dans chaque établissement, avant d’aboutir à une coordination nationale. Déjà forte de 5 000 signataires, cette tribune paraîtra ce lundi dans le journal Le Monde. Pour vous inscrire et la signer :

https://agorasur.fr/assises-pour-luniversite-et-pour-la-recherche/


« L’apprentissage, comme il y avait beaucoup d’argent sur l’apprentissage, et c’est un formidable succès, c’est un formidable succès, c’est plébiscité par les entreprises, par les jeunes, et de temps en temps par les écoles privées. Tout ça me va bien sauf quand il y a des abus. Et des abus il y en a de temps en temps mais c’est marginal et je n’ai pas de preuve que ce soit un système organisé. »

Philippe Baptiste, La chaîne parlementaire, 7 juillet 2025

Quel rapport ? 

Un rapport est le plus souvent un document dépourvu d’intérêt qui n’est pas destiné à être lu. Du reste, on y décèle désormais les marques caractéristiques des IA génératives. Il s’agit en réalité d’un simple outil de lobbying ou de communication politique conçu pour obtenir des gros titres dans la presse du type « Un rapport explosif préconise de lever le tabou des frais d’inscription », afin d’imposer l’angle sous lequel un débat de société doit être mené. Les réactions indignées ne font alors que figer la question dans le cadre choisi.

Le premier des deux rapports [1] parus cette semaine illustre parfaitement cette logique. Venant clore l’échec des Assises pour l’augmentation des frais d’inscription co-produites par Bercy et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, son parti pris est explicite : naturaliser les coupes budgétaires subies par l’Université publique pour légitimer un secteur privé sous perfusion d’argent public. Partant de là, le document conclut à la nécessité d’augmenter les frais d’inscription, d’en finir avec le statut de fonctionnaire ou encore de laisser la rénovation des bâtiments à la charge des établissements, ad libitum. Les chiffres avancés sur le coût des formations sont faux. L’étude d’impact tient en une seule ligne : multiplier par cinq les frais d’inscription rapportera 1,5 milliard de ressources propres. C’est exactement ce que répond ChatGPT à partir d’un calcul simpliste multipliant un million d’étudiants en licence et 700 000 étudiants en master par les hausses projetées. Non seulement l’exonération des boursiers est ignorée, mais l’ensemble des rétroactions mises en évidence par la littérature scientifique, est passé sous silence. Le résultat ne témoigne ni de sérieux, ni de rigueur, ni d’éthique.

À l’inverse, et malgré la retenue de ses conclusions, le second rapport [2] s’avère une mine d’informations et d’analyses. Émanant des Inspections générales des affaires sociales (IGAS) et de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), il porte sur le développement d’un enseignement supérieur privé souvent médiocre, quand il ne relève pas de la fraude pure et simple, et alimenté entre 40 % et 90 % par l’argent public. Rarement un document officiel aura pointé aussi clairement le degré de corruption au sein de l’appareil d’État depuis les lois Pénicaud et Vidal — loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel et loi ORE. Le rapport [2] dresse le constat sévère d’une expansion dérégulée du secteur privé qui capte désormais 800 000 bacheliers, soit le tiers de l’effectif du secteur public. Cette création de marché est subventionnée par l’État, le seul financement de l’alternance représentant aujourd’hui 23 milliards d’euros, à comparer aux 15 milliards du budget de l’Université. Si la Cour des Comptes a été contrainte de reconnaître 10 % de fraudes manifestes (faux apprentis, faux employeurs ou fausses déclarations), le rapport démontre que les 90 % d’établissements restants ne valent guère mieux. Il s’agit d’écoles proposant des formations indigentes et dépourvues d’accompagnement, où la précarité et la pression managériale sont la norme. Et pour cause, seul 25 % de l’argent capté est consacré à la masse salariale. Le reste des fonds sert à enrichir les fonds d’investissement et les fondateurs par les dividendes et la revente de parts. L’argent est d’ailleurs détourné par des montages subtils : une holding facture de lourds frais de gestion à ses propres écoles, pardon filiales, pour effacer leur bénéfice imposable, tandis que les investisseurs prêtent des capitaux via des comptes courants d’associés aux taux supérieurs au marché, ou bien transfèrent les profits vers des structures immobilières grâce à des loyers surévalués. Dès lors, la distinction  entre privé lucratif et non lucratif s’effondre ; il ne repose que sur une ingénierie financière agile destinée à faire disparaître les bénéfices.

On comprend, dès lors, le rôle véritable du rapport sur l’augmentation des frais d’inscription et son estimation fantaisiste de 1,5 milliard d’euros, une somme dérisoire représentant à peine 6 % des montants dilapidés par la loi Pénicaud. Il s’agit simplement de détourner l’attention de la phase terminale, pourtant bien avancée, du programme de transformation théorisé par Philippe Aghion : la privatisation.

[1] https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/rapport-des-assises-du-financement-des-universites-101697

[2] https://www.igas.gouv.fr/enseignement-superieur-prive-lucratif-32-propositions-pour-reguler-le-secteur


« La direction d’orchestre comme la politique n’a jamais attiré d’esprits originaux. »

Igor Stravinsky

Lancement de la Fondation Javier Jaurès

Le 8 juin, le Parti Socialiste lançait son laboratoire d’idées, malicieusement baptisé « Noûs ». Le journal Le Monde nous apprenait qu’il s’agissait là d’un délicat « clin d’œil à Camille Noûs, un auteur fictif, une signature allégorique et commune inventée en 2020 par le collectif de scientifiques RogueESR, désireux de mettre en avant la dimension collaborative de la recherche. » Ravis, il va sans dire, et même profondément flattés par tant d’altruisme, nous avons immédiatement cherché à savoir d’où pouvait bien venir cet emprunt marqué au sceau du génie.

Chacun mesure l’importance, dans la refondation intellectuelle en cours, du triumvirat composé de Jean-Jacques Urvoas, grand ordonnateur du renseignement [3], de Jean-Yves Le Drian, intercesseur béni entre l’industrie d’armement, les réseaux polytechniciens et la DGA, et de Bernard Cazeneuve, grand connaisseur des subtilités policières. Aucun n’est soupçonnable d’avoir croisé Camille Noûs. Il en va de même pour la co-présidente de la structure, Julie Martinez, fraîchement débarquée de chez Palantir, la multinationale de surveillance et de contrôle du technofasciste Peter Thiel. S’agirait-il de Florian Vadillo, le nouveau directeur général du parti, titulaire d’un doctorat et autrefois vacataire à Sciences Po ? Ce spécialiste embedded du renseignement, introduit auprès d’Urvoas par le très discret Bernard Squarcini, a par la suite officié chez Sopra Steria au moment précis où l’entreprise négociait son virage vers la cyberdéfense.

Quel que soit l’initiateur de cette lumineuse idée, cet appel du pied à Camille Noûs nous séduit et nous brûlons de pouvoir retourner la faveur. Constatant le succès de la revue Grand Con et le virage martial imprimé à Science Po par son directeur [4-6], nous nourrissons le désir profond de contribuer à l’ambiançage techno-sécuritaire du moment ; nous rêvons de troquer René Char pour quelque citation de Carl Schmitt ou de Julien Freund, de disserter du plan « ontologique » d’Alex Karp et Peter Thiel pour créer un État digital, de repeindre des blogueurs nazillons comme Curtis Yarvin ou Nick Land en grands intellectuels, voire en philosophes.

C’est pourquoi nous annonçons la création de la Fondation Javier Jaurès.

Sur les pelouses du FC Lorient, Javier Jaurès, réputé pour son sens du marquage à la culotte et son pressing étouffant, a longtemps fait vibrer les tribunes. Il a surtout érigé la reconversion en art, glissant du poste de libéro à celui d’ailier droit tout en conservant une affinité élective pour la défense. C’est tout naturellement qu’il poursuivit sa carrière post-sportive dans l’arbitrage et la surveillance vidéo. ll avait de grands yeux très clairs, où parfois passaient des éclairs, comme au ciel passent les orages. Il était plein de tatouages qu’on n’a jamais très bien compris ; sur son cou, on lisait  « Viva la libertad, carajo ! », sur son bras droit, « ni amis, ni ennemis, juste des derbys ». On retrouva son corps un matin à la surface d’un étang ; l’autopsie conclut à une asphyxie, après qu’une corne de croissant au beurre lui eut obstrué les voies respiratoires. Sur un muret non loin de là, tracée en lettres de sang, cette question : « Pourquoi ont-ils tuer Javier ? »

Nous entendons aujourd’hui lui rendre un vibrant hommage en plaçant notre nouveau think tank sous ses auspices. La date de la soirée de lancement à La Rotonde est encore tenue secrète, mais nous pouvons d’ores et déjà annoncer la tenue d’une table ronde intitulée « Il changeait la vie… digitale », en présence d’Elon Musk (à confirmer), qui sera suivie d’un hommage émouvant à René Monory.

Wink-wink !

Bon été ! Buvez de l’eau…

[3] https://www.mediapart.fr/journal/france/150615/urvoas-lhomme-du-patriot-act-la-francaise

[4] 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/26/luis-vassy-dirige-sciences-po-selon-une-verticale-du-pouvoir-etrangere-au-principe-de-collegialite-qui-regit-l-universite_6693940_3232.html

[5]

https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/080626/l-opa-de-l-industrie-de-l-armement-sur-sciences-po

[6]

https://aoc.media/analyse/2026/06/28/penser-le-monde-daujourdhui-avec-des-idees-dhier-luis-vassy-et-linternational/

Posted on

L’été et notre vie

« L’été et notre vie étions d’un seul tenant
La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante
Avidité et contrainte s’étaient réconciliées
(…)
C’était au début d’adorables années
La terre nous aimait un peu je me souviens. »

René Char — Evadné

Les batailles en cours sont loin d’être terminées — ou plutôt la bataille, tant il est devenu évident que nous sommes entrés dans la dernière phase du continuum de réformes initié il y a vingt ans : la privatisation. Ce dernier billet avant l’été entend montrer, une fois encore, la cohérence des mouvements de troupes en cours, qui préparent une guerre éclair pour les trois premiers mois du prochain mandat présidentiel. Nous attirons l’attention sur  les manifestations du 11 juin et sur le dernier grain de sable de l’année, consistant à demander aux parlementaires les clés de répartition des moyens entre universités.

Avant l’été, il faut encore mener les recours juridiques contre le décret discriminant les étudiants étrangers extracommunautaires et continuer de multiplier les motions des conseils de laboratoire, d’UFR et d’université. L’automne sera crucial pour la survie de l’Université et de la recherche scientifique. Les débats budgétaires se tiendront sur fond de tentation disruptive, sous le spectre d’une dissolution en amont de la présidentielle. Il s’agira de peser pour récupérer les dizaines de milliards d’argent public dilapidés dans le financement d’un secteur privé désastreux. Il s’agira surtout de travailler enfin à une nouvelle vision pour les sciences et l’Université, susceptible d’élargir l’horizon.

D’ici là, il nous faut arracher de haute lutte, à la prolifération bureaucratique et à l’empire grandissant de l’insignifiance, ce moment suspendu à la lisière de l’été où le temps redevient un espace de souveraine liberté. La recherche exige ce yutori (ゆとり), cette précieuse disponibilité de l’esprit, condition première de l’émerveillement intellectuel et de la pensée. La barbarie de l’époque nous enjoint de prendre soin de nous-mêmes comme d’autrui, et de nous accorder l’audace du raffinement sensible. Si tout concourt aujourd’hui à nous priver de cette retraite savante, qu’il nous soit permis, à tout le moins, de vous en formuler le vœu : que ce yutori vous soit joyeux et fécond.

Wo?
In den Lockermassen der Nacht.

Im Gramgeröll und -geschiebe,
im langsamsten Aufruhr,
im Weisheitsschacht Nie.

Wassernadeln
nähn den geborstenen
Schatten zusammen – er kämpft sich
tiefer hinunter,
frei.
Où?
Dans les masses meubles de la nuit.

Dans le galet chagrin roulé et repoussé,
dans le plus lent des soulèvements,
dans le puits-de-sagesse Jamais.

Des aiguilles d’eau
recousent l’ombre éclatée – elle combat,
s’arrache plus bas vers les profondeurs,
libre.

Paul Celan, Atemwende (Renverse du souffle)

Traduction de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre.

Séminaire Politique des Sciences (11 juin)

La dernière séance du séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 11 juin 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Vous trouverez résumés complets et lien pour la suivre le séminaire à distance ici :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/

La science enrôlée de force dans la guerre qui vient : quelle réflexivité face à la redteamisation de l’ESR ? (séance 1/2)

La tension entre l’autonomie de la recherche scientifique et les tentatives d’enrôlement par le secteur militaire ne date pas d’hier, mais elle prend aujourd’hui une tournure cruciale. Si des institutions comme le Sous-secrétariat d’Etat à la Recherche ou le CNRS ont été créées dans les années 1930 pour protéger les chercheurs des logiques guerrières, le contexte géopolitique contemporain (guerre en Ukraine, cybermenaces) ravive les pressions sur le monde académique. Le séminaire s’appuie sur quatre interventions pour illustrer comment le monde de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) fait face à ces enjeux de sécurité et de géostratégie aujourd’hui :

Marco Cattaneo — Retour sur la pétition de 200 spécialistes de la physique quantique contre la capture militaire de leurs recherches.

De par leur potentiel militaire, les physiciens spécialisés en calcul quantique sont de plus en plus enrôlés dans les programmes militaires. Marco Catteano reviendra sur l’initiative d’une pétition de 200 physiciens spécialistes en physique quantique qui s’oppose à la capture de leurs recherches par les systèmes militaires des différents pays et plaident pour une autonomie des savoirs (intervention en anglais).

Guillaume Morel — La PPST et les ZRR : un régime d’exception au droit commun qui s’étend rapidement dans nos laboratoires.

Déployé depuis 2012, le dispositif de Protection du Potentiel Scientifique et Technologique (PPST) sécurise les savoirs sensibles des laboratoires et entreprises. Il s’appuie sur des Zones à Régime Restrictif (ZRR), qui appliquent des règles d’accès d’inspiration militaire, dérogatoires au droit commun. L’intervention analysera ce système et ses enjeux, en se focalisant particulièrement sur la gestion des autorisations d’accès et les enquêtes administratives requises.

Masha Cerovic — « Mais Madame, c’est un pays en guerre! » Les risques d’une recherche en SHS sans risques.

En Ukraine, poursuivre la recherche en SHS est un acte de résistance face à la guerre. Pourtant, le travail de terrain des chercheurs se heurte aux restrictions de voyage officielles, moins strictes pour d’autres secteurs. L’intervention analysera le flou entourant les autorisations de mission et interrogera la responsabilité des établissements pour repenser l’articulation entre autonomie scientifique, responsabilité et gestion des risques

Sylvain Bourmeau — L’ambiançage géostratégique de la vie médiatique des idées.

La revue Le Grand Continent offre un exemple saisissant d’un phénomène politique récent : la montée en puissance médiatique d’un cadrage géopolitique voire militaire face aux analyses plus distantes et critiques des sciences sociales. Participant d’une stratégie de fabrication de « villains », ce cadrage contribue fortement à légitimer l’extrême droite et ses figures.

Retrouvez les captations vidéo des séminaires passés sur la chaîne de PdS :

« Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelque prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme. Comme un beaucoup plus grand que moi, je souhaiterais volontiers que, pour toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots : Dilexit veritatem. »

Marc Bloch

Adoption au Sénat de la petite loi Galileo-Baptiste

Le projet de loi Galileo-Baptiste a été adopté dans un Sénat désert. Il s’agit de la défaite la plus significative pour l’Université publique depuis la loi Pénicaud. Si ce texte devait être examiné à l’Assemblée nationale, une mobilisation puissante serait indispensable. Elle serait d’autant plus justifiée que les dizaines de milliards d’euros d’argent public faisant aujourd’hui défaut à l’Université et à la recherche existent bel et bien : ils s’écoulent via des canaux budgétaires échappant à tout contrôle, au profit exclusif du secteur privé.

Ce projet de loi ne prévoit d’ailleurs pas la moindre régulation de ce dernier. Le secteur privé non régulé, qui prospère sur la promesse de formations « hors Parcoursup », a d’ores et déjà annoncé que ce texte le laissait indifférent. En revanche, les grands groupes prédateurs à l’origine de la loi se voient offrir la possibilité de concurrencer directement l’Université publique, sur la base de critères spécifiquement conçus pour eux. Le groupe Galileo, qui emploie Mme Pénicaud, n’a qu’une exigence : que l’évaluation commune – que le Hcéres de Mme Chevallier se porte volontaire pour mener – ne repose que sur un seul critère, celui de « l’employabilité ». Le projet de loi Galileo-Baptiste ne se contente pas de piétiner le monopole public de la collation des grades. Il installe aussi l’idée d’un marché unique public-privé alimenté par des fonds publics, soumis à une bureaucratie évaluatrice usant de son pouvoir pour édicter des critères dont la qualité des formations et l’adossement à la recherche sont désormais exclus. On y reconnaît sans peine le dernier volet du programme de transformation Aghion-Cohen qui a provoqué un décrochage industriel, éducatif, scientifique et technique sans équivalent dans le monde : la privatisation. Ce dernier mouvement ramasse les éléments patiemment mis en place : le Hcéres et les CO(M)P à 100%, la loi Pénicaud et la loi ORE, et Parcoursup (l’œuvre de M. Baptiste déjà). 

Nous avions ironisé sur la mise à l’écart du ministre Baptiste par l’Élysée et Matignon, qui lui avaient refusé l’examen de sa loi et avaient mis un terme aux Assises sur l’augmentation des frais d’inscription. Il nous faut bien admettre aujourd’hui que M. Baptiste est habile. En quelques entretiens, il est parvenu à convaincre une poignée de leaders syndicaux et de parlementaires de l’opposition de déplorer publiquement que le projet de loi Galileo-Baptiste ne soit pas examiné. Il a concédé le décret xénophobe sur les frais d’inscription à la droite conservatrice en échange du portage de son texte au Sénat. La « méthode incrémentale » théorisée par Ph. Aghion a trouvé son maître : Ph. Baptiste est un expert dans l’art de la duplicité, de l’inversion orwellienne et de la segmentation des réformes pour les rendre illisibles. Quant aux dupes (volontaires ?) qui se sont laissés berner – et qui se trouvent être les mêmes que ceux ayant défendu la sauvegarde du Hcéres ou la LPR –, il nous faut leur réitérer combien nous avons honte pour eux.

« Si la matière grise était plus rose, le monde aurait moins les idées noires. »

Pierre Dac

Décrets d’annulation de crédits

L’insincérité budgétaire étant devenue depuis longtemps la norme, le gouvernement prévoit d’annuler par un double décret 139 millions d’euros du budget de la MIRES, auxquels il faut ajouter 100 millions d’euros de crédits de paiement pour France 2030. Cela comporte 35,5 millions d’euros de crédits pour l’Université (programme 150) et 62,2 millions d’euros de crédits pour la recherche (programme 172). Il en sera ainsi tant qu’il n’y aura pas de mobilisation significative du monde académique pour contrer  la prédation d’argent public par le secteur privé.
Le 11 juin, des manifestations sont organisées partout en France (à Paris, 12h30 au ministère) contre l’austérité imposée à l’Université et la recherche publiques.

« La statue de la Liberté qu’il regardait depuis un long moment lui parut tout d’un coup éclairée d’un soleil plus vif. Son bras armé d’un glaive semblait brandi à l’instant même, et sa stature était battue par les brises impétueuses. »

Amerika, Kafka

« Être émigrant c’était peut-être précisément cela : voir une épée là où le sculpteur a cru, en toute bonne foi, mettre une lampe et ne pas avoir complètement tort. »

Ellis Island — Georges Perec

Au cœur de la bataille, le coût des formations

Fin janvier 2026, la droite sénatoriale a utilisé son « droit de tirage » pour lancer une commission d’enquête sur l’Université, sur le modèle de celle de l’audiovisuel public. La rapporteure, Laurence Garnier, est l’homologue exacte de Charles Alloncle : elle déroule inlassablement le rouleau compresseur de son récit pour égrener les mêmes obsessions : le « fardeau » des étrangers, le « signal-prix négatif » de la gratuité et le coût de l’échec « à un demi-milliard d’euros ». La sénatrice trumpiste parvient parfois à condenser deux de ces éléments de langage dans la même phrase : « Les jeunes femmes se prostituent et viennent nourrir des réseaux de prostitution pour survivre dans notre pays parce qu’évidemment les coûts d’inscription sont faibles. » Elle a fait le voyage aux États-Unis pour visiter un laboratoire de robotique, d’où elle a rapporté cette fulgurance : « J’étais à l’université de Stanford. C’est à peu près l’antithèse de l’antenne universitaire de Saint-Flour ! » De fait, Stanford dispose d’un budget de 7,7 milliards d’euros pour 17 300 étudiants, soit un ratio de 445 000 euros par étudiant.

Une commission ubuesque de ce genre ne saurait auditionner des universitaires en activité ou des chercheurs qui étudient l’Université. C’est donc toute la bureaucratie managériale qui a comparu, témoignant avant tout… de sa division et de son absence totale de vision pour la recherche et l’Université. Assas, Dauphine et PSL ont fait acte d’allégeance, l’Initiative a produit force données, l’Auref a défendu son bout de gras, France Universités a joué les résistants de la 25e heure. Le plus pathétique fut l’Udice, geignant dans ce jargon de bullshit corporate qui constitue la bouillie ordinaire du réseau LinkedIn, de l’abandon financier des idexés. On ne saurait se réjouir, ni de l’offensive trumpiste annoncée, ni de la déconfiture des  bureaucraties qui ont collaboré fidèlement à chaque étape du processus de démolition.

Il y a quelques semaines, c’était Mme Le Pen qui prenait part au feu roulant contre l’Université : « Voir un étudiant en université, en socio pendant 5 ans, je préfère l’avoir en formation ou en apprentissage ou en alternance dans une industrie. Je prends ce que coûte un étudiant en université, cet argent-là, 17 000 euros par an. Je prends la moitié, je le donne à l’entreprise qui va former et l’autre moitié en indemnisation. » 

Cette semaine, Philippe Baptiste a envoyé aux établissements universitaires une « FAQ » concernant le décret de discrimination des étudiants étranges extra-communautaires :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/05/FAQ_Discrimination.pdf

Il s’agit d’un chef d’œuvre d’inversion orwellienne, que l’on peut se passer de lire. Ainsi, la discrimination, c’est l’égalité, puisqu’elle repose sur l’arbitraire de décisions des présidences d’établissement pour sa mise en œuvre. On se souvient que le Conseil Constitutionnel a interprété le principe de gratuité en simple « modicité » des frais d’inscription, à la condition que le régime d’exemption permette la gratuité pour les plus fragiles. Il y a donc matière à recours. Comme Mme Garnier, comme Mme Le Pen, M. Baptiste exhibe dans son « FAQ » la chimère de formations universitaires dispendieuses : 9650 € pour un étudiant en licence et 13 150 € pour un étudiant en Master. Comment des mensonges aussi grossiers peuvent-ils ainsi être proférés ? Tout simplement parce que la France est le seul pays qui tient secrètes les clés de répartition des moyens entre établissements. D’après le dernier rapport du Sénat, le « montant de la subvention pour charge de service public (SCSP) par étudiant des établissements, variait en 2022 de 2 037 euros pour l’université la moins dotée à 13 194 euros pour l’établissement le plus favorisé, pour une moyenne de 6 720 euros. » Cette somme est à comparer au 445 000 euros par étudiant de Stanford. Mais, ce n’est pas le coût des formations. La recherche représente 50% des missions, donc du coût salarial. La moyenne du coût des formations est donc autour de 3 360 euros par étudiant. Cette estimation est confortée par le Conseil d’analyse économique, qui fait état de 3 730 euros pour la licence (3 140 en sociologie), contre 10 850 pour un diplôme d’ingénieur. Cependant, certains frais des établissements sont fixes, de sorte qu’un étudiant en plus ne coûte pas cette somme de 3 730 euros, mais bien moins. Les frais d’environnement sont de l’ordre de 100%, ce qui signifie que le coût d’un étudiant en plus ou le gain pour un étudiant en moins est entre 1 650 et 1 800 €. Ce chiffrage est corroboré par le financement de places supplémentaires dans Parcoursup, en saturant les amphis, fixé d’après la Cour des Comptes à 1 600 €, soit dix fois moins que ce qu’avance Mme Le Pen et six fois moins que M. Baptiste.

Sources :

https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2019/01/18/combien-coute-une-formation-universitaire-et-par-extension-celle-des-etudiants-etrangers/

https://www.senat.fr/rap/r25-058/r25-05830.html

https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-03/20200227-rapport-premier-bilan-loi-ORE-3.pdf

« Doute et agis ! »

Devise de l’historien Jean Maitron

Un dernier « grain de sable »

Les Assises, le décret Baptiste et la commission d’enquête trumpiste au Sénat ont fissuré l’unité de façade des présidences d’universités. Plusieurs nous ont fait savoir qu’ils ont demandé, en marge des Assises, la divulgation de la clé d’allocation des moyens aux établissements. A ces demandes, la DGESIP aurait systématiquement répondu que cet « algorithme » (SIC) n’existe pas et que la dotation repose sur un mélange d’inertie et d’ajustements politiques ponctuels depuis la fin du système d’allocation conçu par M. Hetzel, ironiquement baptisé SYMPA. Or nous nous sommes procuré la clé d’allocation des moyens utilisée sous la présidence de M. Hollande, soit après l’abandon du « modèle SYMPA ». Il ne fait donc guère de doute que la réponse de la DGESIP n’est qu’un « élément de langage ». Aujourd’hui, la bataille à venir contre le secteur privé défendu par « l’union des droites » radicales, nécessite la publicité de la clé de répartition.

Nous vous appelons donc à écrire aux parlementaires pour leur demander de faire usage du pouvoir de contrôle de la commission des finances de l’Assemblée Nationale pour obtenir la divulgation des clés de répartition entre établissements.

 

« Apprenez que tout homme est l’égal d’un autre homme. Il est faux que, pour les uns, il n’y ait que des droits à exercer, et pour les autres, des devoirs à remplir : refusez tous d’obéir et nul ne songera plus à commander. Naissez enfin à la dignité Laissez grandir en vous l’esprit de révolte, et avec la Liberté vous deviendrez heureux ! »

Jean Maitron

Pot de retraite

À l’heure où Antoine Petit quitte la présidence du CNRS, il convient de saluer en lui deux singularités qui le détachent du tout-venant de la bureaucratie managériale. D’une part, petit-fils de Jean Maitron, il aura poussé la pudeur familiale jusqu’à ne jamais se réclamer de cet illustre aïeul — ni, avec une constance remarquable, à s’en inspirer. D’autre part, son impétuosité verbale l’a conduit à vendre la mèche sur la part d’ombre de chaque réforme, trahissant systématiquement ce que les manuels de « conduite du changement » commandent de taire.

Son premier discours aux présidents de section, début 2018, s’était ainsi ouvert sur un mémorable : « Bon, ils nous font chier les connards de Pubpeer ! ». Derrière la poésie de l’adresse, l’auditoire médusé comprit rapidement l’exégèse de la feuille de route confiée par Frédérique Vidal : administrer l’omerta sur les fraudes scientifiques de dirigeants de la maison. Dès lors, le ton était donné. Fin 2019, A. Petit célébrait l’ambition « inégalitaire » et « darwinienne » de la Loi de Programmation pour la Recherche. Fin 2021, il justifiait la suppression de postes statutaires au profit de postes précaires : « C’est comme si tu pouvais te payer Neymar, mais que tu n’aies pas de quoi lui payer un ballon. » Se confiant à AEF, il livrait enfin son unique regret, le fiasco des key-labs : « Est‑ce qu’on demande au Paris Saint‑Germain de gagner la Coupe d’Europe ou de tirer Angers ou Le Havre vers le haut ? », avant de léguer ce viatique à son successeur : « Prendre du plaisir. »

Mieux qu’un F. Germinet (« Nous n’avons pas la main sur les carrières de tous les personnels, même si nous les payons »), mieux même qu’une S. Retailleau (« Il faut absolument continuer la mise en œuvre de la LPR (…) Tout est posé, allez-y. Les acteurs peuvent demander des contrats différents »), A. Petit aura su illustrer de métaphores lumineuses la stratégie politique qui a relégué la recherche française, en un peu plus de dix ans, du 6e au 13e rang mondial.

Posted on

Le ravin

« Le fond – du ravin.
La nuit – tel un raclement,
fouille. Agitation des branches.

Serments – inutiles. »

Marina Tsvetaïeva

Ce billet est constitué de quatre brèves documentant la situation paradoxale dans laquelle nous sommes. Le système d’enseignement supérieur et de recherche est dans le ravin, planté par vingt ans de contre-réformes qui ont produit le décrochage économique, scientifique et technique du pays — plus personne ne le conteste. Les responsables de l’effondrement tentent de poursuivre leur route et même d’accélérer, mais partout, cela s’embourbe, sur les frais d’inscription, la loi Galileo-Baptiste, le Hcéres ou à Paris-Saclay — la pépite rayonnante. Nous qui n’appartenons pas à la sphère de la com’ et de la duplicité, mais qui avons fait le choix de dire le vrai sur le monde, n’avons d’autre choix que la lucidité pour trouver la détermination de sortir la société de cette ornière profonde.

« Donc, il y a eu quelques trous, effectivement. Mais le bilan est un peu celui que j’avais fait initialement dans mon propos liminaire. Je pense qu’il y a eu un vrai impact. Maintenant, effectivement, cette année, il y a un trou. »

Philippe Baptiste, L’impact et le trou.
Audition par la commission des finances le 19 mai 2026.
Poème en prose en réponse à la demande d’un chiffrage précis des baisses budgétaires opérées depuis la Loi de Programmation de la Recherche (LPR)

Frais d’inscription

Malgré une opposition unanime de la communauté universitaire, le ministre Baptiste a tenu à faire paraître son décret sur la différenciation des frais d’inscription :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054113646

Les étudiants étrangers doivent s’acquitter de 2 895 € chaque année pour s’inscrire en Licence, et de 3 941 € pour une année de Master. Ces mêmes étudiants, non-boursiers, n’ont pas le droit de travailler au-delà d’un mi-temps. Ces règles ouvertement discriminatoires vont inévitablement enfermer de nombreux étudiants dans des situations sociales dramatiques impossibles à maîtriser. Au-delà du clin d’œil à l’extrême-droite, l’enjeu politique est d’amorcer la hausse générale des frais d’inscriptions et d’accélérer la phase de privatisation. Ce sujet sensible touche l’ensemble des étudiantes et des étudiants, et de leurs familles, avec qui la communauté académique doit créer une alliance. C’est une bataille centrale qui se joue.

(i) Signons et faisons signer cette pétition pour la gratuité :

https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5865

(ii) Pour les franciliens, une manifestation est organisée au Quartier Latin ce mardi 26 mai. Rassemblement à 12h à Jussieu.

(iii) Faisons des interventions en amphi et dans la presse quotidienne régionale pour expliquer pourquoi il s’agit d’un prélude à l’augmentation généralisée des frais d’inscription, en détaillant la situation aux Etats-Unis et en Angleterre et en pointant la quinzaine de milliards d’euros d’argent public déversés au secteur privé.

(iv) Quelques universités courageuses ont déjà annoncé désobéir au décret, conformément au principe de gratuité inscrit dans la constitution. Il faut que l’initiative fasse tache d’huile.

« Je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes. »

Rosa Luxemburg, Lettre à Mathilde Wurm du 16 février 1917.

Loi Galileo-Baptiste

L’audition du ministre Baptiste au Sénat a donné lieu à des échanges qui prêteraient à rire, si l’enjeu n’était pas si grave : 23 milliards d’euros d’argent public déversés sans aucun contrôle dans le secteur privé, tandis que l’Université publique subit une cure d’austérité délétère. Bien que favorable à l’ouverture de l’enseignement supérieur aux appétits du privé, le rapporteur de la loi Galileo-Baptiste, Stéphane Piednoir, a visiblement découvert avec stupeur que ce projet de loi, issu des propositions du groupe Galileo d’avril 2023, ne prévoit rigoureusement rien que l’on puisse qualifier de « régulation ». Le texte s’appuie en effet sur la certification Qualiopi, une norme que le sénateur qualifie lui-même de « purement déclarative et administrative, [et] que l’on obtient généralement si l’on se donne la peine de la demander ». Plus effarant encore pour ce dernier : le financement automatique du privé par des fonds publics ne serait pas remis en cause par une évaluation négative.

En guise de réponse, le ministre a candidement concédé qu’il serait souhaitable, dans l’absolu, que Qualiopi intègre « un certain nombre d’évaluations pédagogiques ». Il s’agirait, par exemple, de « vérifier qu’il y a bien des enseignants à temps plein, qu’il existe des syllabus pour chaque formation, des choses simples mais qui ne sont pas vérifiées aujourd’hui ». Il a ensuite reconnu que son projet de loi ne visait pas à réguler, mais bien à accorder une reconnaissance du secteur privé par l’État. Selon lui, le privé peut « répondre à des besoins auxquels l’Université ne peut pas toujours répondre seule, ou parfois faire preuve d’une agilité et d’une rapidité qui sont parfois spectaculaires ». On comprend que devant un argument d’une telle scientificité, le dépeçage programmé de l’Université publique se passe d’étude d’impact.

Nous rappelons nos dix propositions sur le secteur privé :

https://rogueesr.fr/dix-propositions-sur-le-secteur-prive/


« Toute Chaire de Professeur Junior (CPJ) qui sera pourvue dans l’année civile devra être gagée par le non‑remplacement d’un départ d’enseignant‑chercheur intervenant au cours de l’année 2026 ».

DGESIP, Poèmes en prose.

Hcéres

Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) est de retour. Sa présidente, spécialiste de la fabrication du consentement aux politiques publiques par le nudge (le paternalisme libertarien), a mené une campagne de communication maligne, usant du langage des universitaires et des chercheurs pour faire baisser leur vigilance. Les premiers retours d’expérience de la vague d’évaluation en cours montrent cependant que le Hcéres est plus néfaste et bureaucratique encore qu’au moment où nous avons failli en être débarrassés.

Pour « évaluer » les établissements, les comités du Hcéres, bien que dépourvus de compétence en matière de recherche et d’enseignement, procèdent à soixante-dix à quatre-vingt auditions sans avoir transmis le moindre document préparatoire. Cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque les rapports n’en tiennent guère compte : ils se contentent de transmettre les oukazes du ministère et de reprendre le pire de la vulgate managériale pour imposer des mesures d’austérité (baisser la masse salariale, fermer des formations, précariser, détruire). Il est évidemment hors de question d’y mentionner la politique de baisse effective de la subvention pour charges de service public.

Selon nos sources, le Hcéres a été préservé en raison de son rôle légal dans la pérennisation des établissements expérimentaux, et ce, malgré la mise en place des Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performance (COMP) qui instaurent un nouveau pilotage politique en laisse courte. Le ministère souhaite inclure dans la loi Galileo-Baptiste une disposition prolongeant l’expérimentation de trois ans et en modifiant les conditions de sortie — nous y reviendrons au sujet de Saclay. La présidente du Hcéres s’active donc pour que cette loi confie à son institution une nouvelle mission : organiser la mise en concurrence entre public et privé sur le fondement de normes communes n’ayant rien à voir ni avec la qualité de la recherche, ni avec celle de l’enseignement. Le rapport du groupe Galileo à l’origine du projet de loi de « régulation » voit dans l’ouverture de l’Université à la prédation du privé une mesure d’équité et propose de ne retenir qu’un critère de réussite : l’employabilité. Il propose cependant d’adjoindre un critère valorisant la volatilité des savoirs, l’obsolescence programmée des formations et la caducité à court terme des certifications : l’agilité, définie comme adaptabilité permanente.

« Je pense qu’à l’image de la gravité, tout ce qui nous environne s’évanouit en permanence tout en allant de l’avant. L’effondrement et l’expansion en simultané. »

Agnès Varda

Saclay

Les vingt années de contre-réformes, qui ont conduit au décrochage scientifique et technique du pays, ont été motivées par un objectif témoignant de l’inculture historique profonde des réformateurs : faire émerger dix établissements conçus sur le modèle de Harvard (capital de 57 milliards de dollars), de Stanford (41 milliards) ou de Cambridge (15 milliards). Non seulement la France n’a pas de grandes universités fondées par l’exploitation du coton, du tabac ou du chemin de fer, mais la loi Le Chapelier a entraîné en 1791 la confiscation et la liquidation de l’ensemble des biens et des rentes des universités françaises. De capital, point.

Paris-Saclay est la vitrine des réformateurs, ce succès supposé qui cache le désastre. L’établissement accuse un déficit budgétaire prévisionnel s’élevant à plus de 36 millions d’euros. Cette dégradation continue des comptes a conduit à un épuisement substantiel des réserves, menant le fonds de roulement à 8,5 jours fin 2025, avec une évolution anticipée vers un solde négatif de l’ordre du million d’euros d’ici la fin de l’exercice. L’argent public qui manque est déversé par dizaines de milliards à un secteur privé de piètre qualité, qui accumule les scandales. Comme les autres établissements, Paris-Saclay est dans une situation de grande vulnérabilité, du fait même de la politique supposée lui profiter. Sans attendre le plan d’austérité de 6,5 millions d’euros qui sera présenté au conseil d’administration sous forme d’un budget rectificatif, l’administration centrale mobilise tout l’arsenal de la gestion financière centralisée : ponctions d’office, versements partiels, gels de crédits, ad nauseam.

C’est dans ce contexte que le Hcéres vient de transmettre à l’établissement son rapport sur la sortie d’expérimentation, rapport (supposément) produit par un comité entièrement composé de bureaucrates. Nous nous le sommes procuré :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/05/Rapport_Saclay_EPE.pdf

Les recommandations formulées par le Hcéres, en plus de critiques virulentes, tentent d’imposer un « coup d’accordéon » managérial permettant aux grandes écoles et aux autres composantes non-universitaires de voler la recherche aux composantes universitaires avant de les évacuer ou de les mettre sous tutelle. Cette manœuvre a pris d’abord la forme d’un transfert de la gestion de la recherche et des formations depuis les facultés et les départements vers les Graduate Schools. Elle vise explicitement à briser ce que le rapport nomme péjorativement la « logique facultaire », c’est-à-dire le modèle humboldtien d’Université. À cette offensive contre les départements d’Orsay s’ajoute la marginalisation délibérée des universités d’Évry et de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ). Le nouveau projet de statuts les relègue dans une strate institutionnelle nébuleuse, baptisée « Alliance Paris-Saclay », après qu’elles ont transféré leurs masters à Paris-Saclay. Ainsi, la dépossession totale des universitaires au profit de structures techno-bureaucratiques (comme l’instauration fin décembre d’une Commission universitaire permanente du CA (CupCA), jamais expérimentée) ne suffit pas au Hcéres : il lui faut éliminer tout ce qui est universitaire de « l’Université » Paris Saclay.

En plus de l’austérité, Paris Saclay s’enfonce donc dans la crise. Imposer aux départements de céder le pilotage de la recherche scientifique et de l’enseignement rend l’acceptation de nouveaux statuts inenvisageable — sauf à imaginer que la bureaucratie tente de passer outre le vote défavorable de la Faculté des Sciences d’Orsay, ce qui déclencherait des recours juridiques pour des années.

« Il est peu de vertus plus tristes que la résignation ; elle transforme en fantasmes, rêveries contingentes, des projets qui s’étaient d’abord constitués comme volonté et comme liberté. »

Simone de Beauvoir

 

Posted on

Muskisme

« GALILÉE. Mon cher, j’ai besoin d’être libre de mon temps. J’ai besoin de preuves. Et je veux de la viande à manger. Et à ce poste je n’aurai plus à seriner en leçons particulières le système de Ptolémée, mais j’aurais le temps, le temps, le temps ! d’établir mes preuves, car celles que j’ai maintenant ne suffisent pas. »

Bertolt Brecht, La vie de Galilée

Outre un rappel de la prochaine séance du séminaire Politique des Sciences, ce billet propose une analyse du muskisme, sa place dans les alliances d’extrême-droite et sa promesse de « souveraineté technologique ». Il est complété par deux brèves sur les Zones à régime restrictif (ZRR) et le CNES, qui témoignent de la pénétration de l’idéologie muskiste en France.

PdS — Un bilan de 20 ans de réformes de l’ESR 

Pour mémoire, la prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS)  aura lieu le mercredi 20 mai 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Bruno Andreotti — Qui aurait pu prévoir?

Clémentine Gozlan — La genèse de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) : chronique d’une (dés)union entre l’État et la profession académique.

Mathis d’Aquino — Privatisations à bas bruit : genèse, structuration et verrouillage du champ du nouvel enseignement supérieur privé en France depuis 2002.

Résumés à lire en ligne :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/


« Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes. »

René Char

La Zone d’intérêt

Les Zones à Régime Restrictif (ZRR), régies par l’article 413-7 du Code pénal, protègent les espaces physiques ou numériques des universités et laboratoires où s’effectuent des recherches intéressant la Défense nationale [1]. Ce dispositif de contrôle dépasse largement ce cadre et concerne à ce jour 931 laboratoires.  Il confère des pouvoirs considérables à l’autorité administrative, incarnée au sein des établissements par le Fonctionnaire de sécurité et de défense (FSD). Le fonctionnement de ce contrôle bureaucratique se caractérise par une opacité structurelle : les enquêtes de sécurité sont secrètes, le ministère n’a pas à motiver ses refus d’accès, et les voies de recours juridique sont extrêmement restreintes. De plus, la lourdeur des obligations légales rend leur application intégrale impossible sur le terrain, ce qui engendre une zone grise réglementaire et une forte part d’arbitraire où les pratiques locales informelles l’emportent sur le droit.

Ce manque de transparence s’est accentué avec le durcissement récent de la Protection du potentiel scientifique et technologique (PPST). Depuis le 1er janvier 2025, les chercheurs encourent des sanctions allant jusqu’à 3000 euros d’amende s’ils omettent de déclarer des liens ou des accords avec l’étranger. Les enquêtes de sécurité s’étendent désormais hors du cadre légal des ZRR, notamment pour les recrutements liés au programme France 2030 ou dans des laboratoires simplement jugés sensibles. Cette surveillance accrue menace directement la liberté académique. Elle favorise les discriminations à l’embauche basées sur la nationalité et permet d’écarter autoritairement des scientifiques pour des motifs purement politiques, à l’image d’une chercheuse en environnement récemment exclue du laboratoire bordelais de recherche en informatique (LaBRI) [2]. Face aux pressions des fonctionnaires de sécurité et de défense pour bloquer des recrutements pourtant légaux et légitimes, les directions d’établissement se retrouvent en première ligne pour défendre l’autonomie de la recherche contre l’arbitraire administratif.

Le projet de Loi de programmation militaire (LPM) en cours d’examen au Parlement introduit en son article 19 un dispositif de contrôle inédit pour les personnels (des post-doctorants par exemple) travaillant dans des ZRR, supposés disposer d’une expérience critique ou d’un savoir-faire sensible [3]. Ces personnes ont désormais l’obligation de déclarer préalablement au ministre de la défense toute intention d’exercer une activité au profit d’un acteur public ou privé étranger hors Union européenne et association européenne de libre-échange (AELE). Cette obligation s’étend jusqu’à cinq ans après la cessation de leurs fonctions. Si le gouvernement défend cette mesure comme un rempart nécessaire contre les ingérences étrangères et le débauchage de scientifiques français, cette mesure délétère fait une nouvelle fois l’unanimité contre elle au sein du monde académique. L’article 19 a un impact sur des dizaines de milliers de chercheurs d’organismes nationaux comme le CNRS ou l’Inria. Il instaure un climat de suspicion généralisée, entrave la recherche scientifique — y compris, il va sans dire, les Sciences Humaines et Sociales — et nuit gravement à l’attractivité internationale de l’écosystème français. Nous invitons à nouveau à écrire aux députés et sénateurs, en privilégiant le « bloc central ».

[1] Zones à régime restrictif : une lettre ouverte d’ALIA alerte sur les risques d’atteintes graves à la liberté académique.
https://liberte-academique.fr/zones-a-regime-restrictif-une-lettre-ouverte-dalia-alerte-sur-les-risques-datteintes-graves-a-la-liberte-academique/

[2] À Bordeaux, une chercheuse engagée pour l’écologie se voit interdite de labo
https://www.mediapart.fr/journal/france/160525/bordeaux-une-chercheuse-engagee-pour-l-ecologie-se-voit-interdite-de-labo

[3] ZRR : des chercheurs privés de laboratoire pour leurs idées ?
https://www.nouvelobs.com/opinions/20260518.OBS115025/zrr-des-chercheurs-prives-de-laboratoire-pour-leurs-idees.html

« OTHELLO. It is the very error of the moon ;
She comes more nearer earth than she was wont,
And makes men mad. »

William Shakespeare

CNES : une politique lunaire

Avant d’élaborer sa loi d’ouverture de l’Université à la prédation du secteur privé (projet de loi Galileo-Baptiste), M. Baptiste s’est fait l’artisan de la loi ORE (Parcoursup) en tant que directeur de cabinet de Mme Vidal, avant de devenir directeur scientifique de Total, puis président du Centre national d’études spatiales (CNES). Le site du CNES conserve encore aujourd’hui la trace de la fascination de son ancien président pour les « pionniers » du « Newspace » — ces « cow-boys de l’espace » qui transforment l’espace proche en un « nouveau Far West ». On y reconnaît sans peine l’imaginaire transhumaniste de réseaux libertariens autoritaires, porteurs d’une promesse survivaliste pour leurs adeptes lors de l’Apocalypse qui vient. M. Baptiste ne cache pas son admiration pour E.Musk, qu’il qualifie de « formidable entrepreneur ». Il entend compter parmi les initiés, aware du dessous des cartes : ainsi, il « ne croit pas trop » à la présence d’humains sur Mars dans deux ans.

A la tête du CNES, M. Baptiste s’est lui-même essayé à la captation de l’attention par la promesse techno-solutionniste. Ainsi fut décidé le transfert du pavillon de l’Exposition universelle de Dubaï vers le site du CNES à Toulouse, un bâtiment « de grande qualité », « sept fois moins énergivore », « une opportunité que nous n’aurions jamais pu nous offrir neuf ». La structure est arrivée en morceaux, inutilisable, et près de quatre millions d’euros d’argent public furent engloutis.

Sous l’impulsion de M. Bruno Le Maire, M. Baptiste a été l’artisan d’une mutation techno-industrielle du secteur spatial français : moins de recherche fondamentale et un soutien massif et sans contrôle au secteur privé. Le CNES subit désormais gels de crédits et coupes budgétaires massifs (100 millions € par an pendant 3 ans) qui touchent des programmes essentiels pour la dynamique atmosphérique.

L’un des fleurons de la politique menée par M. Baptiste a été le projet TechTheMoon, « premier incubateur au monde […] au service de l’économie lunaire ». Parmi les projets en germination propres à séduire les SpaceFounders qui inondent le secteur privé d’argent public, nous avons été émus par la start-up de reforestation de la lune, Spring Institute for Forests on the Moon :

« Through high technology, cutting-edge science, and an emphasis on equity and inclusion, we are planting the seeds today for tomorrow’s forests on the Moon. »

Quand le siphonnage des moyens de la recherche publique au profit d’un techno-futurisme de pacotille est si évident, ne serait-il pas opportun de procéder à un audit du programme d’investissement France 2030 pour faire cesser le pillage d’argent public ?

« Le débat sur la souveraineté technologique (…) technologies (…) technologies dites « duales » (…) souveraineté technologique (…) puissance scientifique et technologique (…) puissance scientifique et technologique (…) véritables infrastructures de souveraineté (…) plateformes technologiques (…) technologies de rupture (…) innovation souveraine (…) chaîne de souveraineté (…) technologies critiques (…) souveraineté technologique (…) souveraineté (…) souveraineté (…) technologiques (…) technologies critiques (…) technologies critiques (…) souveraineté française (…) technologique (…) de la France. » 

Philippe Aghion et l’Udice.
Tribune dans le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/19/une-universite-forte-n-est-pas-un-cout-mais-un-investissement-vital-pour-la-souverainete-francaise_6658651_3232.html

Qu’est-ce que le muskisme ?

La coalition trumpiste, qui unit milieux d’affaires, libertariens autoritaires et paléo-conservateurs, repose sur un bouleversement géopolitique et économique profond. Dans un contexte de crises multiples et couplées et de remise en cause de la libre circulation des capitaux, des biens et des services, le muskisme s’impose comme un régime d’accumulation fondé sur une symbiose avec l’État, soutenu financièrement par une inflation continue des actifs boursiers : l’entreprise privée y capte les fonds publics en promettant une souveraineté technologique exclusive (SpaceX ou Starlink). Contrairement aux idées reçues qui dépeignent les milliardaires de la Silicon Valley comme des libertariens soucieux d’échapper à la régulation, ce modèle instrumentalise la puissance publique pour en faire une source directe de pouvoir et de profit. L’objectif ultime est une vassalisation de la sphère publique, qui transfère les fonctions vitales de la société vers des monopoles privés tout en dévitalisant les institutions démocratiques.

Ce modèle consacre la primauté de l’infrastructure matérielle comme levier de pouvoir et de reconfiguration industrielle. Rompant radicalement avec l’externalisation globale des décennies précédentes, le muskisme érige la production en une forteresse autarcique via une intégration verticale absolue. Un techno-monarque qui contrôle les réseaux physiques, les constellations de satellites et les chaînes de fabrication dicte sa propre loi, s’affranchissant des régulations étatiques. Cette ambition dessine une nouvelle géographie politique fondée sur l’accaparement de l’espace et de l’énergie. En tentant de saturer l’orbite terrestre basse par un million de satellites pour étouffer des rivaux comme Amazon, le projet d’Elon Musk est l’appropriation exclusive de la matrice matérielle de l’intelligence artificielle, en la soustrayant aux limites terrestres, sanctuarisant ainsi un monopole technique hors de portée de tout contrôle démocratique. Et derrière la captation de l’attention par un récit technophile halluciné se déploient des enjeux militaires immédiats. Ainsi, Starlink est utilisé par la Russie et l’Ukraine. Autre exemple, la rentabilité escomptée pour des lanceurs lourds comme Starship est militaire, et non dans la colonisation de Mars.

Le muskisme abandonne la promesse de prospérité des classes moyennes au profit d’un récit dystopique et d’une stratégie de guerre culturelle permanente. Il se nourrit de la mise en scène de crises systémiques et de paniques démographiques empruntées au suprémacisme ethno-nationaliste. Le contrat social traditionnel s’efface au profit d’un contrat d’allégeance, qui monétise la fidélité d’une communauté de partisans en leur promettant la survie dans l’effondrement en cours. Cette transition s’incarne dans l’offre technologique elle-même : l’optimisme écologique des débuts cède la place à des véhicules-bunkers blindés et à des écosystèmes énergétiques fermés, conçus pour la préservation individuelle face à l’effondrement des structures collectives. Cette logique de protection payante enferme nos sociétés dans une dépendance structurelle d’autant plus perverse que les individus y contribuent inconsciemment par l’entremise de leurs fonds de pension et de la fructification boursière de leur épargne.

Sur le plan du contrôle cognitif, l’empire de Musk fonctionne selon une logique totalitaire visant à remplacer l’espace public traditionnel plutôt qu’à y débattre. L’appareil de capture de l’attention est total : la plateforme X configure le discours, l’intelligence artificielle Grok l’automatise, Grokipedia en réécrit les archives historiques, et le réseau Starlink en assure la distribution planétaire vers les smartphones. Pour sceller cette hégémonie, le muskisme s’appuie sur la technique commerciale du « zero-rating », qui consiste à ne pas facturer au consommateur l’usage de services. L’asservissement des individus passe par l’addiction, l’occupation et l’enfermement dans leurs propres désirs. Il contribue à l’absence de réaction collective devant l’encapsulation des Etats dans une infrastructure qu’ils ont renoncé à contrôler démocratiquement, et même à comprendre.

Ce système de propagande total souffre d’une contradiction interne : il néglige l’importance de la valeur d’usage de la technologie — comme  l’amélioration des batteries et l’extension de la décarbonation — ce qui le soumet à de possibles éclatements des bulles spéculatives. Ainsi, les techno-fascistes de la Silicon Valley surestiment la fascination des citoyens pour l’Intelligence Artificielle générative et sa promesse apocalyptique de destruction de masses d’emplois. La stratégie de contrôle narratif se heurte aussi à une autre réalité des marchés : en liant intimement l’identité de ses entreprises (comme Tesla) à son activisme techno-fasciste, à la surenchère permanente et à la prédation du bien commun, Elon  Musk s’aliène les secteurs progressistes de la société, qui s’organisent pour mener des opérations de décolonisation (fuir X, se mobiliser contre les data-centers, dévaloriser Tesla, revendiquer la régulation, l’établissement démocratique de limites, l’État de droit, etc). Une conscience de classe émerge au sein même de l’appareil technologique, où les ingénieurs et les travailleurs de la Tech recourent aux grèves et aux débrayages pour contester les dérives politiques et les contrats militaires de leurs dirigeants.

[4] Cette analyse est une synthèse de l’ouvrage remarquable :
Quinn Slobodian & Ben Tarnoff (2026) Muskism: a guide for the perplexed.

En guise de conclusion

L’émergence d’une « union des droites » radicales en France se matérialise désormais, comme aux USA, par la convergence stratégique de l’extrême droite et des milieux d’affaires. Qu’il s’agisse de l’audition de M. J. Bardella par le Medef ou des dîners discrets de Mme M. Le Pen avec de grands capitaines d’industrie — M. B. Arnault en tête —, cette hybridation politico-économique s’opère aujourd’hui au grand jour. Le Rassemblement national semble ainsi prêt à s’approprier le programme du « Front économique » élaboré sous l’égide de l’économiste Philippe Aghion à la demande du patronat, afin de « promouvoir une politique favorable au business ». À l’exception d’une obsession récente pour l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans l’enseignement, le volet consacré à l’Université et à la recherche s’inscrit dans le prolongement direct du rapport Aghion-Cohen de 2004 : il consacre la réduction de la recherche publique au seul « développement technologique » sous le pilotage du secteur privé, la subordination de l’enseignement supérieur à la formation professionnelle et l’extension de sa privatisation. Il est inquiétant de voir proliférer les appels au « souverainisme technologique » qui est, nous l’avons vu, au cœur de la doctrine totalitaire muskiste. Il y a urgence à tenir l’idée démocratique, de bien commun et de régulation. Rien ne nous oblige ni ne nous condamne à vivre dans le cauchemar promis par Musk.

 

Posted on

Dix propositions sur le secteur privé

« Je n’ai pas peur.
J’ai seulement le vertige.
Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi.
L’affronter horizontalement.
 »

René Char

Ce billet s’ouvre sur nos propositions pour mettre fin aux dérives de l’enseignement supérieur privé. Nous illustrons ensuite ces enjeux par une étude de cas édifiante : la holding Collège de Paris et ses 500 000 € d’argent public investis en cartes Pokémon. Enfin, nous analysons la multiplication des attaques visant les sciences humaines et sociales. À ce sujet, nous invitons l’ensemble de la communauté scientifique — et tout particulièrement les chercheurs en sciences de la nature — à signer cette pétition :

https://framaforms.org/petition-suite-a-la-tribune-autour-de-la-suppression-de-lemission-la-vie-des-idees-1777710649

Nous rappelons les rassemblements prévus ce mardi 12 mai pour protester contre les discriminations liées aux frais d’inscription universitaires, les restrictions budgétaires et la loi Galileo-Baptiste. À Paris, la manifestation débutera à 12h à Jussieu en direction du ministère, via le Quartier Latin. À nouveau, nous appelons à interpeller les parlementaires ces lundi et mardi. S’ils nous répondent, ne relâchons pas la pression : répondons systématiquement. Quelques ressources ici :

https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/

« Dans toutes les tentatives faites jusqu’à nos jours pour démontrer que deux et deux font quatre, il n’a jamais été tenu compte de la vitesse du vent. »

Raymond Queneau

 

Dix propositions sur le secteur privé

Le décrochage universitaire, scientifique et technique de la France n’est pas une fatalité : les moyens existent d’un changement de cap tournant la page de deux décennies de politiques publiques destructrices. Les idées sont là et 30 milliards € sont disponibles pour sortir de l’ornière. Evidemment, le temps presse et les dégâts deviennent de plus en plus difficilement réversibles.

La loi Pénicaud a généré un double effet délétère : déverser des milliards d’argent public à l’enseignement supérieur privé lucratif et accroître le chômage des jeunes, en fournissant aux employeurs la main d’œuvre gratuite et sur-qualifiée des alternants. Il est urgent de mettre fin à ce pillage des deniers publics et aux dérives du privé. Le projet de loi Galileo-Baptiste [1] n’est pas le remède, mais le poison : sous couvert de régulation, il livre en réalité l’Université publique à la prédation d’intérêts privés déjà largement subventionnés.

Nous préconisons neuf mesures urgentes :

(i) Arrêter tout financement public de l’enseignement supérieur privé, lucratif ou non. Cela comprend l’interdiction faite aux collectivités locales de le subventionner directement (dons) ou indirectement (privatisation de fait d’espaces publics, réaménagements de quartiers, aide à la construction, etc).

(ii) Supprimer toute reconnaissance par l’Etat des diplômes délivrés par le secteur privé. Lancer des poursuites judiciaires systématiques contre l’usage de l’appellation « universités » et « diplômes nationaux » par des établissements privés.

(iii) Abroger le décret n° 2009-427 du 16 avril 2009 portant publication de l’accord entre la République française et le Saint-Siège sur la reconnaissance des grades et diplômes dans l’enseignement supérieur signé à Paris le 18 décembre 2008. Ce décret, contraire au principe de laïcité, a créé une confusion entre la reconnaissance d’un diplôme délivré par un État et la reconnaissance d’un diplôme délivré par un organisme confessionnel.

(iv) Obtenir des rectorats et des établissements publics qu’ils ne participent à aucun salon post-bac, et organiser des salons réservés au secteur public.

(v) Récupérer pour le service public les bâtiments des établissements privés mis en liquidation judiciaire ou qui ont été cédés par l’Etat ou les collectivités publiques depuis le mandat de Nicolas Sarkozy.

(vi) Appliquer au secteur privé l’arsenal législatif relatif à la répression des fraudes. Une fois privés de tout agrément et de toute reconnaissance officielle, ces établissements ne seraient plus que de simples prestataires commerciaux. Si les familles restent libres de leur accorder leur confiance, ces services ne sauraient être confondus avec l’exigence des formations universitaires, seules garantes de diplômes nationaux. Le contrôle de ces structures hors contrat ne doit en aucun cas relever du Hcéres, mais de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF).

(vii) Placer la formation professionnelle sous le contrôle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

(ix) Utiliser les 23 milliards de l’alternance pour reconstruire l’Université et la recherche publique.

Effet de levier (négatif) du crédit d’impôt recherche (CIR). Source: [2]

Contrairement à une légende qui a cours dans le monde académique, le crédit d’impôt recherche (CIR) n’a jamais été de l’argent pris à la recherche publique. Le CIR est la première dépense fiscale de l’État au bénéfice des entreprises (7,6 milliards d’euros en 2024). Selon les services d’évaluation des politiques publiques, il est principalement destiné à contourner les réglementations européennes en matière d’aides directes. S’il profite à quelques petites entreprises fragiles, ce dispositif particulièrement généreux est essentiellement détourné via des fraudes avérées, des effets d’aubaine et des optimisations financières, servant par exemple à financer les périodes d’inactivité de consultants en ingénierie. Ces pratiques ont favorisé l’émergence d’une industrie lucrative de cabinets de conseil spécialisés, qui exploitent des critères d’éligibilité souvent flous et un niveau de contrôle qui fait rêver les laboratoires publics, tant il est proche de l’inexistant.

Le crédit d’impôt recherche (CIR) était supposé créer un effet de levier sur la recherche et développement (R&D) et engendrer une croissance économique tirée par l’innovation, conformément aux théories d’Aghion. Le résultat s’avère négatif : la France fait partie des rares pays dont les investissements en R&D ont diminué en pourcentage du Produit Intérieur Brut (PIB) au cours des vingt-cinq dernières années. Sur le continent européen, le CIR a conduit la France à faire partie d’un groupe de sept pays sur vingt-huit en décrochage scientifique et technique selon ce critère, aux côtés de l’Azerbaïdjan, de la Biélorussie, de la Géorgie, de la Moldavie, de la Roumanie et de la Fédération de Russie [2].

(x) Les 7 milliards et demi du CIR doivent être affectés à une politique industrielle pensée, réfléchie, évaluée, en tournant enfin le dos au Consensus de Washington. Les chantiers à financer sont nombreux, de la relocalisation de la production à la  décarbonation des usages, des moyens de juguler le réchauffement climatique à la création d’emplois de qualité, dans des métiers ayant du sens.

Notes
[1] Le portage du projet de loi Galileo-Baptiste est porté depuis quelques semaines par le sénateur du Maine et Loire, M. Stéphane Piednoir.

https://www.ouest-france.fr/societe/justice/prise-illegale-dinteret-ce-qui-est-requis-contre-le-senateur-du-maine-et-loire-stephane-piednoir-a48f36ec-da3c-11ef-938b-906ad6a94e5c

[2] Dépenses en recherche et développement (% du PIB). Institut des statistiques de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/GB.XPD.RSDV.GD.ZS

 

« Le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance mais le refus de savoir. »

Simone de Beauvoir

Le scandale de l’enseignement supérieur privé sous perfusion d’argent public

Le paysage de l’enseignement supérieur privé est aujourd’hui verrouillé par une trentaine de grands groupes omnipotents. Si les dérives de Galileo ont bénéficié d’un large écho médiatique, l’examen des pratiques de ses concurrents révèle que ces scandales ne sont pas des exceptions, mais bien la norme d’un secteur marchandisé. À titre d’exemple, la holding Collège de Paris — devenue société à mission en 2020 — parvient à capter chaque année 18 000 étudiants, 4 000 élèves étrangers et 35 000 adultes en formation continue au sein d’une galaxie d’enseignes (Digital College, Ascencia Business School, École Conte, etc.). Le modèle économique de ce type d’établissement repose sur un système d’illusion marketing en façade cachant des formations indigentes. Pour attirer leurs clients-étudiants, des bataillons de recruteurs précaires — déployées dans les salons, les centres d’appels ou sur les réseaux sociaux via des influenceurs — font miroiter du rêve frelaté allant des promesses de voyages à Dubaï ou Shanghai aux campus flambant neufs en passant par des show case du rappeur Niska ou des MC’s de Triangle des Bermudes. Les clients-étudiants déchantent vite, mais trop tard. Les sites internet regorgent de mentions de « titres RNCP reconnus par l’Etat », de « certification des diplômes » ou de « certification Qualiopi », ce vernis de respectabilité ne recouvrant que du vent.

En plus de frais d’inscription exorbitants, les entrées d’argent proviennent de l’État. Au Digital College, chaque inscription en alternance conduit à un Niveau de Prise En Charge (NPEC) par le ministère du Travail de 10 065 euros, sans contrôle sérieux. C’est trois fois le financement d’un étudiant inscrit dans une licence universitaire publique [3]. Pour compléter cette manne, Bpifrance est entrée au capital du Collège de Paris aux côtés du fonds Raise via un Leverage Buy Out primaire, qui est l’une des opérations de capital-investissement. Côté dépenses, les employés sont sous contrats précaires et subissent un management violent.

L’argent soutiré à l’État et aux clients ne vise pas seulement à enrichir les fonds d’investissement et les dirigeants-fondateurs par les dividendes et la revente de parts avec plus-value. La holding facture des management fees à ses propres écoles filiales, ce qui réduit le bénéfice imposable des écoles tout en faisant remonter le cash. Les investisseurs prêtent aussi de l’argent à la holding via des comptes courants d’associés, et perçoivent ainsi des intérêts supérieurs aux taux du marché. Enfin, les loyers permettent de transférer le profit vers des structures immobilières. On le comprend, le distingo entre privé lucratif et non lucratif repose avant tout sur l’habileté des montages financiers faisant disparaître les bénéfices.

Le 31 décembre dernier, le groupe Collège de Paris a été placé en procédure de sauvegarde, glissant vers le redressement judiciaire et la cession d’actifs en raison de graves difficultés de trésorerie : 90 millions € de dettes. Dans ce cas symptomatique, les pratiques frauduleuses se sont ajoutées aux dispositions scandaleuses mais légales. Au Digital College, 500 000 euros ont été siphonnés pour l’achat de cartes Pokémon, justifiés par de fausses factures maquillées en modules de cours ou en fourniture d’événements digitaux. 50 000 euros ont été facturés en septembre 2022 pour financer les frais de mariage du dirigeant-fondateur [4]. Un rapport accablant remis au procureur de la République de Paris début 2026, fruit d’une enquête conjointe de l’Inspection générale des Finances, de l’Igas et de l’IGESR, pointe plus de trois millions d’euros de dépenses douteuses, avec de lourds soupçons de blanchiment et de trafic de visas. Lors d’un « évènement » organisé par BPIFrance, le dirigeant-fondateur du Digital College expliquait sa méthode intitulée Road to one million : comment passer d’un euro en poche à une entreprise valorisée 1 million d’euros en l’espace de trois ans.

Notes
[3] J.Gossa (2019) Combien coûte une formation universitaire ?
https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2019/01/18/combien-coute-une-formation-universitaire-et-par-extension-celle-des-etudiants-etrangers/

[4] Cartes Pokémon, fête de mariage : les dépenses troublantes de l’école de commerce Digital College.
https://www.mediapart.fr/journal/france/010425/cartes-pokemon-fete-de-mariage-les-depenses-troublantes-de-l-ecole-de-commerce-digital-college

Pour redorer son image, l’école Digital College se choisit une directrice condamnée pour abus de confiance.
https://www.mediapart.fr/journal/france/211125/pour-redorer-son-image-l-ecole-digital-college-se-choisit-une-directrice-condamnee-pour-abus-de-confiance

 

« La sociologie n’ [a] qu’un seul objet: les sociétés. De celles-ci les hommes croient tout connaître, parce qu’elles leurs apparaissent comme n’étant composées que d’eux, de leurs volontés, de leurs idées malléables à volonté. Ils croient leur art souverain et leur science parfaite. »

Marcel Mauss

Les germes du trumpisme

Aux Etats-Unis, l’alliance entre milieux d’affaires, libertarianisme autoritaire et paléo-conservateurs s’attaque à l’ensemble des sciences et à l’Université. Pour autant, les agences sanitaires [5], les agences environnementales et les sciences humaines et sociales en constituent les cibles privilégiées. Aussi faut-il s’alarmer de voir l’« union des droites » radicales entamer en France une large campagne de dénigrement de la sociologie — le canari dans la mine. Le 1er avril, Mme Le Pen défend sur le réseau fasciste X la loi Pénicaud et le projet de loi Galileo-Baptiste : « Plutôt que d’avoir un étudiant en université en socio pendant cinq ans, il est préférable qu’il soit en formation, en apprentissage ou en alternance dans une industrie. » Dans la phrase suivante, elle surestime d’un facteur 4 le coût de la formation à l’Université… Le 17 avril, M Chenu  s’en prend aux professeures sociologues de Nanterre lors d’une saillie sexiste [6]. Les seconds couteaux ne sont pas en reste : la Cocarde étudiante, les keyboard warriors de la fachosphère et les médias Bolloré lancent des campagnes ciblées contre des collègues sociologues.  Au Sénat, Mme Garnier, rapporteure de la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur »  tente de faire pour l’Université ce que M. Alloncle a fait pour l’audiovisuel public — avec le même zèle dans la désinformation mais un moindre talent pour susciter le buzz. En avril encore, le ministère de l’Agriculture a enjoint par décret les écoles d’ingénieurs en agronomie de cesser de recruter sociologues et politistes [7]. En avril toujours, on apprenait la suppression de l’émission sur la recherche en sciences humaines et sociales « La Suite dans les idées », sur France Culture [8]. Sylvain Bourmeau paie là son opposition à la porosité croissante des médias à la propagande trumpiste et poutinienne, marquée sur France Culture par la promotion de « l’un des propagateurs les plus actifs de la stratégie d’influence russe », M. Douguine [9]. Le pluralisme dans les médias ne peut se résumer à un décompte du temps d’antenne visant à les ramener à la proportion des votes exprimés. France Culture, qui a pour mission de rendre compte du savoir vivant, donc de la recherche, ne peut se contenter de la ligne incarnée par Guillaume Erner consistant à éditorialiser l’actualité en picorant dans la production en sciences sociales visible sur les réseaux sociaux. Le savoir en sciences humaines et sociales ne peut se réduire à un exhausteur de goût pour des chroniques fades, aussi vite oubliées qu’elles ont été écrites. Aussi invitons-vous à signer cette tribune :

https://framaforms.org/petition-suite-a-la-tribune-autour-de-la-suppression-de-lemission-la-vie-des-idees-1777710649

Ces signaux faibles ne trompent pas. La campagne présidentielle va conduire à des attaques sans précédent contre l’Université, important la doctrine de Vance : « The universities are the enemy ». Aussi faut-il déployer toute notre énergie pour problématiser les questions de recherche et d’Université, et proposer une nouvelle vision pour les décennies à venir.

« L’imagination est une chose que certaines personnes ne peuvent même pas imaginer. »

Jana Cerná

Notes
[5] La réduction de 71 % de l’aide humanitaire entre 2024 et 2025 pourrait coûter la vie à 9,4 millions de personnes d’ici 2030, dont 2,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.
https://www.thelancet.com/journals/langlo/article/PIIS2214-109X(26)00008-2/fulltext

[6] Sociologie : sur les propos infamants et misogynes de Sébastien Chenu
https://blogs.mediapart.fr/association-francaise-de-sociologie/blog/300426/sociologie-sur-les-propos-infamants-et-misogynes-de-sebastien-chenu

[7] Ni sociologues ni politistes recrutés : le ministère de l’agriculture soupçonné de vouloir réduire la part des sciences sociales dans la formation des agronomes.
https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/01/ni-sociologues-ni-politistes-recrutes-le-ministere-de-l-agriculture-soupconne-de-vouloir-reduire-la-part-des-sciences-sociales-dans-la-formation-des-agronomes_6684735_3244.html

[8] Pour la rentrée, France Culture débranche «la Suite dans les idées» de Sylvain Bourmeau.

https://www.liberation.fr/economie/medias/pour-la-rentree-france-culture-debranche-la-suite-dans-les-idees-de-sylvain-bourmeau-20260424_SSJPTSE6TBHN7FYKMK22GDWO6I/

[9] Alexandre Douguine sur France Culture, ou la porosité des médias français à la propagande russe.
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/alexandre-douguine-sur-france-culture-ou-la-porosite-des-medias-francais-a-la-propagande-russe-20251210_PRMM4G2X4FHRXJQ3NKKYXSJFNI/

 

 

Posted on

Apprendre d’hier, vivre pour aujourd’hui, espérer pour demain

« Apprendre d’hier, vivre pour aujourd’hui, espérer pour demain. »

Albert Einstein

Ce billet contient la relance des actions pour faire tomber le décret discriminatoire pour les étrangers extra-communautaires, l’annonce du séminaire PdS du 20 mai (20 ans de réformes) et une fiche pratique pour contribuer à un réseau de collectifs solidaires.

« Le racisme est une peur devenue folle, et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix si l’on veut que l’humanité survive. »

Germaine Tillion — La traversée du mal

Grains de sable dans le décret discriminatoire sur les frais d’inscription

Le projet de décret de Philippe Baptiste sur les frais d’inscription multipliés par 16 pour les étrangers extra-communautaires ne paraîtra pas avant le CNESER exceptionnel du 5 mai. Nous devons donc mettre à profit ces deux jours pour continuer à mettre des grains de sable dans la machine discriminatoire.

Courriers aux parlementaires — Merci de continuer à envoyer des courriers électroniques appelant à conditionner le soutien au gouvernement Lecornu au retrait du décret. D’après nos estimations, un peu plus de 700 personnes ont contribué à sensibiliser les parlementaires. Les courriers doivent désormais cibler le « bloc central » et être étendus aux sénatrices et sénateurs. Ils peuvent être agrémentés d’appels à un ré-investissement dans l’Université et la recherche, et d’alertes sur la loi  de privatisation Galiléo-Baptiste. 

Liste des adresses électroniques des parlementaires à contacter, et exemple de courrier à adapter :

https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/

Notifier en urgence les étudiants  recrutés via la procédure « Études en France » (EEF) — Le décret va créer une rupture d’égalité manifeste par laquelle des étudiants notifiés avant la publication du décret resteraient exonérés selon les règles actuelles, tandis que ceux notifiés après seraient soumis aux nouveaux tarifs. Les candidats extra-communautaires passant par Parcoursup ou MonMaster risquent d’être frappés de plein fouet par la hausse, les réponses étant postérieures au décret. Cependant, les étudiants recrutés via la procédure « Études en France » (EEF) peuvent conserver le bénéfice des anciennes règles s’ils sont notifiés avant la publication officielle du décret. Nous appelons donc à la grève du zèle pour protéger ces étudiants en procédant à l’appel et à la validation des dossiers EEF le plus vite possible.

Afficher l’impossibilité de mise en œuvre — Les premiers retours des équipes administratives sont clairs : les nombreuses universités qui n’ont pas déjà mis en place les frais différenciés n’arriveront pas à paramétrer les outils de paiement ni les procédures dans les temps pour appliquer cette discrimination tarifaire. Si les nouvelles interfaces ne sont pas prêtes le 1er juillet, date d’ouverture des inscriptions dans la plupart des établissements, l’application du décret deviendra impossible. Les services administratifs chargés des inscriptions sont déjà dans la phase chaude de préparation de la rentrée et la priorité doit porter sur celle-ci et non à la mise en œuvre des lubies xénophobes du ministre. 

Nous appelons à faire adopter des moratoires sur la mise en œuvre opérationnelle du décret en Comité Social d’Administration d’Établissement (CSAE) et dans les Commissions de la Formation et de la Vie Etudiante (CFVU), en invoquant l’absence de moyens disponibles et la dégradation des conditions de travail des collègues chargés d’appliquer cette mesure dans l’urgence. Le cas échéant, nous appelons les formations spécialisées du CSAE à lancer des procédures de visite en urgence dans les services concernés, afin de documenter cette dégradation des conditions de travail, et de contribuer à ralentir le processus jusqu’à l’ouverture des plateformes d’inscription.

« Tout malheur national appelle, d’abord, un examen de conscience ; puis (car l’examen de conscience n’est qu’une délectation morose, s’il n’aboutit à un effort vers le mieux) l’établissement d’un plan de rénovation. (…) de tant de reconstructions indispensables, celle de notre système pédagogique ne sera pas la moins urgente. Qu’il s’agisse de stratégie, de pratique administrative ou, simplement, de résistance morale, notre effondrement a été avant tout, chez nos dirigeants et (pourquoi ne pas voir le courage de l’avouer ?) dans toute une partie de notre peuple, une défaite à la fois de l’intelligence et du caractère. C’est dire que, parmi ses causes profondes, les insuffisances de la formation que notre société donnait à ses jeunes ont figuré au premier rang. »

Marc Bloch, Sur la réforme de l’enseignement.

Texte paru en juillet 1943 dans Les Cahiers politiques, publication du Comité Général d’Études du Conseil National de la Résistance, auquel Marc Bloch a contribué avant son arrestation le 8 mars 1944.

 

Séminaire Politique des Sciences — Un bilan de 20 ans de réformes de l’ESR

La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS)  aura lieu le mercredi 20 mai 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).
La séance s’adresse tout particulièrement aux plus jeunes, doctorants, post-doctorants et jeunes statutaires qui n’ont pas connu l’Université et la recherche au tournant du siècle — et y verraient probablement une utopie. Elle s’adresse également à celles et ceux qui souhaiteraient contribuer à une nouvelle vision pour l’ESR, qui sera l’objet de la partie discussion. Résumés à lire en ligne :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/


Bruno Andreotti — Qui aurait pu prévoir?

Clémentine Gozlan — La genèse de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) : chronique d’une (dés)union entre l’État et la profession académique.

Mathis d’Aquino — L’essor de l’enseignement supérieur privé.

« Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité. Tu connaîtras d’étranges hauteurs. »

René Char

Fiche pratique : constituer un collectif

A un an d’élections qui accélèrent le processus d’«union des droites» radicalisées, sur le modèle trumpiste, nombre de collègues et en particulier les plus jeunes s’ouvrent à nous de leur inquiétude et de leur volonté de contribuer à leur mesure à préparer des réseaux de résistance.  Les syndicats et les associations comme la Ligue des Droits de l’Homme, l’Union Rationaliste ou l’Association pour la Liberté Académique constituent des outils collectifs précieux face à un régime autoritaire, en particulier pour la résistance juridique.

Cependant, l’alliance trumpiste symbolisée par le trio Vance-Musk-Thiel a déployé un éventail de stratégies qui reposent sur la vitesse d’exécution, l’intimidation et la stupéfaction contre lesquels les réseaux de solidarité locaux s’avèrent être des moyens de résistance essentiels. Face aux rafles perpétrées par ICE, ce sont de petits collectifs qui se chargent de distribuer des sifflets, des stickers No ICE, des fiches pratiques juridiques et tactiques, mais aussi de mettre en œuvre le convoyage des étudiants et universitaires racisés. Nous plaidons donc pour la constitution d’un réseau horizontal de collectifs autonomes, sans bureaucratie, pour donner rapidité et fluidité à la résistance. La recette qui suit est un retour d’expérience, sans prétention normative.

1° Initier un collectif ne demande que trois ou quatre personnes, sur une base affinitaire : ce peut être un même campus, une même ville, une même préoccupation (par exemple, la santé publique), etc. Dès le départ, il importe de minimiser les vulnérabilités légales et de n’offrir aucune prise. Ainsi, les membres du collectif, pour lequel un nom évocateur sera choisi, ne doivent être mentionnés nulle part.

2° Il est essentiel de travailler à la sécurité numérique (messagerie sécurisée, chiffrement, VPN) et de choisir des hébergements relativement sûrs, hors de France (Proton par exemple). L’ouverture d’un blog permet de diffuser des informations locales ou nationales, de proposer des lectures choisies et des traductions, de documenter des abus (à partager par ailleurs avec des journalistes ou des ONG fiables). L’hébergement doit être pensé pour être le moins fragile possible. 

3° Le collectif doit se préparer à des attaques, ce qui suppose de réfléchir aux réseaux de soutien, de connaître les coordonnées d’avocats fiables, d’avoir des idées de plan d’urgence et de réfléchir à la manière de réagir à des shitstorms.

4° Le collectif peut s’agrandir graduellement en conservant la confiance et la confidentialité des échanges comme règle, mais l’essentiel consiste en la capacité à contacter une ensemble d’amies et d’amis, de collègues, d’étudiantes et d’étudiants pour des mobilisations expresses. Ce cercle sympathisant s’agrandit en organisant des séminaires (par exemple sur la politique de l’ESR), des ateliers (atelier d’auto-défense numérique avec travaux pratiques, atelier de formation à la liberté académique, etc) et des mobilisations (par exemple Stand Up for Science). L’écriture d’une tribune dans la Presse Quotidienne Régionale (PQR) ouverte aux signatures, inscrivant la politique nationale dans un cadre local et s’adressant à son lectorat constitue une possibilité appréciable.

5° L’écriture collective de textes suppose des rôles asymétriques et si possible tournants. Il est important d’utiliser un outil en ligne qui supporte le travail collectif simultané de manière effective. Une personne (le barreur ou la barreuse) est chargée de produire une version martyr sur une trame discutée informellement, puis d’intégrer les commentaires et les demandes de modification en proposant trois règles : ne jamais répondre à un commentaire ni argumenter ; toujours procéder à un changement lorsqu’il y a une insatisfaction ; produire de nouvelles versions dépourvues de commentaires avant que le texte ne soit rendu illisible par leur abondance. Le processus s’achève par passage de deux autres personnes, l’un procédant à des corrections stylistique et l’autre à un passage orthotypographique.