نه شیخ به جا ماند و نه زَرق و تدلُس
آزاد شود دهر ز اوهام و خرافات
آزاد شود خلق ز تخییل و تَوَسوس
محکوم شود ظلم به بازوی مساوات
معدوم شود جهل به نیروی تَفَرس
گسترده شود در همه جا فرش عدالت
افشانده شود در همه جا تخم تَوَنُس
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« Un système plus lisible. » (d’après Honoré) |
Liste texte des adresses électroniques des députées et députés à contacter, et exemple de courrier à adapter :
https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/
Ce billet se compose d’une série de brèves et d’analyses qui documentent une tentative, paradoxale dans un moment de faiblesse absolue de l’exécutif, d’accélérer le programme de démantèlement de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous appelons aux manifestations du 12 mai, partout en France, pour retrouver les forces collectives nécessaires à impulser un changement de cap. Nous invitons à retrouver la pratique collective de faire la tournée des amphis et à prendre dix minutes dans chaque cours pour informer les étudiantes et les étudiants de la gravité de la situation.
« Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux ! »
Marc Bloch, L’étrange défaite
On entend dire, ici ou là, que la pédagogie est l’art de la répétition.
Nul doute, en vérité
La pédagogie est l’art de la répétition.
Le programme de transformation de l’Université et de la recherche théorisé par Aghion et Cohen en 2004 n’est pas terminé. Le décrochage scientifique et technique spectaculaire qu’il a engendré n’y fera rien : les « réformateurs » tenteront de porter leur projet à son terme. Peu leur importe que le système privé lucratif alimenté par 25 milliards € d’argent public par an soit calamiteux et que le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) soit l’exact contraire d’une politique industrielle réfléchie. Paradoxalement, entre deux éloges du muskisme, Philippe Aghion lui-même a fini par le reconnaître : « Sur le CIR, aucune étude ne montre son effet. Rien. (…) Un ancien ministre qui a travaillé chez Total me le disait l’autre fois : chez Total, le CIR servait à tout, sauf à financer la recherche. » Disons-le : on ne s’attendait pas à pareil trait d’esprit visant le ministre Baptiste, salarié de Total de 2016 à 2019 avec une parenthèse au ministère pour concocter Parcoursup et la dérégulation des statuts de la LPR. Philippe Aghion, après 80 minutes d’audition au Sénat d’un ennui sans borne, a même fait l’éloge du modèle humboldtien de l’Université, lui qui a tant fait pour liquider toute possibilité que le système français s’en inspire.
Pour comprendre les derniers soubresauts de l’actualité, il importe d’avoir en tête les étapes nécessaires pour achever le programme de démantèlement et la perspective d’une accélération en cas de majorité absolue de l’« union des droites » radicalisées :
(i) déréguler les frais d’inscription pour s’aligner sur le système britannique ;
(ii) aligner les missions et les indicateurs d’évaluation des « universités de proximité » sur le secteur privé lucratif avant de faire disparaître les premières au profit des secondes, par mise en concurrence pour obtenir les subsides de l’Etat. C’est l’objet des COMP (Contrats d’objectifs, de moyens et de performance) et de la pseudo-réforme du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hceres), destinée à aligner « l’évaluation » sur les objectifs spécifiques de « pilotage » induits par le COMP de chaque établissement ;
(iii) supprimer le CNRS et les organismes de recherche pour en distribuer les moyens humains dans les « universités de recherche », ne conservant que des « agences de programme » capables de contractualiser avec le secteur privé, selon le modèle mis en œuvre au CNES par Philippe Baptiste ;
(iv) supprimer le statut de fonctionnaire, et ainsi les garanties de liberté académique, pour soumettre les universitaires et les chercheurs en généralisant la contractualisation avec leur établissement ;
(v) transformer les établissements « de recherche » restant en structures de type privé, par exemple en les faisant « porter » par des fondations à capitaux publics ou publics-privés, les grands groupes du secteur privé lucratif étant incapables de construire ab initio de telles universités.
« Je continuerai à écrire. J’écrirai même s’ils m’enterrent, j’écrirai sur les murs s’ils me confisquent crayons et papiers; j’écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune… L’impossible ne fait pas partie de ma vie. »
Nawal El Saadawi
Les Assises de l’augmentation des frais d’inscription sont un échec : elles ne parviennent pas à susciter le moindre intérêt et resteront inconclusives. Le ministre Baptiste voit s’effondrer ses chances de devenir ce champion du camp conservateur qui efface l’humiliation subie lors de la loi Devaquet. Aussi, tente-t-il un coup de communication pour adresser un clin d’œil au Rassemblement national et tenter de faire le buzz : relancer par décret la différenciation des frais d’inscription pour les étrangers extra-communautaires dès la rentrée 2026. Une séance exceptionnelle du CNESER a été convoquée le mardi 5 mai au ministère, qui permettra d’estimer la fraction de ce conseil ralliée à l’extrême-droite.
Pourquoi un décret ? Parce que cet oukaze aussi inepte qu’abject est contraire à nombre d’articles du code de l’éducation, aussi bien concernant les étudiantes et les étudiants que les établissements. Il bafoue toutes les missions de l’Université spécifiées aux articles L123-2 et L123-4 du code de l’éducation (lutte contre les discriminations et le racisme, francophonie et coopération internationale) et tous les principes du soft power, dans un temps de reconfiguration géopolitique. Il méconnaît le principe d’autonomie spécifié à l’article L711-1 selon lequel les établissements déterminent leurs choix budgétaires, sociaux et leurs relations internationales. Enfin, il contrevient aux articles R719-48 à R719-50 qui spécifient les dispositions d’exonération des frais d’inscription. L’opération du ministre Baptiste suppose donc un décret discriminatoire amendant ces articles du code de l’éducation, pour priver les étrangers extra-communautaires du bénéfice de ces dispositions.
Sur le fond, cette mesure est dépourvue de toute rationalité et ne repose sur aucune étude d’impact. D’abord, n’en déplaise aux fantasmes des hauts fonctionnaires de « Bercy » sortis de business schools, il n’existe ni effet signal du prix, ni heuristique prix-qualité, ni effet Veblen des frais de scolarité. Il est de notoriété publique que, partout où le diplôme s’achète, les enseignants sont contraints d’attribuer de bonnes notes sans aucun rapport avec l’assimilation des savoirs de ces « étudiants-clients ». La gratuité est nécessaire à la certification des savoirs ; les frais de scolarité prohibitifs ne font qu’attester l’origine sociale des étudiantes et des étudiants. L’impasse du système universitaire britannique illustre parfaitement les ravages de cette politique de dérégulation et de différenciation des frais d’inscription. L’État britannique y pallie les défauts de remboursement des dettes étudiantes pour un montant comparable à la totalité des frais de scolarité qu’il pensait économiser : le gain économique s’avère, sinon nul, du moins dérisoire. La riche clientèle étudiante étrangère se concentre dans quelques universités de luxe, elles-mêmes lourdement endettées pour investir dans des infrastructures extra-éducatives qui constituent le cœur de leur attractivité. Bien plus que les enseignements dispensés, ces diplômes vendus à prix d’or sont convoités précisément parce qu’ils garantissent l’entre-soi. In fine, c’est au déclin que cette logique condamne l’écosystème universitaire global et le niveau de formation de l’ensemble de la population.
Alors pourquoi le ministre Baptiste tient-il à produire cette mesure trumpiste absurde qui va faire à nouveau l’unanimité contre-elle ? Si vous n’avez pas la réponse à cette question, nous conseillons de relire le préambule intitulé : « Si vous avez raté le début… ». En attendant, faisons disparaître ce projet par notre réprobation, et par des recours juridiques.
« Nous sommes allés et nous avons fait face. »
René Char
Pourquoi le ministère a-t-il tenu à mettre en œuvre une coupe de 20 millions d’euros de plus dans le budget récurrent des laboratoires rattachés au CNRS ? C’est une miette. C’est absurde. C’est destructeur. Alors pourquoi ? Si vous n’avez réellement pas la réponse à cette question, nous conseillons à nouveau de relire le préambule intitulé : « Si vous avez raté le début… »
Le travail des conseillers politiques et d’une partie de la haute fonction publique consiste à multiplier les ballons d’essai afin de fabriquer l’opinion, de jauger les résistances et d’identifier les « fenêtres de tir » propices à l’avancée incrémentale du projet global. Dans ce contexte, la timidité des réactions face à la cure d’austérité actuelle constitue une erreur stratégique majeure. Là où l’heure devrait être, a minima, à la démission collective des directions d’unités et à une mobilisation de masse, l’inertie laisse le champ libre à une phase d’accélération dans la mise en œuvre du démantèlement.
https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/
Pour signer l’appel du C3N : https://tally.so/r/D4J5Xp
« La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes : technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout. »
Cornelius Castoriadis
Sous couvert de « régulation », le projet de loi Baptiste agit comme un cheval de Troie pour les grands groupes de l’enseignement privé lucratif et ouvre une brèche dans le monopole public de collation des grades universitaires. Il prévoit l’octroi d’une reconnaissance étatique par le biais de deux dispositifs prenant en tenaille l’Université. L’agrément accrédite les « écoles » que Galileo Global Education (GGL) appelle les « vaches à lait », où sont élevés en batterie les « piou-piou » (sic). Il s’appuie sur le label bidon de certification Qualiopi+ et est entièrement sous le contrôle du secteur privé. Il s’agit d’une prise de contrôle de « Bercy » et du ministère du travail sur le seul pan de l’enseignement supérieur considéré comme utile (l’enseignement professionnel), qui vise à pérenniser la prédation massive d’argent public par les grands groupes du secteur privé lucratif. En complément, le partenariat organise une mise en concurrence avec le service public sur la base de standards façonnés par et pour le secteur privé.
Autour de la loi Baptiste, différents dispositifs visent ainsi à achever l’effacement des frontières entre les secteurs public et privé en imposant un référentiel d’évaluation commun, centré sur l’agilité, l’adéquation au marché et l’employabilité : les Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performance (COMP) et les nouveaux « référentiels » du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). Ce n’est pas un hasard si les lobbies et les dupes qui se sont mobilisés pour sauver le Hcéres après des scandales à répétition sont les mêmes que ceux qui ont œuvré pour que la loi Baptiste de dérégulation et de privatisation soit examinée avant l’été. Parcoursup, le Hcéres, les COMP, l’augmentation des frais d’inscription et le démantèlement des organismes de recherche sont les pièces d’un même puzzle — la pédagogie est l’art de la répétition. Le rapporteur conservateur, M. Piednoir, hésite encore sur l’appellation des établissements qui seront invités à la curée de l’Université : écoles « privées sous contrat » ou « établissements agréés et d’intérêt général » comme le réclament les grands groupes prédateurs ?
Début 2023, Martin Hirsch et Muriel Pénicaud ont publiquement évoqué le désir de leur groupe, Galileo Global Education (GGE), de « participer à la vision d’une grande politique publique ». Dès le mois d’avril, ce mastodonte de l’enseignement privé lucratif remettait au ministère — avec copie à la presse — ses dix propositions pour une « régulation renforcée ». À l’été 2025, le ministre Baptiste présentait en Conseil des ministres un projet de loi globalement conforme aux vœux de GGE. Il y assumait d’ailleurs pleinement une logique de dérégulation au profit du secteur privé, affirmant : « Pour moi, il y a un service de l’enseignement supérieur d’intérêt général qui est opéré par des opérateurs divers »; il ajoutait : « comment aurions nous pu absorber la croissance démographique sans la croissance de l’enseignement supérieur privé ? ». Il y a quelques semaines, Philippe Baptiste a perdu ses arbitrages à Matignon et à l’Élysée, voyant sa loi de privatisation repoussée à l’après présidentielle. Mais le lobbying des grands groupes du secteur privé lucratif, via les anciens ministres qu’ils emploient, épaulés par les sénateurs conservateurs et une poignée d’idiots utiles a permis l’inscription de la loi à l’ordre du jour du Sénat : le 20 mai en commission et le 1er juin en séance publique. Le discours de légitimation de la loi a changé, qui feint de se préoccuper des étudiantes et des étudiants arnaqués par un secteur privé gavé d’argent public, voire, comble du cynisme, de s’appuyer sur les révélations du livre Le Cube sur les méthodes du groupe Galileo Global Education. L’un de ses cadres a témoigné du fait que 20% seulement de l’argent donné par le contribuable (130 millions d’euros en 2022) sert à l’enseignement.
Depuis les années 2000, et de façon décisive avec la réforme de l’apprentissage de 2018, l’action publique a libéralisé le marché et instauré un financement automatique, créant des aubaines financières majeures pour les opérateurs marchands. Ce cadre politique a multiplié les interstices permettant au privé lucratif de s’engouffrer, intégrant des dispositifs institutionnels tels que Parcoursup, Qualiopi, le Hcéres ou le Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). Le centre de gravité de l’enseignement supérieur s’est ainsi déplacé : le modèle fondé sur l’articulation entre formation et recherche s’est effacé au profit d’une régulation par des standards de « qualité » et d’employabilité autodéclarés, étrangers à toute norme de qualité des formations dispensées. Cette redéfinition s’est opérée en étroite collaboration avec les acteurs privés eux-mêmes, qui sont parvenus à imposer leurs propres logiques (comme l’employabilité en tant que critère central de réussite) comme une nouvelle grammaire d’État s’appliquant à tous les établissements, modifiant jusqu’aux finalités profondes du service public.
En plus de l’aide de l’État, le nouvel enseignement supérieur privé a soutenu sa croissance en captant stratégiquement la demande étudiante à travers la saturation des espaces de promotion et une stratégie de brouillage des repères. Lors des salons de l’orientation, machines d’externalisation marchande de l’orientation postbac, ces établissements dominent massivement l’espace d’exposition en occupant plus de 80 % des stands, reléguant ainsi l’université publique à la marge. Cette omniprésence permet d’exploiter les vulnérabilités d’un public populaire en jouant sur ses insécurités face à l’employabilité et sur le désir de prestige social que le matraquage médiatique associe aux écoles privées. L’asymétrie d’information y est renforcée par une appropriation trompeuse des ressources symboliques de l’État : ces écoles usurpent des appellations académiques (“Master”, “université”), présentent l’enregistrement de leurs certifications (RNCP) comme l’équivalent de véritables grades universitaires, et bénéficient de labels officiels qui leur confèrent une apparence d’officialité. En conséquence, les étudiants sont massivement attirés vers des formations très coûteuses, dépourvues de contenu comme d’évaluation pédagogique stricte, sans certification pérenne, mais dont le marché est artificiellement rendu accessible par le mirage d’une professionnalisation immédiate et de la « gratuité » apparente de l’alternance.
Faire disparaître ces arnaques ne passe pas par une homologation d’État mais par leur interdiction et par la suppression des dizaines de milliards d’euros d’argent public qui y sont déversés.
« D’un coup de lame, les liens du dogme seront tranchés,
Balayés, et le clerc, et la feinte, et la duplicité !
Le siècle brisera les chaînes des chimères et des superstitions,
Les peuples s’affranchiront des leurres et de la peur.
Le bras de l’égalité terrassera la tyrannie,
L’éclat de la lucidité réduira l’ignorance en cendres.
Sur la terre entière, la justice déploiera son manteau,
Et partout germeront les graines de l’harmonie. »
Tâhereh, L’aube de l’éveil (entre 1848 et 1852)
نه شیخ به جا ماند و نه زَرق و تدلُس
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Source : https://arashmag.com/1/
« [Ma mère] estimait que la civilisation d’un pays se mesure d’après le pourcentage du budget qui est consacré à l’Éducation nationale, et malheureusement la France ne venait pas dans un bon rang à ce point de vue. »
Irène Joliot-Curie, Marie Curie, ma mère.
Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 9 avril 2026 de 18h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol). Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :
https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/
Crise des universités britanniques : ce que fait la marchandisation à l’enseignement supérieur ?
Ces dernières décennies, les universités britanniques ont basculé dans un modèle largement marchandisé de l’enseignement supérieur, financé principalement par les frais d’inscription des étudiants internationaux. Ces réformes ont eu de profondes conséquences et précipitent aujourd’hui l’ensemble du système universitaire dans une des plus graves crises qu’il ait connues. Au moment où, en France, le ministre de l’ESR avance à grand pas vers un financement des universités par l’augmentation des frais d’inscription des étudiants, il est urgent d’analyser ce qu’il se passe en Grande Bretagne et d’en tirer les leçons. Vincent Carpentier, Anne Daguerre et Danièle Joly, tous trois universitaires en Grande Bretagne, reviendront sur les évolutions des universités britanniques et leurs multiples conséquences.
« Je vais maintenant commencer à prendre toute la phynance, après quoi je tuerai tout le monde et je m’en irai. »
Alfred Jarry, Ubu sur la butte
Le dernier courrier adressé par le PDG du CNRS aux directions d’unités rompt brutalement avec la retenue habituelle de la communication institutionnelle :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/03/DotationCNRS.pdf
À quelques semaines de son départ, Antoine Petit semble vouloir lever le voile sur les mécanismes financiers qui fragilisent l’organisme, dissipant au passage les brumes nimbant la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) promulguée à la veille de Noël 2020. De fait, cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de déréguler les statuts des universitaires et des chercheurs pour mettre en extinction le statut protecteur de fonctionnaire. Comme nous l’avions analysé à l’époque, la LPR est une loi insincère qui programmait la paupérisation de l’Université et de la recherche publique par des mécanismes de ponction interne. Le courrier d’Antoine Petit donne — c’est une première — le détail de ces ponctions pour le CNRS. En 2026, le prélèvement sur la subvention pour charge de service public (SCSP) s’élève à 8,9 %. Cette ponction arbitraire est en hausse de 3,1 points par rapport à 2025. Sous une apparence de stagnation, le budget réel de la recherche chute en réalité de 3 % par an depuis la mise en œuvre de la LPR.
Pour la première fois de son histoire, le CNRS est plongé dans un déficit abyssal de 239 millions d’euros — à comparer aux 2,9 milliards d’euros de SCSP. Sous la pression de Matignon et de Bercy, l’organisme doit couper 20 millions d’euros dans ses dépenses de fonctionnement (hors masse salariale). L’effort repose massivement sur les unités de recherche : 13,5 millions d’euros sont ponctionnés sur les dotations aux laboratoires. Cette réduction est répartie entre les dix instituts thématiques au prorata de leurs budgets, mais les modalités d’application sont disparates. Dès janvier 2026, une ponction de 10 % a été opérée sur les ressources propres banalisées (RPB) de toutes les unités. Sur les crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement), l’INSU (Terre & Univers) et l’INSB (Biologie) imposent une coupe de 25 %, contre 10 % pour l’INEE (Écologie & Environnement). CNRS Physique applique une ponction hybride : 12,4 % en mars, complétée par une nouvelle remontée de 14 % des RPB en décembre.
Ces 20 millions d’euros d’économies forcées paraissent dérisoires face aux sommes colossales versées au secteur privé. À titre de comparaison, le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) représente 7 milliards d’euros et l’apprentissage 18 milliards d’euros par an. Plus globalement, la Cour des Comptes souligne que les allégements de cotisations patronales ont quadruplé en dix ans, passant de 20,9 à 77,3 milliards d’euros entre 2014 et 2024. Alors que les dividendes ne cessent de battre des records, cette politique de l’offre consistant à déverser sans contrôle des centaines de milliards d’euros au secteur privé semble relever du dogmatisme, du clientélisme ou encore de la corruption. Nous avons besoin de renouer avec des politiques publiques pensées et évaluées pour répondre aux besoins de la population. Il est urgent de procéder à des investissements raisonnés pour que notre société se réinvente un avenir, dans un moment de bascule climatique, géopolitique, démocratique, économique et environnementale.
Ce serait sans doute une erreur de ne voir qu’un simple passage difficile dans cette cure d’austérité, un orage de grêle avant le retour d’un beau temps printanier. Il s’agit bien plus probablement d’une bascule de l’économie de la connaissance, fétichisant l’innovation, vers une doctrine inspirée du muskisme, faite de démassification scolaire, d’attaque contre les sciences, d’extractivisme, de prédation du bien commun et de promesses technophiles. La recherche fondamentale et l’Université subissent désormais une attaque en tenaille, par en haut, portée par les milieux d’affaire et leurs managers, et par en bas, nourrie du ressentiment contre le déclassement scolaire. Nous reviendrons dans un billet spécifique sur cette bascule amenée à s’amplifier et à contribuer, comme aux Etats-Unis, à l’« union des droites » extrêmes.
Au moment des débats budgétaires, nous n’avons été que quelques milliers à batailler pour défendre l’idée de sciences comme bien commun, ce qui est notoirement insuffisant pour infléchir pareille politique. Pendant ce temps, le secteur privé lucratif mène l’offensive par l’entremise de Mme Frédérique Vidal (Skema business school [1]), de Mme Pénicaud (Galileo [2]) et M. Blanquer (Veolia [3]). Nul n’ignore que le budget 2027 s’annonce pire encore, car il subira de plein fouet le choc économique mondial engendré par l’envol du prix du pétrole et la pénurie d’engrais, conséquences des guerres perpétrées par quelques-unes des brutes qui se partagent la planète.
Dans ces conditions, la communauté académique joue très certainement sa survie, non plus seulement philosophiquement, mais désormais très concrètement.
Lexique.
Subvention pour Charge de Service Public (SCSP) : Il s’agit de la dotation financière globale versée par l’Etat à ses opérateurs (tels que le CNRS ou les universités) pour financer les missions de service public qui leur sont confiées. Imputée sur les dépenses de fonctionnement de l’État, cette enveloppe annuelle ne cible pas un projet spécifique, mais doit compenser le coût global des obligations et missions imposées à l’établissement par la loi ou par son contrat d’objectifs. Elle doit garantir le fonctionnement pérenne de l’établissement. En vertu de son principe de globalisation, l’opérateur bénéficie d’une autonomie de gestion pour répartir librement cette subvention au sein de son propre budget, ce qui la distingue des financements sur appels à projets ou des dotations en fonds propres strictement dédiées à l’investissement.
Crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement) : Il s’agit de l’ensemble des moyens financiers d’une unité, hors masse salariale. Ces crédits permettent d’acheter le matériel, de payer les missions, de régler les factures fluides (électricité, eau, …) et d’investir dans de nouveaux équipements scientifiques.
Ressources Propres Banalisées (RPB) : Ce sont les fonds que l’unité a générés elle-même (via des contrats de recherche, des prestations de services ou des reliquats de contrats terminés). Contrairement aux fonds dits « fléchés » (strictement réservés à un projet spécifique), les RPB sont supposées être libres d’utilisation : le laboratoire peut les réallouer selon ses besoins pour son fonctionnement général.
« C’est en fait un véritable miracle que les méthodes modernes d’enseignement ne soient encore parvenues à étouffer complètement la sainte curiosité pour la recherche. Car celle-ci est une plante extrêmement fragile qui, si elle a besoin d’encouragements, réclame surtout de la liberté, faute de quoi elle dépérit immanquablement. C’est une grave erreur de croire que la joie de l’observation et de la recherche peut croître sous l’effet de la contrainte ou du sens du devoir. »
Albert Einstein
Personne n’attendait quoi que ce soit des « Assises de l’augmentation des frais d’inscription ». Comme lors des « Assises » de 2012, aucun chercheur, aucun universitaire en activité n’a été convié à cette Grand Messe de la bureaucratie, vide d’analyse, de travail savant et de pensée. Aucune conclusion ne sortira des « Assises ». Et pour cause : il n’y aura pas de loi Baptiste. La saignée et la mise en laisse courte par les COMP se poursuivront mais rien de nouveau n’aura lieu d’ici les élections présidentielles.
Que relever de ce carnaval de tristesse et de grisaille? Peut-être ceci. Depuis des années, on a coutume de désigner les responsables du mésusage des deniers publics par une métonymie : « Bercy ». On ne sait pas grand chose de « Bercy », cet être collectif évanescent, protégé dans un château-fort qui semble inaccessible à quiconque n’use pas d’un hélicoptère pour ses déplacements urbains. On suppute que « Bercy » n’a aucune idée de ce qu’est la recherche, est incapable de lire un article scientifique et a fortiori de faire une bibliographie sur un sujet quelconque. « Bercy » ne met pas ses enfants à l’Université, dont il ignore à peu près tout. « Bercy » présente des caractéristiques issues du changement survenu dans les institutions de reproduction des élites il y a une cinquantaine d’années : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (Ulm) ont graduellement été supplantés par les pôles socialement et économiquement dominants formant l’élite de la bureaucratie et du management : l’ENA et HEC.
Les « Assises de l’augmentation des frais d’inscription » ont été co-organisées par « Bercy ». « Bercy » s’y est donc incarné, avec son costume gris de bonne facture et son collier de barbe à la mode de la Monarchie de Juillet. « Bercy » existe ! Je l’ai rencontré. Y-a-t’il eu tirage à la courte-paille à l’Inspection Générale des Phynances ? A-t-on pensé amadouer l’universitaire en mandatant un énarque de la promotion René Char, comme on offrait autrefois de la verroterie aux indigènes ? Le mystère demeure. Nous étions resté sur l’image donnée par Patrick Hetzel aux présidents d’université, quelques temps avant le « bande de nuls » de Philippe Baptiste : « pour Bercy, vous êtes des punks à chien ».
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Transparent présenté lors des « Assises » |
Cette fois, « Bercy » est venu présenter aux punks à chien deux transparents résumant sa « pensée ». Le premier figure une « simulation très simple » qui montre le creusement du sous-financement de 1,7% du budget total par an, depuis 3 ans. Même si la baisse annuelle de budget est en réalité de 3%, assumer la politique d’austérité délétère menée depuis la LPR est une première. Nous en étions il y a quelques semaines encore à « Ce n’est pas Zola non plus ! » et à « L’adoption de la loi de finances pour 2026 concrétise la priorité donnée par le Gouvernement à l’enseignement supérieur et à la recherche. ». Que montre donc la « simulation très simple » de « Bercy » ? Sa volonté de poursuivre au même rythme le creusement du sous-financement.
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Transparent présenté lors des « Assises » |
Par quels moyens ? Le transparent suivant de « Bercy » nous l’apprend, qui appelle au centre d’un grand O bleu à un plan pluriannuel : difficile de dire plus clairement l’insincérité de la loi Vidal (LPR). Autour du O bleu, « Bercy » a fait figurer avec des points d’interrogation au charme désuet, les lieux communs du nouveau management public : augmenter les frais d’inscription; procéder à des fusions d’établissements en mastodontes dysfonctionnels et dévitalisés (i.e. rejouer la loi Fioraso) ; supprimer des offres de formation ; transférer les missions de l’Université à un secteur privé lucratif de qualité médiocre, gavé de subventions publiques accordées sans contrôle ; attirer des étudiants étrangers avec des frais d’inscription élevés.
En clair, « Bercy » entend terminer le plan Aghion-Cohen de 2004. Cependant, il devient difficile de ne pas voir qu’il n’y a plus aucune promesse de croissance par l’innovation, mais l’ambition de déséduquer la population et de promouvoir l’ignorance. N’est-il pas temps de nous mettre au travail pour faire émerger une autre vision de l’Université et des sciences ?
« S’il faut faire à la Cour, pour vous, quelque ouverture, On sait, qu’auprès du Roi, je fais quelque Figure, Il m’écoute, et dans tout, il en use, ma foi, Le plus honnêtement du Monde, avecque moi. »
Tirade d’Oronte, Le Misanthrope, Molière
https://terra-academia.org/institut
)
Chronique du Royaume de Roguafi. Où l’on conte les tribulations du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée et les intrigues de ses prétendants.
Quoique ce récit fût arrêté dès le premier d’avril, il fallut que l’incurie des Postes, ruinées par de récentes et misérables épargnes de deniers, en retardât la course. Pour que le Trésor se flattât de quelque méchante économie sur le fourrage des montures, l’on a réduit les relais à un tel état d’abandon qu’il fallut que notre courrier se languît un jour entier dans la fange des chemins avant que de vous joindre en ce second jour du mois.
La Princesse de Bercy, maniant son éventail avec une langueur fort étudiée, daigna faire signe à Ro(dri)gue d’approcher de sa bergère. Il régnait en cette antichambre l’un de ces silences épais qui sont à l’ordinaire le funeste présage des plus éclatantes disgrâces.
« Ro(dri)gue, mon cher, instruisez-moi, je vous en conjure : quels sont les bruits les plus frais de la Cour ? L’on murmure que la bise s’est faite diablement piquante du côté des Grands Bureaux… »
Ro(dri)gue se fendit d’une profonde révérence, arborant ce sourire melliflu qui ne laissait rien ignorer de l’inconstance experte des grâces souveraines :
« Le bruit court, Madame, que le Vicomte de B. s’est tout à fait perdu dans l’esprit du Maître. Le foudre est tombé, non point des cieux, mais de plus haut encore : par l’accord tacite du Roi Jupiter et du Marquis de L., l’édit dont il s’était plu à parer son nom, et dont il se flattait qu’il fût adopté ce printemps, a été suspendu sine die. »
Il ménagea un habile silence, goûtant avec délice la stupeur qu’il venait de jeter.
« C’est avec une sotte présomption que le Vicomte se vantait d’élever une digue contre les marchands du Temple, tonnant contre les friponneries qui pullulent dans ces nouvelles académies vénales, pareilles à la vermine sur le froc du bas clergé. Que nenni ! Les esprits se sont bientôt avisés que le dessein du Vicomte n’était autre que d’avancer un Cheval de Troie, secrètement forgé pour démanteler les vénérables Facultés du Royaume. L’on voulait, susurre-t-on, abolir le dernier privilège de l’État : l’exclusif apanage de la collation des grades. Le Roi, redoutant les prémices d’une Fronde, a jugé expédient de le réduire brutalement au silence, de peur que la multitude des clercs ne s’échauffât et ne prît les rues.
Quant aux fameuses Assises du Vicomte, chacun sait d’ores et déjà qu’elles ne seront que le somptueux appareil d’un vain simulacre. L’on y pérorera, l’on s’y fendra de force révérences, mais il ne s’y accomplira rien de neuf sous le soleil d’ici la fin du règne. Le Vicomte a chu, Madame, mais le néant, lui, demeure couronné. »
La Princesse laissa percer un rire bref et perlé, aigu comme la pointe d’un stylet :
« Quelle ignominie, en vérité ! Mais contez-moi, Ro(dri)gue, ce qu’il advient dans le secret des antichambres : que murmure-t-on sur le triste sort de ces infortunés que l’on pare encore du vain titre de Ministre, quand la faveur vient à leur manquer ? »
Ro(dri)gue s’inclina, abaissant la voix comme s’il craignait que les tapisseries n’eussent des oreilles :
« L’usage, Madame, est d’un raffinement de cruauté. Lorsqu’il plaît au Palais d’anéantir une Excellence, l’on se garde bien de la chasser ouvertement. L’on préfère couper la sève, et laisser l’arbre sur pied. C’est ce que les mauvais esprits, dans leur jargon, nomment ici débrancher par le haut. L’on exigeait de la victime qu’elle se tût, et qu’elle s’effaçât dans l’ombre même de sa gloire passée. On l’enferme, pour tout dire, dans une geôle de brocart et de dorures, dont le Directeur de son propre Cabinet confisque jalousement la clef.
Figurez-vous, Princesse, que le Roi voulut qu’aux heures les plus sombres de son déclin, Madame de V. pâtît d’une claustration si absolue, qu’il lui fût rendu impossible de converser avec les dignitaires et intendants de sa propre Maison ! Retenue dans ces limbes, la malheureuse vit fondre ses dernières espérances et son visage, privé de l’air vif du pouvoir, ne fut plus que le miroir assombri d’une silencieuse affliction. »
La Princesse, soulevant d’un geste alenti son éventail de dentelle d’Alençon pour y dérober une moue de pitié fort dédaigneuse, soupira :
« Ciel, le cruel supplice que voilà… Mais instruisez-moi, je vous prie : quel était donc cet infâme geôlier qui veillait avec tant d’opiniâtreté à ce qu’elle demeurât ainsi recluse ? »
« C’est en ceci, Madame, que réside l’ironie la plus mordante de cette farce ! Ce grand inquisiteur qui passait ses moindres requêtes au crible de sa censure, et qui prenait un soin jaloux à ce qu’aucune âme ne l’approchât, n’était autre que ce même Vicomte de B. ! Vous jugez bien, Princesse, de la justesse divine de sa présente chute. La Fortune, qui se plaît grandement à ces renversements de théâtre, a voulu qu’il bût à son tour au fiel de la disgrâce. Bien qu’il se flattât que son influence demeurât inébranlable et qu’il régnât sans partage sur les clercs de la Montagne Sainte-Geneviève, le voici exilé des grâces du Roi, réduit à hanter les couloirs des Grands Bureaux tel un spectre que nul courtisan ne daigne plus regarder. »
« Ainsi va la faveur en ce curieux Royaume des Sciences et des Lettres, mon pauvre Ro(dri)gue. Ceux qui s’imaginent forger les chaînes d’autrui ne s’affairent jamais, en vérité, qu’à forger les clefs de leur propre tombeau. »
La Princesse de Bercy se pencha un peu plus sur l’accoudoir de sa bergère, l’œil allumé d’une curiosité féroce.
« Ro(dri)gue, as-tu du cœur ? Ne me laissez point languir ! Qu’advient-il donc de la vacance à la Grande Surintendance du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée, ce fameux CNRS ? Voilà des lunes que le trône est désert. L’on m’a conté qu’une nuée de gentilshommes s’y étaient hardiment poussés du col, parmi lesquels ce fieffé Vicomte de B. lui-même, dont l’on dit qu’il n’aurait point rougi de convoiter la place par-devers son propre Ministère ! »
Ro(dri)gue esquissa une moue où se mêlaient un infini mépris et une indéniable gourmandise. Il ajusta d’un doigt preste le jabot de sa chemise avant de reprendre son office de gazetier.
« Votre Altesse a l’ouïe bien fine, et l’outrecuidance de ce fat a de quoi confondre la raison ! Il est fort vrai, Madame, que le Vicomte, s’enivrant de son propre reflet, caressa un temps le dessein inouï de se couronner lui-même. Pour colorer son ambition, il allait semant partout le bruit qu’une telle charge exigeait un éclat dont ses pairs étaient dépourvus ; il se flattait qu’en faisant ainsi valoir la triste pénurie de têtes bien nées à la hauteur de la fonction, il pût, à l’heure opportune, quitter son maroquin pour faire choir ce plantureux bénéfice dans sa propre escarcelle. L’on n’est jamais si bien servi, songeait-il, que par sa propre main ! »
Il laissa échapper un petit ricanement sec, de ceux qui condamnent sans appel.
« Hélas ! Encore eût-il fallu que la disgrâce ne devançât point son insatiable appétit. À présent que Jupiter l’a foudroyé et que son nom n’éveille plus au Château qu’une sourde irritation, il est bien trop tard pour que le malheureux prétende à quelque charge que ce soit. Ravalé au rang de ces ombres que la Cour fuit comme la peste, le voici rudement châtié de sa vanité : il est réduit à contempler le festin d’autrui sans plus oser y tremper les lèvres. »
Ro(dri)gue chassa l’image du Vicomte déchu d’un geste dédaigneux de la main.
« En vérité, Madame, laissons là ce spectre. Bien que la lice fût d’abord encombrée de hobereaux sans envergure, la tragi-comédie ne se joue plus, à cette heure, qu’entre trois favoris qui s’épuisent en vaines intrigues pour une couronne dont le Maître, dans le secret de son mépris, jugeait déjà que nul d’entre eux ne méritât de la ceindre : le Marquis de Z., le Comte de B. et le Vidame de D.. Le premier, ce cher Z., s’avance tel le bras séculier de Jupiter. Ne l’avait-on point vu s’enorgueillir du titre ronflant de Conseiller aux Sciences du Souverain ? Conseil de fumée, à vrai dire, dont l’on s’esclaffa sous cape qu’il ne siégeât qu’une unique fois avant que de se dissiper dans les limbes ! L’homme est de la race des exécutants dociles. On le connaît, du reste, pour être un âpre et morne intendant, régissant les esprits comme l’on compte des deniers ; n’était-ce point lui qui se flattait de contraindre les académies à des unions contre nature, et qui ordonnait que l’on exilât nos plus vénérables établissements hors les murs, pour de mesquines épargnes ?
C’est à ce triste sire que l’impétueuse Duchesse de D. s’en remit l’an passé, le chargeant d’assiéger l’illustre Académie des Beaux-Arts. Vous n’ignorez point, Madame, que cette Duchesse, sous ses airs de frondeuse, n’est en vérité que la servile obligée du féroce Duc de B. et du richissime Seigneur A.. Ces maîtres de la phynance exigeaient d’elle qu’elle expulsât prestement les clercs et les peintres de leurs antiques séjours, afin que l’on fît de notre beau front de Seine l’exclusive et clinquante vitrine de leurs luxueux négoces. Pour que ce noir dessein s’accomplît dans l’ombre, et afin qu’il démantelât sans bruit le vieil hospice des Arts, l’on jugea que l’insensible bureaucratie du Marquis de Z. ferait merveille.
Mais les conjurés s’étaient lourdement fourvoyés ! Bien qu’il crût que les maîtres et les élèves se soumissent sans jeter un cri, il fallut qu’il affrontât la plus ardente des rébellions. Les précepteurs des Beaux-Arts s’insurgèrent avec une fureur inouïe. Avec le concours inespéré de tout ce que le Royaume compte de protecteurs des Arts, ils firent un si grand vacarme que l’on trembla jusqu’au Palais. Devant cette levée de boucliers, il fallut bien que le Marquis rengainât ses griffes, que ses édits fussent déchirés, et que ses odieux projets de ruine fussent piteusement et définitivement déjoués.
Si le Château a pu sembler le soutenir, c’est qu’il a embrassé le noir dessein du pouvoir : le démantèlement pur et simple du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée. La Cour a secrètement résolu de longue date que les clercs du CNRS fussent déchus de leur indépendance et dispersés de force dans les Facultés de province. Le sacre de Z. sonnerait l’hallali de la vénérable institution !
Cependant, Madame, l’on murmure que Jupiter lui-même hésite à commettre l’irréparable. Couronner un tel boutefeu tiendrait de la provocation la plus insigne ! Pour peu que l’on osât lui remettre la férule, il faudrait craindre que la colère des savants ne s’embrasât tout à fait. Ce ne serait plus une modeste fronde de coterie, mais la grande Révolution à nos portes ! L’on verrait les bataillons de clercs délaisser prestement leurs cornues et leurs grimoires pour s’armer de piques et de fourches, prêchant la sédition dans toutes les provinces, pareils aux enragés qui marchèrent jadis sur la Bastille.
Qu’une telle jacquerie vînt à gronder et que l’on roulât les tambours sous les fenêtres du Palais est chose impensable, alors que nous ne sommes plus qu’à une seule année du Grand Conclave. Le Maître sait trop que l’heure approche où le destin du Royaume se jouera derrière les portes closes, dans l’attente de cette Grande Fumée qui doit désigner celui qui ceindra la Tiare. Pour tout dire, Madame, il craint qu’en élevant Z., il n’allumât lui-même la mèche d’un tonneau de poudre sur lequel il est encore assis. »
« Et le Comte de B. ? » l’interrompit la Princesse en agitant son éventail pour chasser une mouche imaginaire. « L’on m’a chuchoté qu’il était un génie délié pour les affaires de cabinet. »
« Le Comte de B. traîne après soi un tel râtelier d’intrigues qu’il en ferait rougir un cardinal. Il possède une science si intime des ressorts de la Cour que, dans le grand jeu des ambitions, il déploie une industrie singulière à ne marcher vers ses fins que par les voies les plus obliques. À l’imitation du noble jeu de billard, il semble qu’il faille toujours qu’il heurtât deux ou trois bandes par de savants ricochets, afin que sa bille atteignît infailliblement sa cible sans que l’on vît d’où partît le coup ; c’est un maître consommé dans l’art de la bricole.
Vous souvient-il de la cabale qui l’opposa jadis à la coterie du Duc de F. et à l’Arsenal de l’Atome pour régner, déjà, sur le Cénacle ? L’on lui avait indignement préféré la Comtesse de P. pour la Surintendance. Or, par un de ces prodiges que la Fortune réserve aux âmes vindicatives, une Gazette fort lue à la Cour fit soudain paraître les preuves accablantes de la légèreté de la Comtesse : ses plus célèbres parchemins n’étaient, disait-on, que d’infâmes rapiéçages ! Pour que l’on s’y trompât, les ombres et les traits de sa science avaient été fardés. L’on ignora toujours quelle main invisible au sein de l’Arsenal fit mander la Gazette, mais la disgrâce fut foudroyante. »
La Princesse eut un sourire entendu : « Et notre Comte de B. s’en trouva-t-il fort affligé ? »
« Bien au contraire, Madame ! En sa qualité de Grand Directeur de l’Arsenal, c’est à lui qu’échut l’honorable et terrible office d’instruire le procès de sa rivale. Il fut juge et bourreau, débusquant en jésuite chaque rature dans les grimoires de la malheureuse. En représailles de cet éclat, Madame de V. l’exila dans les oubliettes, elle qui affrontait alors, pour ses propres traités, des tourments fort semblables, liés à d’identiques mystifications de figures ! Le Comte, qui chuchotait jadis à l’oreille du Roi Flambit, semble aujourd’hui revenu en grâce auprès de Jupiter, mais une brume poisseuse de défiance l’enveloppe : ni les clercs ni le Château ne consentent à lui prêter une foi sincère. »
La Princesse laissa échapper un petit rire cristallin, pareil au tintement d’un verre de Bohême. « Et le troisième larron ? »
« Le Vidame de D., Madame, est d’une fort belle prestance. Il a le verbe élégant et la mise irréprochable. Mais il manque si cruellement d’entregent qu’il se perdrait dans l’antichambre de son propre logis. Il ne s’illustre ni par l’envergure de ses desseins, ni par sa dextérité dans l’arène des vanités. Le Roi Jupiter, excédé par le fer du Marquis et les filets du Comte, pourrait incliner vers ce tiers parti, moins par goût de sa personne que par un désir de repos.
Lorsque ces trois seigneurs furent mandés devant l’Éminence Grise de l’Élysée, le dégoût fut unanime. Jugeant que nul d’entre eux n’eût la carrure de l’emploi, le Château balaya la chose et suspendit l’édit de trois longs mois ! L’on vit alors le Ministère, frappé d’épouvante, battre la campagne pour racoler de nouveaux prétendants dans la tourbe des intendants obscurs et des commis de l’ombre. L’on s’abaissa jusqu’à supplier le Baron S., qui eut le fort bon goût de fuir, de crainte qu’il ne se perdît dans ce funeste guêpier. »
Rodrigue s’approcha d’un pas, baissant encore le ton pour confier le secret le plus noir de l’affaire.
« Et voici où le bât blesse, Princesse. Le Souverain, fort marri que ses rabatteurs eussent fait buisson creux, se voit contraint de couronner, la rage au ventre, l’un des trois qu’il avait lui-même éconduits ! Pour sauver la face, il a forgé, par un édit de la plus haute bizarrerie, un tribunal d’exception pour les jauger à nouveau. L’on y retrouve le Commandeur de C., dont la tyrannie sur le Haut Conseil des Élucubrations Royales et des Éloges Serviles (le fameux HCERES) laissa les académies exsangues. Et, comble de la farce, l’on y convia l’Administratrice Générale de l’Arsenal de l’Atome ! Or, figurez-vous, Madame, que le Comte de B. n’est autre que le Haut Commissaire de ce même Arsenal ! Leurs pouvoirs s’entremêlent si étroitement qu’ils se tiennent mutuellement par la barbichette : comment diable vouliez-vous qu’elle le jugeât sans que son propre destin n’en fût ébranlé ? »
La Princesse frissonna d’aise, croisant ses mains couvertes de mitaines de soie. « Quelle effroyable nasse ! Le vainqueur ne montera donc sur le trône qu’avec une couronne de ronces ? »
« Vous l’avez dit, Madame. Le futur Grand Surintendant, dont le nom nous sera jeté en pâture d’ici la quinzaine, entrera en ses quartiers déjà flétri par le discrédit. Il prendra la barre d’un domaine dont les coffres crient famine, écartelé qu’il sera entre la tyrannie des comptables du Trésor et les menaces funestes de la Ligue des Extrêmes.
Et c’est là que l’esprit chavire, Madame : envers qui faudra-t-il que ce malheureux témoignât de loyauté ? Sera-ce envers la noble assemblée des savants ? Ou envers un Palais qui, si la fortune tournait avant les frimas de l’hiver, pourrait bien choir sous la coupe de ces Zélotes du Sang Exclusif ? L’on murmure que ces Ligueurs du Terroir, s’enivrant de la chimère d’une Sève Incorrompue, ne rêvent que d’épurer nos Académies de tout ce qui n’aurait point pris racine dans leur étroite glèbe. Qu’un tel séisme survînt, qu’une telle obsession de la race mît la raison aux fers, et l’on verrait alors la Science elle-même mise à l’encan par ces nouveaux barbares, qui ne jugent plus des esprits que par le hasard de leur naissance. »
« Un maquis c’est un endroit où se cachent ceux de la relève. »
Elsa Triolet
L’émergence d’une extrême droite hybride à l’échelle planétaire est désormais manifeste. En France, la recomposition du paysage politique révèle l’envergure du bloc en passe d’achever sa mue trumpiste. Si l’histoire n’est jamais écrite d’avance, il est crucial de garder à l’esprit cette règle d’or : la résistance doit s’organiser dès les prémices d’une bascule autoritaire. Quand le péril saute aux yeux de toutes et tous, il est déjà trop tard. Aussi, ce billet et le suivant sont-ils consacrés aux modalités de résistance et de riposte.
Nous soutenons la manifestation du jeudi 26 mars à Paris, qui se rassemblera à Jussieu à 16h. Il est plus que temps de réapprendre à dire « nous ». Le dispositif choral imaginé pour cette marche, permet à toutes celles et ceux qui sont attachés aux sciences et à l’Université comme biens communs de faire entendre leurs inquiétudes, leurs revendications et leurs fiertés selon leur sensibilité :
https://standupforscience.fr/evenements-2026/
Cette journée du 26 mars constitue une occasion de relance des motions :
https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/
Pour vos pancartes et vos motions, il peut être important de prendre connaissance de la cure d’austérité que crédits dits FEI (fonctionnement, équipement, investissement) attribués aux unités CNRS subissent :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/03/DotationCNRS.pdf
« La vraie confrontation entre “les fascismes” ne peut donc pas être “chronologiquement” celle du fascisme fasciste avec le fascisme démocrate-chrétien, mais celle du fascisme fasciste avec le fascisme radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau qui est né de ce “quelque chose” qui s’est passé il y a une dizaine d’années. (…) A cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. (…) Ce “quelque chose” qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la “disparition des lucioles”. »
Pier Paolo Pasolini
L’extrême droite hybride combine anti-intellectualisme, polarisation systématique visant à briser la cohésion sociale, et recours au mensonge. Pour asseoir son hégémonie, elle s’attaque à trois cibles prioritaires : les institutions judiciaires indépendantes, les médias critiques et, de manière plus insidieuse, les sciences et l’Université, dont les travaux sont tour à tour censurés, déformés ou instrumentalisés. Elle déploie des stratégies de débordement des défenses immunitaires de la société civile.
Cette offensive passe par une politique de préférence nationale et de repli, visant à évincer les étrangers statutairement fragiles, à restreindre l’octroi de visas et à saboter les collaborations internationales. Elle se poursuit par une asphyxie administrative et financière : des coupes budgétaires drastiques à la censure automatisée, en passant par le verrouillage des agences de moyens et d’évaluation. À cette bureaucratie de l’empêchement s’ajoute une répression ciblée. Le pouvoir instrumentalise la justice en multipliant les enquêtes abusives, dont le but n’est pas tant d’aboutir que de provoquer des dégâts matériels et psychiques.
Cette méthode s’apparente à la « stratégie du Serengeti » des lobbies de désinformation libertariens: de la même manière que les lions du Serengeti traquent les zèbres isolés en lisière de troupeau, les pouvoirs autoritaires s’en prennent à des chercheurs et universitaires singuliers, plus ou moins au hasard, dans le but d’intimider et de mettre à l’épreuve la solidarité de toute une communauté. Cette mécanique bureaucratique est secondée par une redoutable sous-traitance de la violence : des relais informels, des groupuscules identitaires et des meutes numériques se chargent de l’exécution médiatique, instaurant un climat de terreur sans engager la responsabilité directe de l’État.
« Le vrai courage, c’est, au-dedans de soi, de ne pas céder, ne pas plier, ne pas renoncer. Être le grain de sable que les plus lourds engins, écrasant tout sur leur passage, ne réussissent pas à briser. »
Jean-Pierre Vernant
Face à la mécanique d’étouffement, la tentation est grande de se réfugier dans de fausses stratégies de survie. Croire qu’il suffit de raser les murs en espérant que la tempête passe est une illusion dangereuse : la veulerie et le silence ne font que laisser le champ libre aux adversaires pour saturer l’espace public de mensonges, qu’il est au contraire crucial de contrer immédiatement par les faits. Plus pernicieuse encore est l’autocensure, qui est la clé de voûte de l’architecture comportementale de la soumission. Elle s’insinue subtilement par le biais d’une police horizontale, lorsque des collègues ou des proches, sous couvert de prudence, s’inquiètent d’un « Es-tu sûr que ce soit une bonne idée ? ». Ce glissement conduit à l’obéissance anticipée, une terrible servitude volontaire poussant les individus et surtout les bureaucraties institutionnelles à devancer les désirs du pouvoir avant même d’y être contraints. Face à cela, une règle d’or s’impose : il ne faut jamais obéir par anticipation, mais exploiter toutes les marges de liberté existantes pour retarder chaque coup de cliquet liberticide.
Dans un contexte de basculement autoritaire, le repli n’a rien d’une position de neutralité : se taire face à la coercition, c’est déjà collaborer. Puisque le régime se nourrit de notre passivité, la résistance, même symbolique, est essentielle. L’histoire démontre que l’engagement de seulement quelques pourcents de la population dans une opposition non violente suffit souvent à faire plier un régime. Face à la répression, la solidarité et la préparation demeurent nos armes les plus redoutables.
« L’ennemi majeur, l’adversaire stratégique [est] le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses mais aussi le fascisme qui est en nous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite. »
Michel Foucault
On s’imagine à tort qu’il n’y a d’autre alternative face à l’autoritarisme que le silence honteux ou la Résistance majuscule — devenir abeille. Or, pour se tenir debout, pour être à la hauteur, les résistances minuscules sont primordiales. Le fascisme tire sa force d’une instrumentalisation du ressentiment, qui trouve son origine dans la passion triste et le ressassement permanent. Il cultive la mélancolie d’un âge révolu et fustige des figures considérées comme parasites, qu’il s’agisse des intellectuels ou des étrangers. C’est précisément à cette amertume que s’adresse le leader autoritaire : en feignant d’entendre la vindicte populaire, il transforme ce ressentiment en colère pour la contrôler, la canaliser pour mieux assujettir. Aussi faut-il, à côté de l’anti-fascisme, c’est-à-dire de l’opposition aux modes de gouvernements fascistes, inventer des modes de vie et de travail qui ne relèvent pas de la logique de soumission, de servitude, d’obéissance et d’adoration du pouvoir. La minuscule résistance passe par la production d’un imaginaire et de désirs joyeux.
Pour nourrir cette joie au cœur de modes d’existence non fasciste à inventer et à faire vivre, la première condition est de prendre soin de soi et des autres – une condition vitale pour préserver sa puissance d’agir. Le travail savant, débarrassé des fétiches du nouveau management, « projets », « classements » et autres breloques dérisoires, est en soi un acte de résistance : quelles que soient la dureté et l’abomination des temps, il nous faut poursuivre l’enseignement et la recherche. Penser, c’est persister et résister.
Une éthique de vie non fasciste, c’est une résistance pour, qui s’ajoute à la nécessité de résister contre. Résister pour, c’est faire exister dans l’imaginaire et de manière effective des mondes irréductibles à toute perspective de pouvoir autoritaire comme à toute logique d’enfermement dans la concurrence et le branding de soi. Cela implique de cultiver des relations courtoises et horizontales entre pairs et de maintenir l’exigence de vérité pour elle-même. Affirmer la valeur de la connaissance et de son partage exige une loyauté inébranlable à l’esprit de finesse, refusant de céder aux caricatures, au campisme, à la bêtise à front de taureau et à la rhétorique à l’épiderme épais des ennemis de la démocratie. Enfin, résister pour, c’est protéger et maintenir vivantes, dans l’intimité comme au cœur des institutions, toutes les relations et les modes de vie qui constituent d’ores et déjà des cibles effectives ou potentielles pour un pouvoir autoritaire.
Dire le vrai sur le monde suppose d’être d’une rigueur méthodologique et d’une précision descriptive sans concession : être chercheur par gros temps nécessite de nommer sans euphémisation et de définir les mots avec rigueur. Il incombe au monde académique de débusquer les mensonges et de démonter les mécaniques manipulatoires qui saturent notre époque. Face au doublespeak – cette novlangue insidieuse qui inverse le sens des mots pour mieux anesthésier la pensée – il faut inlassablement riposter. Contre le brouillage sémantique et le confusionnisme, préserver des espaces de respiration passe par l’affirmation réitérée des principes démocratiques (la liberté, la vérité comme horizon commun et l’inclusion) et la revendication des principes « républicains » que l’extrême-droite aura du mal à effacer des bâtiments publics : liberté, égalité, fraternité.
Quel que soit le degré d’effondrement, il faut s’efforcer de mesurer ce qui se produit dans le réel et se méfier des faux consensus. Le sentiment de solitude, la fragmentation du corps social, l’auto-censure et la collaboration naissent de ce qu’on nomme en psychologie sociale, l’ignorance pluraliste. Répétons le, il ne faut jamais anticiper les désirs du pouvoir, ne jamais lui offrir notre soumission par anticipation. Il ne faut jamais s’adonner ni à la délation ni à la dénonciation d’étudiants ou de collègues, ne jamais se muer en commissaire politique.
La stratégie de l’extrême-droite hybride reposant sur l’accélération, la sidération et le débordement, la résistance minuscule des lucioles – s’inventer une vie non fasciste – participe pleinement de la grande Résistance.
« Je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de choses. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois mal composé). À ceux-là, il faut répondre : C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement de doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de choses, dis-tu. Oui, c’est peu de choses. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
Jean Paulhan, Cahiers de la Libération, n°3, février 1944, L’abeille
Il est frappant de constater, parmi les collègues, des appréciations très différentes sur le degré de fascisation de la Hongrie, de l’Italie, des Etats-Unis ou de la société française. Selon l’établissement d’exercice, selon le degré d’engagement dans l’espace public, la situation peut être jugée encore paisible ou alarmante, au vu des menaces allant du harcèlement en ligne aux violences physiques de groupuscules national-identitaires, de l’intimidation à la désignation comme cible par les médias bollorisés. Aussi, estimer la dégradation de la situation passe-t-elle par l’évaluation des risques que nous sommes encore prêts à prendre, avec une honnêteté absolue. C’est en mesurant l’étroitesse de nos marges de manœuvre que l’on jauge la progression de l’autoritarisme. Où en sommes-nous sur l’échelle de l’autocensure ? À quel degré de collaboration passive avons-nous, par fatigue ou par peur, déjà consenti ? Le coût de la critique et de l’énonciation de vérités inconfortables est un étalon de mesure de l’érosion démocratique. Nous empruntons à The Anti-Autocracy Handbook leur échelle de mesure qui comprend quatre stades :
« La fleur est dans la flamme, la flamme est dans la tempête. »
René Char
Il est temps, encore, de manifester, de dire et de rire, de renouveler la vision de l’Université et les rapports entre sciences et société, d’organiser un réseau de solidarité et de résistance délocalisé en collectifs autonomes. Plutôt que de se laisser aller au dégoût devant l’effondrement du monde, l’heure est à l’effort moral, intime, pour nous tenir debout, pour être à la hauteur, pour préparer collectivement un monde à venir qui soit vivable et joyeux.
Pour les franciliens, ne manquons pas la marche du jeudi 26 mars à 16h (Jussieu), comme moment de joie collective.
« Tout crépuscule est double, aurore et soir. Cette formidable chrysalide qu’on appelle l’univers trésaille éternellement de sentir à la fois agoniser la chenille et s’éveiller le papillon. »
Totor
Le présent billet a pour objet principal de montrer les dangers que comporterait une constitutionnalisation de la liberté académique, en particulier si l’extrême-droite arrivait au pouvoir. Il analyse le défaut d’indépendance du Conseil constitutionnel et alerte sur les dangers d’une fétichisation de la Constitution qui peut promouvoir des principes vagues et dangereux, sans garantie concrète et effective de préservation ou de renforcement des droits des citoyens. En amont de cette démonstration, nous proposons dans quelques brèves un retour sur les actions de Stand Up for Science, l’annonce du prochain séminaire Politique des sciences qui portera sur l’Intelligence artificielle générative et un graphique éloquent qui montre le décrochage spécifique de la France en matière de recherche.
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STEHEN, im Schatten Für-niemand-und-nichts-Stehn. Mit allem, was darin Raum hat, |
TENIR DEBOUT, dans l’ombre Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien. Avec tout ce qui a ici d’espace, |
Paul Celan, Atemwende (Renverse du souffle)
Traduction de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, à qui nous exprimons notre gratitude pour avoir montré sans répit comment il est possible d’être universitaire et de se tenir debout.
Bien que l’on s’y attende depuis longtemps, chaque coup de cliquet du lent processus de fascisation, chaque phase d’accélération destinée à contourner puis à mettre à bas les défenses immunitaires de la société civile nous asphyxie. Les massacres perpétrés par des potentats désireux d’étendre la sphère d’influence de leurs empires, selon la théorie du Grossräume (grand espace) du juriste nazi Carl Schmitt, semblent sans fin, cependant que, sur la scène politicienne intérieure, des pans entiers des droites modernisatrices, conservatrices ou réactionnaires se rallient à l’extrême droite. On a beau s’y être préparé de longue date, la question nous taraude : est-ce que nous saurons nous tenir droit, et être à la hauteur ?
Le succès de la tribune de Stand Up for Science, signée à ce jour par 5500 personnes, le montre : une large partie de la communauté académique trouve insupportable de ne rien faire, mais ne sait pas exactement quoi faire et se sent tout à la fois solidaire et solitaire. Nous y consacrerons nos prochains billets. Pour l’heure nous recommandons le visionnage de la conférence de presse de Stand Up for Science. Rien de tel pour entretenir la joie printanière que des moments de pensée, d’intelligence et de cordialité :
https://rogueesr.fr/conference-de-presse-de-stand-up-for-science/
Pour signer la tribune de Stand Up for Science, c’est ici :
https://standupforscience.fr/tribune-2/
« Notre devoir d’intellectuels est de considérer le mouvement historique, la réalité sociale, les nouveautés, d’en entreprendre l’analyse, sans se laisser aller au pessimisme ni céder à ces inclinations habituelles, ces pulsions que sont le chauvinisme, l’exclusion, la haine de l’autre – tout ce qui, pour moi, est le mal absolu. »
Jean-Pierre Vernant
La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS) aura lieu le mercredi 25 mars à 17h30 :
https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/
« Je ne crois pas pour ma part qu’il y ait d’autre attitude possible que d’être progressiste. (…) Le progressisme, je l’ai souvent dit, c’est avant tout l’antifascisme. »
Jean-Pierre Vernant
Depuis plus de 20 ans, les réformes théorisées par Aghion et Cohen en 2004 [1], fondées sur le dogme du marché, de la mise en concurrence et de la concentration des moyens, ont reçu un soutien sans faille de la bureaucratie managériale de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ces réformes ont piétiné la liberté académique et engendré clientélisme, médiocrité et panurgisme. En deux décennies, les institutions universitaires ont largement perdu de leur sens et n’offrent plus qu’une pâle ressemblance avec l’Université humboldtienne [2] que nous défendons à longueur de billets. Il est intéressant de faire le bilan de ces réformes du point de vue des réformateurs eux-mêmes, en examinant les indicateurs qu’ils fétichisent. Le diagramme de Sankey ci-dessous résume dans une ribambelle de couleurs chatoyantes ce qu’a engendré la doctrine Aghion, dans son propre référentiel de valeurs.
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| Part mondiale des publications scientifiques du corpus total pour les 20 premiers pays, 2010-2022. https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/ost-position-scientifique-france-2024.pdf |
Cette période a été marquée par un investissement massif de la Chine (fuchsia) et de l’Inde (vert pomme) dans l’enseignement supérieur et la recherche, parallèlement au transfert de la production industrielle vers ces pays. Les courbes de l’Allemagne (noir) et de l’Angleterre (rouge) permettent de mesurer l’effet modéré sur elles de cette montée en puissance de l’Asie de l’Est et du Sud. La courbe bleue marine résume les conséquences désastreuses des réformes « Aghion » : la bureaucratisation, le sous-investissement, la précarisation ont produit un décrochage scientifique vertigineux de la France. On peut attribuer cet effet destructeur particulier, sans équivalent, à la spécificité de notre pays : ses élites ne sont pas formées au sein de l’Université, n’ont donc jamais été confrontées à la recherche et ont une culture scientifique médiocre. Notre système demeure prisonnier de l’héritage napoléonien fondé sur le centralisme administratif, le Lycée et les (grandes) écoles professionnelles et n’a jamais pris le tournant humboldtien [2]. Il demeure enfermé dans un modèle archaïque, avec ce résultat que chaque réforme produit l’exact contraire de ce qu’elle disait ambitionner. Ainsi, la loi Blanquer a produit un décrochage de la formation scientifique au lycée. Ainsi, le crédit d’impôt recherche (CIR), créé en lieu et place d’une politique industrielle réfléchie, a accéléré le décrochage économique et technologique. Ainsi, la réforme Pénicaud sur l’alternance a gavé d’argent public (27 milliards d’euros) un secteur privé lucratif calamiteux et a en conséquence pérennisé un chômage massif des 15–25 ans. Cette pensée magique qui produit un désastre après l’autre porte un nom : « la politique de l’offre ».
« Nous devons surmonter notre rage et notre dégoût, nous devons les faire partager afin d’élever et d’élargir notre action comme notre morale. »
René Char
Devant le désastre de la doctrine Aghion, qu’elle a accompagné avec zèle, la bureaucratie de l’enseignement supérieur et de la recherche s’est fragmentée en diverses associations de défense de ses intérêts. L’Udice, qui prétend rassembler les universités intensives de recherche, a fait appel à Ph. Aghion pour promouvoir un « souverainisme technologique » d’inspiration muskiste. L’Auref, quant à elle, fantasme une régionalisation remettant magiquement en selle les établissements déclassés par la « politique d’excellence ». Pendant ce temps, France Universités joue les résistants de la 25ᵉ heure.
Le livre blanc sur la liberté académique commandé à la bureaucratie de Science Po par France Universités traduit une volonté de contrôler une notion qui suscite depuis cinq ans le plus grand intérêt de la communauté académique. Sans surprise, ce rapport occulte totalement la dégradation de l’exercice effectif de cette liberté au cours des deux dernières décennies : le passage d’un financement récurrent à une dépendance vis-à-vis des appels à projets et des contrats de performance (COMP) qui stérilise la recherche ; la précarisation croissante par le recours massif aux contractuels au détriment du statut protecteur de fonctionnaire ; le contrôle bureaucratique par des agences d’évaluation comme le Hcéres, qui imposent des standards de productivité déconnectés des réalités de la recherche et de la formation ; la marginalisation de la collégialité au sein des conseils centraux supplantée par un pilotage vertical marqué par le clientélisme et les conflits d’intérêts.
Si on retrouve dans ce livre blanc quelques-unes de nos propositions concernant la liberté positive, celui-ci fait bonne place à un leurre dont il nous faut ici démonter le mécanisme pièce à pièce, du fait de son potentiel élevé de mise en danger de la liberté académique : sa constitutionnalisation. Dans la mesure où notre milieu est peu familier des questions juridiques, nous y consacrons un développement précis et argumenté, en commençant par un exemple éloquent, qui doit nous mettre en garde.
L’accès à l’avortement est un droit fondamental. Le mot « droit » traduit ici une « liberté positive », à savoir l’effectivité de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse à toutes les personnes qui en ont besoin, quelle que soit leur condition d’existence. Défendre ce droit passe donc par des politiques publiques destinées à juguler les déserts médicaux, par l’information sur la santé sexuelle et reproductive et par la prévention, par la défense du Planning familial, par la sanction des refus de pratiquer l’IVG. De fait, les inégalités structurelles et la variabilité de l’offre continuent de conditionner fortement l’accès à l’avortement en France, où le délai légal est relativement bas comparé, par exemple, au Royaume-Uni ou au Canada.
La loi constitutionnelle du 8 mars 2024 a modifié l’article 34 de la Constitution pour y inscrire que « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse. » Cette formulation résulte de négociations avec les parlementaires conservateurs, ce qui explique la mention de « la femme » et du mot « liberté ». Ce qui a été constitutionnalisé n’est pas un droit mais une « liberté négative » c’est-à-dire une absence de criminalisation. Le début de la phrase « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce » spécifie que le Parlement a les coudées franches pour restreindre l’accès à l’IVG en utilisant, par exemple, le levier budgétaire ou la réduction du délai légal. Cette régression de fait a donné lieu à une cérémonie plâce Vendôme faisant de « Marianne, notre Marianne, (…) cette femme libre, qui tous nous représente et nous oblige » la figure héroïque de la conquête du droit à l’IVG, contrastant avec les pays « au-delà de l’Europe » peuplés de « femmes encore soumises », « où ce droit n’existe pas ». Deux mois auparavant, M. Macron lançait un programme très martial de « réarmement démographique », réduisant la question du taux de natalité à des données biologiques (tests de fertilité pour les moins de 25 ans) et à une responsabilité individuelle portée par les femmes. Il n’est venu à l’idée d’aucun conseiller du prince qu’il faudrait commencer par cesser d’écraser les jeunes adultes, et mener des politiques publiques offrant des conditions d’émancipation et des perspectives d’avenir, pour accompagner leur désir éventuel d’avoir des enfants.
L’exemple du droit à l’interruption volontaire de grossesse nous apporte des enseignements précieux. La constitutionnalisation fonctionne comme un leurre destiné à mettre fin à des mouvements sociaux ou à clore le débat public en déplaçant les enjeux du réel vers un fétiche : la Constitution [2]. La sacralisation du texte constitutionnel en tant qu’objet symbolique – le fétiche – est une opération de communication visant à accréditer l’idée selon laquelle la liberté est protégée par la simple écriture de principes au frontispice de la Constitution. Ce faisant, ce sont les protections réelles des droits et libertés qui sont occultées. Enfin, la constitutionnalisation ne se passe jamais comme prévue par ses promoteurs, du fait en particulier de la composition conservatrice du Sénat.
Imaginons l’improbable : que la liberté académique soit inscrite dans la constitution. En quoi cela serait-il protecteur ? L’exemple de la décision du 11 octobre 2019 sur la gratuité de l’enseignement supérieur illustre parfaitement la manière dont le Conseil constitutionnel peut neutraliser une exigence constitutionnelle tout en feignant de la consacrer. On peut y lire ceci : « Le Conseil constitutionnel a déduit de façon inédite du treizième alinéa du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 que l’exigence constitutionnelle de gratuité s’applique à l’enseignement supérieur public. » suivi de cela, « Cette exigence ne fait pas obstacle, pour ce degré d’enseignement, à ce que des droits d’inscription modiques soient perçus en tenant compte, le cas échéant, des capacités financières des étudiants. ». C’est ainsi que le Conseil Constitutionnel a, au nom de la gratuité, ouvert la voie à une augmentation arbitraire des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, puis potentiellement pour tous, selon le bon vouloir de l’exécutif.
Prenons un dernier exemple : que se passerait-il si l’union des droites extrêmes faisait passer la préférence nationale par voie référendaire, conduisant à une épuration massive à l’Université et dans la recherche publique ? Depuis sa décision n° 62-20 DC du 6 novembre 1962, le Conseil Constitutionnel se déclare incompétent pour se prononcer sur la constitutionnalité d’un référendum, puisqu’il s’agit de « l’expression directe de la souveraineté nationale ». Cela fait suite à l’emploi du référendum par de Gaulle lors du passage à la Cinquième République puis lors du passage à l’élection au suffrage universel direct du monarque républicain.
Concernant la liberté académique, la nature des « débats » parlementaires laisse présager les pires inversions orwelliennes. Ainsi, la liquidation du principe millénaire des franchises académiques est une obsession des droites illibérales depuis 1968 ; quoi de mieux qu’utiliser la défense de la liberté académique comme cheval de Troie pour y parvenir enfin ? La distorsion du concept de liberté académique permettrait à l’union des droites extrêmes de promouvoir le « free speech » libertarien c’est-à-dire le droit de dire n’importe quoi. La liberté d’expression des citoyens – droit de chacun d’exprimer ses opinions, dans la limite du droit commun – n’est pas pas la liberté d’expression des universitaires dans un cadre académique, laquelle est articulée à un engagement éthique dans la poursuite collégiale et disputée du savoir. Chacun peut donc disserter librement d’astrologie hors des institutions savantes, mais l’astrologie n’est pas pour autant enseignable à l’Université puisqu’il ne s’agit pas d’une science, chose démontrée depuis longtemps.
Une fois constitutionnalisée la liberté académique, on conçoit aisément que des politiciens volontairement ignorants de la distinction subtile entre liberté d’expression et liberté académique ne manqueraient pas de se revendiquer de la Constitution pour promouvoir à l’Université l’astrologie, le magnétisme animal ou bien les recherches sur les gènes d’intelligence supérieure parmi les Blancs soumis à l’ISF. Le trumpisme montre comment la liberté académique peut être invoquée pour revendiquer l’enseignement des opinions à parité, au nom d’une « neutralité » et retourner le concept pour en faire une arme de contrôle idéologique. Observons que le cercle des promoteurs de la constitutionnalisation et celui des derniers défenseurs du Hcéres sont pratiquement superposables : n’est-ce pas suffisant pour comprendre la menace ?
Le rôle du Conseil constitutionnel est théoriquement de contrôler la conformité des lois à la Constitution, une mission fondamentale pour protéger les droits et libertés. Cependant, la pratique institutionnelle a profondément altéré cette fonction critique : le Conseil constitutionnel ne se comporte pas comme un contre-pouvoir indépendant et éclairé mais comme un collaborateur du pouvoir exécutif prêt à toutes les absurdités.
Les modalités de nomination et la composition du Conseil diffèrent radicalement des standards internationaux de l’État de droit. L’institution est conçue de manière à ce que le pouvoir politique, et plus spécifiquement l’exécutif, conserve une influence déterminante sur ceux qui sont censés le contrôler. Le Conseil est composé de neuf membres nommés pour un mandat de neuf ans, non renouvelable, ce qui est censé garantir une certaine indépendance, mais le mode de désignation contredit cet objectif. Ces membres sont nommés par trois autorités distinctes : le président de la République, le président de l’Assemblée nationale et le président du Sénat. Chacun nomme trois membres. Cette procédure discrétionnaire conduit à nommer des personnalités qui n’ont le plus souvent aucune qualification juridique. Contrairement aux Cours constitutionnelles de pays comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne, où siègent des magistrats de carrière ou des universitaires spécialisés, le Conseil français est majoritairement composé d’anciens parlementaires ou de ministres.
Sa composition pose un problème fondamental de conflit d’intérêts : des personnalités politiques ayant activement participé à la vie publique et à l’adoption de lois se retrouvent à en juger la constitutionnalité. À ce problème de composition s’ajoute une particularité française unique : les anciens présidents de la République sont membres de droit et à vie du Conseil. Bien que cette pratique ait été réformée pour les anciens présidents à venir, ceux qui sont déjà en place peuvent siéger, ce qui brouille encore davantage la frontière entre la sphère politique et la sphère juridictionnelle. Au Conseil constitutionnel, les règles de déontologie, d’impartialité et de respect de procédures équitables sont quasi inexistantes. Par exemple, un membre peut se mettre en « congé » pour mener une campagne politique, ou un membre peut avoir siégé au gouvernement quelques mois avant de contrôler une loi qu’il a lui-même contribué à élaborer. L’absence d’indépendance se manifeste encore par la porosité de l’institution aux influences extérieures. Le Conseil est devenu une place importante du lobbying exercé par des groupes économiques puissants ou des grands cabinets d’avocats, qui utilisent ce qu’on appelle les « portes étroites » pour influencer les décisions.
Le Conseil constitutionnel se caractérise donc par un défaut structurel de compétence technique : faute de formation juridique appropriée et faute d’être assistés par des juristes qualifiés en nombre suffisant, ses membres doivent juger de textes extrêmement complexes en un temps très court. Il en résulte des décisions souvent lapidaires, manquant de motivation juridique rigoureuse, qui semblent parfois relever davantage de l’arbitraire que du droit. Le Conseil constitutionnel donne le plus souvent un blanc-seing à la pratique exécutive et fait de la Constitution non plus un bouclier pour les citoyens, mais une épée pour le pouvoir.
Bien que le Conseil Constitutionnel ait reconnu en 1984 et 2010 un « principe d’indépendance des universitaires », ce principe a été systématiquement affaibli par la succession de réformes de la doctrine Aghion. Le Conseil a validé des reculs majeurs de la liberté académique, confirmant son incapacité à garantir les droits et libertés publiques. La constitutionnalisation formelle, dans ce contexte de faiblesse institutionnelle du juge, n’aboutirait qu’à une définition restrictive de la liberté académique, potentiellement utilisée pour couvrir de nouvelles menées idéologiques.
En résumé, la constitutionnalisation de la liberté académique est avant tout un leurre, destiné à faire diversion des protections réelles à revendiquer : statuts protecteurs, financement récurrents, suppression du Hcéres, abandon des COMP 100%, règles de collégialité dans les conseils, etc. Etant donnée la composition actuelle du Parlement et l’union en cours des droites extrêmes, les probabilités de constitutionnalisation sont faibles et, si cela advenait, la formulation serait probablement désastreuse.
[1] Les transparents de M. Aghion pour légitimer la politique de paupérisation, de précarisation et de mise au pas bureaucratique de l’Université constituent, 15 ans après, un matériau historique de premier choix pour comprendre d’où vient le décrochage économique, scientifique et technique de la France. Distorsions idéologiques, absence de rigueur, remplacement des mots par leurs antonymes, « données » dépourvues de scientificité, corrélations inexistantes : ces transparents présentés à Mme Pécresse constituent un exemple caractéristique de l’usage de pseudo-science au service d’une entreprise idéologique de destruction de l’Université.
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/SlidesAghion.pdf
[2] Le modèle humboldtien, fondé par Wilhelm von Humboldt au début du XIXe siècle, repose sur l’unité de l’enseignement et de la recherche (Einheit von Forschung und Lehre). Dans cette vision, l’Université est un « espace protégé » destiné à la poursuite de la connaissance, indépendamment des impératifs utilitaires immédiats. La tâche de l’institution est de permettre la recherche de la vérité par une communauté de chercheurs et d’étudiants, ces derniers étant perçus comme des penseurs autonomes et critiques.
[3] Lauréline Fontaine, La constitution au XXIe siècle Histoire d’un fétiche social Éditions Amsterdam, 2025, 272 p.
https://shs.cairn.info/revue-esprit-2025-9-page-139?lang=fr
Séminaire PdS de Lauréline Fontaine
Communiqué de la société française de biophysique (25 avril)
Le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) vient de subir une nouvelle coupe de son budget, avec une suppression de 20 millions d’euros imposée par le gouvernement sur un budget qui avait déjà été voté. Cette mesure s’ajoute aux 500 millions d’économies déjà exigées pour les exercices 2025 et 2026. Ces ponctions répétées fragilisent davantage encore un organisme dont l’excellence est reconnue à l’échelle internationale dans un contexte où les Universités sont elles-mêmes placées en déficit structurel par l’Etat.
Des conséquences immédiates et graves — Les répercussions de ces coupes sont déjà visibles : des projets immobiliers essentiels sont reportés ou abandonnés, et les dotations allouées aux laboratoires — déjà minimales — seront encore réduites. Les activités de recherche, en particulier en biophysique, en pâtiront directement, obligeant à annuler certains projets et compromettant des années d’efforts et d’avancées scientifiques.
Un désengagement de l’État aux conséquences lourdes — Ces réductions budgétaires s’inscrivent dans un contexte plus large de désengagement de l’État français envers l’Enseignement Supérieur et la Recherche. Elles vont à nouveau contribuer à la baisse des efforts de dépenses intérieures de recherche et développement (2,22% du PIB en 2022, 2,18% en 2023), en totale contradiction avec les engagements pris il y a 25 ans, visant à consacrer 3 % du PIB à la recherche et développement. La combinaison de ces coupes sombres et des réformes successives affaiblit un système de recherche autrefois leader au niveau mondial, entraînant une chute déjà visibles dans les classements internationaux et une perte de capacité d’innovation pour l’industrie française.
Un appel à la mobilisation — La Société Française de Biophysique dénonce avec fermeté ce désengagement qui menace l’avenir scientifique et économique de la France. Elle soutient pleinement les initiatives portées par la Coordination Nationale des Comités Nationaux (C3N) et les directeur·rices de laboratoires pour défendre la recherche publique [1,2,3,4]. Rappelons que la recherche est un pilier essentiel du développement économique d’un pays développé comme la France, et un vecteur indispensable à la formation des citoyens dans une société démocratique. La SFB vous invite donc à rejoindre la mobilisation engagée par les directrices et directeurs d’unité (DU) et par les membres du Comité national ou à initier toute autre initiative.
Communiqué signé par 900 collègues dont 580 directrices et directeurs d’unité.
https://tally.so/r/D4J5Xp
Recherche publique : la France est en train de décrocher ; les directrices et directeurs d’unité de recherche, ainsi que les élues et élus des instances du Comité national de la recherche scientifique se mobilisent
Nous, directrices et directeurs d’unité de recherche, présidentes et présidents d’instances (1) du Comité national de la recherche scientifique, relevant de l’ensemble des disciplines — des mathématiques aux sciences humaines et sociales, de la physique à la biologie, de la chimie aux sciences de l’environnement et du numérique —, prenons aujourd’hui collectivement la parole. Le budget du CNRS, adopté le 13 mars 2026, conduit à une diminution des moyens alloués aux laboratoires et à une incertitude majeure pour l’avenir de l’organisme et de tous les établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche également affectés par cette austérité budgétaire.
Nous constatons que les élues et élus au conseil d’administration du CNRS ont aussi exprimé unanimement leur désaccord face à ce budget dont les effets sont d’ores et déjà visibles, affectant l’ensemble des personnels du CNRS et de ses laboratoires.
Ce qui se joue n’est pas un ajustement budgétaire. C’est une rupture.
En l’espace de deux ans, le CNRS a vu son budget et sa trésorerie ponctionnés de plus d’un demi-milliard d’euros, du fait notamment de charges nouvelles décidées par le gouvernement qui ne sont pas compensées. En 2026, une nouvelle réduction de 20 millions de crédits est intervenue en cours d’exercice à la suite d’une décision du Premier ministre, alors même que les laboratoires avaient déjà engagé leur programmation annuelle.
Cette décision, inédite, qui se traduit par une ponction de 13,5 millions d’euros sur les sommes initialement allouées aux instituts du CNRS pour le soutien aux laboratoires, désorganise en profondeur le fonctionnement de la recherche publique, malgré les mesures de l’organisme visant à amortir l’onde de choc.
Contrairement à une idée répandue, les budgets des laboratoires ne financent pas une abstraction. Ils permettent de travailler. Ils servent à acheter des équipements, à mener des expériences, à accueillir des doctorantes et doctorants et des jeunes chercheuses et chercheurs, à échanger avec des collègues étrangers, à faire vivre une communauté scientifique. Les réduire, c’est arrêter concrètement des recherches. C’est renoncer à des avancées des connaissances sur le cancer, le climat, les épidémies, les matériaux du futur, les transformations sociales… C’est affaiblir notre capacité à comprendre le monde et à agir sur lui.
Ce qui est en cause aujourd’hui dépasse la seule question des montants des réductions de financement. C’est un engagement pour l’avancée des connaissances et pour nos sociétés qui vacille.
Depuis plusieurs années, les financements non fléchés diminuent au profit d’appels à projets ciblés, thématisés, souvent guidés par l’aval et limités dans le temps. La recherche est sommée de démontrer son utilité immédiate, de s’inscrire dans des priorités définies à court terme.
Cette évolution fragilise une réalité pourtant bien connue : les grandes découvertes ne se planifient pas. Elles émergent souvent de travaux mus par la curiosité, exploratoires, sans visée applicative a priori. Elles demandent du temps, de la liberté, de la confiance. Réduire ces espaces, c’est tarir à la source les innovations de demain.
Dans le même temps, la France s’éloigne des standards internationaux. Là où d’autres nations investissent massivement dans la recherche, les gouvernements français successifs envoient un signal inverse. Le budget consacré à la recherche et développement (R&D) stagne depuis 30 ans autour de 2,2 % du PIB (produit intérieur brut), nettement en deçà de la moyenne des pays de l’OCDE, et encore plus loin des grandes nations scientifiques qui continuent d’augmenter leur effort de recherche ; ce déficit structurel d’investissement produit un décrochage durable de notre pays.
Les conséquences ne sont pas seulement scientifiques. Elles sont économiques, technologiques, stratégiques, démocratiques. Elles concernent aussi la formation : les laboratoires sont au cœur des universités et les scientifiques, en formant les étudiantes et les étudiants, irriguent la société de connaissances et d’esprit critique.
Affaiblir la recherche publique, c’est affaiblir la capacité d’un pays à se projeter, à avancer.
Partout en France, les mêmes constats se répètent : projets arrêtés, recrutements incertains, équipes fragilisées. Une mobilisation nationale des directrices et directeurs d’unité est en cours, toutes disciplines confondues, signe que l’inquiétude déjà exprimée publiquement par nos collègues de mathématiques (2) est en fait partagée de manière très large.
Nous souhaitons donc alerter solennellement les pouvoirs publics et plus généralement les citoyennes et les citoyens sur l’importance majeure du choix qui est désormais devant nous : considérer la recherche comme une variable d’ajustement ou comme un investissement stratégique.
Il est encore temps d’agir.
Redonner des moyens stables et lisibles à la recherche publique et à tous ses personnels, chercheur, ingénieur et technicien, garantir une recherche libre, réaffirmer la place de la science dans le projet national sont des conditions indispensables pour éviter un affaiblissement durable de la nation.
Renoncer à ces conditions, ce n’est pas seulement affaiblir la recherche. C’est renoncer à une part de notre avenir.
(1) Présidentes et présidents des sections du Comité national de la recherche scientifique, présidentes et présidents des conseil scientifiques d’institut du CNRS et du conseil scientifique du CNRS
(2) Tribune parue dans Le Monde le 14 avril 2026 – La recherche publique est un investissement pour le futur, dont il faut assumer le caractère imprévisible
Communiqué du comité des directeurs de laboratoires CNRS d’Orléans (26 mars 2026)
La récente décision du gouvernement d’annuler à nouveau des crédits destinés à tous les établissements de recherche impacte fortement le CNRS et les activités de ses laboratoires. En conséquence, dès la mi-octobre les laboratoires orléanais, comme tant d’autres en France, seront contraints d’arrêter leurs recherches.
Mais qu’est ce qui s’arrête quand la recherche s’arrête ?
Qu’est-ce qui prend fin ?
Qu’est-ce que les scientifiques ne peuvent plus faire ?
Quels travaux vont drastiquement ralentir ?
Qu’est-ce que les scientifiques ne pourront jamais mettre au point ?
Cette situation budgétaire va à l’encontre de la mission confiée par l’Etat aux 1.100 laboratoires du CNRS par décret de 1982 de « Identifier, effectuer ou faire effectuer toutes les recherches présentant un intérêt pour la science ainsi que pour le progrès technologique, social et culturel du pays ».
Motion de la section 22 du CNU sur l’autonomie des enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs et sur la liberté académique (Motion adoptée à l’unanimité le 13 mars 2026)
La section 22 du CNU, réunie en section plénière le 13 mars 2026, s’alarme des menaces qui pèsent aujourd’hui sur la liberté académique des enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs et des chercheuses et des chercheurs. Elle s’inquiète des projets visant à légiférer sur cette liberté qui, dans le contexte politique actuel, risquent de conduire à son affaiblissement.
Les sociétés démocratiques nécessitent des connaissances et des savoirs établis rationnellement par des chercheuses, chercheurs, et des enseignantes et enseignants·es de métier pour permettre aux citoyennes et citoyens d’effectuer des choix individuels et collectifs éclairés. Ces professionnels doivent bénéficier d’une liberté académique pour mener leurs tâches de recherche et d’enseignement à l’abri de toute pression politique ou économique.
La dégradation des conditions matérielles de la recherche et de l’enseignement est l’une des causes de la dégradation de la liberté académique.
La subordination des budgets universitaires aux logiques extérieures des COMP 100%, l’injonction à se financer sur ressources propres, ce que l’on sait impossible pour de nombreuses disciplines, contribuent au contexte de paupérisation organisée des Universités et constituent un frein majeur à la liberté de chercher et d’enseigner. Le financement de l’État doit être le gage de l’autonomie du savoir et de la science.
En outre, la réduction des campagnes d’emplois de titulaires à un niveau désormais insupportable, la réduction inadmissible des possibilités d’avancement, la baisse continue des supports dédiés aux congés pour recherche et formation, sont le versant le plus visible d’une dégradation du métier également marquée par l’essor de formes de plus en plus alarmantes de mépris et de défiance. Les désumérisations brutales relayent à bas bruit la politique prétendument abandonnée des « keylabs » et coupent de nombreuses unités de recherche d’un écosystème où le CNRS et l’Université doivent fonctionner ensemble.
En parallèle s’opère une multiplication des évaluations bureaucratiques de toutes sortes. Celles-ci s’opposent aux conditions nécessaires d’une recherche sereine dans la durée, qui doit pouvoir mûrir et même se tromper, si elle veut être audacieuse et découvrir davantage que ce qui est « programmé ».
À ces menaces d’ordre matériel s’ajoutent des menaces politiques et idéologiques. La multiplication des procédures baillons, qui touchent toutes les disciplines et plus particulièrement les sciences humaines, témoigne d’atteintes à la liberté académique, préfigurant des remises en cause plus graves de la liberté d’expression. De plus, la notion de neutralité est de plus en plus mobilisée pour remettre en cause la liberté de chercher ou de communiquer sur ses recherches, par une confusion abusive avec le principe d’objectivité.
La 22e section du CNU affirme solennellement la nécessité absolue que l’activité scientifique et pédagogique ne souffre aucune entrave, quelle qu’elle soit, à son exercice. L’autonomie de la recherche scientifique et de sa transmission doit demeurer un principe fondamental. Elle passe notamment par l’indépendance des enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs et des chercheuses et des chercheurs et par leur organisation collégiale.
C’est pourquoi nous alertons sur l’inscription des conditions d’exercice de la « liberté académique » dans la Constitution, actuellement en projet. Si cette mesure peut procéder d’une volonté de renforcer le fondement juridique de la liberté académique, elle peut aussi conduire à son affaiblissement si elle est mise au service d’une conception erronée. La liberté académique ne saurait être un outil de pilotage de la recherche, ni de contrôle. Elle est un gage de créativité individuelle et collective et d’expression critique.
La 22e section appelle donc la communauté universitaire à suivre ces débats avec la plus grande vigilance et elle demande que le CNU et d’autres instances, telles que le Comité National du CNRS ou les sociétés savantes, soient pleinement associés aux discussions en cours. Ces instances collégiales sont les garantes de la diversité et de l’autonomie qui doivent présider à la production des savoirs scientifiques, à la quête de vérité et à la mobilisation de l’esprit critique qui sont les socles de l’émancipation et du vivre ensemble dans une société réellement démocratique.
Motion de la section 22 du CNU sur la situation financière de l’Université (Motion adoptée à l’unanimité le 13 mars 2026)
La 22e section du CNU s’alarme de la situation financière des établissements d’enseignement supérieur. Pour ses membres, cette dernière ne résulte pas d’un problème de « ressenti », selon les propos du ministre, mais bien d’un sous-financement structurel dont témoigne le fait que les heures statutaires des enseignant·e·s et enseignant·e·s-chercheur·e·s ne permettent d’assurer qu’à peine 52 % de la charge totale d’enseignement (rapport IGESR N° 24-25 021A – avril 2025, p. 2).
Cette situation conduit à une dégradation inquiétante des conditions d’enseignement et de recherche et, plus largement, des conditions de travail et de vie de l’ensemble des personnels et des étudiant·e·s.
Motion de la section 11 du CNU sur l’austérité budgétaire (Motion adoptée en assemblée générale le 12 mars 2026)
La section 11 du CNU, réunie en assemblée générale à Paris le 12 mars 2026, dénonce fermement la politique d’austérité, qui condamne l’université française en général, et les lettres, langues, sciences humaines et sociales en particulier.
Partout en France, on voit se systématiser les gels et/ou suppressions de postes d’enseignants.es-chercheurs.ses et de personnels BIATSS, les réductions de supports d’ATER et de contrats doctoraux, les non-renouvellements de contrats, la précarisation des carrières (recours aux contractuel.les au détriment des postes pérennes), la réduction massive de l’offre de formation et des capacités d’accueil, ainsi que l’appauvrissement des dotations horaires menaçant la survie de certaines filières, avec des conséquences directes sur la survie de la recherche nationale.
Ces choix politiques, auxquels s’ajoutent l’inflation de ces dernières années et le prolongement du gel du point d’indice, contribuent à dégrader plus encore les conditions de travail à l’université, pour les personnels comme pour les étudiant·e·s, avec des conséquences parfois dramatiques sur la santé de toutes et tous. Dans ce contexte particulièrement préoccupant et en dépit des effets d’annonce, la loi de finances pour le budget adoptée le 2 février 2026, de même que les “Assises du financement des universités” décrétées par le Ministère, n’offrent pas de mesures compensatoires suffisantes. En outre, elles ne laissent entrevoir aucun changement de cap politique.
Les membres de la section 11 du CNU appellent l’État à opérer une hausse massive des investissements à la hauteur des besoins, sans laquelle les universités pourront encore moins remplir leurs missions de service public, essentielles pour la société.
Motion de la section 23 du CNU sur le sous-financement (Motion adoptée à l’occasion de la session de qualification du 9 au 12 mars 2026)
La section 23 (Géographie) du Conseil National des Universités, réunie à l’occasion de la session de qualification du 9 au 12 mars 2026, tient à alerter sur l’insoutenable exacerbation du sous-financement de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Depuis 2007, la part du budget consacré à l’enseignement supérieur et à la recherche dans le budget général de l’État n’a cessé de baisser. Dans le même temps, le nombre d’étudiant·es inscrit·es dans l’enseignement supérieur public a progressé de 19 %. C’est l’équivalent de la taille moyenne de 10 universités qui auraient dû être construites soit l’équivalent de 30 000 agent·es qui auraient dû être recruté·es dont 15 000 enseignant·es et enseignant·es-chercheur·es, plutôt que de favoriser les formations supérieures privées. Au contraire, sur cette période nous avons perdu 900 emplois d’enseignant·es-chercheur·es et le nombre total d’enseignant·es titulaires et contractuel·les a baissé de 4 %, quand les emplois BIATSS se sont massivement précarisés. 160 000 vacataires travaillent actuellement dans nos établissements. Partout, les chiffres montrent des campagnes d’emploi amputées, des suppressions de postes, des non-renouvellements de contrats, une réduction des capacités d’accueil et de l’offre de formation, un gel des crédits de fonctionnement, une baisse des crédits récurrents des unités de recherche et une détérioration plus large des conditions matérielles de travail et d’étude. Les étudiant-es ressortissant-es de pays hors Union européenne en subissent tout spécialement les effets à ce stade, avec la hausse de leurs frais d’inscription, qui en présage d’autres. S’ajoutent à cela le gel du point d’indice qui se prolonge et une paupérisation des personnels qui s’installe, à l’image de la situation des collègues ATER. Et s’y additionnent tous les mécanismes de mise sous pression budgétaire : appels à projets, COMP 100 % missions… La section 23 s’élève contre cette dynamique délétère d’enlisement dans la pénurie. Combinée aux injonctions à dégager envers et contre tout des ressources propres, cette dynamique engage une mise au pas et en pièces du service public de l’université. La section appelle urgemment à assurer un avenir à la jeunesse, à notre communauté et à l’émancipation de la société et des territoires par l’enseignement et la recherche. Elle soutient pleinement les luttes en cours dans nos établissements et invite à multiplier les initiatives à ce sujet.
Source des données : Communiqué de l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche sur la mobilisation du 10 mars 2026
Motion de la section 23 du CNU sur la liberté académique (Motion adoptée à l’occasion de la session de qualification du 9 au 12 mars 2026)
La section 23 (Géographie) du Conseil National des Universités s’alarme des attaques récurrentes contre le monde universitaire, visant à disqualifier les sciences humaines et sociales, dont la géographie. Le discrédit jeté sur des recherches indépendantes, dont les résultats sont évalués, débattus et vérifiés, constitue une grave atteinte à la production et à la diffusion des savoirs comme bien commun au cœur du projet démocratique. La dégradation du débat public en est un symptôme préoccupant. Dans un contexte de montée des idées d’extrême droite qui saturent le champ médiatique en France comme à l’étranger, la section CNU 23 dénonce les intimidations et discours visant à réduire au silence les forces critiques, les pensées de progrès et les engagements antifascistes. Elle s’oppose fermement à la circulaire cosignée par les ministres de l’Enseignement supérieur et de l’Intérieur, qui autorise l’interdiction de conférences ou de débats universitaires au nom d’un hypothétique « risque de troubles à l’ordre public ». Reprises par certaines présidences d’université, ces dispositions constituent une atteinte inacceptable aux libertés académiques. La section CNU 23 réaffirme que l’université doit demeurer un espace d’échanges libres, de débats ouverts et de résistance intellectuelle face à toute tentative de censure ou de normalisation idéologique.
Motion de la section 23 du CNU sur la souffrance au travail (Motion adoptée à l’occasion de la session de qualification du 9 au 12 mars 2026)
La section 23 (Géographie) du Conseil National des Universités, réunie à l’occasion de la session de qualification du 9 au 12 mars 2026, tient à alerter de nouveau et fortement l’ensemble de la communauté sur la souffrance au travail généralisée dans le monde de l’ESR.
En tant que section, nous nous inquiétons d’une généralisation des formes d’épuisement, de burn-out, et plus généralement de la dégradation systémique de nos conditions de travail. Cette situation qui s’aggrave touche tous les personnels, et encore plus les personnels précaires de l’ESR. Elle va de pair avec la dégradation des conditions d’étude des étudiant.es.
Le manque de reconnaissance et de soutien de l’institution ainsi que la perte de sens dans la réalisation de notre métier se déclinent en plusieurs points articulés les uns aux autres :
Nous constatons des formes d’inégalités importantes entre les sites d’exercice et les statuts qui, localement, peuvent encore accentuer ces formes de souffrance.
La section appelle les collègues à se saisir de toutes les formes possibles de mobilisations, luttes et revendications pour une amélioration rapide et massive de nos conditions de travail et soutient les mouvements en cours.
Motion du laboratoire Physique et Mécanique des Milieux Hétérogènes (motion adoptée par les membres du laboratoire le 19 février 2026)
Le laboratoire exprime sa vive inquiétude sur la pérennité des financements de la recherche. Comme beaucoup d’universités, le CNRS a dû cette année voter un budget en déficit. L’absence de compensation par l’état des décisions budgétaires qu’il a lui-même imposées aux universités et au CNRS (sur-cotisation retraite, glissement vieillesse technicité, etc.) mettent les établissements en difficulté. Cette augmentation constante des dépenses contraintes ne peut qu’aboutir à une dégradation des conditions d’exercice de nos missions de recherche et d’enseignement. A terme, cette tendance met en danger notre liberté de recherche et la qualité de notre production scientifique.
Nous sommes convaincus de l’importance de la recherche pour répondre aux multiples incertitudes et défis actuels auxquels la société fait face. Nous tenons à rappeler la nécessité démocratique de financer l’université et les organismes de recherche par l’impôt. Nous demandons un financement public à la hauteur de ces enjeux.
Motion du CA de la Faculté des Sciences et Techniques de l’Université du Mans (motion adoptée à l’unanimité le 12 février 2026)
Le conseil d’administration de l’UFR Faculté des Sciences et Techniques demande à l’Etat comme à l’Université du Mans un budget en personnel, en fonctionnement et en équipement à la hauteur des besoins requis pour l’enseignement et la recherche, a minima égal au montant de 2020 corrigé de l’inflation, de la hausse des effectifs étudiants et des charges associées.
Au programme, l’appel à la journée Stand up for Science du 7 mars 2026, deux ultra-brèves, et un billet détaillé sur la « génétique du QI » et son rôle dans l’agrégation de pans entiers du progressisme technophile à l’extrême-droite. La compréhension de ce billet, facilitée par une fable politique, suppose l’effort de le lire jusqu’à son terme. L’appareil de notes revêt une importance toute particulière.
« N’étant jamais définitivement modelé, l’homme est receleur de son contraire. Ses cycles dessinent des orbes différents selon qu’il est en butte à telle sollicitation ou non. Et les dépressions mystérieuses, les inspirations absurdes, surgies du grand externat crématoire, comment se contraindre à les ignorer ? Ah ! circuler généreusement sur les saisons de l’écorce, tandis que l’amande palpite, libre… »
René Char
Les attaques de l’administration Trump contre la démocratie, avec le soutien des milieux d’affaires et de la Silicon Valley, forment un tout. L’effondrement moral, les rafles racistes et l’emprisonnement de masse, la suspension des droits civiques, les attaques contre l’Etat de droit, la prédation du bien commun, la politique étrangère impérialiste ne sont pas séparables de l’offensive éclair contre les sciences et l’Université. Celle-ci est conduite via la contractualisation et les agences de financement, au moyen de l’austérité budgétaire, et par la mise au pas des agences publiques en charge de la santé, du climat, de la régulation agro-industrielle. En France, en Europe, les germes du trumpisme sont là, si évidents depuis longtemps.
Le 7 mars, avec Stand up for science, nous défendrons un rationalisme sensible et démocratique, l’Université et la recherche scientifique comme piliers de la démocratie, les sciences comme bien commun. Le 7 mars sera aussi l’occasion de faire un point sur l’état de notre société et de nos institutions, et l’occasion de promouvoir une vision renouvelée de l’Université et des sciences.
Le site de Stand Up for Science (MaJ en cours) :
https://standupforscience.fr/
Pour contribuer à l’organisation des actions sur votre campus, dans votre ville :
https://discord.gg/vWUd3gqq
Pour s’inscrire à la mailing liste de Stand up for Science :
mailto:sympa@le-pic.org?subject=subscribe standupforscience2025 Nom Prénom
Les vidéos des interventions au séminaire Politique des Sciences ont été mises en ligne.
La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences aura lieu le 18 mars 2026.
https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/
Vous pouvez continuer à nous faire parvenir les motions votées dans les laboratoires, les composantes et les conseils centraux, qui seront mises en ligne sous peu à cette adresse :
https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/
Article téléchargeable au format pdf :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/EugenismeLibertarien.pdf

« Have your best baby » et « IQ is 50% genetic » ne sont pas des slogans de science-fiction : ce sont les arguments publicitaires de Nucleus, une startup de sélection embryonnaire. À chaque projet de loi de bioéthique, en France comme aux États-Unis, des lobbies techno-solutionnistes et « libertariens » se mobilisent pour promouvoir les tests génétiques grand public à des fins de tri embryonnaire, promettant de prédire le QI, de sélectionner des aptitudes intellectuelles et scolaires, d’optimiser des traits « désirables ». Des startups comme Nucleus, Herasight, Orchid Health, Manhattan Genomics, TMRW, financées directement ou indirectement par Peter Thiel, fournissent un modèle et une idéologie pour lesquels les Français ne sont pas en reste.
L’idée que nos gènes seraient le « plan directeur » de notre intelligence, et qu’il serait possible d’améliorer ses enfants par la technologie, se répand dans la sphère publique sous diverses formes : retour du darwinisme social aux États-Unis, affaire Epstein, projet de loi français sur la bioéthique et, à un autre niveau, proposition de référentiel de compétences des enseignants.
Si nous consacrons ce billet analytique à ce sujet, c’est que l’émergence d’un eugénisme libertarien est un élément constitutif de l’alliance entre technophilie libérale et extrême-droite ethno-nationaliste.
Une extrême-droite hybride se constitue à l’échelle globale sur le modèle de l’alliance trumpiste : milieux d’affaires libertariens de la Silicon Valley et paléo-conservateurs. Cette coalition unit l’électorat MAGA (fondamentaliste, suprémaciste, nativiste, climato-négationniste) à des figures comme Musk et Thiel, associées au transhumanisme et au techno-fascisme. L’obsession partagée pour le quotient intellectuel (QI) et la « génétique du QI » est l’un des ciments de cette alliance.
« Low-IQ individual » est l’insulte favorite de Trump, avec une dimension suprémaciste quasi-systématique, lancée contre Kamala Harris, les Somalis ou les athlètes afro-américains. Au contraire, Trump aime à faire l’éloge de ses alliés de la Tech en soulignant leur « high-IQ ». Par ailleurs, le fétichisme du QI s’est installé de longue date comme sous-culture à Stanford et dans la Silicon Valley, grâce à des personnalités comme David Starr Jordan, Lewis Terman ou Peter Thiel. Pour ne donner que deux exemples, William Shockley, pionnier de la Silicon Valley et inventeur du transistor, défendait au début des années 1980 l’idée de verser 1 000 dollars à celles et ceux dont le QI serait inférieur à 100, en échange de leur stérilisation. Jeffrey Epstein, mécène du Media Lab du MIT et promoteur de stars du monde techno-scientifique [1], avait le projet d’« ensemencer la race humaine avec son ADN » en fécondant vingt femmes dans sa ferme du Nouveau-Mexique.
Face à l’absorption de larges pans de l’ancien « cercle de la Raison » au sein d’une extrême-droite hybride (l’Alt-Right), l’obsession de la « génétique du QI » mérite toute notre attention : elle fonctionne comme un signal de radicalisation, caractéristique du basculement de libéraux progressistes qui se revendiquent du scepticisme, voire du rationalisme, vers le fascisme 2.0. La résurgence de discours sur la « génétique de l’intelligence » [2], de The Bell Curve de Ch. Murray et R. Herrstein dans les années 90, aux plus récents Blueprint (R. Plomin) et The Genetic Lottery (K.P. Harden), apparaît moins comme une controverse scientifique que comme une série d’interventions situées dans des combats idéologiques récurrents, sur la naturalisation des hiérarchies sociales et sur les frontières du politiquement dicible.
Interlude en forme de récréation mathématique. Le miliardaire techno-fasciste E. Musk a eu 11 enfants de sexe masculin sur 14. Calculez la probabilité d’avoir 11 enfants ou plus du même sexe sur 14 sans avoir recours au tri embryonnaire ou à l’infanticide.
L’héritage, c’est ce que les générations se transmettent : la langue, les habitudes, le patrimoine, le réseau social, les livres sur les étagères. L’hérédité désigne la transmission biologique. « Avoir deux yeux » est une caractéristique héréditaire. L’héréditarisme est la théorie selon laquelle les caractéristiques physiques et sociales des individus, dans les sociétés humaines, sont principalement déterminées par leurs gènes. L’héritabilité, c’est autre chose : une mesure statistique définie à l’échelle d’une population. L’héritabilité correspond au rapport entre la variance génétique et la variance d’un trait (ou variance phénotypique), dans une population donnée et dans un environnement donné. Cela suppose que le trait varie dans la population — et donc, qu’il y ait une population (condition a). Cela suppose aussi que le trait biologique en question soit délimité (non décomposable) avec rigueur (condition b). Par exemple, « avoir deux yeux » est un trait délimité, mais « avoir son bac » est un mélange d’apprentissages cumulés (avoir son brevet, apprendre à lire), de règles d’examen et de circonstances.
L’héritabilité quantifie, sous des hypothèses peu réalistes de relation linéaire, le degré d’association entre les variations génétiques et les variations phénotypiques observées (traits ou comportements plus ou moins bien délimités). Elle n’implique pas de relation causale entre gènes et traits. L’héritabilité ne constitue pas plus une « propriété intrinsèque » du trait : elle ne mesure en aucun cas ce qu’on appellerait la « part génétique » d’un trait chez un individu — au sens où on pourrait dire que la part métallique d’un marteau est sa tête, et la part en bois est son manche. La question même de « part génétique » est un cadrage appauvri : les gènes ne sont pas le plan directeur du phénotype (le fameux Blueprint de R. Plomin [2]), ce sont des ressources que l’organisme mobilise, contraint et réinterprète au fil de son développement — des outils polyvalents dont l’usage dépend de l’atelier, du but de l’artisan et du moment [3].
La confusion de l’hérédité et de l’héritabilité, au détriment de la condition (a), soit la prise en compte d’une population, est usuelle dans le discours commun tandis que les scientifiques intègres l’évitent. En revanche, les généticiens comportementaux ne sont pas les derniers à négliger la condition (b), à savoir : appliquer une mesure de l’héritabilité à n’importe quel trait, aussi peu biologique ou baroque soit-il. Ainsi, par exemple, la réussite scolaire, la réussite dans la vie ou, chez la psychologue férue de génétique comportementale, Kathryn Paige Harden, le phénotype « externalizing behaviour », fourre-tout mêlant : être addict, dépressif, en échec marital, avoir une sexualité débordante, aimer le hip hop français, voter pour les extrêmes, ou encore aimer déjeuner à Tasty Crousty.

Sur la planète Mars sévit une terrible maladie : la muskose. Le symptôme le plus visible de la muskose est une tétanie chronique du bras droit, qui jaillit en permanence quelques dizaines de degrés au-dessus de l’horizontale. La plupart des patients se plaignent d’une brume cognitive dès que se présentent à eux des formes visibles d’altérité. Ils manifestent aussi une inexplicable jouissance à la vue du sang répandu.
La forte récurrence familiale de cette maladie l’a toujours fait considérer comme héréditaire. Les généticiens comportementalistes de Mars ont collecté des données familiales en abondance, et estimé l’héritabilité de la muskose à 80%. Un orthopédiste héréditarien, Laurentz Alexander, spécialiste toutologue bien connu des téléspectateurs martiens, l’a répété partout et chacun en a été convaincu : la muskose est d’origine génétique. Dans son sillage, l’agence martienne de la recherche (AMR) et son fer de lance, le HCRS, ont coupé les financements des recherches sur les facteurs environnementaux de la muskose, en procédant par détection de mots clés.
Cependant, une chercheuse obstinée poursuit ses travaux dans son garage martien en dérobant des réactifs dans les hangars des catapultes satellisant cent fois par jour de nouveaux data centers. Après des années de travail, elle isole un parasite qu’elle recueille sur l’épithélium nasal de malades. Elle le baptise Bardellum lepinitis. La muskose s’avère une maladie infectieuse qui se transmet principalement par voie aéroportée, en particulier lors de grands rassemblements nationaux. Les parasites inhalés prolifèrent dans les voies respiratoires hautes et remontent dans le cerveau par le bulbe olfactif. On s’aperçoit très vite qu’ouvrir grand les fenêtres pour remplacer l’air vicié prévient efficacement la propagation de la muskose. Un vaccin est rapidement découvert et la terrible maladie, naguère incurable, est endiguée : les bras tendus disparaissent.
Moralité de la fable. L’intrication des interactions entre le social et le biologique dans la transmission du pathogène ne permet pas d’en isoler la part causale respective, mais cela n’empêche en aucun cas d’agir de manière efficace. La muskose étant causée par le Bardellum lepenitis, c’est en combattant le Bardellum lepenitis qu’on élimine la muskose.
Morale de la morale. Qu’elles portent sur l’intelligence artificielle, le réchauffement climatique, les néonicotinoïdes ou l’héritabilité du QI, il faut combattre les sottises des usurpateurs publicitaires à la Laurentz Alexander avant qu’elles prolifèrent.
Morale pour regonfler notre moral et oxygéner notre cerveau. Faisons entrer l’air frais : on étouffe.

La fenêtre ouverte, Matisse, 1919
L’héritabilité ne mesure ni la part causale des gènes par rapport à celle de l’environnement, ni une « contribution génétique », mais seulement une corrélation statistique dépendante d’un contexte donné que l’on appelle l’environnement. Il peut s’agir de l’environnement physique mais aussi, chez l’humain, de l’environnement social : la culture, les institutions, l’état de la société, les politiques publiques au moment où l’héritabilité est mesurée. La génétique des propriétés cognitives humaines se retrouve face à deux problèmes fondamentaux : (1) la délimitation même des traits cognitifs dépend de l’environnement culturel (d’où la difficulté d’appliquer la condition b), et (2) la corrélation entre gènes et traits dépend également de l’environnement culturel.
L’environnement social structure donc à la fois les corrélations gènes-environnement et la nature des traits eux-mêmes, rendant l’héritabilité instable, contextuelle et dépourvue de signification explicative robuste. Des corrélations sans modèle causal ne permettent pas de prédire l’effet de perturbations — en particulier l’effet de politiques publiques. L’héritabilité des traits cognitifs est donc un indicateur inutile (et le plus souvent idéologiquement orienté) pour prescrire des politiques qui changeraient l’environnement culturel dans lequel l’héritabilité est mesurée.
Pour l’illustrer simplement, l’héritabilité mesurée pour la réussite scolaire dans un contexte donné, changera dès lors que l’on changera le système scolaire. Utiliser l’héritabilité pour guider une politique scolaire est donc un non-sens scientifique. Ce serait comme utiliser une balance dont l’étalonnage changerait à chaque fois qu’on modifie ce qu’elle pèse : la mesure ne peut pas guider l’action qui la rend caduque. Si les méthodes de génétique statistique sont utilisées en élevage, c’est que la breeding value des animaux — la « part génétique de performance » — est calculée dans l’environnement stable, contrôlé, construit pour que l’héritabilité y soit forte.
Les généticiens comportementalistes ont longtemps nié vouloir appliquer aux humains ce cadre de la « part génétique de performance » : Robert Plomin, s’est toujours présenté comme « descriptif mais pas prescriptif ». Il siège désormais au conseil scientifique de l’entreprise de sélection d’embryons Nucleus. Peter Visscher, généticien renommé, et Julian Savulescu, philosophe transhumaniste et néo-eugéniste revendiqué, ont publié récemment dans Nature un article qui promeut l’édition massive du génome des embryons aux fins d’améliorer l’espèce, comme but à poursuivre pour la génomique contemporaine. « The next frontier ».
Interlude « le savais-tu ? » Le mot « eugénisme » apparaît en quatrième position du classement Le Robert des mots marquants en 2025 — ceux qui ont connu la plus forte hausse de consultation.
Si on ne sélectionne pas les embryons, quelle est l’utilité de l’héritabilité dans ce qui tient lieu de débat public ? Énoncer une « contribution relative de la culture et de la nature » vise moins à produire des connaissances qu’à produire un effet politique, puisque ce mot de « contribution » est un terme vague que la plupart des citoyens comprendront comme une « causalité » [3], [7]. Cette impossibilité de l’héritabilité à prédire l’effet des perturbations causées par les politiques guidées par celle-ci est connue des bateleurs héréditariens. Il en découle un double discours entre le contenu de leurs publications scientifiques et le message vulgarisé qu’ils distillent médiatiquement : puisque les différentes méthodes d’estimation donnent des mesures allant de 5 % (les GWAS intra-familiaux) à 80 % (les études de jumeaux), il suffirait de « couper la poire en deux » et de retenir 50 %. Il n’en est rien : quand deux mesures diffèrent à ce point, la conclusion ne saurait être d’en prendre la moyenne, mais d’en comprendre les raisons. Diffuser un chiffre médian revient à feindre un compromis raisonnable là où il y a absence de scientificité.Quand ils répètent ces chiffres, les bateleurs médiatiques démontrent juste leur incompréhensions de la génétique et des mathématiques.
Depuis la parution de The Bell Curve [2] il y a 30 ans, l’effet recherché par les héréditariens avec ce type de bouillie pseudo-scientifique est invariablement la suppression de politiques de solidarité avec les plus pauvres. Pour Murray, la génétique servait à nier qu’une différence entre groupes puisse être d’origine sociale afin de supprimer les programmes sociaux à destination des populations racisées. Les conservateurs s’en servent aujourd’hui pour promouvoir la déséducation et l’édu-scepticisme [8] sur le thème : « L’école ne fait pas de différence car la réussite scolaire est avant tout génétique. À quoi bon financer autre chose que des garderies ? ». La variante « libéral-progressiste » (par exemple, celle de Kathryn Paige Harden) cible les individus plutôt que les groupes et prétend les aider, mais l’argumentaire pseudo-scientifique (« l’origine des inégalités est en grande partie naturelle ») comme les conclusions (l’austérité pour les politiques publiques) sont identiques.
Interlude « le savais-tu ? » La société danoise Donor Network, qui commercialise du sperme humain à des fins reproductives, teste depuis l’automne 2025 les candidats aux dons pour écarter ceux ayant un QI inférieur à 85. Elle voit dans cette mesure un « critère qualité » sur l’intelligence des enfants à naître.
D’où provenait l’héritabilité de la muskose, qui avait persuadé jusqu’au roi-président martien, Mickey Trompe, de son origine génétique ? De la prise en compte défaillante de l’environnement, à commencer par les espaces familiaux mal ventilés. Les réponses immunitaires à l’infection par B. lepinitis ne peuvent être interprétées comme des prédispositions génétiques à contracter la muskose : elles n’existent que dans l’environnement dépourvu de politiques de prévention. Un bateleur héréditarien conservateur conclurait qu’investir dans la ventilation des bâtiments publics relève du gaspillage. Un bateleur héréditarien libéral-progressiste proposerait des masques seulement en fonction du score polygénique de « vulnérabilité ». Les deux discours contribuent au brouillage : seules des politiques de prévention collectives permettent de protéger contre l’infection l’ensemble des citoyens, dans leur diversité.
Il en va de même pour l’École. Les discours sur la « génétique du QI », modulés pour séduire différents segments électoraux, poursuivent une même fin : achever la destruction de l’École publique et la remplacer par le « chèque-éducation » — une obsession des droites réactionnaires — en promettant aux parents une « éducation personnalisée » privée. Le QI est d’ailleurs devenu une mesure alternative aux évaluations scolaires, à opposer aux professeurs (« mon enfant est HPI, son échec est de la faute de l’École »), tout en tirant sa légitimité scientifique de sa corrélation avec les évaluations scolaires. Poussée à son terme, la logique héréditarienne constitue une prophétie auto-réalisatrice où le QI final reflète l’éducation personnalisée reçue. Les angles morts de l’École publique — largement validiste — sur la prise en compte de la diversité ne sauraient être laissés au fascisme 2.0.
« Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent adepte de la démocratie. »
S. Moore, conseiller économique de D. Trump
En définitive l’alliance de blocs politiques en apparence opposés sur des questions techno-scientifiques comme la vaccination ou l’évolution n’a rien de surprenante. Ce néofusionisme [9], qui voit des créationnistes (évangéliques, Tea Party) main dans la main avec les Tech bros, partisans radicaux du darwinisme social, s’appuie en effet sur l’idée partagée de hiérarchies « naturelles ». En mobilisant la « génétique du QI », adossée aux avancées de la génomique moderne [10], le techno-fascisme « libertarien » a redonné des couleurs avant-gardistes au vieux racisme pseudo-scientifique, propre à séduire les libéraux les plus dépourvus de colonne vertébrale intellectuelle et morale, qui ont troqué le progressisme contre le « souverainisme technologique ».
Les composantes de l’Alt-Right ont aussi en partage, pour des raisons différentes, la haine de l’Université et des sciences. Là encore, les « libéral-progressistes » des grandes universités (Ivy league) américaines sont les idiots utiles de la fable, lesquels jusqu’au lendemain de l’élection de Trump, ont produit en série des pensum dénonçant le « wokisme » comme menace centrale contre la liberté académique. Cette complaisance à l’égard de Trump a été justement récompensée par une colossale extorsion de fonds mafieuse de Harvard et de bien d’autres universités. Pareil laisser-faire des élites « libéral-progressistes » se réclamant « de la science et de la raison » jusqu’à ce qu’elles soient elles-mêmes victimes des menées trumpistes, doit nous interroger sur la séduction qu’opère l’idée de hiérarchies sociales « naturellement » fondées sur l’intelligence chez les tenants de la méritocratie. Derrière cette haine de la démocratie, se loge l’attraction durable qu’a exercé le fantasme eugéniste au cours de l’histoire, où il a traversé tout le spectre politique, de l’extrême-droite aux socialistes [11]. Le fantasme d’une organisation politique et sociale visant à « optimiser » l’usage des individus pour faire fructifier « l’économie » alimente la glissade vers le darwinisme social 2.0 et la promotion abjecte de hiérarchies sociales « biologiquement » fondées sur la « race » et/ou « l’intelligence ».
Puisqu’il nous faut réinstituer l’École, l’Université, la Recherche et notre rapport aux sciences, en les inscrivant dans un projet résolument démocratique, il nous faut combattre l’idéologie héréditarienne qui sous-tend l’alliance des droites extrêmes. Cela suppose de refuser son cadrage même ainsi que ses supposés.. La défense de l’idéal démocratique ne passe pas par un « débat » pseudo-scientifique, sauce Bolloré, qui consisterait à défendre que la part de l‘environnement est très grande. Il ne saurait être question de discuter les « parts respectives » de la nature et de la culture, cadrage scientifiquement creux et politiquement toxique.
« Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne… »
Antoine Petit, CEO du CNRS
[1] « Jeffrey Epstein Couldn’t Stop Emailing People About Eugenics. »
https://www.motherjones.com/politics/2026/02/epstein-emails-eugenics-chomsky-altruism-billionaires/
« Epstein files reveal deeper ties to scientists than previously known. »
https://www.nature.com/articles/d41586-026-00388-0
[2] Trois ouvrages jalonnent les trois dernières décennies d’argumentaire héréditarien, avec des stratégies rhétoriques et des intentions radicalement distinctes — mais avec les mêmes prémisses.
The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life (Richard Herrnstein & Charles Murray, 1994) soutient que l’intelligence, mesurée par le QI, est le principal prédicteur de la réussite socio-économique et que les différences de QI entre groupes raciaux aux États-Unis sont en partie d’origine génétique. L’ouvrage en tire des conclusions politiques explicites : les programmes sociaux compensatoires (“affirmative action”, aides ciblées) seraient inefficaces puisqu’ils se heurteraient à des limites biologiques. Publié en pleine offensive néoconservatrice, financé par la Pioneer Fund (fondation historiquement liée à l’eugénisme et à la ségrégation), The Bell Curve a été massivement critiqué pour ses erreurs méthodologiques et pour sa fabrication de données.
Blueprint : How DNA Makes Us Who We Are (Robert Plomin, 2018) se présente comme une version actualisée et dépolitisée de l’argument. Le psychologue généticien (figure centrale des études de jumeaux) y affirme que la génétique est la cause des trajectoires éducatives individuelles et que les différences psychologiques entre individus sont « essentiellement génétiques ». Blueprint est critiqué pour sa présentation sélective des résultats, l’omission systématique des limites des scores polygéniques (faible reproductibilité, confusion entre corrélation et causalité) et l’absence de discussion des facteurs confondants.
The Genetic Lottery : Why DNA Matters for Social Equality (Kathryn Paige Harden, 2021. Traduction française : La loterie génétique, comment les découvertes en génétique peuvent être un outil de justice sociale, 2023) constitue la tentative la plus élaborée de récupération progressiste de l’argumentaire héréditarien. Harden, généticienne comportementale se revendiquant de gauche, propose d’utiliser les scores polygéniques pour identifier les individus « génétiquement désavantagés » afin de mieux allouer les ressources publiques. L’argument se veut anti-Murray et Plomin y est directement attaqué : il ne s’agit plus de couper les programmes sociaux mais de les cibler. La prémisse scientifique est pourtant identique et les critiques épistémologiques sont donc les mêmes. De plus, le cadrage de Harden individualise un problème structurel et déplace la focale des causes sociales vers des « vulnérabilités » biologiques essentialisées, notion inspirée du grand mouvement vers la reconnaissance de la « neurodiversité », mais reproduisant ainsi la logique qu’elle prétend combattre. On notera que Harden a fait sa thèse avec Eric Turkheimer, généticien qui est l’un des plus véhéments critiques de la génétique comportementale.
[3] « The Music of Life – Biology Beyond Genes »
https://www.univ.ox.ac.uk/book/the-music-of-life-biology-beyond-genes/
« The extended evolutionary synthesis: its structure, assumptions and predictions » https://royalsocietypublishing.org/rspb/article/282/1813/20151019/84275/The-extended-evolutionary-synthesis-its-structure
[4] Les études d’association pangénomique (GWAS, pour Genome-Wide Association Studies) consistent à scanner le génome de grands échantillons de population pour identifier des variants génétiques (single-nucleotid polymorphisms, SNP) associés à un trait d’intérêt (une maladie, une mesure physiologique ou ici, un score comportemental). En agrégeant l’effet de milliers de variants, on construit ensuite des « scores polygéniques » censés résumer la prédisposition génétique d’un individu pour un trait donné. Ces scores restent purement corrélationnels : ils captent des associations statistiques sans identifier de mécanisme causal ni les facteurs confondants. Les GWAS saisissent ainsi tous les variants génétiques liés à la stratification sociale plutôt que des effets biologiques.
[5] Les études de jumeaux sont la méthode classique pour tenter d’éliminer du calcul de l’héritabilité les biais causés par l’environnement partagé dans les familles. Elles reposent notamment sur l’hypothèse que les jumeaux monozygotes (les « vrais » jumeaux) et les jumeaux dizygotes (les « faux » jumeaux) partagent leur environnement dans la même mesure. Problématique en général, cette hypothèse est particulièrement gênante quand il s’agit de traits comportementaux : l’influence que des jumeaux monozygotes ont l’un sur l’autre est probablement, dans bien des cas, très supérieure à celle que des jumeaux dizygotes ont l’un sur l’autre.
[6] À titre de comparaison, les modèles causaux des neurosciences computationnelles modernes décrivent les liens entre niveaux d’organisation (expression de gènes, activités des réseaux de neurones, fonction cognitive) par des systèmes d’équations différentielles (dynamique), couplées, et non linéaires (car les gènes n’ont pas une activité additive), tandis que la génétique comportementale prétend capturer ce système et son couplage avec l’environnement de façon statique et linéaire (somme pondérée). La limite du geste visant à rabaisser les sciences sociales depuis une posture de « science dure », est que les lacunes en biologie et en mathématiques finissent par se voir quand on utilise des modèles aussi simplistes.
[7] On se rappellera la magistrale interview de Nicolas Sarkozy par Michel Onfray dans Philosophie Magazine en avril 2025 : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. » En 2006, alors ministre de l’intérieur, le délinquant multi-récidiviste recommandait le dépistage des troubles du comportement dès la crèche pour prévenir… la délinquance.
[8] « Universités : « La politique éducative nationale ne vise plus à élargir l’accès aux études supérieures », tribune de Julien Gossa parue dans Le Monde.
https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/01/20/universites-la-politique-educative-nationale-ne-vise-plus-a-elargir-l-acces-aux-etudes-superieures_6663297_3224.html
[9] Quinn Slobodian, Hayek’s Bastards: Race, Gold, IQ, and the Capitalism of the Far Right. ZoneBooks.
https://www.zonebooks.org/books/160-hayek-s-bastards-race-gold-iq-and-the-capitalism-of-the-far-right
Quinn Slobodian, « The irresistible rise of libertarian eugenics. », Financial Times.
https://www.ft.com/content/23e93161-4817-4066-8f4c-58c131b4f4be
[10] Le projet deCODE Genetics en Islande illustre ce schéma : né de l’ambition de faire avancer la médecine grâce à la génétique d’une population bien documentée, il a basculé dès 1998 vers la centralisation et la privatisation des données sanitaires, déclenchant une controverse sur le consentement, avant de déposer le bilan et d’être finalement racheté par Amgen. Même trajectoire pour 23andMe, qui promettait à chacun de découvrir ses origines et son « potentiel génétique » : après avoir monétisé ses données via des accords pharmaceutiques, l’entreprise a subi une cyberattaque et une fuite de données, un dépôt de bilan, avant d’être rachetée par sa fondatrice Anne Wojnicki, ex-femme de Sergey Brin, cofondateur de Google… Dans les deux cas, la promesse de progrès a servi à constituer des biobanques finalement captées comme actifs stratégiques par des intérêts privés.
[11] Jonathan Freedland, « Eugenics: the skeleton that rattles loudest in the left’s closet »
https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/feb/17/eugenics-skeleton-rattles-loudest-closet-left
Diane Paul, « Eugenics and the left »
tankona.free.fr/dianepaul84.pdf
« City. Apparition de cinq hommes d’affaires, les chefs du Karfioltrust.
FLAKE : Sale époque ! »
La résistible ascension d’Arturo Ui (scène d’ouverture)
Bertold Brecht
Au programme de ce billet, trois actualités en image possiblement humoristiques, deux brèves — un appel à faire pleuvoir les motions sur le financement de la recherche et de l’Université, et l’annonce du séminaire Politique des Sciences du 18 février — et pour démarrer, un court texte analytique : sur la base de l’expérience trumpiste aux USA, qu’est-ce qui menace, ici, la liberté académique ?
« Et vous, apprenez à voir au lieu de faire les yeux ronds,
à agir au lieu de bavasser :
Dites-vous qu’une chose pareille a bien failli conquérir le monde !
Les peuples ont su la dompter, mais
que personne ici ne s’avise de triompher :
Le ventre est encore fécond d’où ceci est sorti en rampant. »
La résistible ascension d’Arturo Ui (Epilogue)
Bertold Brecht
Il faut en passer par le théâtre de Bertold Brecht (b.b.) pour se soustraire à la sidération que provoque le spectacle quotidien du pouvoir arbitraire, tyrannique, violent et grotesque aux Etats-Unis: sans relâche, Donald Trump et sa clique jouent La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Cette fable transpose l’ascension d’Hitler, Goebbels et Goering à Chicago, et en fait des gangsters — et des bouffons sinistres — qui instaurent leur règne infâme sur le trust du chou-fleur en crise. Brecht met en scène la théâtralité du fascisme : il entend enrayer la fascination hypnotique qu’inspirent « les grands tueurs » et « écraser les grands criminels politiques sous le ridicule ». C’est l’un des enjeux essentiels du moment : remettre les Elon Musk et les Peter Thiel à leur place de minables risibles et dangereux.
L’ultime vers libre de la pièce est devenu un mantra pour celles et ceux qui pensent l’irrésistible ascension du fascisme parfaitement résistible : « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. » A ceci près que le texte brechtien (« Der Schoss ist fruchtbar noch, aus dem das kroch ! ») n’a fait surgir aucune bête immonde : il n’est question que d’un ça innommable ; ça rampe; ça sourd; ça flue; ça glue; ça veule; ça étouffe la pensée. Quand la bête immonde marque une rupture, sans commune mesure avec ce qui précède son surgissement, ça est déjà là depuis longtemps, latent, visqueux, qu’on se refuse à voir jusqu’à ce que ça prolifère.
Et ça nous regarde…
Le fascisme ne surgit pas. Il prolonge le moment qui le précède et s’installe graduellement, dans un brouillard de confusion et de désillusion, en affaiblissant les défenses immunitaires de la société civile, puis entre en phase d’accélération. Quels sont les instruments utilisés par l’alliance entre paléo-conservatisme MAGA, milieux d’affaire et techno-fascisme « libertarien » pour son offensive éclair contre l’Université, les agences fédérales de régulation et les sciences ? La terrorisation et la mise en œuvre d’une politique ethno-nationaliste, mais aussi et surtout, l’utilisation des agences d’évaluation et de financements, les licenciements de contractuels sans statut protecteur, les contrats d’objectifs et de moyens avec les établissements, la soumission des universitaires à la bureaucratie des « board of trustees ». Autrement dit, l’accélération des attaques contre la liberté académique aux USA passe par les outils du nouveau management : mise en concurrence, précarisation des statuts, contractualisation, contrôle par l’édiction de normes exogènes à l’éthique académique. Le même constat pouvait être fait depuis plusieurs décennies sur la soumission du monde académique en Russie — et ailleurs.
Les points de fragilité du système français vis-à-vis d’une offensive potentielle menée par une alliance des droites extrêmes ne tiennent en aucun cas au caractère constitutionnel ou non de la liberté académique, mais à l’ANR, au Hcérès, aux COMP 100% et à la mise en extinction du statut de fonctionnaire au profit de contrats. En fait de surgissement de bête immonde, ça rampe et ça décompose depuis vingt ans déjà. Il est temps de mettre fin à cette résistible ascension.
« Il y a deux choses qui m’ont toujours surprises : l’intelligence des animaux et la bestialité des hommes. »
Flora Tristan
Non content de nous imposer un budget d’austérité délétère, le ministre Philippe Baptiste nous prend pour des imbéciles incapables de lire un budget : « Le budget pour 2026 donne une vraie priorité à l’enseignement supérieur et à la recherche. (…) Le CAS Pensions sera compensé au minimum à 75 % pour les universités, et nous essaierons d’aller au-delà de 100 % pour un certain nombre d’établissements qui sont en difficulté aujourd’hui. » Au cas où vous auriez un doute, cela n’a aucun sens. Pour en savoir plus, retrouvez nos billets sur le CAS pension :
https://rogueesr.fr/le-casse-du-siecle/
https://rogueesr.fr/on-ne-baillonne-pas-la-lumiere/
https://rogueesr.fr/bonneteau-budgetaire/
Jamais depuis vingt ans l’Université et les sciences n’ont été attaquées avec une telle intensité. Jamais la communauté académique ne s’est si peu fait entendre. Par un tour de passe-passe budgétaire, la totalité des universités a été placée en déficit, et, pour la première fois, le CNRS aussi. Des « Assises » fantoches se tiennent pour fournir des solutions clés en main — déréguler les frais d’inscription, supprimer le statut de fonctionnaire — à un problème nié par le ministre. La mise en laisse courte des établissements par des contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP à 100 %) est en marche. Le gouvernement a décidé d’engager la procédure accélérée pour que le projet de loi Baptiste, ouvrant l’Université à la prédation privée, puisse être adopté avant la campagne présidentielle — mais en tout état de cause, après les élections municipales.
Nous appelons à mettre au vote, dans tous les laboratoires, toutes les composantes et tous les conseils centraux, des motions concernant ce budget d’austérité intenable, la nécessité démocratique de financer l’Université par l’impôt, l’importance des statuts protecteurs et la gabegie d’argent public dans le secteur privé, via l’alternance et le crédit d’impôt recherche.
Si vous êtes titulaire et ne comprenez pas le tour de passe-passe budgétaire du CAS Pensions, faites l’expérience suivante : comparez vos fiches de paie entre 2024 et 2026 à la ligne « 411050 CONTRIB.PC », calculez l’accroissement relatif et tirez-en vos conclusions. Pour ce faire, voici le site :
https://ensap.gouv.fr/web/accueilnonconnecte
« Au fond, la rupture, ce n’est pas de vaincre l’ennemi, c’est de cesser de vivre dans le monde que cet ennemi vous a construit. »
Jacques Rancière
Le Hcéres a été sauvé de la disparition, bien que frappé d’obsolescence par les COMP. La loi rend nécessaire le Hcéres pour déréguler les statuts des universités (Grand Etablissement), préambule à une vague de privatisations si le bloc hybride entre ethno-nationalistes et paléo-conservateurs emporte la présidentielle.
Pour en savoir plus, retrouvez nos billets sur le Hcéres :
https://rogueesr.fr/tribune-hceres/
https://rogueesr.fr/virer-debord/#hceres/
https://rogueesr.fr/supprimons-le-hceres/
https://rogueesr.fr/pourquoi-la-suppression-du-hceres-est-elle-necessaire/
La prochaine séance aura lieu le mercredi 18 février 2026 au 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, de 18h à 20h30, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1 i.e. au premier sous-sol).
Lien zoom: https://cnrs.zoom.us/j/96503600653?pwd=ZZeSyUra0EvEaDcQWiORMcpjB5bNq4.1#success
La montée des régimes dits « illibéraux », la défiance croissante à l’égard des institutions représentatives témoignent des dynamiques profondes de reconfiguration du lien politique. En France, ces inquiétudes se cristallisent tout particulièrement autour d’une dénonciation récurrente de l’hyper-présidentialisation de la Ve République et du déficit de médiations collectives dans la fabrique des lois. Las de dénoncer un coup “d’Etat permanent”, nombre d’acteurs politiques appellent à une réécriture du pacte fondamental, à un retour vers le moment constituant. Le salut collectif semblerait alors passer par l’élaboration d’une nouvelle architecture institutionnelle, apte à inscrire dans le marbre constitutionnel un ensemble de contre-pouvoirs robustes, voire à garantir, de façon performative, les droits fondamentaux et l’équilibre entre les pouvoirs. Dans cette perspective, les regards se tournent spontanément vers les juristes, les gardiens du temple normatif, ceux qui maîtrisent les formes légitimes d’énonciation du droit, et peuvent donner figure à cette aspiration diffuse à « refonder la République ». Cette séance de “Politique des sciences” entend ainsi revenir sur les attentes fortes qui pèsent sur les juristes en tant que membres de la communauté académique en position d’éclairer le débat public : la refonte de la constitution est-elle le seul horizon possible d’un renouveau démocratique ?
Renaud Baumert, professeur en droit, Université de Cergy
Lauréline Fontaine, professeure en droit, Sorbonne Nouvelle (autrice de la Constitution au XXIe siècle)
Samuel Hayat, CNRS, politiste, Retour sur 1848 et le “moment constituant”
Tout a été écrit l’an passé, sur le « Paris-Saclay Summit », meeting politicien associant le magazine illibéral Le Point, plaque tournante de la désinformation, du harcèlement de scientifiques et du piétinement de la liberté académique, et des politiciens conservateurs, sous l’égide de l’université Paris-Saclay. Cette participation d’un établissement public à un évènement gris, partisan, contrevient au principe de neutralité institutionnelle. Si vous connaissez des collègues qui collaborent à cette grand-messe confusionniste, n’hésitez pas à leur dire votre honte et à leur envoyer ce mémo sur Le Point :
https://rogueesr.fr/le-point/
Pour en savoir plus, retrouvez nos billets sur le Paris-Saclay Summit :
https://rogueesr.fr/sans-loi-sans-regle/#summit
https://rogueesr.fr/2025/02/24/#solidarity
Ce billet est constitué de deux brèves : l’une faisant des propositions pour la journée de mobilisation de Stand Up for Sciences, le samedi 7 mars 2026, et l’autre sur l’épouvantable budget 2026 finalement adopté.
« La faveur des étoiles est de nous inviter à parler,
de nous montrer que nous ne sommes pas seuls,
que l’aurore a un toit et mon feu tes deux mains. »
René Char
Il aura fallu les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti — après tant d’autres, minorés — et le mouvement de résistance de Minneapolis pour que la presse française prononce le mot : fascisme. La première année du second mandat de Trump nous le rappelle : lors d’un effondrement autoritaire, il n’est possible de s’organiser efficacement qu’au début de la chute. Lorsque le « silence stratégique », l’auto-censure et l’obéissance anticipée s’installent, c’est-à-dire la veulerie, au fondement même de l’architecture comportementale du fascisme, il est déjà trop tard. Raser les murs, espérer que ça passe, mettre la tête dans le sable constitue une fausse stratégie, délétère. Autre leçon venue des Etats-Unis, face à des stratégies d’accélération destinées à sidérer, une donnée essentielle est d’être capable de déployer une mobilisation quasi-instantanée.
La mobilisation Stand Up for Science du 7 mars 2026, aux USA et en France, nous offre l’opportunité de retisser un monde académique fragmenté et de nous organiser concrètement en réseaux de solidarité locaux, mobilisables rapidement. Il est primordial que ces réseaux locaux disposent d’un fonctionnement autonome, ce qui suppose des coordinations nationale et internationale légères, exemptes des tares du centralisme bureaucratique. Le kit de démarrage suppose sur chaque site physique :
Ce type d’atelier pourrait remplir une partie de la journée du 7 mars 2026, en plus de manifestations, de rassemblements, de mobilisations pour sensibiliser tous nos concitoyens à l’importance démocratique de l’autonomie des sciences et de l’Université vis-à-vis des pouvoirs économique, politique et religieux.
« À quelques pas de là un escamoteur avait posé entre quatre chandelles sa table en X et faisait des tours de gobelets au milieu d’une foule qui ne pensait évidemment qu’à cet escamoteur-là. En tournant les yeux vers les solitudes obscures du quai Mazas, on entrevoyait dans l’ombre plusieurs batteries attelées. Quelques torches allumées çà et là faisaient saillir la silhouette noire des canons. »
Victor Hugo, Histoire d’un crime. Contre-coup du 24 juin sur le 2 décembre
L’analyse budgétaire a une étrange parenté avec le Sudoku : pour celui ou celle qui s’y adonne, il s’agit de trouver l’astuce — car s’il y a une certitude, c’est qu’il y en a une. Concernant le budget 2026, l’entourloupe de « Bercy » est de niveau Grand débutant. Entre le budget amendé, tel qu’il était lorsque l’examen du projet de loi a été suspendu, et celui adopté en faisant usage de l’article 49 alinéa 3, l’alliance gouvernementale a trouvé le moyen de baisser le budget de l’Université (programme 150). L’accès au repas à 1€ pour tous les étudiants n’a été financé qu’au tiers (30 millions d’euros au lieu des 90 millions nécessaires) et démarrera donc… en mai. Mesure de préférence nationale, les APL seront supprimées pour les étudiants extra-communautaires qui ne disposent pas d’une bourse d’étude. La baisse du budget de la recherche a été légèrement atténuée… en prélevant dans le budget des PEPR (Programmes et équipements prioritaires de recherche) (France 2030).
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Gauche: subvention pour charge de service public de l’Université publique (programme 150) et de la recherche publique hors Université (programmes 172 et 190) en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France). Pour compenser l’augmentation du taux de contribution employeur du CAS Pensions, ce dernier a été ramené à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes. Les symboles en couleur claire montrent le budget à la veille de la suspension de l’examen du projet de loi. Sources : Rapports DARES (Jaunes budgétaires), Cour des Comptes (Rapports 2022-2024), Notes de l’OFCE (2023-2024), Rapports IGAS/IGF, Amendement N° CF2094, courrier de Matignon aux parlementaires. |
En comparaison de ce tour de passe-passe affligeant, la hausse du taux de cotisation employeur du Compte d’Affectation Spécial, où sont versées les pensions de retraites des ex-fonctionnaires (CAS Pension) est remarquablement plus subtile et plus perverse : non seulement ce mécanisme comptable produit une baisse de budget invisible, mais il supprime graduellement le statut de fonctionnaire en incitant le management intermédiaire à privilégier les embauches en emplois contractuels. C’était là, rappelons le, l’objet de la Loi de Programmation pour la Recherche — l’appel au « respect des marches de la LPR » est un miroir aux alouettes si piqué que même les bonimenteurs commencent à le bouder.
Nous nous sommes procurés le Vademecum COMP 100% conçu par le ministère, qui en donne le calendrier, les objectifs et les indicateurs :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/VademecumComp2026.pdf
Sans surprise, la « maîtrise budgétaire » compte parmi les critères d’attribution de moyens, qui appelle à prévenir le « risque de CDIsation des contractuels » (Sic). Non seulement la disparition du statut de fonctionnaire — le seul qui confère des protections de liberté académique — est en marche, mais il s’agit désormais d’en finir avec les contrats à durée indéterminée.
En 2026, tous les établissements universitaires devraient être mis en déficit. Il se peut qu’ici ou là, l’épuisement des réserves rende impossible le paiement des salaires des vacataires, « solution » abjecte tant de fois utilisée, mais aussi celui des statutaires. Pourtant, grâce à un autre tour de passe-passe comptable, quelques dizaines seulement seront considérés en difficulté. Celui-là date du décret du 2 décembre 2024 ; faut-il y voir un discret hommage au coup d’état du 2 décembre 1851, évoqué par Hugo? Ce texte élargit le périmètre budgétaire en fusionnant le budget principal et les budgets annexes, comme celui dédié à l’immobilier, aux contrats de recherche ou aux investissements. Cet artifice comptable mélange donc les réserves budgétaires réellement disponibles dans la trésorerie et le fonds de roulement, avec celles déjà affectées à des engagements précis. Il crée artificiellement les « trésors de guerre » totalement fictifs dont disposeraient les établissements et minore leur mauvaise santé budgétaire. Non seulement l’Etat met en péril les établissements, contraignant le management intermédiaire à réduire drastiquement les dépenses d’énergie, d’entretien, de pédagogie, mais il leur en fait porter la responsabilité. Il faut une fois de plus rappeler l’objectif explicite depuis plus de 20 ans: mettre fin au statut de fonctionnaire, déréguler les frais d’inscription, transférer les personnels des organismes de recherche aux universités puis privatiser les universités ayant pris le statut de Grand Établissement.
« Chaplin a su décliner la critique incisive de la position inhumaine du paria avec l’inventivité créatrice d’une imagination nourrie de ce qui dans le vécu du paria n’existe que comme espérance d’une autre existence. Sa défiance « des lois de l’espace, du temps et de la gravitation », loin d’être une fuite en avant, une « compensation imaginaire », pointe aux exigences d’une utopie humaniste que, dans ses hésitations, discontinuités et réapparitions, la tradition rebelle a introduite durablement dans l’horizon de la modernité. »
Eleni Varikas (16 mars 1949 — 9 janvier 2026)
Ce billet propose d’abord une action collective immédiate pour défendre l’Université, la recherche et leurs budgets par un envoi de courriers d’alerte aux parlementaires. Il est consacré ensuite à la poursuite de nos propositions sur la liberté académique.
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Gauche — Subvention pour charge de service public de l’Université et de la recherche (programmes 150, 172 et 193). La subvention pour charge de service public de l’Université est calculée en ramenant le taux de contribution employeur du CAS Pensions à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes. |
Nous vous invitons à contribuer à une deuxième opération « Grains de sable ». Il s’agit d’envoyer aux parlementaires et aux membres des cabinets ministériels des courriers électroniques leur rappelant l’utilité sociale de notre métier, notre fierté de l’exercer et la nécessité d’un budget alloué à l’Université et à la recherche publiques leur permettant de fonctionner. Nous présentons ci-dessus un double graphique permettant d’argumenter sur le fait que les moyens existent : ils ont été graduellement détournés vers le secteur privé. C’est aussi l’occasion de sensibiliser les parlementaires au fait que le Congrès américain a rejeté les coupes budgétaires massives exigées par M. Trump et a rétabli la majeure partie des financements fédéraux destinés aux sciences dans un accord bipartisan. Au lieu de la réduction drastique de 22 % initialement annoncée par la Maison Blanche, le budget limite la baisse globale et augmente les crédits alloués à la recherche fondamentale de 2 %. Serons-nous les dindons d’une farce grotesque qui conduit « Bercy » à mettre en œuvre ici le programme obscurantiste et délétère prôné par l’alliance Trump-Musk-Thiel ?
Le protocole de l’opération « Grains de sable » est le suivant :
Liste des députées et des députés :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Parlementaires_AN.csv
Liste des sénatrices et des sénateurs :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Parlementaires_Senat.csv
Liste des cabinets ministériels, par ordre d’influence :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Cabinets_Ministeriels.csv
« La pensée échappe toujours à qui tente de l’étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d’une forme dans l’autre. Le flambeau rayonne ; si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière. »
Victor Hugo, Les châtiments, préface de 1853
Le travail sur la liberté académique se décline en cinq volets, que nous présentons ici.
Premier volet — Les principes de la liberté académique.
https://rogueesr.fr/liberte-academique-principes-et-enjeux-du-debat/
Deuxième volet — Quelques idées fausses concernant la liberté académique.
https://rogueesr.fr/liberte-academique-neutralite-loyaute-et-devoir-de-reserve-ii/
Troisième volet (ci-après) — Nos onze propositions pour améliorer la protection contre des intrusions qui menacent l’Université et la recherche (pouvoir politique, pouvoir religieux, pouvoir économique, pouvoir administratif et bureaucratique) sont organisées en trois parties : les procédures—bâillons, la solidarité internationale, le secret des sources et la transparence des financements.
Quatrième volet (à venir) — Dans un prochain billet, nous détaillerons les stratégies de résistances de la communauté académique et les préparatifs nécessaires dans le cas où une alliance hybride des droites extrêmes arriverait prochainement au pouvoir. En particulier, il s’agira de réfléchir aux manières de contrer les tentatives de censure, les menées maccarthystes et les violations des franchises universitaires en exerçant un contrôle sur les bureaucraties de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Cinquième volet (à venir) — La liberté académique comporte une dimension de liberté positive, qui suppose la possibilité effective de mener des recherches, de concevoir des enseignements et de décider collégialement des règles, des standards, des procédures et des limites. Cela concerne donc tous les aspects de l’Université et de la recherche : missions, structures de décision, répartition des moyens, système de publication, statuts, carrières, séparation entre validation scientifique des résultats et « évaluation », règles électorales dans les conseils centraux, etc. Il s’agit donc de proposer une nouvelle vision pour l’Université et la recherche, en rupture avec celle qui a produit le décrochage désormais reconnu par toutes et tous.
La liberté académique est bordée par l’éthique académique d’un côté et par le droit commun de l’autre. Ainsi, l’apologie de crime de guerre, la négation d’un fait historique relatif à un crime contre l’humanité, les propos et actes racistes, antisémites et sexistes, les comportements discriminatoires, violents, dégradants ou diffamatoires sont réprimés par la loi. Il suffit de se remémorer le cas de M. Bruno Gollnisch pour comprendre la force et la nécessité de l’application du droit commun dans son universalité. Peuvent être aussi punis en justice, tous les travaux académiques portant atteinte à l’intégrité de la personne physique ou morale. L’histoire des sciences humaines, de la médecine, de la nature en porte de nombreux exemples et il faut se le rappeler, dans un moment de résurgence de théories raciales et eugénistes et de vol massif de données personnelles.
Au chapitre du droit, soulignons que la protection des salariés contre tout ce qui pourrait porter atteinte à l’intégrité physique et psychique est une obligation des employeurs inscrite dans le code du travail. Les personnels des bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniques, pédagogiques, sociaux et de santé, au même titre que les universitaires et les chercheurs, mais aussi les étudiantes et les étudiants, disposent d’une protection contre toutes les formes de harcèlement et de discrimination.
Les atteintes à la liberté académique, lorsqu’elles utilisent le droit commun, prennent la forme de procédures-bâillons et de poursuites abusives. Elles sont conçues pour intimider les chercheurs et enseignants-chercheurs, les épuiser et les dissuader de s’exprimer librement. Pour y mettre fin, il est nécessaire de créer un dispositif juridique dissuasif, inspiré des protections accordées aux lanceurs d’alerte et aux journalistes. L’enjeu est double : neutraliser les attaques judiciaires infondées et garantir une défense effective aux universitaires, en combinant sanctions financières, garanties procédurales et protection institutionnelle.
1 — Il convient de mettre en place des sanctions financières dissuasives. Elles consistent dans des condamnations à des amendes civiles élevées pour procédure abusive, en plus du remboursement intégral des frais de défense de la victime. Ces sanctions doivent être dissuasives pour les individus, mais aussi pour des entreprises multinationales ou leurs dirigeants. En complément, il convient de rendre non assurables les amendes civiles infligées pour atteinte délibérée à la liberté d’expression.
2 — Il faut faire évoluer la loi pour mettre fin à l’automaticité de la mise en examen lors de plaintes pour diffamation visant des chercheurs et des universitaires. En plus d’instaurer un mécanisme de rejet accéléré des plaintes manifestement infondées, il convient d’exempter les chercheurs du secteur public de poursuites pour diffamation ou injure lorsqu’ils s’expriment dans le cadre de leurs activités professionnelles, sauf requête du ministère public. L’employeur ou le financeur doivent être associés à la plainte, en cas de poursuite.
3 — La protection fonctionnelle doit être de plein droit pour les universitaires et les chercheurs mis en cause pour des actes protégés par leur liberté académique, au sens fort de cette notion, longuement définie ici. Les frais de défense doivent être pris en charge immédiatement par les établissements publics, via un forfait défini par décret. Cette protection doit être étendue à tous les universitaires et chercheurs précaires.
4 — La solidarité académique doit se traduire par le déploiement d’équipes pluridisciplinaires dans chaque établissement, associant juristes, représentants syndicaux et pairs, pour accompagner les chercheurs menacés. L’information sur les droits et les stratégies de protection peuvent être déléguées à des associations accréditées organisant cette solidarité.
5 — Pour limiter le détournement des procédures disciplinaires à des fins de règlements de compte ou de répression politique, un dépaysement procédural doit être mis en œuvre sur simple demande des universitaires et chercheurs accusés. Ces procédures, trop souvent discrétionnaires aujourd’hui, doivent reposer sur un cadre réglementaire proportionné, clair, fondé sur des normes précises et explicites, et homogène entre disciplines et établissements. Pour témoigner de l’impartialité des instances disciplinaires et du respect de la présomption d’innocence, celles-ci doivent comporter au moins un observateur d’une association accréditée.
« Les aspirations de l’homme à la liberté doivent être maintenues en pouvoir de se recréer sans cesse ; c’est pourquoi elle doit être conçue non comme état mais comme force vive entraînant une progression continuelle. C’est d’ailleurs la seule manière dont elle puisse continuer à s’opposer à la contrainte et à la servitude, qui, elles, se recréent continuellement et de la manière la plus ingénieuse. »
André Breton, Arcane 17
De nombreux universitaires et chercheurs sont contraints à l’exil en raison de conflits, de régimes autoritaires ou de persécutions liées à leurs travaux. Les mécanismes actuels du droit d’asile ne reconnaissent pas suffisamment leurs besoins spécifiques. Par ailleurs, ils ont besoin d’un soutien concret et structuré pour poursuivre leur travaux en toute sécurité. Pourtant, les dispositifs existants, comme le programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (PAUSE) restent fragiles, sous-financés et peu coordonnés à l’échelle européenne. De plus, ils sont soumis à deux paradigmes individualistes : celui de l’asile qui octroie le statut de réfugié au cas par cas et celui du Brain Drain qui vise à profiter des crises majeures pour étendre le mercato des P.I. — en langage technobureaucratique, « attirer les meilleurs chercheurs ». Les 33 recrutements précaires de la campagne Choose France disent assez l’absence de vision des sphères dirigeantes. Au-delà des lacunes structurelles, ces mécanismes reproduisent des biais profonds, où les chercheurs des pays du Sud — pourtant parmi les plus exposés — peinent à accéder à ces dispositifs, leurs parcours étant dévalorisés par des critères restrictifs et une hiérarchisation implicite des « dangers légitimes », révélatrice des angles morts de la solidarité académique.
Face à l’urgence, il est indispensable de renforcer les mécanismes de solidarité académique, de s’engager à sauver des équipes, des programmes, et non seulement des « talents », de faciliter leur intégration dans les établissements, et de créer des outils pérennes pour sécuriser leur parcours professionnels et leur protection sociale.
6 — Développer des partenariats croisés entre établissements, en France et en Europe, pour faciliter l’intégration des chercheurs réfugiés et mutualiser les ressources. Cela suppose d’intégrer la liberté académique à la diplomatie scientifique française et européenne.
7 — Créer un statut de « réfugié scientifique » ou ajouter une clause dédiée dans la protection subsidiaire permettrait de leur offrir une protection adaptée, de simplifier la mobilité, la reconnaissance des diplômes et l’accès aux financements de travaux de recherche. Il conviendrait également de mettre en place une mutuelle dédiée, financée par une contribution prélevée sur les budgets des établissements, pour couvrir les risques spécifiques (santé, protection juridique, etc.) des chercheurs en exil.
8 — Augmenter significativement et sanctuariser les budgets des programmes d’accueil comme PAUSE, pour garantir leur pérennité et leur indépendance face aux aléas politiques ou financiers. Soutenir les initiatives de solidarité scientifique venant d’associations accréditées, en leur offrant un cadre juridique et logistique pour agir efficacement.
9 — Doter l’Académie Européenne des Sciences d’un observatoire européen de la liberté académique, intégrant des plateformes de signalement des ingérences dans les activités de recherche et permettant d’héberger en urgence les revues ou les bases de données menacées de disparition.
« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »
René Char
La qualité et l’indépendance de la recherche reposent sur deux piliers : la protection des sources — essentielle pour préserver la liberté académique et la confiance des participants — et la transparence des financements — nécessaire pour éviter les conflits d’intérêts et les pressions extérieures. Pourtant, les chercheurs et universitaires ne bénéficient pas aujourd’hui d’un cadre juridique aussi robuste que celui des journalistes pour protéger leurs données sensibles, ni de règles claires pour encadrer les financements privés. Pour combler ces lacunes, il est urgent d’instaurer un régime autonome de protection, adapté aux spécificités de la recherche. D’autre part, le droit à la transparence des documents administratifs, et en particulier aux contrats publics, est un principe constitutionnel depuis 2020, encadré par la loi de 1978. Ce droit permet à tout citoyen d’obtenir la communication de documents détenus par une administration, dès lors qu’ils sont en lien avec une mission de service public. Cependant, son application est entravée par la mauvaise volonté des administrations, par l’absence de sanctions et la faiblesse des moyens de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Ainsi, nombre d’administrations publiques invoquent un supposé « secret des affaires » pour cacher les contrats qui lient les établissements au secteur privé. Du reste, les fondations et les établissements d’enseignement supérieur privé d’intérêt général (EESPIG) se considèrent hors du champ d’application de la transparence, échappant ainsi au contrôle démocratique.
10 — Étendre le principe du secret des sources aux chercheurs et universitaires, sur le modèle de la protection accordée aux journalistes, pour sécuriser leurs données et leurs échanges. Ce régime de secret des sources n’aurait pas vocation à empêcher la vérification des données par les pairs, gage du fonctionnement scientifique collectif. Il permettrait de protéger les chercheurs et universitaires face à des acteurs puissants et offensifs, mais aussi de tenir les promesses de confidentialité qu’ils doivent parfois prendre avec leurs enquêtés et informateurs.
11 — Rendre obligatoire la publication par les établissements d’enseignement supérieur et de recherche des contrats de mécénat avec des entreprises ainsi qu’un bilan annuel de l’ensemble des partenariats et contrats signés par l’établissement.