« Non compensation de mesures obligatoires : Guerini, CAS Pension, PSC […] Je voudrais un peu minorer le sujet ; […] je veux dire : c’est pas Zola non plus, quoi. Excusez-moi : j’essaye de relativiser un tout petit peu la situation budgétaire des établissements. »
« Horizon Europe. […] Moi, comme mes prédécesseurs, avons harcelé les universités et les organismes en leur disant : “Bandes de nuls ! Déposez plus !” […] Les universités sont à la ramasse sur le sujet et c’est pas bien. Je veux dire : je suis désolé de dire ça comme ça, de dire ça aussi brutalement, mais honnêtement, il faut qu’ils se mobilisent sur cette question… »
Comme chaque année, nous avons analysé l’évolution des budgets de la recherche et de l’Université à partir des documents budgétaires, résumée par le graphique suivant :
Budget total de l’Université et de la recherche (programmes 150, 172 et 193) décomposé en trois parties : la subvention pour charge de service public de l’Université publique (triangles orange), la subvention pour charge de service public de la recherche publique (écart entre triangles jaunes et carrés bleus) et la part de budget transférée au privé ou à des institutions publiques (écart entre carrés bleus et rond rouges). La subvention pour charge de service public de l’Université (triangles orange) comprend la contribution employeur du CAS pension, dont le taux a crû de 74,6% à 82,6% entre 2024 et 2026. Pour rendre compte du budget mobilisé pour l’Université et la recherche, les triangles verts montrent le budget obtenu en ramenant le taux de contribution employeur du CAS Pensions à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes. (A) Représentation sans compensation de l’inflation, en euros courants. (B) Représentation en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France). (C) Budget de l’Université (programme 150) rapporté au nombre d’étudiants à l’Université, avec compensation de l’inflation).
L’analyse budgétaire nécessite de calculer au plus juste le budget réel affecté aux établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour effectuer leurs missions de service public. Cela suppose de prendre garde à trois artefacts qui polluent les données budgétaires brutes :
la (large) part de budget public qui finance le secteur privé,
la part du budget fictivement affecté à l’Université et la recherche mais qui finance tout autre chose, l’archétype étant le budget d’équilibrage du CAS Pension,
l’inflation.
L’absence de financement de mesures obligatoires comme le régime de protection sociale complémentaire (0,3 % du budget) conduit à une nouvelle baisse effective du budget des universités, à hauteur de 250 millions €.
Le jeu de bonneteau du CAS pension
Qu’est-ce que le CAS pension ? Il s’agit du Compte d’Affectation Spécial où sont versées les pensions de retraites des ex-fonctionnaires. Il comprend à la fois l’homologue des cotisations des employeurs du secteur privé, mais aussi le financement de dispositifs de solidarité ainsi qu’une subvention permettant au solde cumulé du CAS pension de ne jamais être déficitaire. Cette convention comptable est neutre pour le solde public puisqu’il s’agit de versements internes à l’État. Mais elle augmente artificiellement le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche (et de l’École dans son ensemble) alors qu’il s’agit de financer l’ensemble des pensions des retraités de la fonction publique civile et militaire, y compris ceux des services publics privatisés (Orange, PTT, etc) ou transférés aux collectivités territoriales dans le cadre de la décentralisation. Non seulement le budget affecté aux missions de l’Université et de la recherche publique est surévalué, mais deux années de suite, le taux de contribution employeur du CAS pension a été artificiellement augmenté de 4 points, passant de 74,6% en 2024 à 82,6% en 2026, contre 16,46% pour le secteur privé. En clair, l’artifice comptable permet à Bercy de baisser les budgets réels et d’inciter la bureaucratie de l’Université et de la recherche à l’embauche de contractuels plutôt que de fonctionnaires.
Le tour de passe-passe du CAS pension n’a rien de nouveau : comme nous l’avons longuement expliqué à l’époque, il était au cœur de la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) dont l’objet était la baisse des budgets et surtout la dérégulation des statuts pour priver universitaires et chercheurs de leur protections statutaires. Pour effectuer des comparaisons entre pays, ou d’une année sur l’autre, il faut soustraire l’effet des augmentations de la subvention d’équilibre au CAS pension (triangles verts). Les courbes sont éloquentes : si le budget apparent est stagnant, le budget réel, déjaugé de l’inflation et du CAS pension chute rapidement depuis l’adoption de la Loi de Programmation de la Recherche. Alors que l’inflation liée à l’augmentation du prix de l’énergie après ouverture à la concurrence a été jugulée, la baisse du budget par étudiant entamée depuis 15 ans se poursuit.
« Steve said, ‘Have you ever noticed that when they need us, they talk about duty, but when we need them, they talk about budgets ?’
‘What are we supposed to do about it?’
‘Fight,’ Steve said.
Danny shook his head. ‘Whole world’s fighting right now. France, fucking Belgium, how many dead ? No one even has a number. You see progress there?’ »
Dennis Lehane, The given day
Quels objectifs politiques les choix budgétaires traduisent-ils ?
Le projet de loi de finances (PLF 2026) concocté par la nouvelle alliance majoritaire poursuit sans surprise la politique menée précédemment. En période de stagnation économique, la priorité est accordée à préserver les dividendes par plus de 200 milliards d’euros d’aides directes aux entreprises. Concernant la recherche, les 8 milliards d’euros de Crédit d’Impôt Recherche, dont les services d’évaluation de l’État certifient qu’ils ne servent à développer l’innovation qu’à la marge, seront sanctuarisés. La réforme du système de financement de l’apprentissage conduit à une baisse de 31% de l’aide financière aux employeurs d’apprentis (3,4 milliards d’euros en 2025 contre 2,3 milliards d’euros au PLF 2026). La prime à l’embauche d’alternants instaurée en 2020, d’un montant de 6 000 € euros, est conservée. Elle profite essentiellement au développement d’un secteur privé lucratif de très mauvaise qualité, au coût exorbitant. Un apprenti coûte ainsi 26 000 d’euros d’argent public, largement captés par le secteur privé, contre 5 500 € en moyenne pour un étudiant de l’Université. Il importe d’avoir les grandes masses budgétaires en tête : la subvention pour charges de service public de l’Université et de la recherche s’élève à 21 milliards d’euros, le crédit d’impôts recherche à 8 milliards d’euros et l’alternance à 25 milliards d’euros. Si le secteur public reçoit une part du budget dévolu au soutien de l’alternance, l’intégralité de la montée en charge du dispositif a été captée par le secteur privé.
Concernant l’enseignement supérieur et la recherche publique, les choix budgétaires traduisent deux objectifs politiques à temps court : (i) l’augmentation des frais d’inscription et (ii) la mise en extinction du statut de fonctionnaire pour les universitaires et les chercheurs. Il faut y ajouter la mise en œuvre à bas bruit et sans débat public de (iii) la mise en liquidation des organismes nationaux de recherche. Derrière ces trois objectifs, il s’agit de préparer (iv) la privatisation des secteurs rentables de l’Université. C’est l’objet du projet de loi Baptiste, qui a été présenté le 30 juillet en conseil des ministres. Le calendrier initial prévoyait un examen du projet de loi le 27 octobre par la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat.
Ces objectifs n’ont rien de nouveau : ils figurent dans le rapport Aghion-Cohen de 2004 qui se déroule depuis de manière imperturbable, par delà les alternances politiques. Dogmatique, dénué de tout fondement rationnel, ce rapport ambitionnait de transformer le système français issu de la Résistance pour le rapprocher des systèmes états-uniens et britanniques… qui s’effondrent aujourd’hui. Les faits sont cruels : les 21 ans, déjà, de réformes inspirées de ce rapport ont produit le décrochage scientifique et technique du pays. En 2000, l’Union européenne faisait presque jeu égal avec les États-Unis. Vingt-cinq ans plus tard, elle est devenue une colonie technologique, incapable d’innovation, et son retard dans tous les domaines économiques la frappe de vassalation. Cet effondrement scientifique, technique, industriel et économique, désastreux alors qu’il y a urgence à préparer la société à affronter le choc climatique et l’effondrement du vivant, a une cause centrale : le renoncement politique à toute ambition, à toute originalité, et la soumission intégrale au dogme d’un marché étendu à l’ensemble des activités humaines.
Tenir tête
Lorsqu’Aghion et Cohen ont théorisé la nécessité de réformer de manière « incrémentale » par étapes insensibles et difficilement lisibles, ils voulaient neutraliser par avance tout mouvement social porté par la jeunesse, prévenir des fiascos analogues à celui du projet de loi Devaquet. C’est aussi pourquoi le récent mouvement #BloquonsTout, constitué presque exclusivement de jeunes, a suscité tant de contre-feux, jusqu’à provoquer par anticipation la chute du gouvernement Bayrou. Nous sommes parvenus à l’avant-dernière étape du programme de transformation d’Aghion et Cohen : l’autonomie financière, c’est-à-dire l’augmentation des frais d’inscription. Les deux associations de défense de la bureaucratie universitaire, l’Udice et France Universités, y sont évidemment favorables. Loin d’être isolés, les mouvements de la « GenZ » font irruption un peu partout, de la Corée du Sud au Maroc, en passant par la Serbie ou Madagascar, pour porter l’idéal démocratique. La dérégulation des frais d’inscription constitue le déclencheur possible d’un mouvement de la jeunesse, imprédictible par nature. Notre devoir d’universitaires serait alors de nous porter à ses côtés pour tenter ensemble d’élargir l’horizon.
La dernière séance du séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 11 juin 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).
Séance 9 – Jeudi 11 juin La science enrôlée de force dans la guerre qui vient : quelle réflexivité face à la redteamisation de l’ESR ? (séance 1/2)
Il n’est pas nouveau que le secteur de la Défense s’intéresse de près aux découvertes scientifiques et au travail des chercheurs. Que ce soit dans le secteur des sciences physiques et expérimentales ou dans les sciences humaines, les armées ont toujours cherché à soumettre la science à la logique guerrière. Depuis le projet Manhattan en passant par le projet Camelot, l’officier a toujours cherché à enrôler le savant. L’autonomie administrative du secteur de la recherche peut cependant aussi être lue comme le produit d’un effort historique de distanciation continue de la collectivité des chercheurs face à ces tentatives de subordination. Le plaidoyer pour une administration scientifique autonome des pouvoirs économiques et militaires était le grand combat des savants des années 1930, revenus de leur implication dans la Première Guerre Mondiale et pétrifiés des accusations publiques assimilant la science à la “Grande Boucherie”. La création d’un ministère pour la Recherche (1936) et d’institutions comme le CNRS (1939) étaient censées établir une administration “à part”, à équidistance des demandes militaires et patronales et d’équiper les chercheurs de statuts garantissant leur autonomie de questionnement. Cette séance voudrait revenir sur cette dialectique incessante entre autonomie savante et enrôlement à des fins militaires de la science en portant attention aux enjeux ultra-contemporains. Guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, évolution du contexte géopolitique mondial, montée des menaces “cyber”… Comment l’ESR compose aujourd’hui avec les injonctions à se situer face aux enjeux géostratégiques et militaires ?
Marco Cattaneo (Physicien, université d’Helsinki) : Retour sur la pétition de 200 spécialistes de la physique quantique contre la capture militaire de leurs recherches
De par leur potentiel militaire, les physiciens spécialisés en calcul quantique sont de plus en plus enrôlés dans les programmes militaires. Marco Catteano reviendra sur l’initiative d’une pétition de 200 physiciens spécialistes en physique quantique qui s’oppose à la capture de leurs recherches par les systèmes militaires des différents pays et plaident pour une autonomie des savoirs (intervention en anglais).
Guillaume Morel (Professeur de robotique Sorbonne Université) : La PPST et les ZRR : un régime d’exception au droit commun qui s’étend rapidement dans nos laboratoires.
Mis en place depuis 2012, le dispositif de « Protection du Potentiel Scientifique et Technologique de la nation » (PPST), vise à protéger « les savoirs, expertises et technologies les plus sensibles des établissements publics et privés (laboratoires de recherches, entreprises, etc.) localisés sur le territoire national, » selon les termes du site Web du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) qui le pilote. Ladite protection s’exerce notamment par la mise en place d’un « régime restrictif » dans certaines zones géographiques délimitées (les « ZRR ») dans lesquelles prévalent des mesures qui font exception au droit commun, selon des modalités inspirées de la restriction d’accès aux zones militaires. Nous présenterons un aperçu de ce dispositif et des questions qu’il soulève, en focalisant plus particulièrement sur la gestion des autorisations d’accès et sur la conduite des enquêtes administratives de sécurité qui les conditionnent.
Masha Cerovic (Historienne EHESS, Directrice du CERCEC) : “Mais Madame, c’est un pays en guerre!’ Les risques d’une recherche en SHS sans risques »
La guerre n’est pas qu’un risque extérieur ou potentiel pour la recherche en SHS; elle est aussi une réalité dans laquelle vivent des collègues, des étudiants, des archivistes, des artistes, des hommes et des femmes avec lesquels nous travaillons au quotidien. En Ukraine, nous avons construit un réseau dense de partenariats, de coopérations, de recherches communes. Continuer à faire de la recherche, à publier, à enseigner, n’y est, certes, possible que grâce à la résilience de la société et de l’Etat ukrainiens, y compris de ses universités, archives, musées… et grâce à la défense ukrainienne. A l’arrière, cet engagement pour l’enseignement et la recherche est justement un refus d’accepter que l’agression militaire puisse obliger les chercheurs au silence. Cet engagement se construit sur un apprentissage collectif, fin, des géographies, temporalités et risques de la guerre. C’est cette expertise collective, partagée, qui est écrasée par le rouge de la carte des « conseils aux voyageurs » du MAE, qui ne s’applique pas, bien sûr, aux gens sérieux, aux représentants des industries d’armement, aux députés, aux ministres – ou aux chercheurs missionnés par des acteurs privés, par des think tanks, par des instituts affiliés à l’armée… Comment les chercheurs peuvent-ils défendre leur autonomie et leur responsabilité, en situation de guerre?
L’intervention présentera le développement des autorisations préalables de mission, le flou des textes qui les entourent, la responsabilité des directeurs d’établissement, et interrogera l’articulation nécessaire de l’autonomie des chercheurs, de la responsabilité et du risque.
Sylvain Bourmeau (journaliste, directeur d’AOC) : L’ambiançage géostratégique de la vie médiatique des idées.
La revue Le Grand Continent offre un exemple saisissant d’un phénomène politique récent : la montée en puissance médiatique d’un cadrage géopolitique voire militaire face aux analyses plus distantes et critiques des sciences sociales. Participant d’une stratégie de fabrication de « villains », ce cadrage contribue fortement à légitimer l’extrême droite et ses figures.
« Politique des sciences »
Le séminaire « Politique des sciences » propose, depuis une quinzaine d’années, un lieu de réflexion sur les réformes universitaires en cours et sur les menaces qui pèsent sur l’autonomie savante. Devenu itinérant en 2022, il est devenu un espace incontournable pour de nombreux collègues tant en sciences sociales qu’en sciences de la nature pour prendre du recul sur leur métier. Le séminaire revient à compter de la rentrée à l’EHESS.
Celui-ci se déploiera en 2025-2026 sous la forme de huit séances ouvertes à l’ensemble des membres de la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il s’agira d’alterner des interventions analytiques – fondées sur des enquêtes en cours portant sur les politiques de l’enseignement supérieur en France et ailleurs – et des prises de parole réflexives de la part de chercheurs témoignant de leurs conditions de recherche. Le détour par l’espace nord-américain, notamment les recompositions autoritaires observables depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, constituera l’un des points d’appui pour penser les glissements affectant également l’Europe, et singulièrement la France, où le climat institutionnel actuel ne cesse de susciter des interrogations croissantes quant à la possibilité même du maintien de certaines libertés académiques.
Séance 1 – Mercredi 15 octobre L’économie entre science et débat public
La taxe Zucman est-elle le fait d’un économiste “d’extrême-gauche” comme le clame Bernard Arnault au Sunday Times ? L’économie n’est-elle qu’affaire d’idéologie et de choix de société ? Peut-on faire valoir les impératifs scientifiques d’une science de l’économie auprès du gouvernement sans endosser la figure de l’expert au service des politiques publiques du moment ? Les choix en matière économique ne sont pas sans effets sur l’état de la distribution des richesses dans notre société. Il s’en suit logiquement que pour les économistes intervenir dans l’espace public pour y rappeler quelques faits et corrélations revient nécessairement à s’exposer à l’accusation d’être partial.
Cela est vrai pour les politiques en direction des entreprises comme des politiques de santé ou d’éducation. Les choix budgétaires affectent l’ensemble de l’état des services publics et de-là déterminent l’accès à des ressources pour l’ensemble des citoyens. Ils déterminent aussi en dernière instance l’état de la science en délimitant le volume des financements récurrents affectés aux universités, aux laboratoires, aux instituts de recherche et aux formations.
• Michael Zemmour, économiste, professeur à l’Université de Lyon 2, chercheur au laboratoire Triangle et chercheur associé à Sciences Po. La Science économique face au budget (et au politique)
• Isabelle This Saint-Jean, économiste, professeure à l’université Sorbonne Paris Nord et chercheuse au CEPN. Le budget de l’Université et de la recherche (encore un « effort »)
Séance 2 – Mercredi 12 novembre La capture du récit historique par l’extrême droite
Le Séminaire Politique des Sciences (PdS) aura lieu le mercredi 12 novembre de 17h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).
L’offensive réactionnaire actuelle n’est pas sans effet sur les usages publics de l’histoire et la communauté historienne. D’une part, l’histoire est plus que jamais l’objet d’usages publics éloignés de ce que le consensus professionnel admet comme la vérité historique et on ne compte plus les ouvrages censés vulgariser l’histoire des croisades, les parcs à thèmes revisitant l’histoire de la révolution française ou de la “nation”. D’autre part, les historien.nes tentant d’intervenir dans la Cité pour y apporter un minimum d’éclairage utile au débat public sont de plus en plus harcelés sur les réseaux sociaux voire traînés en justice. Pour cette deuxième séance de l’année, le séminaire Politique des sciences reviendra en compagnie de plusieurs témoins sur plusieurs affaires récentes qui ont touché à cette capture du récit historique par l’extrême-droite et le mouvement ultra-conservateur.
Mark Bray, historien, professeur à Rutgers University contraint à l’exil en Europe, spécialiste de l’histoire de l’anti-fascisme,et invité par le Clemens Heller Institute.
Mathilde Larrère, historienne, maîtresse de conférences Université Gustave-Eiffel. Autour de l’ouvrage « Le Puy du faux ».
Thomas Lemahieu, journaliste à L’Humanité, auteur des enquêtes portant sur Pierre-Edouard Stérin. Retour sur les « Murmures de la Cité », le mini « Puy du Fou » organisé dans l’Allier.
Michèle Riot-Sarcey et Natacha Coquery, historiennes, Retour sur le procès en diffamation fait au Comité de Vigilance sur les Usages de l’Histoire sur l’usage du terme « révisionnisme ».
Séance 3 – Mercredi 3 décembre : Ce que l’Intelligence Artificielle fait à l’Université et à la recherche
On entend parler quotidiennement de l’IA (prononcer “YA”) tant du côté des effets que ces nouvelles technologies pourraient avoir sur l’enseignement que sur la transformation de nos métiers. Proposant un espace de réflexivité sur les transformations en cours du monde de la recherche, le séminaire Politique des sciences propose dans cette troisième séance de l’année un moment d’analyse autour des effets du développement de l’Intelligence artificielle pour la communauté scientifique elle-même. Dans quelle mesure ces outils ont-ils dépossédés les chercheurs de certains aspects de leur métier et à l’inverse quels sont les applications d’ores et déjà pertinentes de ces outils dans nos espaces de recherche.
• David Larousserie, journaliste au journal Le Monde
• Claire Mathieu, directrice de recherche au CNRS (Irif), informaticienne
• Dominique Boullier, professeur à Sciences Po Paris, sociologue
Séance 4 – Jeudi 8 Janvier L’INRAE emmuré ; les relations entre le monde agricole et le monde scientifique
Le 27 novembre 2024, à l’appel de la FNSEA de Seine et Marne, une centaine d’agriculteurs érigeaient un mur autour des locaux de l’INRAE. Cette action militante, condamnée immédiatement par la direction de l’Institut, n’a pas entraîné de condamnations de la part du monde politique ni de communiqués du gouvernement défendant les chercheurs ainsi montrés du doigt. Dans quelle mesure, cet épisode marque-t-il une évolution plus large des rapports entre science agronomique et monde agricole ? Cette quatrième séance du séminaire Politique des sciences sera l’occasion de revenir sur l’histoire longue des savoirs agricoles et environnementaux dans leur rapport à l’agriculture.
Tamara Ben Ari, chercheuse en agronomie à l’INRAE
Ivan Bruneau, universitaire en Science Politique à l’Université Lyon 2
François Dedieu, sociologue à l’INRAE
Christian Huyghes, ex-directeur scientifique à l’INRAE
Séance 5 – Mercredi 18 février Une constituante est-elle la solution ?
La montée des régimes dits « illibéraux », la défiance croissante à l’égard des institutions représentatives témoignent des dynamiques profondes de reconfiguration du lien politique. En France, ces inquiétudes se cristallisent tout particulièrement autour d’une dénonciation récurrente de l’hyper-présidentialisation de la Ve République et du déficit de médiations collectives dans la fabrique des lois. Las de dénoncer un coup “d’Etat permanent”, nombre d’acteurs politiques appellent à une réécriture du pacte fondamental, à un retour vers le moment constituant. Le salut collectif semblerait alors passer par l’élaboration d’une nouvelle architecture institutionnelle, apte à inscrire dans le marbre constitutionnel un ensemble de contre-pouvoirs robustes, voire à garantir, de façon performative, les droits fondamentaux et l’équilibre entre les pouvoirs. Dans cette perspective, les regards se tournent spontanément vers les juristes, les gardiens du temple normatif, ceux qui maîtrisent les formes légitimes d’énonciation du droit, et peuvent donner figure à cette aspiration diffuse à « refonder la République ». Cette séance de “Politique des sciences” entend ainsi revenir sur les attentes fortes qui pèsent sur les juristes en tant que membres de la communauté académique en position d’éclairer le débat public : la refonte de la constitution est-elle le seul horizon possible d’un renouveau démocratique ?
Lauréline Fontaine, professeure en droit, Sorbonne Nouvelle (autrice de la Constitution au XXIe siècle)
Renaud Baumert, professeur en droit, Université de Cergy
Samuel Hayat, CNRS, politiste, Retour sur 1848 et le “moment constituant”
Séance 6 – Mercredi 25 mars « Intelligence artificielle générative et gouvernementalité algorithmique »
Après une première séance consacrée à l’IA, aux logiques mathématiques qui la sous-tendent comme à un aperçu des transformations que produit l’IA dans les métiers de la recherche et de l’enseignement supérieur, le séminaire Politique des sciences décrypte la question de l’IA générative, sous l’angle de la gouvernementalité algorithmique, et de leur entrelacements. « IA générative » et « gouvernementalité algorithmique » renvoient donc à deux niveaux d’analyse différents qui seront abordés dans le séminaire : si dans les deux cas des algorithmes sont mobilisés, l’IAG renvoie à une catégorie technique d’outils informatiques, l’autre est un concept critique permettant d’analyser des transformations contemporaines des formes de pouvoir.
Dans les deux cas toutefois, rien ne dit qu’il faille laisser l‘analyse de ces phénomènes à l’informatique seule. Les sciences sociales peuvent proposer une approche de l’IAG attentive aux conditions de production des données, aux chaînes de travail invisibilisées (annotation, modération), aux infrastructures matérielles et aux formes et normes de pouvoir incorporées dans les modèles. Quant à la notion de gouvernementalité algorithmique, inspirée de Michel Foucault et développée notamment par Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, elle renvoie à un mode de régulation qui ne passe plus prioritairement par la norme juridique explicite ou la prise en compte subjective des individus, mais par l’anticipation probabiliste de comportements (notamment sous la forme de jumeaux numériques de l’utilisateur) à partir de corrélations statistiques. Dans cette perspective, l’algorithme devient une matrice de production du réel social, organisant l’accès à des droits, à des ressources, à des opportunités, et modulant les conduites en amont même de toute transgression.
Bilel Benbouzid, Maître de conférences en sociologie, (UPEM/LISIS), « « Les conditions d’exercice du métier d’étudiant depuis l’irruption des IAG à l’université : une approche ethnométhodologique ». Auteur de « L’équité dans la machine ou comment le machine learning devient scientifique en tournant le dos au réalisme métrologique », Statistique et société, 10 (3), 2023, 69-84
Camille Girard-Chanudet, Docteure en sociologie (EHESS, CEMS), « Gouverner les algorithmes de l’intérieur ? Analyse du processus d’internalisation de la fabrique algorithmique par les institutions judiciaires dans les années 2010». Autrice de « Mais l’algo, là, il va mimer nos erreurs ! » Contraintes et effets de l’annotation des données d’entraînement d’une IA ». Réseaux, 2023, 240(4), 111-144.
Irénée Régnauld, doctorant en sociologie (EHESS/INSA), « Que reste-t-il de « l’éthique de l’IA » au temps de l’IA générative ? Sur une enquête en cours dans le monde du conseil ». Auteur (avec C. Mabi) de « La critique du numérique par les « travailleurs du milieu ». Identité collective et mobilisation par projet au sein de la communauté « Onestla.tech » », Réseaux, 2022, 231(1), 109-136.
Mathilde Saliou, journaliste, « Data centers, la difficile contestation des géants numériques à l’ère de l’IAG ». Autrice de L’Envers de la Tech, Ce que le numérique fait au monde, Les Pérégrines, 2025.
Séance 7 – Jeudi 9 avril Crise des universités britanniques : ce que fait la marchandisation à l’enseignement supérieur ?
Ces dernières années, les universités britanniques ont basculé dans un modèle largement marchandisé de l’enseignement supérieur, financé principalement par les frais d’inscriptions des étudiants, surtout internationaux. Ces réformes ont eu de profondes conséquences et précipitent aujourd’hui l’ensemble du système universitaire dans une des plus graves crises qu’il ait connues. Au moment où, en France, le ministre de l’ESR avance à grand pas sa volonté de financer les universités par l’augmentation des frais d’inscription des étudiants, il est urgent de regarder ce qu’il se passe en Grande Bretagne et d’en tirer les leçons. Vincent Carpentier, Anne Daguerre et Danièle Joly, tous trois universitaires en Grande Bretagne, reviendront sur les évolutions des universités britanniques et leurs multiples conséquences.
Vincent Carpentier, Professor of Higher Education and Society à University College London (Institute of Education) : « Crise de massification et transfomations du financement de l’enseignement supérieur britannique ». Il a récemment publié : “Is There a Case for the Revival of Public Funding in UK Higher Education? Lessons from History”, Globalisation, Societies and Education, 2026.
Anne Daguerre, Reader in Social Justice à Brighton University (School of Business and Law) : « Aux racines de la crise d’identité des universités britanniques : managerialisme, métrification et perte de sens ». Spécialiste de l’Etat social en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, elle a récemment publié en collaboration : “Get Britain Working? Continuity and Change in Labour’s Post-2024 Welfare and Employment Strategy”, Social Policy and Society, 2026.
Danièle Joly, Professeure émérite de sociologie à Warwick University (Departement of Sociology) : « Les libertés académiques entre guerre des ressources et guerre culturelle ». Elle a récemment publié en collaboration : “Women, violence and exiting from violence with a gendered approach: MENA region and diaspora”, Paris, FMSH, 2020.
Séance 8 – Mercredi 20 mai Un bilan de 20 ans de réformes de l’ESR
La séance s’adresse tout particulièrement aux plus jeunes, doctorants, post-doctorants et jeunes statutaires qui n’ont pas connu l’Université et la recherche au tournant du siècle — et y verraient probablement une utopie. Elle s’adresse également à celles et ceux qui souhaiteraient contribuer à une nouvelle vision pour l’ESR, qui sera l’objet de la partie discussion.
Bruno Andreotti — Qui aurait pu prévoir?
Les réformes de l’Université et de la recherche qui se succèdent depuis 20 ans sont peu lisibles, voire insincères dans leurs attendus. Pourtant, le rapport Aghion-Cohen de 2004 en donne toutes les clés, y compris le fait de recourir à une méthode dite « incrémentale » pour juguler les deux hantises des « réformateurs » : mai 68 et la loi Devaquet. Bruno Andreotti proposera une lecture des réformes à partir du modèle cohérent exposé dans ce rapport, qui a permis de comprendre l’agencement de réformes d’apparence incohérente dans le temps même où elles se déroulaient. La méthode d’analyse permet encore de prédire le contenu des réformes en cours : mesures d’austérité, COMP et Hcéres, transformation des organismes de recherche en agences de programme, dérégulation des frais d’inscription, loi Galiléo-Baptiste.
Clémentine Gozlan — La genèse de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) : chronique d’une (dés)union entre l’État et la profession académique.
Aujourd’hui, l’ANR est installée dans le quotidien des scientifiques. Mais il n’en n’a pas toujours été ainsi. À partir d’une enquête sur le mouvement « Sauvons la recherche » (2004) et son rôle dans le façonnage des réformes du financement de la recherche, Clémentine Gozlan revient sur l’émergence de ce projet réformateur : initialement commun à des fractions de l’État et de la profession académique, comment est-il devenu un symbole de leur divorce ? En décryptant les enjeux des farouches affrontements internes au monde académique quant à l’opportunité de créer une telle structure de financement sur projets, dans un monde où les agences n’existaient pas, nous ouvrons une réflexion sur les formes contemporaines du gouvernement de la recherche et le rôle que peuvent jouer les scientifiques dans ces débats.
Mathis d’Aquino — Privatisations à bas bruit : genèse, structuration et verrouillage du champ du nouvel enseignement supérieur privé en France depuis 2002.
L’expansion rapide de l’enseignement supérieur privé n’est pas spontanée, mais résulte d’une coproduction où le soutien de l’État s’est fait d’abord de manière induite, avant de devenir un moteur explicite de l’action publique. Mathis d’Aquino retracera la construction et le verrouillage de l’enseignement supérieur privé, notamment à but lucratif, en tant que nouveau champ éducatif depuis 2002 et analysera ainsi les dynamiques politiques et stratégiques de cette « privatisation à bas bruit » qui, en structurant un marché éducatif sur l’asymétrie d’information, reconfigure en profondeur et de manière inégalitaire les conditions d’accès à l’enseignement supérieur.
Séance 9 – Jeudi 11 juin La science enrôlée de force dans la guerre qui vient : quelle réflexivité face à la redteamisation de l’ESR ? (séance 1/2)
Il n’est pas nouveau que le secteur de la Défense s’intéresse de près aux découvertes scientifiques et au travail des chercheurs. Que ce soit dans le secteur des sciences physiques et expérimentales ou dans les sciences humaines, les armées ont toujours cherché à soumettre la science à la logique guerrière. Depuis le projet Manhattan en passant par le projet Camelot, l’officier a toujours cherché à enrôler le savant. L’autonomie administrative du secteur de la recherche peut cependant aussi être lue comme le produit d’un effort historique de distanciation continue de la collectivité des chercheurs face à ces tentatives de subordination. Le plaidoyer pour une administration scientifique autonome des pouvoirs économiques et militaires était le grand combat des savants des années 1930, revenus de leur implication dans la Première Guerre Mondiale et pétrifiés des accusations publiques assimilant la science à la “Grande Boucherie”. La création d’un ministère pour la Recherche (1936) et d’institutions comme le CNRS (1939) étaient censées établir une administration “à part”, à équidistance des demandes militaires et patronales et d’équiper les chercheurs de statuts garantissant leur autonomie de questionnement. Cette séance voudrait revenir sur cette dialectique incessante entre autonomie savante et enrôlement à des fins militaires de la science en portant attention aux enjeux ultra-contemporains. Guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, évolution du contexte géopolitique mondial, montée des menaces “cyber”… Comment l’ESR compose aujourd’hui avec les injonctions à se situer face aux enjeux géostratégiques et militaires ?
Marco Catteano (Physicien, université d’Helsinki) : Retour sur la pétition de 200 spécialistes de la physique quantique contre la capture militaire de leurs recherches
De par leur potentiel militaire, les physiciens spécialisés en calcul quantique sont de plus en plus enrôlés dans les programmes militaires. Marco Catteano reviendra sur l’initiative d’une pétition de 200 physiciens spécialistes en physique quantique qui s’oppose à la capture de leurs recherches par les systèmes militaires des différents pays et plaident pour une autonomie des savoirs (intervention en anglais).
Guillaume Morel (Professeur de robotique Sorbonne Université) : La PPST et les ZRR : un régime d’exception au droit commun qui s’étend rapidement dans nos laboratoires.
Mis en place depuis 2012, le dispositif de « Protection du Potentiel Scientifique et Technologique de la nation » (PPST), vise à protéger « les savoirs, expertises et technologies les plus sensibles des établissements publics et privés (laboratoires de recherches, entreprises, etc.) localisés sur le territoire national, » selon les termes du site Web du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) qui le pilote. Ladite protection s’exerce notamment par la mise en place d’un « régime restrictif » dans certaines zones géographiques délimitées (les « ZRR ») dans lesquelles prévalent des mesures qui font exception au droit commun, selon des modalités inspirées de la restriction d’accès aux zones militaires. Nous présenterons un aperçu de ce dispositif et des questions qu’il soulève, en focalisant plus particulièrement sur la gestion des autorisations d’accès et sur la conduite des enquêtes administratives de sécurité qui les conditionnent.
Masha Cerovic (Historienne EHESS, Directrice du CERCEC) : “Mais Madame, c’est un pays en guerre!’ Les risques d’une recherche en SHS sans risques »
La guerre n’est pas qu’un risque extérieur ou potentiel pour la recherche en SHS; elle est aussi une réalité dans laquelle vivent des collègues, des étudiants, des archivistes, des artistes, des hommes et des femmes avec lesquels nous travaillons au quotidien. En Ukraine, nous avons construit un réseau dense de partenariats, de coopérations, de recherches communes. Continuer à faire de la recherche, à publier, à enseigner, n’y est, certes, possible que grâce à la résilience de la société et de l’Etat ukrainiens, y compris de ses universités, archives, musées… et grâce à la défense ukrainienne. A l’arrière, cet engagement pour l’enseignement et la recherche est justement un refus d’accepter que l’agression militaire puisse obliger les chercheurs au silence. Cet engagement se construit sur un apprentissage collectif, fin, des géographies, temporalités et risques de la guerre. C’est cette expertise collective, partagée, qui est écrasée par le rouge de la carte des « conseils aux voyageurs » du MAE, qui ne s’applique pas, bien sûr, aux gens sérieux, aux représentants des industries d’armement, aux députés, aux ministres – ou aux chercheurs missionnés par des acteurs privés, par des think tanks, par des instituts affiliés à l’armée… Comment les chercheurs peuvent-ils défendre leur autonomie et leur responsabilité, en situation de guerre?
L’intervention présentera le développement des autorisations préalables de mission, le flou des textes qui les entourent, la responsabilité des directeurs d’établissement, et interrogera l’articulation nécessaire de l’autonomie des chercheurs, de la responsabilité et du risque.
Sylvain Bourmeau (journaliste, directeur d’AOC) : L’ambiançage géostratégique de la vie médiatique des idées.
La revue Le Grand Continent offre un exemple saisissant d’un phénomène politique récent : la montée en puissance médiatique d’un cadrage géopolitique voire militaire face aux analyses plus distantes et critiques des sciences sociales. Participant d’une stratégie de fabrication de « villains », ce cadrage contribue fortement à légitimer l’extrême droite et ses figures.