Bonneteau budgétaire
Ce billet est constitué de deux brèves : l’une faisant des propositions pour la journée de mobilisation de Stand Up for Sciences, le samedi 7 mars 2026, et l’autre sur l’épouvantable budget 2026 finalement adopté.
« La faveur des étoiles est de nous inviter à parler,
de nous montrer que nous ne sommes pas seuls,
que l’aurore a un toit et mon feu tes deux mains. »
René Char
Le 7 mars, Stand Up for Sciences
Il aura fallu les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti — après tant d’autres, minorés — et le mouvement de résistance de Minneapolis pour que la presse française prononce le mot : fascisme. La première année du second mandat de Trump nous le rappelle : lors d’un effondrement autoritaire, il n’est possible de s’organiser efficacement qu’au début de la chute. Lorsque le « silence stratégique », l’auto-censure et l’obéissance anticipée s’installent, c’est-à-dire la veulerie, au fondement même de l’architecture comportementale du fascisme, il est déjà trop tard. Raser les murs, espérer que ça passe, mettre la tête dans le sable constitue une fausse stratégie, délétère. Autre leçon venue des Etats-Unis, face à des stratégies d’accélération destinées à sidérer, une donnée essentielle est d’être capable de déployer une mobilisation quasi-instantanée.
La mobilisation Stand Up for Science du 7 mars 2026, aux USA et en France, nous offre l’opportunité de retisser un monde académique fragmenté et de nous organiser concrètement en réseaux de solidarité locaux, mobilisables rapidement. Il est primordial que ces réseaux locaux disposent d’un fonctionnement autonome, ce qui suppose des coordinations nationale et internationale légères, exemptes des tares du centralisme bureaucratique. Le kit de démarrage suppose sur chaque site physique :
- un atelier d’auto-défense numérique pour sécuriser les communications (ordinateurs, téléphones portables), les stockages d’information et ouvrir un site internet capable de tenir un choc autoritaire. Il s’agit en particulier de doter les réseaux locaux d’outils fiables et sûrs.
- un atelier de formation à la liberté académique pour comprendre le concept (et les inversions orwelliennes dont il fait l’objet), connaître les moyens de protection juridique, les droits et les menaces essentielles (contractualisation, agences d’évaluation et de financement).
- un atelier d’anticipation des menaces à venir. Comment réagir à des situations archétypiques de crise, de pressions extérieures, d’ordres contraires aux valeurs académiques? Une réflexion proactive s’impose pour prévenir les brèches dans les franchises académiques. Une méthode possible serait de procéder à une implication par cercles concentriques : un atelier entre collègues puis un élargissement allant jusqu’à l’implication des étudiantes et des étudiants d’une part, et d’autre part, jusqu’à celle des équipes présidentielles pour organiser un crash test — ou pour les interpeller par anticipation sur les lignes rouges à ne pas franchir.
- un atelier de discussion et de travail sur un projet de refondation de l’Université et du système de recherche comme piliers de la démocratie : missions, modes d’enseignement, articulation avec le Lycée, formation “tout au long de la vie”, modes de publication, procédures de validation scientifique, statuts, liberté académique, répartition des moyens…
Ce type d’atelier pourrait remplir une partie de la journée du 7 mars 2026, en plus de manifestations, de rassemblements, de mobilisations pour sensibiliser tous nos concitoyens à l’importance démocratique de l’autonomie des sciences et de l’Université vis-à-vis des pouvoirs économique, politique et religieux.
« À quelques pas de là un escamoteur avait posé entre quatre chandelles sa table en X et faisait des tours de gobelets au milieu d’une foule qui ne pensait évidemment qu’à cet escamoteur-là. En tournant les yeux vers les solitudes obscures du quai Mazas, on entrevoyait dans l’ombre plusieurs batteries attelées. Quelques torches allumées çà et là faisaient saillir la silhouette noire des canons. »
Victor Hugo, Histoire d’un crime. Contre-coup du 24 juin sur le 2 décembre
Bonneteau budgétaire et mise en extinction du statut de fonctionnaire
L’analyse budgétaire a une étrange parenté avec le Sudoku : pour celui ou celle qui s’y adonne, il s’agit de trouver l’astuce — car s’il y a une certitude, c’est qu’il y en a une. Concernant le budget 2026, l’entourloupe de « Bercy » est de niveau Grand débutant. Entre le budget amendé, tel qu’il était lorsque l’examen du projet de loi a été suspendu, et celui adopté en faisant usage de l’article 49 alinéa 3, l’alliance gouvernementale a trouvé le moyen de baisser le budget de l’Université (programme 150). L’accès au repas à 1€ pour tous les étudiants n’a été financé qu’au tiers (30 millions d’euros au lieu des 90 millions nécessaires) et démarrera donc… en mai. Mesure de préférence nationale, les APL seront supprimées pour les étudiants extra-communautaires qui ne disposent pas d’une bourse d’étude. La baisse du budget de la recherche a été légèrement atténuée… en prélevant dans le budget des PEPR (Programmes et équipements prioritaires de recherche) (France 2030).
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Gauche: subvention pour charge de service public de l’Université publique (programme 150) et de la recherche publique hors Université (programmes 172 et 190) en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France). Pour compenser l’augmentation du taux de contribution employeur du CAS Pensions, ce dernier a été ramené à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes. Les symboles en couleur claire montrent le budget à la veille de la suspension de l’examen du projet de loi. Sources : Rapports DARES (Jaunes budgétaires), Cour des Comptes (Rapports 2022-2024), Notes de l’OFCE (2023-2024), Rapports IGAS/IGF, Amendement N° CF2094, courrier de Matignon aux parlementaires. |
En comparaison de ce tour de passe-passe affligeant, la hausse du taux de cotisation employeur du Compte d’Affectation Spécial, où sont versées les pensions de retraites des ex-fonctionnaires (CAS Pension) est remarquablement plus subtile et plus perverse : non seulement ce mécanisme comptable produit une baisse de budget invisible, mais il supprime graduellement le statut de fonctionnaire en incitant le management intermédiaire à n’embaucher qu’à des emplois contractuels. C’était là, rappelons le, l’objet de la Loi de Programmation pour la Recherche — l’appel au « respect des marches de la LPR » est un miroir aux alouettes si piqué que même les bonimenteurs commencent à le bouder.
Nous nous sommes procurés le Vademecum COMP 100% conçu par le ministère, qui en donne le calendrier, les objectifs et les indicateurs :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/VademecumComp2026.pdf
Sans surprise, la « maîtrise budgétaire » compte parmi les critères d’attribution de moyens, qui appelle à prévenir le « risque de CDIsation des contractuels » (Sic). Non seulement la disparition du statut de fonctionnaire — le seul qui confère des protections de liberté académique — est en marche, mais il s’agit désormais d’en finir avec les contrats à durée indéterminée.
En 2026, tous les établissements universitaires devraient être mis en déficit. Il se peut qu’ici ou là, l’épuisement des réserves rende impossible le paiement des salaires des vacataires, « solution » abjecte tant de fois utilisée, mais aussi celui des statutaires. Pourtant, grâce à un autre tour de passe-passe comptable, quelques dizaines seulement seront considérés en difficulté. Celui-là date d’un décret 2 décembre 2024 ; faut-il y voir un discret hommage au coup d’état du 2 décembre 1851, évoqué par Hugo? Ce texte élargit le périmètre budgétaire en fusionnant le budget principal et les budgets annexes, comme celui dédié à l’immobilier, aux contrats de recherche ou aux investissements. Cet artifice comptable mélange donc les réserves budgétaires réellement disponibles dans la trésorerie et le fonds de roulement, avec celles déjà affectées à des engagements précis. Il crée artificiellement les « trésors de guerre » totalement fictifs dont disposeraient les établissements et minore leur mauvaise santé budgétaire. Non seulement l’Etat met en péril les établissements, contraignant le management intermédiaire à réduire drastiquement les dépenses d’énergie, d’entretien, de pédagogie, mais il leur en fait porter la responsabilité. Il faut une fois de plus rappeler l’objectif explicite depuis plus de 20 ans: mettre fin au statut de fonctionnaire, déréguler les frais d’inscription, transférer les personnels des organismes de recherche aux universités puis privatiser les universités ayant pris le statut de Grand Établissement.
« Chaplin a su décliner la critique incisive de la position inhumaine du paria avec l’inventivité créatrice d’une imagination nourrie de ce qui dans le vécu du paria n’existe que comme espérance d’une autre existence. Sa défiance « des lois de l’espace, du temps et de la gravitation », loin d’être une fuite en avant, une « compensation imaginaire », pointe aux exigences d’une utopie humaniste que, dans ses hésitations, discontinuités et réapparitions, la tradition rebelle a introduite durablement dans l’horizon de la modernité. »
Eleni Varikas (16 mars 1949 — 9 janvier 2026)

