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Techno-fascisme, racisme et « génétique du QI »

Au programme, l’appel à la journée Stand up for Science du 7 mars 2026, deux ultra-brèves, et un billet détaillé sur la « génétique du QI » et son rôle dans l’agrégation de pans entiers du progressisme technophile à l’extrême-droite. La compréhension de ce billet, facilitée par une fable politique, suppose l’effort de le lire jusqu’à son terme. L’appareil de notes revêt une importance toute particulière.

« N’étant jamais définitivement modelé, l’homme est receleur de son contraire. Ses cycles dessinent des orbes différents selon qu’il est en butte à telle sollicitation ou non. Et les dépressions mystérieuses, les inspirations absurdes, surgies du grand externat crématoire, comment se contraindre à les ignorer ? Ah ! circuler généreusement sur les saisons de l’écorce, tandis que l’amande palpite, libre… »

René Char

Stand up for Science, le 7 mars 2026

Les attaques de l’administration Trump contre la démocratie, avec le soutien des milieux d’affaires et de la Silicon Valley, forment un tout. L’effondrement moral, les rafles racistes et l’emprisonnement de masse, la suspension des droits civiques, les attaques contre l’Etat de droit, la prédation du bien commun, la politique étrangère impérialiste ne sont pas séparables de l’offensive éclair contre les sciences et l’Université. Celle-ci est conduite  via la contractualisation et les agences de financement, au moyen de l’austérité budgétaire, et par la mise au pas des agences publiques en charge de la santé, du climat, de la régulation agro-industrielle. En France, en Europe, les germes du trumpisme sont là, si évidents depuis longtemps.

Le 7 mars, avec Stand up for science, nous défendrons un rationalisme sensible et démocratique, l’Université et la recherche scientifique comme piliers de la démocratie, les sciences comme bien commun. Le 7 mars sera aussi l’occasion de faire un point sur l’état de notre société et de nos institutions, et l’occasion de promouvoir une vision renouvelée de l’Université et des sciences.

Le site de Stand Up for Science (MaJ en cours) :
https://standupforscience.fr/

Pour contribuer à l’organisation des actions sur votre campus, dans votre ville :
https://discord.gg/vWUd3gqq

Pour s’inscrire à la mailing liste de Stand up for Science :
mailto:sympa@le-pic.org?subject=subscribe standupforscience2025 Nom Prénom

Séminaire Politique des sciences

Les vidéos des interventions au séminaire Politique des Sciences ont été mises en ligne.
La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences aura lieu le 18 mars 2026.
https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/

Motions des laboratoires, conseils et composantes

Vous pouvez continuer à nous faire parvenir les motions votées dans les laboratoires, les composantes et les conseils centraux, qui seront mises en ligne sous peu à cette adresse :
https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/

Techno-fascisme, racisme et « génétique du QI »

Article téléchargeable au format pdf :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/EugenismeLibertarien.pdf

« Have your best baby » et « IQ is 50% genetic » ne sont pas des slogans de science-fiction : ce sont les arguments publicitaires de Nucleus, une startup de sélection embryonnaire. À chaque projet de loi de bioéthique, en France comme aux États-Unis, des lobbies techno-solutionnistes et « libertariens » se mobilisent pour promouvoir les tests génétiques grand public à des fins de tri embryonnaire, promettant de prédire le QI, de sélectionner des aptitudes intellectuelles et scolaires, d’optimiser des traits « désirables ». Des startups comme Nucleus, Herasight, Orchid Health, Manhattan Genomics, TMRW, financées directement ou indirectement par Peter Thiel, fournissent un modèle et une idéologie pour lesquels les Français ne sont pas en reste.

L’obsession du QI, un ciment de l’Alt-Right

L’idée que nos gènes seraient le « plan directeur » de notre intelligence, et qu’il serait possible d’améliorer ses enfants par la technologie, se répand dans la sphère publique sous diverses formes : retour du darwinisme social aux États-Unis, affaire Epstein, projet de loi français sur la bioéthique et, à un autre niveau, proposition de référentiel de compétences des enseignants.

Si nous consacrons ce billet analytique à ce sujet, c’est que l’émergence d’un eugénisme libertarien est un élément constitutif de l’alliance entre technophilie libérale et extrême-droite ethno-nationaliste. 

Une extrême-droite hybride se constitue à l’échelle globale sur le modèle de l’alliance trumpiste : milieux d’affaires libertariens de la Silicon Valley et paléo-conservateurs. Cette coalition unit l’électorat MAGA (fondamentaliste, suprémaciste, nativiste, climato-négationniste) à des figures comme Musk et Thiel, associées au transhumanisme et au techno-fascisme. L’obsession partagée pour le quotient intellectuel (QI) et la « génétique du QI » est l’un des ciments de cette alliance.

« Low-IQ individual » est l’insulte favorite de Trump, avec une dimension suprémaciste quasi-systématique, lancée contre Kamala Harris, les Somalis ou les athlètes afro-américains. Au contraire, Trump aime à faire l’éloge de ses alliés de la Tech en soulignant leur « high-IQ ». Par ailleurs, le fétichisme du QI s’est installé de longue date comme sous-culture à Stanford et dans la Silicon Valley, grâce à des personnalités comme David Starr Jordan, Lewis Terman ou Peter Thiel. Pour ne donner que deux exemples, William Shockley, pionnier de la Silicon Valley et inventeur du transistor, défendait au début des années 1980 l’idée de verser 1 000 dollars à celles et ceux dont le QI serait inférieur à 100, en échange de leur stérilisation. Jeffrey Epstein, mécène du Media Lab du MIT et promoteur de stars du monde techno-scientifique [1], avait le projet d’« ensemencer la race humaine avec son ADN » en fécondant vingt femmes dans sa ferme du Nouveau-Mexique. 

Face à l’absorption de larges pans de l’ancien « cercle de la Raison » au sein d’une extrême-droite hybride (l’Alt-Right), l’obsession de la « génétique du QI » mérite toute notre attention : elle fonctionne comme un signal de radicalisation, caractéristique du basculement de libéraux progressistes qui se revendiquent du scepticisme, voire du rationalisme, vers le fascisme 2.0. La résurgence de discours sur la « génétique de l’intelligence » [2], de The Bell Curve de Ch. Murray et R. Herrstein dans les années 90, aux plus récents Blueprint (R. Plomin) et The Genetic Lottery (K.P. Harden), apparaît moins comme une controverse scientifique que comme une série d’interventions situées dans des combats idéologiques récurrents, sur la naturalisation des hiérarchies sociales et sur les frontières du politiquement dicible.

Interlude en forme de récréation mathématique. Le miliardaire techno-fasciste E. Musk a eu 11 enfants de sexe masculin sur 14. Calculez la probabilité d’avoir 11 enfants ou plus du même sexe sur 14 sans avoir recours au tri embryonnaire ou à l’infanticide.

À quelle question répond la mesure de l’héritabilité de l’intelligence ?

L’héritage, c’est ce que les générations se transmettent : la langue, les habitudes, le patrimoine, le réseau social, les livres sur les étagères. L’hérédité désigne la transmission biologique. « Avoir deux yeux » est une caractéristique héréditaire. L’héréditarisme est la théorie selon laquelle les caractéristiques physiques et sociales des individus, dans les sociétés humaines, sont principalement déterminées par leurs gènes. L’héritabilité, c’est autre chose : une mesure statistique définie à l’échelle d’une population. L’héritabilité correspond au rapport entre la variance génétique et la variance d’un trait (ou variance phénotypique), dans une population donnée et dans un environnement donné. Cela suppose que le trait varie dans la population — et donc, qu’il y ait une population (condition a). Cela suppose aussi que le trait biologique en question soit délimité (non décomposable) avec rigueur (condition b). Par exemple, « avoir deux yeux » est un trait délimité, mais « avoir son bac » est un mélange d’apprentissages cumulés (avoir son brevet, apprendre à lire), de règles d’examen et de circonstances.

L’héritabilité quantifie, sous des hypothèses peu réalistes de relation linéaire, le degré d’association entre les variations génétiques et les variations phénotypiques observées (traits ou comportements plus ou moins bien délimités). Elle n’implique pas de relation causale entre gènes et traits. L’héritabilité ne constitue pas plus une « propriété intrinsèque » du trait : elle ne mesure en aucun cas ce qu’on appellerait la « part génétique » d’un trait chez un individu — au sens où on pourrait dire que la part métallique d’un marteau est sa tête, et la part en bois est son manche. La question même de « part génétique » est un cadrage appauvri : les gènes ne sont pas le plan directeur du phénotype (le fameux Blueprint de R. Plomin [2]), ce sont des ressources que l’organisme mobilise, contraint et réinterprète au fil de son développement — des outils polyvalents dont l’usage dépend de l’atelier, du but de l’artisan et du moment [3].

La confusion de l’hérédité et de l’héritabilité, au détriment de la condition (a), soit la prise en compte d’une population, est usuelle dans le discours commun tandis que les scientifiques intègres l’évitent. En revanche, les généticiens comportementaux ne sont pas les derniers à négliger la condition (b), à savoir : appliquer une mesure de l’héritabilité à n’importe quel trait, aussi peu biologique ou baroque soit-il. Ainsi, par exemple, la réussite scolaire, la réussite dans la vie ou, chez la psychologue férue de génétique comportementale, Kathryn Paige Harden, le phénotype « externalizing behaviour », fourre-tout mêlant : être addict, dépressif, en échec marital, avoir une sexualité débordante, aimer le hip hop français, voter pour les extrêmes, ou encore aimer déjeuner à Tasty Crousty.

Interlude en forme de fable

Sur la planète Mars sévit une terrible maladie : la muskose. Le symptôme le plus visible de la muskose est une tétanie chronique du bras droit, qui jaillit en permanence quelques dizaines de degrés au-dessus de l’horizontale. La plupart des patients se plaignent d’une brume cognitive dès que se présentent à eux des formes visibles d’altérité. Ils manifestent aussi une inexplicable jouissance à la vue du sang répandu.

La forte récurrence familiale de cette maladie l’a toujours fait considérer comme héréditaire. Les généticiens comportementalistes de Mars ont collecté des données familiales en abondance, et estimé l’héritabilité de la muskose à 80%. Un orthopédiste héréditarien, Laurentz Alexander, spécialiste toutologue bien connu des téléspectateurs martiens, l’a répété partout et chacun en a été convaincu : la muskose est d’origine génétique. Dans son sillage, l’agence martienne de la recherche (AMR) et son fer de lance, le HCRS, ont coupé les financements des recherches sur les facteurs environnementaux de la muskose, en procédant par détection de mots clés. 

Cependant, une chercheuse obstinée poursuit ses travaux dans son garage martien en dérobant des réactifs dans les hangars des catapultes satellisant cent fois par jour de nouveaux data centers. Après des années de travail, elle isole un parasite qu’elle recueille sur l’épithélium nasal de malades. Elle le baptise Bardellum lepinitis. La muskose s’avère une maladie infectieuse qui se transmet principalement par voie aéroportée, en particulier lors de grands rassemblements nationaux. Les parasites inhalés prolifèrent dans les voies respiratoires hautes et remontent dans le cerveau par le bulbe olfactif. On s’aperçoit très vite qu’ouvrir grand les fenêtres pour remplacer l’air vicié prévient efficacement la propagation de la muskose. Un vaccin est rapidement découvert et la terrible maladie, naguère incurable, est endiguée : les bras tendus disparaissent.

Moralité de la fable. L’intrication des interactions entre le social et le biologique dans la transmission du pathogène ne permet pas d’en isoler la part causale respective, mais cela n’empêche en aucun cas d’agir de manière efficace. La muskose étant causée par le Bardellum lepenitis, c’est en combattant le Bardellum lepenitis qu’on élimine la muskose.

Morale de la morale. Qu’elles portent sur l’intelligence artificielle, le réchauffement climatique, les néonicotinoïdes ou l’héritabilité du QI, il faut combattre les sottises des usurpateurs publicitaires à la Laurentz Alexander avant qu’elles prolifèrent.

Morale pour regonfler notre moral et oxygéner notre cerveau. Faisons entrer l’air frais : on étouffe.


La fenêtre ouverte, Matisse, 1919

Revenons sur Terre.

L’héritabilité ne mesure ni la part causale des gènes par rapport à celle de l’environnement, ni une « contribution génétique », mais seulement une corrélation statistique dépendante d’un contexte donné que l’on appelle l’environnement. Il peut s’agir de l’environnement physique mais aussi, chez l’humain, de l’environnement social : la culture, les institutions, l’état de la société, les politiques publiques au moment où l’héritabilité est mesurée. La génétique des propriétés cognitives humaines se retrouve face à deux problèmes fondamentaux : (1) la délimitation même des traits cognitifs dépend de l’environnement culturel (d’où la difficulté d’appliquer la condition b), et (2) la corrélation entre gènes et traits dépend également de l’environnement culturel.

  1. Les traits humains comme l’intelligence ou la réussite éducative ne sont pas des entités bien délimitées comme « avoir deux yeux ». « Avoir été infecté par B. lepinitis » n’est pas un trait délimité — et pourtant, être atteint de muskose est héritable à 80%. Pis encore pour l’intelligence, puisqu’il est douteux que le quotient intellectuel (QI) utilisé pour estimer l’héritabilité mesure cette chose qu’on appelle intelligence et dont la définition ne fait consensus, ni en psychologie, ni en neurosciences. Le score du test de QI était au départ une mesure destinée à détecter des élèves en difficulté scolaire. Ce score dépend d’un grand nombre de facteurs, dont certains sont plutôt liés à des propriétés cognitives (comme la fluence verbale ou les représentations dans l’espace), et d’autres indirectement (comme la motivation à faire le test ou l’absence à l’école à cause d’une maladie). On peut donc trouver des gènes « liés » au QI pour des raisons très diverses. Si on construit des traits farfelus comme « posséder un chien » ou comme l’âge auquel on commence à apprendre la musique, on mesure des héritabilités importantes. On dit ainsi que l’environnement (la culture) structure le trait lui-même : « l’éducation » (ou même l’intelligence) n’est pas le même trait dans une société alphabétisée ou non, selon qu’on demande des connaissances en programmation ou non, la pratique de langues étrangères, etc.
  2. Les variations génétiques ne sont pas indépendantes des variations environnementales : elles sont biaisées par la structure sociale et la transmission parentale non génétique (typiquement, les parents transmettent leur langue). La stratification sociale organise l’accès différentiel aux ressources (éducation, santé, nutrition, sécurité, capital culturel) selon la position sociale. Or, cette position est souvent corrélée à la similarité génétique au sein des familles et des groupes sociaux (endogamie, ségrégation résidentielle). Les comportements d’exposition sont corrélés au milieu social des parents ; les enfants de parents atteints de muskose partagent le même air. Ainsi, les corrélations observées entre gènes et traits peuvent en réalité refléter des structures sociales stables, gonflant artificiellement les estimations d’héritabilité. Les outils génomiques modernes comme les GWAS et les scores polygéniques [4], dont on pensait qu’ils dépassent les problèmes méthodologiques posées par l’analyse de jumeaux [5] ne résolvent rien car ils restent corrélationnels [4] et fondés sur des hypothèses de réponse linéaire erronées [6].

L’environnement social structure donc à la fois les corrélations gènes-environnement et la nature des traits eux-mêmes, rendant l’héritabilité instable, contextuelle et dépourvue de signification explicative robuste. Des corrélations sans modèle causal ne permettent pas de prédire l’effet de perturbations — en particulier l’effet de politiques publiques. L’héritabilité des traits cognitifs est donc un indicateur inutile (et le plus souvent idéologiquement orienté) pour prescrire des politiques qui changeraient l’environnement culturel dans lequel l’héritabilité est mesurée.

Pour l’illustrer simplement, l’héritabilité mesurée pour la réussite scolaire dans un contexte donné, changera dès lors que l’on changera le système scolaire. Utiliser l’héritabilité pour guider une politique scolaire est donc un non-sens scientifique. Ce serait comme utiliser une balance dont l’étalonnage changerait à chaque fois qu’on modifie ce qu’elle pèse : la mesure ne peut pas guider l’action qui la rend caduque. Si les méthodes de génétique statistique sont utilisées en élevage, c’est que la breeding value des animaux — la « part génétique de performance » — est calculée dans l’environnement stable, contrôlé, construit pour que l’héritabilité y soit forte. 

Les généticiens comportementalistes ont longtemps nié vouloir appliquer aux humains ce cadre de la « part génétique de performance » : Robert Plomin, s’est toujours présenté comme « descriptif mais pas prescriptif ». Il siège désormais au conseil scientifique de l’entreprise de sélection d’embryons Nucleus. Peter Visscher, généticien renommé, et Julian Savulescu, philosophe transhumaniste et néo-eugéniste revendiqué, ont publié récemment dans Nature un article qui promeut l’édition massive du génome des embryons aux fins d’améliorer l’espèce, comme but à poursuivre pour la génomique contemporaine. « The next frontier ».

Interlude « le savais-tu ? » Le mot « eugénisme » apparaît en quatrième position du classement Le Robert des mots marquants en 2025 — ceux qui ont connu la plus forte hausse de consultation.

L’eugénisme libéral sympa (genetic altruism [1]) et le méchant eugénisme fasciste

Si on ne sélectionne pas les embryons, quelle est l’utilité de l’héritabilité dans ce qui tient lieu de débat public ? Énoncer une « contribution relative de la culture et de la nature » vise moins à produire des connaissances qu’à produire un effet politique, puisque ce mot de « contribution » est un terme vague que la plupart des citoyens comprendront comme une « causalité » [3], [7]. Cette impossibilité de l’héritabilité à prédire l’effet des perturbations causées par les politiques guidées par celle-ci est connue des bateleurs héréditariens. Il en découle un double discours entre le contenu de leurs publications scientifiques et le message vulgarisé qu’ils distillent médiatiquement : puisque les différentes méthodes d’estimation donnent des mesures allant de 5 % (les GWAS intra-familiaux) à 80 % (les études de jumeaux), il suffirait de « couper la poire en deux » et de retenir 50 %. Il n’en est rien : quand deux mesures diffèrent à ce point, la conclusion ne saurait être d’en prendre la moyenne, mais d’en comprendre les raisons. Diffuser un chiffre médian revient à feindre un compromis raisonnable là où il y a absence de scientificité.Quand ils répètent ces chiffres, les bateleurs médiatiques démontrent juste leur incompréhensions de la génétique et des mathématiques.

Depuis la parution de The Bell Curve [2] il y a 30 ans, l’effet recherché par les héréditariens avec ce type de bouillie pseudo-scientifique est invariablement la suppression de politiques de solidarité avec les plus pauvres. Pour Murray, la génétique servait à nier qu’une différence entre groupes puisse être d’origine sociale afin de supprimer les programmes sociaux à destination des populations racisées. Les conservateurs s’en servent aujourd’hui pour promouvoir la déséducation et l’édu-scepticisme [8] sur le thème : « L’école ne fait pas de différence car la réussite scolaire est avant tout génétique. À quoi bon financer autre chose que des garderies ? ». La variante « libéral-progressiste » (par exemple, celle de Kathryn Paige Harden) cible les individus plutôt que les groupes et prétend les aider, mais l’argumentaire pseudo-scientifique (« l’origine des inégalités est en grande partie naturelle ») comme les conclusions (l’austérité pour les politiques publiques) sont identiques.

Interlude « le savais-tu ? » La société danoise Donor Network, qui commercialise du sperme humain à des fins reproductives, teste depuis l’automne 2025 les candidats aux dons pour écarter ceux ayant un QI inférieur à 85. Elle voit dans cette mesure un « critère qualité » sur l’intelligence des enfants à naître.

Épilogue de la fable martienne

D’où provenait l’héritabilité de la muskose, qui avait persuadé jusqu’au roi-président martien, Mickey Trompe, de son origine génétique ? De la prise en compte défaillante de l’environnement, à commencer par les espaces familiaux mal ventilés. Les réponses immunitaires à l’infection par B. lepinitis ne peuvent être interprétées comme des prédispositions génétiques à contracter la muskose : elles n’existent que dans l’environnement dépourvu de politiques de prévention. Un bateleur héréditarien conservateur conclurait qu’investir dans la ventilation des bâtiments publics relève du gaspillage. Un bateleur héréditarien libéral-progressiste proposerait des masques seulement en fonction du score polygénique de « vulnérabilité ». Les deux discours contribuent au brouillage : seules des politiques de prévention collectives permettent de protéger contre l’infection l’ensemble des citoyens, dans leur diversité.

Il en va de même pour l’École. Les discours sur la « génétique du QI », modulés pour séduire différents segments électoraux, poursuivent une même fin : achever la destruction de l’École publique et la remplacer par le « chèque-éducation » — une obsession des droites réactionnaires — en promettant aux parents une « éducation personnalisée » privée. Le QI est d’ailleurs devenu une mesure alternative aux évaluations scolaires, à opposer aux professeurs (« mon enfant est HPI, son échec est de la faute de l’École »), tout en tirant sa légitimité scientifique de sa corrélation avec les évaluations scolaires. Poussée à son terme, la logique héréditarienne constitue une prophétie auto-réalisatrice où le QI final reflète l’éducation personnalisée reçue. Les angles morts de l’École publique — largement validiste — sur la prise en compte de la diversité ne sauraient être laissés au fascisme 2.0.

« Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent adepte de la démocratie. »

S. Moore, conseiller économique de D. Trump

L’impensé eugéniste

En définitive l’alliance de blocs politiques en apparence opposés sur des questions techno-scientifiques comme la vaccination ou l’évolution n’a rien de surprenante. Ce néofusionisme [9], qui voit des créationnistes (évangéliques, Tea Party) main dans la main avec les Tech bros, partisans radicaux du darwinisme social, s’appuie en effet sur l’idée partagée de hiérarchies « naturelles ». En mobilisant la « génétique du QI », adossée aux avancées de la génomique moderne [10], le techno-fascisme « libertarien » a redonné des couleurs avant-gardistes au vieux racisme pseudo-scientifique, propre à séduire les libéraux les plus dépourvus de colonne vertébrale intellectuelle et morale, qui ont troqué le progressisme contre le « souverainisme technologique ».

Les composantes de l’Alt-Right ont aussi en partage, pour des raisons différentes, la haine de l’Université et des sciences. Là encore, les « libéral-progressistes » des grandes universités (Ivy league) américaines sont les idiots utiles de la fable, lesquels jusqu’au lendemain de l’élection de Trump, ont produit en série des pensum dénonçant le « wokisme » comme menace centrale contre la liberté académique. Cette complaisance à l’égard de Trump a été justement récompensée par une colossale extorsion de fonds mafieuse de Harvard et de bien d’autres universités. Pareil laisser-faire des élites « libéral-progressistes » se réclamant « de la science et de la raison » jusqu’à ce qu’elles soient elles-mêmes victimes des menées trumpistes, doit nous interroger sur la séduction qu’opère l’idée de hiérarchies sociales « naturellement » fondées sur l’intelligence chez les tenants de la méritocratie. Derrière cette haine de la démocratie, se loge l’attraction durable qu’a exercé le fantasme eugéniste au cours de l’histoire, où il a traversé tout le spectre politique, de l’extrême-droite aux socialistes [11]. Le fantasme d’une organisation politique et sociale visant à « optimiser » l’usage des individus pour faire fructifier « l’économie » alimente la glissade vers le darwinisme social 2.0 et la promotion abjecte de hiérarchies sociales « biologiquement » fondées sur la « race » et/ou « l’intelligence ».

Puisqu’il nous faut réinstituer l’École, l’Université, la Recherche et notre rapport aux sciences, en les inscrivant dans un projet résolument démocratique, il nous faut combattre l’idéologie héréditarienne qui sous-tend l’alliance des droites extrêmes. Cela suppose de refuser son cadrage même ainsi que ses supposés.. La défense de l’idéal démocratique ne passe pas par un « débat » pseudo-scientifique, sauce Bolloré, qui consisterait à défendre que la part de l‘environnement est très grande. Il ne saurait être question de discuter les « parts respectives » de la nature et de la culture, cadrage scientifiquement creux et politiquement toxique.

 

« Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne… »

Antoine Petit, CEO du CNRS

Notes

[1] « Jeffrey Epstein Couldn’t Stop Emailing People About Eugenics. »
https://www.motherjones.com/politics/2026/02/epstein-emails-eugenics-chomsky-altruism-billionaires/

« Epstein files reveal deeper ties to scientists than previously known. »
https://www.nature.com/articles/d41586-026-00388-0

[2] Trois ouvrages jalonnent les trois dernières décennies d’argumentaire héréditarien, avec des stratégies rhétoriques et des intentions radicalement distinctes — mais avec les mêmes prémisses.

The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life (Richard Herrnstein & Charles Murray, 1994) soutient que l’intelligence, mesurée par le QI, est le principal prédicteur de la réussite socio-économique et que les différences de QI entre groupes raciaux aux États-Unis sont en partie d’origine génétique. L’ouvrage en tire des conclusions politiques explicites : les programmes sociaux compensatoires (“affirmative action”, aides ciblées) seraient inefficaces puisqu’ils se heurteraient à des limites biologiques. Publié en pleine offensive néoconservatrice, financé par la Pioneer Fund (fondation historiquement liée à l’eugénisme et à la ségrégation), The Bell Curve a été massivement critiqué pour ses erreurs méthodologiques et pour sa fabrication de données. 

Blueprint : How DNA Makes Us Who We Are (Robert Plomin, 2018) se présente comme une version actualisée et dépolitisée de l’argument. Le psychologue généticien (figure centrale des études de jumeaux) y affirme que la génétique est la cause des trajectoires éducatives individuelles et que les différences psychologiques entre individus sont « essentiellement génétiques ». Blueprint est critiqué pour sa présentation sélective des résultats, l’omission systématique des limites des scores polygéniques (faible reproductibilité, confusion entre corrélation et causalité) et l’absence de discussion des facteurs confondants.

The Genetic Lottery : Why DNA Matters for Social Equality (Kathryn Paige Harden, 2021. Traduction française : La loterie génétique, comment les découvertes en génétique peuvent être un outil de justice sociale, 2023) constitue la tentative la plus élaborée de récupération progressiste de l’argumentaire héréditarien. Harden, généticienne comportementale se revendiquant de gauche, propose d’utiliser les scores polygéniques pour identifier les individus « génétiquement désavantagés » afin de mieux allouer les ressources publiques. L’argument se veut anti-Murray et Plomin y est directement attaqué : il ne s’agit plus de couper les programmes sociaux mais de les cibler. La prémisse scientifique est pourtant identique et les critiques épistémologiques sont donc les mêmes. De plus, le cadrage de Harden individualise un problème structurel et déplace la focale des causes sociales vers des « vulnérabilités » biologiques essentialisées, notion inspirée du grand mouvement vers la reconnaissance de la « neurodiversité », mais reproduisant ainsi la logique qu’elle prétend combattre. On notera que Harden a fait sa thèse avec Eric Turkheimer, généticien qui est l’un des plus véhéments critiques de la génétique comportementale. 

[3] « The Music of Life – Biology Beyond Genes »
https://www.univ.ox.ac.uk/book/the-music-of-life-biology-beyond-genes/

« The extended evolutionary synthesis: its structure, assumptions and predictions » https://royalsocietypublishing.org/rspb/article/282/1813/20151019/84275/The-extended-evolutionary-synthesis-its-structure

[4] Les études d’association pangénomique (GWAS, pour Genome-Wide Association Studies) consistent à scanner le génome de grands échantillons de population pour identifier des variants génétiques (single-nucleotid polymorphisms, SNP) associés à un trait d’intérêt (une maladie, une mesure physiologique ou ici, un score comportemental). En agrégeant l’effet de milliers de variants, on construit ensuite des « scores polygéniques » censés résumer la prédisposition génétique d’un individu pour un trait donné. Ces scores restent purement corrélationnels : ils captent des associations statistiques sans identifier de mécanisme causal ni les facteurs confondants. Les GWAS saisissent ainsi tous les variants génétiques liés à la stratification sociale plutôt que des effets biologiques.

[5] Les études de jumeaux sont la méthode classique pour tenter d’éliminer du calcul de l’héritabilité les biais causés par l’environnement partagé dans les familles. Elles reposent notamment sur l’hypothèse que les jumeaux monozygotes (les « vrais » jumeaux) et les jumeaux dizygotes (les « faux » jumeaux) partagent leur environnement dans la même mesure. Problématique en général, cette hypothèse est particulièrement gênante quand il s’agit de traits comportementaux : l’influence que des jumeaux monozygotes ont l’un sur l’autre est probablement, dans bien des cas, très supérieure à celle que des jumeaux dizygotes ont l’un sur l’autre.

[6] À titre de comparaison, les modèles causaux des neurosciences computationnelles modernes décrivent les liens entre niveaux d’organisation (expression de gènes, activités des réseaux de neurones, fonction cognitive) par des systèmes d’équations différentielles (dynamique), couplées, et non linéaires (car les gènes n’ont pas une activité additive), tandis que la génétique comportementale prétend capturer ce système et son couplage avec l’environnement de façon statique et linéaire (somme pondérée). La limite du geste visant à rabaisser les sciences sociales depuis une posture de « science dure », est que les lacunes en biologie et en mathématiques finissent par se voir quand on utilise des modèles aussi simplistes.

[7] On se rappellera la magistrale interview de Nicolas Sarkozy par Michel Onfray dans Philosophie Magazine en avril 2025 : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. » En 2006, alors ministre de l’intérieur, le délinquant multi-récidiviste recommandait le dépistage des troubles du comportement dès la crèche pour prévenir… la délinquance.

[8] « Universités : « La politique éducative nationale ne vise plus à élargir l’accès aux études supérieures », tribune de Julien Gossa parue dans Le Monde.
https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/01/20/universites-la-politique-educative-nationale-ne-vise-plus-a-elargir-l-acces-aux-etudes-superieures_6663297_3224.html

[9] Quinn Slobodian, Hayek’s Bastards: Race, Gold, IQ, and the Capitalism of the Far Right. ZoneBooks.
https://www.zonebooks.org/books/160-hayek-s-bastards-race-gold-iq-and-the-capitalism-of-the-far-right

Quinn Slobodian, « The irresistible rise of libertarian eugenics. », Financial Times.
https://www.ft.com/content/23e93161-4817-4066-8f4c-58c131b4f4be

[10] Le projet deCODE Genetics en Islande illustre ce schéma : né de l’ambition de faire avancer la médecine grâce à la génétique d’une population bien documentée, il a basculé dès 1998 vers la centralisation et la privatisation des données sanitaires, déclenchant une controverse sur le consentement, avant de déposer le bilan et d’être finalement racheté par Amgen. Même trajectoire pour 23andMe, qui promettait à chacun de découvrir ses origines et son « potentiel génétique » : après avoir monétisé ses données via des accords pharmaceutiques, l’entreprise a subi une cyberattaque et une fuite de données, un dépôt de bilan, avant d’être rachetée par sa fondatrice Anne Wojnicki, ex-femme de Sergey Brin, cofondateur de Google… Dans les deux cas, la promesse de progrès a servi à constituer des biobanques finalement captées comme actifs stratégiques par des intérêts privés.

[11] Jonathan Freedland, « Eugenics: the skeleton that rattles loudest in the left’s closet »
https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/feb/17/eugenics-skeleton-rattles-loudest-closet-left

Diane Paul, « Eugenics and the left »
tankona.free.fr/dianepaul84.pdf