Posted on

L’étrange défaite

« Un système plus lisible. » (d’après Honoré)

 

Liste texte des adresses électroniques des députées et députés à contacter, et exemple de courrier à adapter :

https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/



Ce billet se compose d’une série de brèves et d’analyses qui documentent une tentative, paradoxale dans un moment de faiblesse absolue de l’exécutif, d’accélérer le programme de démantèlement de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous appelons aux manifestations du 12 mai, partout en France, pour retrouver les forces collectives nécessaires à impulser un changement de cap. Nous invitons à retrouver la pratique collective de faire la tournée des amphis et à prendre dix minutes dans chaque cours pour informer les étudiantes et les étudiants de la gravité de la situation.

« Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux ! »

Marc Bloch, L’étrange défaite

L’art de la répétition

On entend dire, ici ou là, que la pédagogie est l’art de la répétition.
Nul doute, en vérité
La pédagogie est l’art de la répétition.

Le programme de transformation de l’Université et de la recherche théorisé par Aghion et Cohen en 2004 n’est pas terminé. Le décrochage scientifique et technique spectaculaire qu’il a engendré n’y fera rien : les « réformateurs » tenteront de porter leur projet à son terme. Peu leur importe que le système privé lucratif alimenté par 25 milliards € d’argent public par an soit calamiteux et que le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) soit l’exact contraire d’une politique industrielle réfléchie. Paradoxalement, entre deux éloges du muskisme, Philippe Aghion lui-même a fini par le reconnaître : « Sur le CIR, aucune étude ne montre son effet. Rien. (…) Un ancien ministre qui a travaillé chez Total me le disait l’autre fois : chez Total, le CIR servait à tout, sauf à financer la recherche. » Disons-le : on ne s’attendait pas à pareil trait d’esprit visant le ministre Baptiste, salarié de Total de 2016 à 2019 avec une parenthèse au ministère pour concocter Parcoursup et la dérégulation des statuts de la LPR. Philippe Aghion, après 80 minutes d’audition au Sénat d’un ennui sans borne, a même fait l’éloge du modèle humboldtien de l’Université, lui qui a tant fait pour liquider toute possibilité que le système français s’en inspire.

Pour comprendre les derniers soubresauts de l’actualité, il importe d’avoir en tête les étapes nécessaires pour achever le programme de démantèlement et la perspective d’une accélération en cas de majorité absolue de l’« union des droites » radicalisées :

(i) déréguler les frais d’inscription pour s’aligner sur le système britannique ;

(ii) aligner les missions et les indicateurs d’évaluation des « universités de proximité » sur le secteur privé lucratif avant de faire disparaître les premières au profit des secondes, par mise en concurrence pour obtenir les subsides de l’Etat. C’est l’objet des COMP (Contrats d’objectifs, de moyens et de performance) et de la pseudo-réforme du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hceres), destinée à aligner « l’évaluation » sur les objectifs spécifiques de « pilotage » induits par le COMP de chaque établissement ;

(iii) supprimer le CNRS et les organismes de recherche pour en distribuer les moyens humains dans les « universités de recherche », ne conservant que des « agences de programme » capables de contractualiser avec le secteur privé, selon le modèle mis en œuvre au CNES par Philippe Baptiste ;

(iv) supprimer le statut de fonctionnaire, et ainsi les garanties de liberté académique, pour soumettre les universitaires et les chercheurs en généralisant la contractualisation avec leur établissement ;

(v) transformer les établissements « de recherche » restant en structures de type privé, par exemple en les faisant « porter » par des fondations à capitaux publics ou publics-privés, les grands groupes du secteur privé lucratif étant incapables de construire ab initio de telles universités.

Références

  • Aghion Ph. et Cohen E.  (2004) Éducation et croissance. Rapport public du conseil d’analyse économique.
    https://www.vie-publique.fr/rapport/26615-education-et-croissance
  • Aghion, Ph. (2010). Transparents pseudo–scientifiques présentés à Mme Pécresse.
    https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/SlidesAghion.pdf

« Je continuerai à écrire. J’écrirai même s’ils m’enterrent, j’écrirai sur les murs s’ils me confisquent crayons et papiers; j’écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune… L’impossible ne fait pas partie de ma vie. »

Nawal El Saadawi

Augmentation des frais d’inscription

Les Assises de l’augmentation des frais d’inscription sont un échec : elles ne parviennent pas à susciter le moindre intérêt et resteront inconclusives. Le ministre Baptiste voit s’effondrer ses chances de devenir ce champion du camp conservateur qui efface l’humiliation subie lors de la loi Devaquet. Aussi, tente-t-il un coup de communication pour adresser un clin d’œil au Rassemblement national et tenter de faire le buzz : relancer par décret la différenciation des frais d’inscription pour les étrangers extra-communautaires dès la rentrée 2026. Une séance exceptionnelle du CNESER a été convoquée le mardi 5 mai au ministère, qui permettra d’estimer la fraction de ce conseil ralliée à l’extrême-droite.

Pourquoi un décret ? Parce que cet oukaze aussi inepte qu’abject est contraire à nombre d’articles du code de l’éducation, aussi bien concernant les étudiantes et les étudiants que les établissements. Il bafoue toutes les missions de l’Université spécifiées aux articles L123-2 et L123-4 du code de l’éducation (lutte contre les discriminations et le racisme, francophonie et coopération internationale) et tous les principes du soft power, dans un temps de reconfiguration géopolitique. Il méconnaît le principe d’autonomie spécifié à l’article L711-1 selon lequel les établissements déterminent leurs choix budgétaires, sociaux et leurs relations internationales. Enfin, il contrevient aux articles R719-48 à R719-50 qui spécifient les dispositions d’exonération des frais d’inscription. L’opération du ministre Baptiste suppose donc un décret discriminatoire amendant ces articles du code de l’éducation, pour priver les étrangers extra-communautaires du bénéfice de ces dispositions.

Sur le fond, cette mesure est dépourvue de toute rationalité et ne repose sur aucune étude d’impact. D’abord, n’en déplaise aux fantasmes des hauts fonctionnaires de  « Bercy » sortis de business schools, il n’existe ni effet signal du prix, ni heuristique prix-qualité, ni effet Veblen des frais de scolarité. Il est de notoriété publique que, partout où le diplôme s’achète, les enseignants sont contraints d’attribuer de bonnes notes sans aucun rapport avec l’assimilation des savoirs de ces « étudiants-clients ». La gratuité est nécessaire à la certification des savoirs ; les frais de scolarité prohibitifs ne font qu’attester l’origine sociale des étudiantes et des étudiants. L’impasse du système universitaire britannique illustre parfaitement les ravages de cette politique de dérégulation et de différenciation des frais d’inscription. L’État britannique y pallie les défauts de remboursement des dettes étudiantes pour un montant comparable à la totalité des frais de scolarité qu’il pensait économiser : le gain économique s’avère, sinon nul, du moins dérisoire. La riche clientèle étudiante étrangère se concentre dans quelques universités de luxe, elles-mêmes lourdement endettées pour investir dans des infrastructures extra-éducatives qui constituent le cœur de leur attractivité. Bien plus que les enseignements dispensés, ces diplômes vendus à prix d’or sont convoités précisément parce qu’ils garantissent l’entre-soi. In fine, c’est au déclin que cette logique condamne l’écosystème universitaire global et le niveau de formation de l’ensemble de la population.

Alors pourquoi le ministre Baptiste tient-il à produire cette mesure trumpiste absurde qui va faire à nouveau l’unanimité contre-elle ? Si vous n’avez pas la réponse à cette question, nous conseillons de relire le préambule intitulé : « Si vous avez raté le début… ». En attendant, faisons disparaître ce projet par notre réprobation, et par des recours juridiques.

Dossier transmis au CNESER

Références


« Nous sommes allés et nous avons fait face. »      

 René Char

Timides réactions à l’austérité budgétaire

Pourquoi le ministère a-t-il tenu à mettre en œuvre une coupe de 20 millions d’euros de plus dans le budget récurrent des laboratoires rattachés au CNRS ? C’est une miette. C’est absurde. C’est destructeur. Alors pourquoi ? Si vous n’avez réellement pas la réponse à cette question, nous conseillons à nouveau de relire le préambule intitulé : « Si vous avez raté le début… »

Le travail des conseillers politiques et d’une partie de la haute fonction publique consiste à multiplier les ballons d’essai afin de fabriquer l’opinion, de jauger les résistances et d’identifier les « fenêtres de tir » propices à l’avancée incrémentale du projet global. Dans ce contexte, la timidité des réactions face à la cure d’austérité actuelle constitue une erreur stratégique majeure. Là où l’heure devrait être, a minima, à la démission collective des directions d’unités et à une mobilisation de masse, l’inertie laisse le champ libre à une phase d’accélération dans la mise en œuvre du démantèlement.

Motions :

https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/

Pour signer l’appel du C3N : https://tally.so/r/D4J5Xp

« La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes : technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout. »

Cornelius Castoriadis

Etant donné le loup, la bergerie.

Sous couvert de « régulation », le projet de loi Baptiste agit comme un cheval de Troie pour les grands groupes de l’enseignement privé lucratif et ouvre une brèche dans le monopole public de collation des grades universitaires. Il prévoit l’octroi d’une reconnaissance étatique par le biais de deux dispositifs prenant en tenaille l’Université. L’agrément accrédite les « écoles » que Galileo Global Education (GGL) appelle les « vaches à lait », où sont élevés en batterie les « piou-piou » (sic). Il s’appuie sur le label bidon de certification Qualiopi+ et est entièrement sous le contrôle du secteur privé. Il s’agit d’une prise de contrôle de « Bercy » et du ministère du travail sur le seul pan de l’enseignement supérieur considéré comme utile (l’enseignement professionnel), qui vise à pérenniser la prédation massive d’argent public par les grands groupes du secteur privé lucratif. En complément, le partenariat organise une mise en concurrence avec le service public sur la base de standards façonnés par et pour le secteur privé. 

Autour de la loi Baptiste, différents dispositifs visent ainsi à achever l’effacement des frontières entre les secteurs public et privé en imposant un référentiel d’évaluation commun, centré sur l’agilité, l’adéquation au marché et l’employabilité : les Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performance (COMP) et les nouveaux « référentiels » du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). Ce n’est pas un hasard si les lobbies et les dupes qui se sont mobilisés pour sauver le Hcéres après des scandales à répétition sont les mêmes que ceux qui ont œuvré pour que la loi Baptiste de dérégulation et de privatisation soit examinée avant l’été. Parcoursup, le Hcéres, les COMP, l’augmentation des frais d’inscription et le démantèlement des organismes de recherche sont les pièces d’un même puzzle — la pédagogie est l’art de la répétition. Le rapporteur conservateur, M. Piednoir, hésite encore sur l’appellation des établissements qui seront invités à la curée de l’Université : écoles « privées sous contrat » ou « établissements agréés et d’intérêt général » comme le réclament les grands groupes prédateurs ? 

Début 2023, Martin Hirsch et Muriel Pénicaud ont publiquement évoqué le désir de leur groupe, Galileo Global Education (GGE), de « participer à la vision d’une grande politique publique ». Dès le mois d’avril, ce mastodonte de l’enseignement privé lucratif remettait au ministère — avec copie à la presse — ses dix propositions pour une « régulation renforcée ». À l’été 2025, le ministre Baptiste présentait en Conseil des ministres un projet de loi globalement conforme aux vœux de GGE. Il y assumait d’ailleurs pleinement une logique de dérégulation au profit du secteur privé, affirmant : « Pour moi, il y a un service de l’enseignement supérieur d’intérêt général qui est opéré par des opérateurs divers  »; il ajoutait :  « comment aurions nous pu absorber la croissance démographique sans la croissance de l’enseignement supérieur privé ? ». Il y a quelques semaines, Philippe Baptiste a perdu ses arbitrages à Matignon et à l’Élysée, voyant sa loi de privatisation repoussée à l’après présidentielle. Mais le lobbying des grands groupes du secteur privé lucratif, via les anciens ministres qu’ils emploient, épaulés par les sénateurs conservateurs et une poignée d’idiots utiles a permis l’inscription de la loi à l’ordre du jour du Sénat : le 20 mai en commission et le 1er juin en séance publique. Le discours de légitimation de la loi a changé, qui feint de se préoccuper des étudiantes et des étudiants arnaqués par un secteur privé gavé d’argent public, voire, comble du cynisme, de s’appuyer sur les révélations du livre Le Cube sur les méthodes du groupe Galileo Global Education. L’un de ses cadres a témoigné du fait que 20% seulement de l’argent donné par le contribuable (130 millions d’euros en 2022) sert à l’enseignement.

Depuis les années 2000, et de façon décisive avec la réforme de l’apprentissage de 2018, l’action publique a libéralisé le marché et instauré un financement automatique, créant des aubaines financières majeures pour les opérateurs marchands. Ce cadre politique a multiplié les interstices permettant au privé lucratif de s’engouffrer, intégrant des dispositifs institutionnels tels que Parcoursup, Qualiopi, le Hcéres ou le Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). Le centre de gravité de l’enseignement supérieur s’est ainsi déplacé : le modèle fondé sur l’articulation entre formation et recherche s’est effacé au profit d’une régulation par des standards de « qualité » et d’employabilité autodéclarés, étrangers à toute norme de qualité des formations dispensées. Cette redéfinition s’est opérée en étroite collaboration avec les acteurs privés eux-mêmes, qui sont parvenus à imposer leurs propres logiques (comme l’employabilité en tant que critère central de réussite) comme une nouvelle grammaire d’État s’appliquant à tous les établissements, modifiant jusqu’aux finalités profondes du service public.

En plus de l’aide de l’État, le nouvel enseignement supérieur privé a soutenu sa croissance en captant stratégiquement la demande étudiante à travers la saturation des espaces de promotion et une stratégie de brouillage des repères. Lors des salons de l’orientation, machines d’externalisation marchande de l’orientation postbac, ces établissements dominent massivement l’espace d’exposition en occupant plus de 80 % des stands, reléguant ainsi l’université publique à la marge. Cette omniprésence permet d’exploiter les vulnérabilités d’un public populaire en jouant sur ses insécurités face à l’employabilité et sur le désir de prestige social que le matraquage médiatique associe aux écoles privées. L’asymétrie d’information y est renforcée par une appropriation trompeuse des ressources symboliques de l’État : ces écoles usurpent des appellations académiques (“Master”, “université”), présentent l’enregistrement de leurs certifications (RNCP) comme l’équivalent de véritables grades universitaires, et bénéficient de labels officiels qui leur confèrent une apparence d’officialité. En conséquence, les étudiants sont massivement attirés vers des formations très coûteuses, dépourvues de contenu comme d’évaluation pédagogique stricte, sans certification pérenne, mais dont le marché est artificiellement rendu accessible par le mirage d’une professionnalisation immédiate et de la « gratuité » apparente de l’alternance.

Faire disparaître ces arnaques ne passe pas par une homologation d’État mais par leur interdiction et par la suppression des dizaines de milliards d’euros d’argent public qui y sont déversés.

Références

 

« D’un coup de lame, les liens du dogme seront tranchés,
Balayés, et le clerc, et la feinte, et la duplicité !
Le siècle brisera les chaînes des chimères et des superstitions,
Les peuples s’affranchiront des leurres et de la peur.
Le bras de l’égalité terrassera la tyrannie,
L’éclat de la lucidité réduira l’ignorance en cendres.
Sur la terre entière, la justice déploiera son manteau,
Et partout germeront les graines de l’harmonie. »

Tâhereh, L’aube de l’éveil (entre 1848 et 1852)

نه شیخ به جا ماند و نه زَرق و تدلُس

آزاد شود دهر ز اوهام و خرافات

آزاد شود خلق ز تخییل و تَوَسوس

محکوم شود ظلم به بازوی مساوات

معدوم شود جهل به نیروی تَفَرس

گسترده شود در همه جا فرش عدالت

افشانده شود در همه جا تخم تَوَنُس

Source : https://arashmag.com/1/

Posted on

Soldes sur les sciences : -25%

« [Ma mère] estimait que la civilisation d’un pays se mesure d’après le pourcentage du budget qui est consacré à l’Éducation nationale, et malheureusement la France ne venait pas dans un bon rang à ce point de vue. »

Irène Joliot-Curie, Marie Curie, ma mère.

Séminaire Politique des Sciences (9 avril)

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 9 avril 2026 de 18h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol). Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/

Crise des universités britanniques : ce que fait la marchandisation à l’enseignement supérieur ?

Ces dernières décennies, les universités britanniques ont basculé dans un modèle largement marchandisé de l’enseignement supérieur, financé principalement par les frais d’inscription des étudiants internationaux. Ces réformes ont eu de profondes conséquences et précipitent aujourd’hui l’ensemble du système universitaire dans une des plus graves crises qu’il ait connues. Au moment où, en France, le ministre de l’ESR avance à grand pas vers un financement des  universités par l’augmentation des frais d’inscription des étudiants, il est urgent d’analyser ce qu’il se passe en Grande Bretagne et d’en tirer les leçons. Vincent Carpentier, Anne Daguerre et Danièle Joly, tous trois universitaires en Grande Bretagne, reviendront sur les évolutions des universités britanniques et leurs multiples conséquences.

« Je vais maintenant commencer à prendre toute la phynance, après quoi je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

Alfred Jarry, Ubu sur la butte

Saignée du CNRS

Le dernier courrier adressé par le PDG du CNRS aux directions d’unités rompt brutalement avec la retenue habituelle de la communication institutionnelle :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/03/DotationCNRS.pdf

À quelques semaines de son départ, Antoine Petit semble vouloir lever le voile sur les mécanismes financiers qui fragilisent l’organisme, dissipant au passage les brumes nimbant la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) promulguée à la veille de Noël 2020. De fait, cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de déréguler les statuts des universitaires et des chercheurs pour mettre en extinction le statut protecteur de fonctionnaire. Comme nous l’avions analysé à l’époque, la LPR est une loi insincère qui programmait la paupérisation de l’Université et de la recherche publique par des mécanismes de ponction interne. Le courrier d’Antoine Petit donne — c’est une première — le détail de ces ponctions pour le CNRS. En 2026, le prélèvement sur la subvention pour charge de service public (SCSP) s’élève à 8,9 %. Cette ponction arbitraire est en hausse de 3,1 points par rapport à 2025. Sous une apparence de stagnation, le budget réel de la recherche chute en réalité de 3 % par an depuis la mise en œuvre de la LPR.

Pour la première fois de son histoire, le CNRS est plongé dans un déficit abyssal de 239 millions d’euros — à comparer aux 2,9 milliards d’euros de SCSP. Sous la pression de Matignon et de Bercy, l’organisme doit couper 20 millions d’euros dans ses dépenses de fonctionnement (hors masse salariale). L’effort repose massivement sur les unités de recherche : 13,5 millions d’euros sont ponctionnés sur les dotations aux laboratoires. Cette réduction est répartie entre les dix instituts thématiques au prorata de leurs budgets, mais les modalités d’application sont disparates. Dès janvier 2026, une ponction de 10 % a été opérée sur les ressources propres banalisées (RPB) de toutes les unités. Sur les crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement), l’INSU (Terre & Univers) et l’INSB (Biologie) imposent une coupe de 25 %, contre 10 % pour l’INEE (Écologie & Environnement). CNRS Physique applique une ponction hybride : 12,4 % en mars, complétée par une nouvelle remontée de 14 % des RPB en décembre.

Ces 20 millions d’euros d’économies forcées paraissent dérisoires face aux sommes colossales versées au secteur privé. À titre de comparaison, le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) représente 7 milliards d’euros et l’apprentissage 18 milliards d’euros par an. Plus globalement, la Cour des Comptes souligne que les allégements de cotisations patronales ont quadruplé en dix ans, passant de 20,9 à 77,3 milliards d’euros entre 2014 et 2024. Alors que les dividendes ne cessent de battre des records, cette politique de l’offre consistant à déverser sans contrôle des centaines de milliards d’euros au secteur privé semble relever du dogmatisme, du clientélisme ou encore de la corruption. Nous avons besoin de renouer avec des politiques publiques pensées et évaluées pour répondre aux besoins de la population. Il est urgent de procéder à des investissements raisonnés pour que notre société se réinvente un avenir, dans un moment de bascule climatique, géopolitique, démocratique, économique et environnementale.

Ce serait sans doute une erreur de ne voir qu’un simple passage difficile dans cette cure d’austérité, un orage de grêle avant le retour d’un beau temps printanier. Il s’agit bien plus probablement d’une bascule de l’économie de la connaissance, fétichisant l’innovation, vers une doctrine inspirée du muskisme, faite de démassification scolaire, d’attaque contre les sciences, d’extractivisme, de prédation du bien commun et de promesses technophiles. La recherche fondamentale et l’Université subissent désormais une attaque en tenaille, par en haut, portée par les milieux d’affaire et leurs managers, et par en bas, nourrie du ressentiment contre le déclassement scolaire. Nous reviendrons dans un billet spécifique sur cette bascule amenée à s’amplifier et à contribuer, comme aux Etats-Unis, à l’« union des droites » extrêmes.

Au moment des débats budgétaires, nous n’avons été que quelques milliers à batailler pour défendre l’idée de sciences comme bien commun, ce qui est notoirement insuffisant pour infléchir pareille politique. Pendant ce temps, le secteur privé lucratif mène l’offensive par l’entremise de Mme Frédérique Vidal (Skema business school [1]), de Mme Pénicaud (Galileo [2]) et M. Blanquer (Veolia [3]). Nul n’ignore que le budget 2027 s’annonce pire encore, car il subira de plein fouet le choc économique mondial engendré par l’envol du prix du pétrole et la pénurie d’engrais, conséquences des guerres perpétrées par quelques-unes des brutes qui se partagent la planète.

Dans ces conditions, la communauté académique joue très certainement sa survie, non plus seulement philosophiquement, mais désormais très concrètement. 

Lexique.
Subvention pour Charge de Service Public (SCSP) : Il s’agit de la dotation financière globale versée par l’Etat à ses opérateurs (tels que le CNRS ou les universités) pour financer les missions de service public qui leur sont confiées. Imputée sur les dépenses de fonctionnement de l’État, cette enveloppe annuelle ne cible pas un projet spécifique, mais doit compenser le coût global des obligations et missions imposées à l’établissement par la loi ou par son contrat d’objectifs. Elle doit garantir le fonctionnement pérenne de l’établissement. En vertu de son principe de globalisation, l’opérateur bénéficie d’une autonomie de gestion pour répartir librement cette subvention au sein de son propre budget, ce qui la distingue des financements sur appels à projets ou des dotations en fonds propres strictement dédiées à l’investissement.

Crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement) : Il s’agit de l’ensemble des moyens financiers d’une unité, hors masse salariale. Ces crédits permettent d’acheter le matériel, de payer les missions, de régler les factures fluides (électricité, eau, …) et d’investir dans de nouveaux équipements scientifiques.

Ressources Propres Banalisées (RPB) : Ce sont les fonds que l’unité a générés elle-même (via des contrats de recherche, des prestations de services ou des reliquats de contrats terminés). Contrairement aux fonds dits « fléchés » (strictement réservés à un projet spécifique), les RPB sont supposées être libres d’utilisation : le laboratoire peut les réallouer selon ses besoins pour son fonctionnement général.

« C’est en fait un véritable miracle que les méthodes modernes d’enseignement ne soient encore parvenues à étouffer complètement la sainte curiosité pour la recherche. Car celle-ci est une plante extrêmement fragile qui, si elle a besoin d’encouragements, réclame surtout de la liberté, faute de quoi elle dépérit immanquablement. C’est une grave erreur de croire que la joie de l’observation et de la recherche peut croître sous l’effet de la contrainte ou du sens du devoir. »

Albert Einstein

Le mystère de l’Incarnation de « Bercy »

Personne n’attendait quoi que ce soit des « Assises de l’augmentation des frais d’inscription ». Comme lors des « Assises » de 2012, aucun chercheur, aucun universitaire en activité n’a été convié à cette Grand Messe de la bureaucratie, vide d’analyse, de travail savant et de pensée. Aucune conclusion ne sortira des « Assises ». Et pour cause : il n’y aura pas de loi Baptiste. La saignée et la mise en laisse courte par les COMP se poursuivront mais rien de nouveau n’aura lieu d’ici les élections présidentielles.

Que relever de ce carnaval de tristesse et de grisaille? Peut-être ceci. Depuis des années, on a coutume de désigner les responsables du mésusage des deniers publics par une métonymie : « Bercy ». On ne sait pas grand chose de « Bercy », cet être collectif évanescent, protégé dans un château-fort qui semble inaccessible à quiconque n’use pas d’un hélicoptère pour ses déplacements urbains. On suppute que « Bercy » n’a aucune idée de ce qu’est la recherche, est incapable de lire un article scientifique et a fortiori de faire une bibliographie sur un sujet quelconque. « Bercy » ne met pas ses enfants à l’Université, dont il ignore à peu près tout. « Bercy » présente des caractéristiques issues du changement survenu dans les institutions de reproduction des élites il y a une cinquantaine d’années : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (Ulm) ont graduellement été supplantés par les pôles socialement et économiquement dominants formant l’élite de la bureaucratie et du management : l’ENA et HEC.

Les « Assises de l’augmentation des frais d’inscription » ont été co-organisées par « Bercy ». « Bercy » s’y est donc incarné, avec son costume gris de bonne facture et son collier de barbe à la mode de la Monarchie de Juillet. « Bercy » existe ! Je l’ai rencontré. Y-a-t’il eu tirage à la courte-paille à l’Inspection Générale des Phynances ? A-t-on pensé amadouer l’universitaire en mandatant un énarque de la promotion René Char, comme on offrait autrefois de la verroterie aux indigènes ? Le mystère demeure. Nous étions resté sur l’image donnée par Patrick Hetzel aux présidents d’université, quelques temps avant le « bande de nuls » de Philippe Baptiste : « pour Bercy, vous êtes des punks à chien ».

Transparent présenté lors des « Assises »

Cette fois, « Bercy » est venu présenter aux punks à chien deux transparents résumant sa « pensée ». Le premier figure une « simulation très simple » qui montre le creusement du sous-financement de 1,7% du budget total par an, depuis 3 ans. Même si la baisse annuelle de budget est en réalité de 3%, assumer la politique d’austérité délétère menée depuis la LPR est une première. Nous en étions il y a quelques semaines encore à « Ce n’est pas Zola non plus ! » et à « L’adoption de la loi de finances pour 2026 concrétise la priorité donnée par le Gouvernement à l’enseignement supérieur et à la recherche. ». Que montre donc la « simulation très simple » de « Bercy » ? Sa volonté de poursuivre au même rythme le creusement du sous-financement.

Transparent présenté lors des « Assises »

Par quels moyens ? Le transparent suivant de « Bercy » nous l’apprend, qui appelle au centre d’un grand O bleu à un plan pluriannuel : difficile de dire plus clairement l’insincérité de la loi Vidal (LPR). Autour du O bleu, « Bercy » a fait figurer avec des points d’interrogation au charme désuet, les lieux communs du nouveau management public : augmenter les frais d’inscription; procéder à des fusions d’établissements en mastodontes dysfonctionnels et dévitalisés (i.e. rejouer la loi Fioraso) ; supprimer des offres de formation ; transférer les missions de l’Université à un secteur privé lucratif de qualité médiocre, gavé de subventions publiques accordées sans contrôle ; attirer des étudiants étrangers avec des frais d’inscription élevés.

En clair, « Bercy » entend terminer le plan Aghion-Cohen de 2004. Cependant, il devient difficile de ne pas voir qu’il n’y a plus aucune promesse de croissance par l’innovation, mais l’ambition de déséduquer la population et de promouvoir l’ignorance. N’est-il pas temps de nous mettre au travail pour faire émerger une autre vision de l’Université et des sciences ?

« S’il faut faire à la Cour, pour vous, quelque ouverture, On sait, qu’auprès du Roi, je fais quelque Figure, Il m’écoute, et dans tout, il en use, ma foi, Le plus honnêtement du Monde, avecque moi. »

Tirade d’Oronte, Le Misanthrope, Molière

[1] https://etudiant.lefigaro.fr/article/etudes/l-ancienne-ministre-frederique-vidal-rejoint-la-direction-de-skema-business-school-20250612/

[2] https://www.challenges.fr/grandes-ecoles/lobby-quand-le-geant-de-lenseignement-prive-galileo-recrute-des-politiques-au-coeur-de-letat_599703

[3] https://reporterre.net/Une-ecole-de-la-transformation-ecologique-pilotee-par-Veolia-et-Jean-Michel-Blanquer

https://terra-academia.org/institut

)

 

Posted on

Rosqual d’Avril

Chronique du Royaume de Roguafi. Où l’on conte les tribulations du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée et les intrigues de ses prétendants.

Quoique ce récit fût arrêté dès le premier d’avril, il fallut que l’incurie des Postes, ruinées par de récentes et misérables épargnes de deniers, en retardât la course. Pour que le Trésor se flattât de quelque méchante économie sur le fourrage des montures, l’on a réduit les relais à un tel état d’abandon qu’il fallut que notre courrier se languît un jour entier dans la fange des chemins avant que de vous joindre en ce second jour du mois.

La disgrâce

La Princesse de Bercy, maniant son éventail avec une langueur fort étudiée, daigna faire signe à Ro(dri)gue d’approcher de sa bergère. Il régnait en cette antichambre l’un de ces silences épais qui sont à l’ordinaire le funeste présage des plus éclatantes disgrâces.

« Ro(dri)gue, mon cher, instruisez-moi, je vous en conjure : quels sont les bruits les plus frais de la Cour ? L’on murmure que la bise s’est faite diablement piquante du côté des Grands Bureaux… »

Ro(dri)gue se fendit d’une profonde révérence, arborant ce sourire melliflu qui ne laissait rien ignorer de l’inconstance experte des grâces souveraines :

« Le bruit court, Madame, que le Vicomte de B. s’est tout à fait perdu dans l’esprit du Maître. Le foudre est tombé, non point des cieux, mais de plus haut encore : par l’accord tacite du Roi Jupiter et du Marquis de L., l’édit dont il s’était plu à parer son nom, et dont il se flattait qu’il fût adopté ce printemps, a été suspendu sine die. »

Il ménagea un habile silence, goûtant avec délice la stupeur qu’il venait de jeter.

« C’est avec une sotte présomption que le Vicomte se vantait d’élever une digue contre les marchands du Temple, tonnant contre les friponneries qui pullulent dans ces nouvelles académies vénales, pareilles à la vermine sur le froc du bas clergé. Que nenni ! Les esprits se sont bientôt avisés que le dessein du Vicomte n’était autre que d’avancer un Cheval de Troie, secrètement forgé pour démanteler les vénérables Facultés du Royaume. L’on voulait, susurre-t-on, abolir le dernier privilège de l’État : l’exclusif apanage de la collation des grades. Le Roi, redoutant les prémices d’une Fronde, a jugé expédient de le réduire brutalement au silence, de peur que la multitude des clercs ne s’échauffât et ne prît les rues.

Quant aux fameuses Assises du Vicomte, chacun sait d’ores et déjà qu’elles ne seront que le somptueux appareil d’un vain simulacre. L’on y pérorera, l’on s’y fendra de force révérences, mais il ne s’y accomplira rien de neuf sous le soleil d’ici la fin du règne. Le Vicomte a chu, Madame, mais le néant, lui, demeure couronné. »

La Princesse laissa percer un rire bref et perlé, aigu comme la pointe d’un stylet :
« Quelle ignominie, en vérité ! Mais contez-moi, Ro(dri)gue, ce qu’il advient dans le secret des antichambres : que murmure-t-on sur le triste sort de ces infortunés que l’on pare encore du vain titre de Ministre, quand la faveur vient à leur manquer ? »

Ro(dri)gue s’inclina, abaissant la voix comme s’il craignait que les tapisseries n’eussent des oreilles :

« L’usage, Madame, est d’un raffinement de cruauté. Lorsqu’il plaît au Palais d’anéantir une Excellence, l’on se garde bien de la chasser ouvertement. L’on préfère couper la sève, et laisser l’arbre sur pied. C’est ce que les mauvais esprits, dans leur jargon, nomment ici débrancher par le haut. L’on exigeait de la victime qu’elle se tût, et qu’elle s’effaçât dans l’ombre même de sa gloire passée. On l’enferme, pour tout dire, dans une geôle de brocart et de dorures, dont le Directeur de son propre Cabinet confisque jalousement la clef.

Figurez-vous, Princesse, que le Roi voulut qu’aux heures les plus sombres de son déclin, Madame de V. pâtît d’une claustration si absolue, qu’il lui fût rendu impossible de converser avec les dignitaires et intendants de sa propre Maison ! Retenue dans ces limbes, la malheureuse vit fondre ses dernières espérances et son visage, privé de l’air vif du pouvoir, ne fut plus que le miroir assombri d’une silencieuse affliction. »

La Princesse, soulevant d’un geste alenti son éventail de dentelle d’Alençon pour y dérober une moue de pitié fort dédaigneuse, soupira :

« Ciel, le cruel supplice que voilà… Mais instruisez-moi, je vous prie : quel était donc cet infâme geôlier qui veillait avec tant d’opiniâtreté à ce qu’elle demeurât ainsi recluse ? »

« C’est en ceci, Madame, que réside l’ironie la plus mordante de cette farce ! Ce grand inquisiteur qui passait ses moindres requêtes au crible de sa censure, et qui prenait un soin jaloux à ce qu’aucune âme ne l’approchât, n’était autre que ce même Vicomte de B. ! Vous jugez bien, Princesse, de la justesse divine de sa présente chute. La Fortune, qui se plaît grandement à ces renversements de théâtre, a voulu qu’il bût à son tour au fiel de la disgrâce. Bien qu’il se flattât que son influence demeurât inébranlable et qu’il régnât sans partage sur les clercs de la Montagne Sainte-Geneviève, le voici exilé des grâces du Roi, réduit à hanter les couloirs des Grands Bureaux tel un spectre que nul courtisan ne daigne plus regarder. »

« Ainsi va la faveur en ce curieux Royaume des Sciences et des Lettres, mon pauvre Ro(dri)gue. Ceux qui s’imaginent forger les chaînes d’autrui ne s’affairent jamais, en vérité, qu’à forger les clefs de leur propre tombeau. »

La Succession à la Grande Surintendance

La Princesse de Bercy se pencha un peu plus sur l’accoudoir de sa bergère, l’œil allumé d’une curiosité féroce.

« Ro(dri)gue, as-tu du cœur ? Ne me laissez point languir ! Qu’advient-il donc de la vacance à la Grande Surintendance du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée, ce fameux CNRS ? Voilà des lunes que le trône est désert. L’on m’a conté qu’une nuée de gentilshommes s’y étaient hardiment poussés du col, parmi lesquels ce fieffé Vicomte de B. lui-même, dont l’on dit qu’il n’aurait point rougi de convoiter la place par-devers son propre Ministère ! »

Ro(dri)gue esquissa une moue où se mêlaient un infini mépris et une indéniable gourmandise. Il ajusta d’un doigt preste le jabot de sa chemise avant de reprendre son office de gazetier.

« Votre Altesse a l’ouïe bien fine, et l’outrecuidance de ce fat a de quoi confondre la raison ! Il est fort vrai, Madame, que le Vicomte, s’enivrant de son propre reflet, caressa un temps le dessein inouï de se couronner lui-même. Pour colorer son ambition, il allait semant partout le bruit qu’une telle charge exigeait un éclat dont ses pairs étaient dépourvus ; il se flattait qu’en faisant ainsi valoir la triste pénurie de têtes bien nées à la hauteur de la fonction, il pût, à l’heure opportune, quitter son maroquin pour faire choir ce plantureux bénéfice dans sa propre escarcelle. L’on n’est jamais si bien servi, songeait-il, que par sa propre main ! »

Il laissa échapper un petit ricanement sec, de ceux qui condamnent sans appel.

« Hélas ! Encore eût-il fallu que la disgrâce ne devançât point son insatiable appétit. À présent que Jupiter l’a foudroyé et que son nom n’éveille plus au Château qu’une sourde irritation, il est bien trop tard pour que le malheureux prétende à quelque charge que ce soit. Ravalé au rang de ces ombres que la Cour fuit comme la peste, le voici rudement châtié de sa vanité : il est réduit à contempler le festin d’autrui sans plus oser y tremper les lèvres. »

Ro(dri)gue chassa l’image du Vicomte déchu d’un geste dédaigneux de la main.

« En vérité, Madame, laissons là ce spectre. Bien que la lice fût d’abord encombrée de hobereaux sans envergure, la tragi-comédie ne se joue plus, à cette heure, qu’entre trois favoris qui s’épuisent en vaines intrigues pour une couronne dont le Maître, dans le secret de son mépris, jugeait déjà que nul d’entre eux ne méritât de la ceindre : le Marquis de Z., le Comte de B. et le Vidame de D.. Le premier, ce cher Z., s’avance tel le bras séculier de Jupiter. Ne l’avait-on point vu s’enorgueillir du titre ronflant de Conseiller aux Sciences du Souverain ? Conseil de fumée, à vrai dire, dont l’on s’esclaffa sous cape qu’il ne siégeât qu’une unique fois avant que de se dissiper dans les limbes ! L’homme est de la race des exécutants dociles. On le connaît, du reste, pour être un âpre et morne intendant, régissant les esprits comme l’on compte des deniers ; n’était-ce point lui qui se flattait de contraindre les académies à des unions contre nature, et qui ordonnait que l’on exilât nos plus vénérables établissements hors les murs, pour de mesquines épargnes ?

C’est à ce triste sire que l’impétueuse Duchesse de D. s’en remit l’an passé, le chargeant d’assiéger l’illustre Académie des Beaux-Arts. Vous n’ignorez point, Madame, que cette Duchesse, sous ses airs de frondeuse, n’est en vérité que la servile obligée du féroce Duc de B. et du richissime Seigneur A.. Ces maîtres de la phynance exigeaient d’elle qu’elle expulsât prestement les clercs et les peintres de leurs antiques séjours, afin que l’on fît de notre beau front de Seine l’exclusive et clinquante vitrine de leurs luxueux négoces. Pour que ce noir dessein s’accomplît dans l’ombre, et afin qu’il démantelât sans bruit le vieil hospice des Arts, l’on jugea que l’insensible bureaucratie du Marquis de Z. ferait merveille.

Mais les conjurés s’étaient lourdement fourvoyés ! Bien qu’il crût que les maîtres et les élèves se soumissent sans jeter un cri, il fallut qu’il affrontât la plus ardente des rébellions. Les précepteurs des Beaux-Arts s’insurgèrent avec une fureur inouïe. Avec le concours inespéré de tout ce que le Royaume compte de protecteurs des Arts, ils firent un si grand vacarme que l’on trembla jusqu’au Palais. Devant cette levée de boucliers, il fallut bien que le Marquis rengainât ses griffes, que ses édits fussent déchirés, et que ses odieux projets de ruine fussent piteusement et définitivement déjoués.

Si le Château a pu sembler le soutenir, c’est qu’il a embrassé le noir dessein du pouvoir : le démantèlement pur et simple du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée. La Cour a secrètement résolu de longue date que les clercs du CNRS fussent déchus de leur indépendance et dispersés de force dans les Facultés de province. Le sacre de Z. sonnerait l’hallali de la vénérable institution !

Cependant, Madame, l’on murmure que Jupiter lui-même hésite à commettre l’irréparable. Couronner un tel boutefeu tiendrait de la provocation la plus insigne ! Pour peu que l’on osât lui remettre la férule, il faudrait craindre que la colère des savants ne s’embrasât tout à fait. Ce ne serait plus une modeste fronde de coterie, mais la grande Révolution à nos portes ! L’on verrait les bataillons de clercs délaisser prestement leurs cornues et leurs grimoires pour s’armer de piques et de fourches, prêchant la sédition dans toutes les provinces, pareils aux enragés qui marchèrent jadis sur la Bastille.

Qu’une telle jacquerie vînt à gronder et que l’on roulât les tambours sous les fenêtres du Palais est chose impensable, alors que nous ne sommes plus qu’à une seule année du Grand Conclave. Le Maître sait trop que l’heure approche où le destin du Royaume se jouera derrière les portes closes, dans l’attente de cette Grande Fumée qui doit désigner celui qui ceindra la Tiare. Pour tout dire, Madame, il craint qu’en élevant Z., il n’allumât lui-même la mèche d’un tonneau de poudre sur lequel il est encore assis. »

« Et le Comte de B. ? » l’interrompit la Princesse en agitant son éventail pour chasser une mouche imaginaire. « L’on m’a chuchoté qu’il était un génie délié pour les affaires de cabinet. »

« Le Comte de B. traîne après soi un tel râtelier d’intrigues qu’il en ferait rougir un cardinal. Il possède une science si intime des ressorts de la Cour que, dans le grand jeu des ambitions, il déploie une industrie singulière à ne marcher vers ses fins que par les voies les plus obliques. À l’imitation du noble jeu de billard, il semble qu’il faille toujours qu’il heurtât deux ou trois bandes par de savants ricochets, afin que sa bille atteignît infailliblement sa cible sans que l’on vît d’où partît le coup ; c’est un maître consommé dans l’art de la bricole.

Vous souvient-il de la cabale qui l’opposa jadis à la coterie du Duc de F. et à l’Arsenal de l’Atome pour régner, déjà, sur le Cénacle ? L’on lui avait indignement préféré la Comtesse de P. pour la Surintendance. Or, par un de ces prodiges que la Fortune réserve aux âmes vindicatives, une Gazette fort lue à la Cour fit soudain paraître les preuves accablantes de la légèreté de la Comtesse : ses plus célèbres parchemins n’étaient, disait-on, que d’infâmes rapiéçages ! Pour que l’on s’y trompât, les ombres et les traits de sa science avaient été fardés. L’on ignora toujours quelle main invisible au sein de l’Arsenal fit mander la Gazette, mais la disgrâce fut foudroyante. »

La Princesse eut un sourire entendu : « Et notre Comte de B. s’en trouva-t-il fort affligé ? »

« Bien au contraire, Madame ! En sa qualité de Grand Directeur de l’Arsenal, c’est à lui qu’échut l’honorable et terrible office d’instruire le procès de sa rivale. Il fut juge et bourreau, débusquant en jésuite chaque rature dans les grimoires de la malheureuse. En représailles de cet éclat, Madame de V. l’exila dans les oubliettes, elle qui affrontait alors, pour ses propres traités, des tourments fort semblables, liés à d’identiques mystifications de figures ! Le Comte, qui chuchotait jadis à l’oreille du Roi Flambit, semble aujourd’hui revenu en grâce auprès de Jupiter, mais une brume poisseuse de défiance l’enveloppe : ni les clercs ni le Château ne consentent à lui prêter une foi sincère. »

La Princesse laissa échapper un petit rire cristallin, pareil au tintement d’un verre de Bohême. « Et le troisième larron ? »

« Le Vidame de D., Madame, est d’une fort belle prestance. Il a le verbe élégant et la mise irréprochable. Mais il manque si cruellement d’entregent qu’il se perdrait dans l’antichambre de son propre logis. Il ne s’illustre ni par l’envergure de ses desseins, ni par sa dextérité dans l’arène des vanités. Le Roi Jupiter, excédé par le fer du Marquis et les filets du Comte, pourrait incliner vers ce tiers parti, moins par goût de sa personne que par un désir de repos.

Lorsque ces trois seigneurs furent mandés devant l’Éminence Grise de l’Élysée, le dégoût fut unanime. Jugeant que nul d’entre eux n’eût la carrure de l’emploi, le Château balaya la chose et suspendit l’édit de trois longs mois ! L’on vit alors le Ministère, frappé d’épouvante, battre la campagne pour racoler de nouveaux prétendants dans la tourbe des intendants obscurs et des commis de l’ombre. L’on s’abaissa jusqu’à supplier le Baron S., qui eut le fort bon goût de fuir, de crainte qu’il ne se perdît dans ce funeste guêpier. »

Rodrigue s’approcha d’un pas, baissant encore le ton pour confier le secret le plus noir de l’affaire.

« Et voici où le bât blesse, Princesse. Le Souverain, fort marri que ses rabatteurs eussent fait buisson creux, se voit contraint de couronner, la rage au ventre, l’un des trois qu’il avait lui-même éconduits ! Pour sauver la face, il a forgé, par un édit de la plus haute bizarrerie, un tribunal d’exception pour les jauger à nouveau. L’on y retrouve le Commandeur de C., dont la tyrannie sur le Haut Conseil des Élucubrations Royales et des Éloges Serviles (le fameux HCERES) laissa les académies exsangues. Et, comble de la farce, l’on y convia l’Administratrice Générale de l’Arsenal de l’Atome ! Or, figurez-vous, Madame, que le Comte de B. n’est autre que le Haut Commissaire de ce même Arsenal ! Leurs pouvoirs s’entremêlent si étroitement qu’ils se tiennent mutuellement par la barbichette : comment diable vouliez-vous qu’elle le jugeât sans que son propre destin n’en fût ébranlé ? »

La Princesse frissonna d’aise, croisant ses mains couvertes de mitaines de soie. « Quelle effroyable nasse ! Le vainqueur ne montera donc sur le trône qu’avec une couronne de ronces ? »

« Vous l’avez dit, Madame. Le futur Grand Surintendant, dont le nom nous sera jeté en pâture d’ici la quinzaine, entrera en ses quartiers déjà flétri par le discrédit. Il prendra la barre d’un domaine dont les coffres crient famine, écartelé qu’il sera entre la tyrannie des comptables du Trésor et les menaces funestes de la Ligue des Extrêmes.

Et c’est là que l’esprit chavire, Madame : envers qui faudra-t-il que ce malheureux témoignât de loyauté ? Sera-ce envers la noble assemblée des savants ? Ou envers un Palais qui, si la fortune tournait avant les frimas de l’hiver, pourrait bien choir sous la coupe de ces Zélotes du Sang Exclusif ? L’on murmure que ces Ligueurs du Terroir, s’enivrant de la chimère d’une Sève Incorrompue, ne rêvent que d’épurer nos Académies de tout ce qui n’aurait point pris racine dans leur étroite glèbe. Qu’un tel séisme survînt, qu’une telle obsession de la race mît la raison aux fers, et l’on verrait alors la Science elle-même mise à l’encan par ces nouveaux barbares, qui ne jugent plus des esprits que par le hasard de leur naissance. »