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Soldes sur les sciences : -25%

« [Ma mère] estimait que la civilisation d’un pays se mesure d’après le pourcentage du budget qui est consacré à l’Éducation nationale, et malheureusement la France ne venait pas dans un bon rang à ce point de vue. »

Irène Joliot-Curie, Marie Curie, ma mère.

Séminaire Politique des Sciences (9 avril)

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 9 avril 2026 de 18h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol). Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/

Crise des universités britanniques : ce que fait la marchandisation à l’enseignement supérieur ?

Ces dernières décennies, les universités britanniques ont basculé dans un modèle largement marchandisé de l’enseignement supérieur, financé principalement par les frais d’inscription des étudiants internationaux. Ces réformes ont eu de profondes conséquences et précipitent aujourd’hui l’ensemble du système universitaire dans une des plus graves crises qu’il ait connues. Au moment où, en France, le ministre de l’ESR avance à grand pas vers un financement des  universités par l’augmentation des frais d’inscription des étudiants, il est urgent d’analyser ce qu’il se passe en Grande Bretagne et d’en tirer les leçons. Vincent Carpentier, Anne Daguerre et Danièle Joly, tous trois universitaires en Grande Bretagne, reviendront sur les évolutions des universités britanniques et leurs multiples conséquences.

« Je vais maintenant commencer à prendre toute la phynance, après quoi je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

Alfred Jarry, Ubu sur la butte

Saignée du CNRS

Le dernier courrier adressé par le PDG du CNRS aux directions d’unités rompt brutalement avec la retenue habituelle de la communication institutionnelle :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/03/DotationCNRS.pdf

À quelques semaines de son départ, Antoine Petit semble vouloir lever le voile sur les mécanismes financiers qui fragilisent l’organisme, dissipant au passage les brumes nimbant la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) promulguée à la veille de Noël 2020. De fait, cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de déréguler les statuts des universitaires et des chercheurs pour mettre en extinction le statut protecteur de fonctionnaire. Comme nous l’avions analysé à l’époque, la LPR est une loi insincère qui programmait la paupérisation de l’Université et de la recherche publique par des mécanismes de ponction interne. Le courrier d’Antoine Petit donne — c’est une première — le détail de ces ponctions pour le CNRS. En 2026, le prélèvement sur la subvention pour charge de service public (SCSP) s’élève à 8,9 %. Cette ponction arbitraire est en hausse de 3,1 points par rapport à 2025. Sous une apparence de stagnation, le budget réel de la recherche chute en réalité de 3 % par an depuis la mise en œuvre de la LPR.

Pour la première fois de son histoire, le CNRS est plongé dans un déficit abyssal de 239 millions d’euros — à comparer aux 2,9 milliards d’euros de SCSP. Sous la pression de Matignon et de Bercy, l’organisme doit couper 20 millions d’euros dans ses dépenses de fonctionnement (hors masse salariale). L’effort repose massivement sur les unités de recherche : 13,5 millions d’euros sont ponctionnés sur les dotations aux laboratoires. Cette réduction est répartie entre les dix instituts thématiques au prorata de leurs budgets, mais les modalités d’application sont disparates. Dès janvier 2026, une ponction de 10 % a été opérée sur les ressources propres banalisées (RPB) de toutes les unités. Sur les crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement), l’INSU (Terre & Univers) et l’INSB (Biologie) imposent une coupe de 25 %, contre 10 % pour l’INEE (Écologie & Environnement). CNRS Physique applique une ponction hybride : 12,4 % en mars, complétée par une nouvelle remontée de 14 % des RPB en décembre.

Ces 20 millions d’euros d’économies forcées paraissent dérisoires face aux sommes colossales versées au secteur privé. À titre de comparaison, le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) représente 7 milliards d’euros et l’apprentissage 18 milliards d’euros par an. Plus globalement, la Cour des Comptes souligne que les allégements de cotisations patronales ont quadruplé en dix ans, passant de 20,9 à 77,3 milliards d’euros entre 2014 et 2024. Alors que les dividendes ne cessent de battre des records, cette politique de l’offre consistant à déverser sans contrôle des centaines de milliards d’euros au secteur privé semble relever du dogmatisme, du clientélisme ou encore de la corruption. Nous avons besoin de renouer avec des politiques publiques pensées et évaluées pour répondre aux besoins de la population. Il est urgent de procéder à des investissements raisonnés pour que notre société se réinvente un avenir, dans un moment de bascule climatique, géopolitique, démocratique, économique et environnementale.

Ce serait sans doute une erreur de ne voir qu’un simple passage difficile dans cette cure d’austérité, un orage de grêle avant le retour d’un beau temps printanier. Il s’agit bien plus probablement d’une bascule de l’économie de la connaissance, fétichisant l’innovation, vers une doctrine inspirée du muskisme, faite de démassification scolaire, d’attaque contre les sciences, d’extractivisme, de prédation du bien commun et de promesses technophiles. La recherche fondamentale et l’Université subissent désormais une attaque en tenaille, par en haut, portée par les milieux d’affaire et leurs managers, et par en bas, nourrie du ressentiment contre le déclassement scolaire. Nous reviendrons dans un billet spécifique sur cette bascule amenée à s’amplifier et à contribuer, comme aux Etats-Unis, à l’« union des droites » extrêmes.

Au moment des débats budgétaires, nous n’avons été que quelques milliers à batailler pour défendre l’idée de sciences comme bien commun, ce qui est notoirement insuffisant pour infléchir pareille politique. Pendant ce temps, le secteur privé lucratif mène l’offensive par l’entremise de Mme Frédérique Vidal (Skema business school [1]), de Mme Pénicaud (Galileo [2]) et M. Blanquer (Veolia [3]). Nul n’ignore que le budget 2027 s’annonce pire encore, car il subira de plein fouet le choc économique mondial engendré par l’envol du prix du pétrole et la pénurie d’engrais, conséquences des guerres perpétrées par quelques-unes des brutes qui se partagent la planète.

Dans ces conditions, la communauté académique joue très certainement sa survie, non plus seulement philosophiquement, mais désormais très concrètement. 

Lexique.
Subvention pour Charge de Service Public (SCSP) : Il s’agit de la dotation financière globale versée par l’Etat à ses opérateurs (tels que le CNRS ou les universités) pour financer les missions de service public qui leur sont confiées. Imputée sur les dépenses de fonctionnement de l’État, cette enveloppe annuelle ne cible pas un projet spécifique, mais doit compenser le coût global des obligations et missions imposées à l’établissement par la loi ou par son contrat d’objectifs. Elle doit garantir le fonctionnement pérenne de l’établissement. En vertu de son principe de globalisation, l’opérateur bénéficie d’une autonomie de gestion pour répartir librement cette subvention au sein de son propre budget, ce qui la distingue des financements sur appels à projets ou des dotations en fonds propres strictement dédiées à l’investissement.

Crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement) : Il s’agit de l’ensemble des moyens financiers d’une unité, hors masse salariale. Ces crédits permettent d’acheter le matériel, de payer les missions, de régler les factures fluides (électricité, eau, …) et d’investir dans de nouveaux équipements scientifiques.

Ressources Propres Banalisées (RPB) : Ce sont les fonds que l’unité a générés elle-même (via des contrats de recherche, des prestations de services ou des reliquats de contrats terminés). Contrairement aux fonds dits « fléchés » (strictement réservés à un projet spécifique), les RPB sont supposées être libres d’utilisation : le laboratoire peut les réallouer selon ses besoins pour son fonctionnement général.

« C’est en fait un véritable miracle que les méthodes modernes d’enseignement ne soient encore parvenues à étouffer complètement la sainte curiosité pour la recherche. Car celle-ci est une plante extrêmement fragile qui, si elle a besoin d’encouragements, réclame surtout de la liberté, faute de quoi elle dépérit immanquablement. C’est une grave erreur de croire que la joie de l’observation et de la recherche peut croître sous l’effet de la contrainte ou du sens du devoir. »

Albert Einstein

Le mystère de l’Incarnation de « Bercy »

Personne n’attendait quoi que ce soit des « Assises de l’augmentation des frais d’inscription ». Comme lors des « Assises » de 2012, aucun chercheur, aucun universitaire en activité n’a été convié à cette Grand Messe de la bureaucratie, vide d’analyse, de travail savant et de pensée. Aucune conclusion ne sortira des « Assises ». Et pour cause : il n’y aura pas de loi Baptiste. La saignée et la mise en laisse courte par les COMP se poursuivront mais rien de nouveau n’aura lieu d’ici les élections présidentielles.

Que relever de ce carnaval de tristesse et de grisaille? Peut-être ceci. Depuis des années, on a coutume de désigner les responsables du mésusage des deniers publics par une métonymie : « Bercy ». On ne sait pas grand chose de « Bercy », cet être collectif évanescent, protégé dans un château-fort qui semble inaccessible à quiconque n’use pas d’un hélicoptère pour ses déplacements urbains. On suppute que « Bercy » n’a aucune idée de ce qu’est la recherche, est incapable de lire un article scientifique et a fortiori de faire une bibliographie sur un sujet quelconque. « Bercy » ne met pas ses enfants à l’Université, dont il ignore à peu près tout. « Bercy » présente des caractéristiques issues du changement survenu dans les institutions de reproduction des élites il y a une cinquantaine d’années : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (Ulm) ont graduellement été supplantés par les pôles socialement et économiquement dominants formant l’élite de la bureaucratie et du management : l’ENA et HEC.

Les « Assises de l’augmentation des frais d’inscription » ont été co-organisées par « Bercy ». « Bercy » s’y est donc incarné, avec son costume gris de bonne facture et son collier de barbe à la mode de la Monarchie de Juillet. « Bercy » existe ! Je l’ai rencontré. Y-a-t’il eu tirage à la courte-paille à l’Inspection Générale des Phynances ? A-t-on pensé amadouer l’universitaire en mandatant un énarque de la promotion René Char, comme on offrait autrefois de la verroterie aux indigènes ? Le mystère demeure. Nous étions resté sur l’image donnée par Patrick Hetzel aux présidents d’université, quelques temps avant le « bande de nuls » de Philippe Baptiste : « pour Bercy, vous êtes des punks à chien ».

Transparent présenté lors des « Assises »

Cette fois, « Bercy » est venu présenter aux punks à chien deux transparents résumant sa « pensée ». Le premier figure une « simulation très simple » qui montre le creusement du sous-financement de 1,7% du budget total par an, depuis 3 ans. Même si la baisse annuelle de budget est en réalité de 3%, assumer la politique d’austérité délétère menée depuis la LPR est une première. Nous en étions il y a quelques semaines encore à « Ce n’est pas Zola non plus ! » et à « L’adoption de la loi de finances pour 2026 concrétise la priorité donnée par le Gouvernement à l’enseignement supérieur et à la recherche. ». Que montre donc la « simulation très simple » de « Bercy » ? Sa volonté de poursuivre au même rythme le creusement du sous-financement.

Transparent présenté lors des « Assises »

Par quels moyens ? Le transparent suivant de « Bercy » nous l’apprend, qui appelle au centre d’un grand O bleu à un plan pluriannuel : difficile de dire plus clairement l’insincérité de la loi Vidal (LPR). Autour du O bleu, « Bercy » a fait figurer avec des points d’interrogation au charme désuet, les lieux communs du nouveau management public : augmenter les frais d’inscription; procéder à des fusions d’établissements en mastodontes dysfonctionnels et dévitalisés (i.e. rejouer la loi Fioraso) ; supprimer des offres de formation ; transférer les missions de l’Université à un secteur privé lucratif de qualité médiocre, gavé de subventions publiques accordées sans contrôle ; attirer des étudiants étrangers avec des frais d’inscription élevés.

En clair, « Bercy » entend terminer le plan Aghion-Cohen de 2004. Cependant, il devient difficile de ne pas voir qu’il n’y a plus aucune promesse de croissance par l’innovation, mais l’ambition de déséduquer la population et de promouvoir l’ignorance. N’est-il pas temps de nous mettre au travail pour faire émerger une autre vision de l’Université et des sciences ?

« S’il faut faire à la Cour, pour vous, quelque ouverture, On sait, qu’auprès du Roi, je fais quelque Figure, Il m’écoute, et dans tout, il en use, ma foi, Le plus honnêtement du Monde, avecque moi. »

Tirade d’Oronte, Le Misanthrope, Molière

[1] https://etudiant.lefigaro.fr/article/etudes/l-ancienne-ministre-frederique-vidal-rejoint-la-direction-de-skema-business-school-20250612/

[2] https://www.challenges.fr/grandes-ecoles/lobby-quand-le-geant-de-lenseignement-prive-galileo-recrute-des-politiques-au-coeur-de-letat_599703

[3] https://reporterre.net/Une-ecole-de-la-transformation-ecologique-pilotee-par-Veolia-et-Jean-Michel-Blanquer

https://terra-academia.org/institut

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Rosqual d’Avril

Chronique du Royaume de Roguafi. Où l’on conte les tribulations du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée et les intrigues de ses prétendants.

Quoique ce récit fût arrêté dès le premier d’avril, il fallut que l’incurie des Postes, ruinées par de récentes et misérables épargnes de deniers, en retardât la course. Pour que le Trésor se flattât de quelque méchante économie sur le fourrage des montures, l’on a réduit les relais à un tel état d’abandon qu’il fallut que notre courrier se languît un jour entier dans la fange des chemins avant que de vous joindre en ce second jour du mois.

La disgrâce

La Princesse de Bercy, maniant son éventail avec une langueur fort étudiée, daigna faire signe à Ro(dri)gue d’approcher de sa bergère. Il régnait en cette antichambre l’un de ces silences épais qui sont à l’ordinaire le funeste présage des plus éclatantes disgrâces.

« Ro(dri)gue, mon cher, instruisez-moi, je vous en conjure : quels sont les bruits les plus frais de la Cour ? L’on murmure que la bise s’est faite diablement piquante du côté des Grands Bureaux… »

Ro(dri)gue se fendit d’une profonde révérence, arborant ce sourire melliflu qui ne laissait rien ignorer de l’inconstance experte des grâces souveraines :

« Le bruit court, Madame, que le Vicomte de B. s’est tout à fait perdu dans l’esprit du Maître. Le foudre est tombé, non point des cieux, mais de plus haut encore : par l’accord tacite du Roi Jupiter et du Marquis de L., l’édit dont il s’était plu à parer son nom, et dont il se flattait qu’il fût adopté ce printemps, a été suspendu sine die. »

Il ménagea un habile silence, goûtant avec délice la stupeur qu’il venait de jeter.

« C’est avec une sotte présomption que le Vicomte se vantait d’élever une digue contre les marchands du Temple, tonnant contre les friponneries qui pullulent dans ces nouvelles académies vénales, pareilles à la vermine sur le froc du bas clergé. Que nenni ! Les esprits se sont bientôt avisés que le dessein du Vicomte n’était autre que d’avancer un Cheval de Troie, secrètement forgé pour démanteler les vénérables Facultés du Royaume. L’on voulait, susurre-t-on, abolir le dernier privilège de l’État : l’exclusif apanage de la collation des grades. Le Roi, redoutant les prémices d’une Fronde, a jugé expédient de le réduire brutalement au silence, de peur que la multitude des clercs ne s’échauffât et ne prît les rues.

Quant aux fameuses Assises du Vicomte, chacun sait d’ores et déjà qu’elles ne seront que le somptueux appareil d’un vain simulacre. L’on y pérorera, l’on s’y fendra de force révérences, mais il ne s’y accomplira rien de neuf sous le soleil d’ici la fin du règne. Le Vicomte a chu, Madame, mais le néant, lui, demeure couronné. »

La Princesse laissa percer un rire bref et perlé, aigu comme la pointe d’un stylet :
« Quelle ignominie, en vérité ! Mais contez-moi, Ro(dri)gue, ce qu’il advient dans le secret des antichambres : que murmure-t-on sur le triste sort de ces infortunés que l’on pare encore du vain titre de Ministre, quand la faveur vient à leur manquer ? »

Ro(dri)gue s’inclina, abaissant la voix comme s’il craignait que les tapisseries n’eussent des oreilles :

« L’usage, Madame, est d’un raffinement de cruauté. Lorsqu’il plaît au Palais d’anéantir une Excellence, l’on se garde bien de la chasser ouvertement. L’on préfère couper la sève, et laisser l’arbre sur pied. C’est ce que les mauvais esprits, dans leur jargon, nomment ici débrancher par le haut. L’on exigeait de la victime qu’elle se tût, et qu’elle s’effaçât dans l’ombre même de sa gloire passée. On l’enferme, pour tout dire, dans une geôle de brocart et de dorures, dont le Directeur de son propre Cabinet confisque jalousement la clef.

Figurez-vous, Princesse, que le Roi voulut qu’aux heures les plus sombres de son déclin, Madame de V. pâtît d’une claustration si absolue, qu’il lui fût rendu impossible de converser avec les dignitaires et intendants de sa propre Maison ! Retenue dans ces limbes, la malheureuse vit fondre ses dernières espérances et son visage, privé de l’air vif du pouvoir, ne fut plus que le miroir assombri d’une silencieuse affliction. »

La Princesse, soulevant d’un geste alenti son éventail de dentelle d’Alençon pour y dérober une moue de pitié fort dédaigneuse, soupira :

« Ciel, le cruel supplice que voilà… Mais instruisez-moi, je vous prie : quel était donc cet infâme geôlier qui veillait avec tant d’opiniâtreté à ce qu’elle demeurât ainsi recluse ? »

« C’est en ceci, Madame, que réside l’ironie la plus mordante de cette farce ! Ce grand inquisiteur qui passait ses moindres requêtes au crible de sa censure, et qui prenait un soin jaloux à ce qu’aucune âme ne l’approchât, n’était autre que ce même Vicomte de B. ! Vous jugez bien, Princesse, de la justesse divine de sa présente chute. La Fortune, qui se plaît grandement à ces renversements de théâtre, a voulu qu’il bût à son tour au fiel de la disgrâce. Bien qu’il se flattât que son influence demeurât inébranlable et qu’il régnât sans partage sur les clercs de la Montagne Sainte-Geneviève, le voici exilé des grâces du Roi, réduit à hanter les couloirs des Grands Bureaux tel un spectre que nul courtisan ne daigne plus regarder. »

« Ainsi va la faveur en ce curieux Royaume des Sciences et des Lettres, mon pauvre Ro(dri)gue. Ceux qui s’imaginent forger les chaînes d’autrui ne s’affairent jamais, en vérité, qu’à forger les clefs de leur propre tombeau. »

La Succession à la Grande Surintendance

La Princesse de Bercy se pencha un peu plus sur l’accoudoir de sa bergère, l’œil allumé d’une curiosité féroce.

« Ro(dri)gue, as-tu du cœur ? Ne me laissez point languir ! Qu’advient-il donc de la vacance à la Grande Surintendance du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée, ce fameux CNRS ? Voilà des lunes que le trône est désert. L’on m’a conté qu’une nuée de gentilshommes s’y étaient hardiment poussés du col, parmi lesquels ce fieffé Vicomte de B. lui-même, dont l’on dit qu’il n’aurait point rougi de convoiter la place par-devers son propre Ministère ! »

Ro(dri)gue esquissa une moue où se mêlaient un infini mépris et une indéniable gourmandise. Il ajusta d’un doigt preste le jabot de sa chemise avant de reprendre son office de gazetier.

« Votre Altesse a l’ouïe bien fine, et l’outrecuidance de ce fat a de quoi confondre la raison ! Il est fort vrai, Madame, que le Vicomte, s’enivrant de son propre reflet, caressa un temps le dessein inouï de se couronner lui-même. Pour colorer son ambition, il allait semant partout le bruit qu’une telle charge exigeait un éclat dont ses pairs étaient dépourvus ; il se flattait qu’en faisant ainsi valoir la triste pénurie de têtes bien nées à la hauteur de la fonction, il pût, à l’heure opportune, quitter son maroquin pour faire choir ce plantureux bénéfice dans sa propre escarcelle. L’on n’est jamais si bien servi, songeait-il, que par sa propre main ! »

Il laissa échapper un petit ricanement sec, de ceux qui condamnent sans appel.

« Hélas ! Encore eût-il fallu que la disgrâce ne devançât point son insatiable appétit. À présent que Jupiter l’a foudroyé et que son nom n’éveille plus au Château qu’une sourde irritation, il est bien trop tard pour que le malheureux prétende à quelque charge que ce soit. Ravalé au rang de ces ombres que la Cour fuit comme la peste, le voici rudement châtié de sa vanité : il est réduit à contempler le festin d’autrui sans plus oser y tremper les lèvres. »

Ro(dri)gue chassa l’image du Vicomte déchu d’un geste dédaigneux de la main.

« En vérité, Madame, laissons là ce spectre. Bien que la lice fût d’abord encombrée de hobereaux sans envergure, la tragi-comédie ne se joue plus, à cette heure, qu’entre trois favoris qui s’épuisent en vaines intrigues pour une couronne dont le Maître, dans le secret de son mépris, jugeait déjà que nul d’entre eux ne méritât de la ceindre : le Marquis de Z., le Comte de B. et le Vidame de D.. Le premier, ce cher Z., s’avance tel le bras séculier de Jupiter. Ne l’avait-on point vu s’enorgueillir du titre ronflant de Conseiller aux Sciences du Souverain ? Conseil de fumée, à vrai dire, dont l’on s’esclaffa sous cape qu’il ne siégeât qu’une unique fois avant que de se dissiper dans les limbes ! L’homme est de la race des exécutants dociles. On le connaît, du reste, pour être un âpre et morne intendant, régissant les esprits comme l’on compte des deniers ; n’était-ce point lui qui se flattait de contraindre les académies à des unions contre nature, et qui ordonnait que l’on exilât nos plus vénérables établissements hors les murs, pour de mesquines épargnes ?

C’est à ce triste sire que l’impétueuse Duchesse de D. s’en remit l’an passé, le chargeant d’assiéger l’illustre Académie des Beaux-Arts. Vous n’ignorez point, Madame, que cette Duchesse, sous ses airs de frondeuse, n’est en vérité que la servile obligée du féroce Duc de B. et du richissime Seigneur A.. Ces maîtres de la phynance exigeaient d’elle qu’elle expulsât prestement les clercs et les peintres de leurs antiques séjours, afin que l’on fît de notre beau front de Seine l’exclusive et clinquante vitrine de leurs luxueux négoces. Pour que ce noir dessein s’accomplît dans l’ombre, et afin qu’il démantelât sans bruit le vieil hospice des Arts, l’on jugea que l’insensible bureaucratie du Marquis de Z. ferait merveille.

Mais les conjurés s’étaient lourdement fourvoyés ! Bien qu’il crût que les maîtres et les élèves se soumissent sans jeter un cri, il fallut qu’il affrontât la plus ardente des rébellions. Les précepteurs des Beaux-Arts s’insurgèrent avec une fureur inouïe. Avec le concours inespéré de tout ce que le Royaume compte de protecteurs des Arts, ils firent un si grand vacarme que l’on trembla jusqu’au Palais. Devant cette levée de boucliers, il fallut bien que le Marquis rengainât ses griffes, que ses édits fussent déchirés, et que ses odieux projets de ruine fussent piteusement et définitivement déjoués.

Si le Château a pu sembler le soutenir, c’est qu’il a embrassé le noir dessein du pouvoir : le démantèlement pur et simple du Cénacle Nébuleux de la Raison Silenciée. La Cour a secrètement résolu de longue date que les clercs du CNRS fussent déchus de leur indépendance et dispersés de force dans les Facultés de province. Le sacre de Z. sonnerait l’hallali de la vénérable institution !

Cependant, Madame, l’on murmure que Jupiter lui-même hésite à commettre l’irréparable. Couronner un tel boutefeu tiendrait de la provocation la plus insigne ! Pour peu que l’on osât lui remettre la férule, il faudrait craindre que la colère des savants ne s’embrasât tout à fait. Ce ne serait plus une modeste fronde de coterie, mais la grande Révolution à nos portes ! L’on verrait les bataillons de clercs délaisser prestement leurs cornues et leurs grimoires pour s’armer de piques et de fourches, prêchant la sédition dans toutes les provinces, pareils aux enragés qui marchèrent jadis sur la Bastille.

Qu’une telle jacquerie vînt à gronder et que l’on roulât les tambours sous les fenêtres du Palais est chose impensable, alors que nous ne sommes plus qu’à une seule année du Grand Conclave. Le Maître sait trop que l’heure approche où le destin du Royaume se jouera derrière les portes closes, dans l’attente de cette Grande Fumée qui doit désigner celui qui ceindra la Tiare. Pour tout dire, Madame, il craint qu’en élevant Z., il n’allumât lui-même la mèche d’un tonneau de poudre sur lequel il est encore assis. »

« Et le Comte de B. ? » l’interrompit la Princesse en agitant son éventail pour chasser une mouche imaginaire. « L’on m’a chuchoté qu’il était un génie délié pour les affaires de cabinet. »

« Le Comte de B. traîne après soi un tel râtelier d’intrigues qu’il en ferait rougir un cardinal. Il possède une science si intime des ressorts de la Cour que, dans le grand jeu des ambitions, il déploie une industrie singulière à ne marcher vers ses fins que par les voies les plus obliques. À l’imitation du noble jeu de billard, il semble qu’il faille toujours qu’il heurtât deux ou trois bandes par de savants ricochets, afin que sa bille atteignît infailliblement sa cible sans que l’on vît d’où partît le coup ; c’est un maître consommé dans l’art de la bricole.

Vous souvient-il de la cabale qui l’opposa jadis à la coterie du Duc de F. et à l’Arsenal de l’Atome pour régner, déjà, sur le Cénacle ? L’on lui avait indignement préféré la Comtesse de P. pour la Surintendance. Or, par un de ces prodiges que la Fortune réserve aux âmes vindicatives, une Gazette fort lue à la Cour fit soudain paraître les preuves accablantes de la légèreté de la Comtesse : ses plus célèbres parchemins n’étaient, disait-on, que d’infâmes rapiéçages ! Pour que l’on s’y trompât, les ombres et les traits de sa science avaient été fardés. L’on ignora toujours quelle main invisible au sein de l’Arsenal fit mander la Gazette, mais la disgrâce fut foudroyante. »

La Princesse eut un sourire entendu : « Et notre Comte de B. s’en trouva-t-il fort affligé ? »

« Bien au contraire, Madame ! En sa qualité de Grand Directeur de l’Arsenal, c’est à lui qu’échut l’honorable et terrible office d’instruire le procès de sa rivale. Il fut juge et bourreau, débusquant en jésuite chaque rature dans les grimoires de la malheureuse. En représailles de cet éclat, Madame de V. l’exila dans les oubliettes, elle qui affrontait alors, pour ses propres traités, des tourments fort semblables, liés à d’identiques mystifications de figures ! Le Comte, qui chuchotait jadis à l’oreille du Roi Flambit, semble aujourd’hui revenu en grâce auprès de Jupiter, mais une brume poisseuse de défiance l’enveloppe : ni les clercs ni le Château ne consentent à lui prêter une foi sincère. »

La Princesse laissa échapper un petit rire cristallin, pareil au tintement d’un verre de Bohême. « Et le troisième larron ? »

« Le Vidame de D., Madame, est d’une fort belle prestance. Il a le verbe élégant et la mise irréprochable. Mais il manque si cruellement d’entregent qu’il se perdrait dans l’antichambre de son propre logis. Il ne s’illustre ni par l’envergure de ses desseins, ni par sa dextérité dans l’arène des vanités. Le Roi Jupiter, excédé par le fer du Marquis et les filets du Comte, pourrait incliner vers ce tiers parti, moins par goût de sa personne que par un désir de repos.

Lorsque ces trois seigneurs furent mandés devant l’Éminence Grise de l’Élysée, le dégoût fut unanime. Jugeant que nul d’entre eux n’eût la carrure de l’emploi, le Château balaya la chose et suspendit l’édit de trois longs mois ! L’on vit alors le Ministère, frappé d’épouvante, battre la campagne pour racoler de nouveaux prétendants dans la tourbe des intendants obscurs et des commis de l’ombre. L’on s’abaissa jusqu’à supplier le Baron S., qui eut le fort bon goût de fuir, de crainte qu’il ne se perdît dans ce funeste guêpier. »

Rodrigue s’approcha d’un pas, baissant encore le ton pour confier le secret le plus noir de l’affaire.

« Et voici où le bât blesse, Princesse. Le Souverain, fort marri que ses rabatteurs eussent fait buisson creux, se voit contraint de couronner, la rage au ventre, l’un des trois qu’il avait lui-même éconduits ! Pour sauver la face, il a forgé, par un édit de la plus haute bizarrerie, un tribunal d’exception pour les jauger à nouveau. L’on y retrouve le Commandeur de C., dont la tyrannie sur le Haut Conseil des Élucubrations Royales et des Éloges Serviles (le fameux HCERES) laissa les académies exsangues. Et, comble de la farce, l’on y convia l’Administratrice Générale de l’Arsenal de l’Atome ! Or, figurez-vous, Madame, que le Comte de B. n’est autre que le Haut Commissaire de ce même Arsenal ! Leurs pouvoirs s’entremêlent si étroitement qu’ils se tiennent mutuellement par la barbichette : comment diable vouliez-vous qu’elle le jugeât sans que son propre destin n’en fût ébranlé ? »

La Princesse frissonna d’aise, croisant ses mains couvertes de mitaines de soie. « Quelle effroyable nasse ! Le vainqueur ne montera donc sur le trône qu’avec une couronne de ronces ? »

« Vous l’avez dit, Madame. Le futur Grand Surintendant, dont le nom nous sera jeté en pâture d’ici la quinzaine, entrera en ses quartiers déjà flétri par le discrédit. Il prendra la barre d’un domaine dont les coffres crient famine, écartelé qu’il sera entre la tyrannie des comptables du Trésor et les menaces funestes de la Ligue des Extrêmes.

Et c’est là que l’esprit chavire, Madame : envers qui faudra-t-il que ce malheureux témoignât de loyauté ? Sera-ce envers la noble assemblée des savants ? Ou envers un Palais qui, si la fortune tournait avant les frimas de l’hiver, pourrait bien choir sous la coupe de ces Zélotes du Sang Exclusif ? L’on murmure que ces Ligueurs du Terroir, s’enivrant de la chimère d’une Sève Incorrompue, ne rêvent que d’épurer nos Académies de tout ce qui n’aurait point pris racine dans leur étroite glèbe. Qu’un tel séisme survînt, qu’une telle obsession de la race mît la raison aux fers, et l’on verrait alors la Science elle-même mise à l’encan par ces nouveaux barbares, qui ne jugent plus des esprits que par le hasard de leur naissance. »