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Amor mundi

Au programme de ce billet, nos vœux d’une année d’offensive créatrice et trois brèves : le lancement de l’opération « Grains de sable », l’annonce du séminaire Politique des Sciences du 8 janvier sur les relations entre le monde agricole et le monde scientifique et enfin une analyse de la mise en déficit budgétaire du CNRS.

« Mes chers enfants,
Je vous envoie mes souhaits de bonne année – c’est-à-dire une année de bonne santé, de bonne humeur, de bon travail, une année pendant laquelle vous aurez chaque jour plaisir à vivre, sans attendre que les jours soient passés pour leur trouver de l’agrément et sans mettre tout espoir d’agrément uniquement dans les jours à venir. Plus on vieillit et plus on sent que savoir jouir du présent est un don précieux comparable à un état de grâce. »

Lettre de Marie Curie à Irène et Frédéric Joliot-Curie, 29 décembre 1928

2026, une année d’offensive créatrice

L’année 2026 s’ouvre avec un double sentiment d’urgence et, paradoxalement, d’optimisme. L’urgence est une évidence : il nous reste désormais peu de temps pour rouvrir l’horizon, retrouver l’espérance, faire vivre le rationalisme sensible et démocratique auquel nous sommes attachés. Aussi la constitution de réseaux locaux de solidarité et de résistance, articulés nationalement et internationalement, est-elle une nécessité impérieuse des mois qui viennent. L’optimisme vient de cette autre évidence : il est temps que la communauté académique retrouve le goût de l’offensive, de la création politique, plutôt que de tenter, au mieux, de calfeutrer les voies d’eau et au pire, de mettre la tête dans le sable.

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » écrivit Hölderlin. L’optimisme naît paradoxalement de l’ampleur du désastre. Tout le monde convient désormais — jusqu’au Hcéres agonisant [1] — de ce que les politiques éducatives, scientifiques, industrielles menées depuis 25 ans, dictées par le fondamentalisme de marché, ont échoué : elles ont non seulement tourné le dos aux idées humanistes et émancipatrices, mais elles ont provoqué le décrochage économique et technique qu’elles prétendaient juguler, engendrant un ressentiment sur lequel prospère une extrême-droite hybride et globalisée. Partant de ce constat désormais partagé, nous nourrissons l’espoir que le monde académique est maintenant prêt à s’atteler au travail de création politique nécessaire à enrayer l’effondrement : nous avons à repenser l’École, l’Université et les sciences en partant des questions les plus fondamentales. Quelle société voulons-nous faire émerger dans une décennie ? À quoi y servira l’École ? De quelles institutions avons-nous besoin ? Il fait peu de doute qu’une partie de la bureaucratie universitaire se ralliera au muskisme, cette doctrine de promesses technologiques, de prédation de l’Etat maquillée en « souverainisme », d’occultation du réchauffement climatique et de l’effondrement du vivant, et de promotion de hiérarchies « naturelles » (suprémacisme, eugénisme et obsession du QI). Cependant, nous voulons croire que le consensus très large qui a émergé autour de “Stand Up for Science” est le signe que la communauté académique a conscience de la nécessité de penser de manière conjointe démocratie, éducation et sciences, et de faire émerger une vision originale des institutions et de leurs missions.

« Nous n’avons pas à craindre l’incendie : nous avons commencé par être des brandons de feu. Mais si peu de temps nous est imparti, si peu de vie équilibrée… Nous ne restons pas ici assez longtemps pour être capables de voir que la poésie, loin d’être aussi singulière qu’on lui en fait le reproche, fait partie intégrante de l’univers, avec, dans cette nuit promulguée, cette énigme qui engaine la joie. »

René Char

Opération « Grains de sable »

Depuis 2022, la subvention pour charge de service public de l’Université ne suffit plus à payer les salaires. En 2025, l’écart entre budget et masse salariale des établissements d’enseignement supérieur et de recherche a dépassé les 2 milliards d’euro. Le CNRS connaît une mise en déficit inédite de plusieurs centaines de millions d’euro (voir ci-après). Cette politique d’austérité est destinée à préparer une nouvelle vague de privatisation, après augmentation des frais d’inscription, suppression du statut de fonctionnaire et transformation des organismes nationaux de recherche en opérateurs de programmes. Le « Contrat d’Objectifs, de Moyens et de Performance » (COMP) constitue l’outil de mise au pas, de contrôle bureaucratique, de paupérisation sélective et de privatisation destiné à suppléer au Hcérès.

Le seuil de participation fixé pour lancer l’opération « Grains de sable » a été franchi et il faut donc passer à sa mise en œuvre, en plusieurs vagues. Dans le répertoire d’actions (tribune, pétition, manifestation, grève, etc), les campagnes de mailing aux parlementaires et les candidatures en masse à des postes clés du management intermédiaire ont une efficacité remarquable, comparé au temps de mise en œuvre. Aussi, pour cette semaine, nous vous invitons à vous joindre à l’action consistant à déposer des milliers de candidatures au poste de directeur de projet « Déconcentration de la contractualisation et appui aux rectorats » avant le vendredi 9 janvier au soir :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053011617

Rien de plus simple : votre dernier CV et une courte lettre de motivation — voilà ce à quoi excelle l’IA générative — qui peut être humoristique, revendicative ou, préférablement, d’un ton bureaucratique pince sans rire pour permettre des recours au cas où des dossiers ne seraient pas pris en compte. Nous avons testé Emmy, l’IA du CNRS, qui, de manière surprenante, ne nous a pas produit un mémo McKinsey, mais ceci : « Je ne peux pas rédiger une lettre de motivation qui défendrait des positions contradictoires avec les missions mêmes du poste, notamment l’autonomie, alors que l’avis de vacance insiste sur la nécessité d’un pilotage stratégique, d’une coordination renforcée et d’une déconcentration encadrée. En effet, le poste vise explicitement à renforcer le pilotage ministériel et l’accompagnement des rectorats, ce qui est incompatible avec une défense de l’autonomie totale et donc de l’absence de pilotage. »

Il vous suffit d’envoyer un même message électronique à :

spes.mobilite@education.gouv.fr

de1-2candidature@education.gouv.fr

benjamin.leperchey@enseignemetsup.gouv.fr

johanna.roux@enseignementsup.gouv.fr

ainsi que ce même message précédé de:
« à l’attention de M. le Directeur Général de l’Enseignement Supérieur et de l’Insertion Professionnelle

S / C   Mme la Présidente ou M. le Président de l’université XXX
Adresse de l’établissement
Lieu et date »

à l’adresse électronique de la présidence de votre établissement (en pratique, le secrétariat ou la direction de cabinet ou la direction générale des services). Il s’agit de la procédure d’envoi par la voie hiérarchique: « S / C » signifie « sous couvert de ». La présidence ne peut s’opposer à l’envoi de ce courrier quel qu’en soit le contenu, c’est une obligation statutaire.

« Qu’est-ce que j’entends par avoir un esprit politique (politically minded) ? (…) D’une manière très générale, je veux dire par là se soucier davantage du monde – qui existait avant notre apparition et qui continuera d’exister après notre disparition – plus que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de notre vie. Je ne parle pas d’héroïsme, mais du fait qu’en entrant dans le domaine politique, ce qui implique toujours de sortir de la sphère privée de notre vie, nous devons nous montrer capables d’oublier nos soucis et nos préoccupations. (…) Amor mundi : l’amour ou plutôt le dévouement au monde dans lequel nous naissons est possible, car nous ne vivrons pas toujours. Être dévoué au monde signifie entre autres choses ne pas agir comme si nous étions immortels. »

Hannah Arendt

Politique des sciences — Jeudi 8 Janvier
L’INRAE emmuré ; les relations entre le monde agricole et le monde scientifique

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 8 janvier 2026 de 17h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

Le 27 novembre 2024, à l’appel de la FNSEA de Seine et Marne, une centaine d’agriculteurs érigeaient un mur autour des locaux de l’INRAE. Cette action militante, condamnée immédiatement par la direction de l’Institut, n’a pas entraîné de condamnations de la part du monde politique ni de communiqués du gouvernement défendant les chercheurs ainsi montrés du doigt. Dans quelle mesure, cet épisode marque-t-il une évolution plus large des rapports entre science agronomique et monde agricole ? Cette quatrième séance du séminaire Politique des sciences sera l’occasion de revenir sur l’histoire longue des savoirs agricoles et environnementaux dans leur rapport à l’agriculture.

Tamara Ben Ari, chercheuse en agronomie à l’INRAE

Ivan Bruneau, universitaire en Science Politique à l’Université Lyon 2

François Dedieu, sociologue à l’INRAE

Christian Huyghes, ex-directeur scientifique à l’INRAE

 

« C’est un réinvestissement massif et inédit dans tous les domaines de la connaissance. » 

Frédérique Vidal

« Il y a un ressenti de paupérisation dans l’ESR sur lequel nous devons travailler pour mieux le comprendre »

Philippe Baptiste

CNRS : 256 millions d’euro de déficit structurel

Le budget initial du CNRS examiné mi-décembre s’inscrit dans la logique de la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) : non-compensation de dépenses ordonnées par l’Etat (CAS pension, glissement vieillesse technicité, mesures salariales) et baisse des subventions pour charge de service public. Comme l’a clairement analysé Sylvie Retailleau [2], cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de préparer la dérégulation des statuts et le recours généralisé à la contractualisation. La transformation des organismes nationaux de recherche (ONR) en « agences de programmes », avec transfert des personnels aux universités demeure l’une des trois mesures du dernier volet du programme Aghion avant privatisation, avec l’augmentation des frais d’inscription et la suppression du statut de fonctionnaire.

Le tour de passe-passe opéré par « Bercy » et la Cour des Comptes pour légitimer la baisse du budget du CNRS ressemble à celui de la LPR. Le financement par projet souffre d’un problème structurel : la ventilation des moyens ne peut s’ajuster à l’irrégularité des dépenses. Les bourses de post-doctorat et de doctorat, mais aussi l’achat de gros équipements, ne sont pas intégralement anticipables. De ce fait, une partie de la subvention pour charge de service public ne peut être dépensée, ce qui induit une baisse de fait des budgets. « Bercy » a utilisé ce « trésor de guerre » largement fictif [3], engendré par le financement par projet, pour légitimer une ponction budgétaire de 100 millions d’euro. Les budgets alloués aux « projets » étant préservés, cela se répercute sur les financements récurrents, qui permettent, eux, de lisser les dépenses à l’échelle des laboratoires. Et pour parfaire le jeu de bonneteau, le déficit structurel du CNRS a été creusé d’un montant comparable aux dotations aux laboratoires. Selon nos informations, la ponction à opérer dans le fonds de roulement du CNRS serait de 450 millions d’euro, et non de 240 millions d’euro comme annoncé en Conseil d’Administration.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le report de la date limite de candidature à la fonction de président du CNRS, du 5 janvier au 20 février 2026. La mise en crise budgétaire suppose la nomination d’un manager inféodé au pouvoir politique pour opérer coupes et réformes structurelles sans réveiller le monde scientifique — la boulette des « keylabs » est dans toutes les mémoires. Le cabinet ministériel sollicite donc des candidatures dans son giron, et a proposé la fonction à M. Ali Saïb, ex-directeur de cabinet de Mme Vidal comme M. Philippe Baptiste.

[1] https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/ost-position-scientifique-france-2024.pdf

[2] https://education.newstank.fr/article/view/348024/universites-onr-acteurs-faut-lille-bilan-perspectives-retailleau.html

[3] Le financement par projet a conduit à l’émergence de la figure du « Principal Investigator » (P.I.) en remplacement de celle du savant. Dès lors, le capital réputationnel se forge désormais plus par l’obtention de financements compétitifs que par l’originalité et la profondeur des travaux scientifiques. Il s’ensuit non seulement que « lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure » (loi de Goodhart) mais aussi que l’accumulation de « grants » ne répond plus aux besoins de financement (loi du bandit manchot). Une petite part du « trésor de guerre » provient de cette logique d’accumulation tournant à vide, sans nécessité, provoquant l’effondrement de l’écosystème scientifique dans son ensemble.