Posted on

Le pire n’est pas certain

« Le pire n’est pas certain. Et s’il survient, il peut être combattu. Et une nouvelle fois repoussé. »

Robert Birenbaum, Résistant, est décédé le 22 novembre 2025. Que la terre lui soit légère.

Séminaire Politique des sciences — Ce que l’IA fait à la recherche et à l’enseignement 

Le prochain séminaire de Politique des sciences (PdS) aura lieu le mercredi 3 décembre de 18h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

  • David Larousserie, journaliste au journal Le Monde
  • Claire Mathieu, directrice de recherche au CNRS (Irif), informaticienne
  • Dominique Boullier, professeur à Sciences Po Paris, sociologue

On entend parler quotidiennement de l’IA tant du côté des effets que ces nouvelles technologies pourraient avoir sur l’enseignement que sur la transformation de nos métiers. Proposant une analyse réflexive sur les transformations en cours du monde de la recherche, le séminaire Politique des sciences propose dans cette troisième séance de l’année un moment d’analyse sur les effets du développement de l’Intelligence artificielle pour la communauté scientifique elle-même. Dans quelle mesure ces outils ont-ils dépossédé les chercheurs de certains aspects de leur métier et à l’inverse quels sont les applications d’ores et déjà pertinentes de ces outils dans nos espaces de recherche ?


« Être inerte, c’est être battu. »

de Gaulle

This survey is closed. Thank you.

La tentative grossière de désigner certains établissements universitaires comme foyers de promotion de l’Islam politique et de l’antisémitisme, selon le protocole mis au point par l’administration Trump [1] constitue un point de retournement. Grâce,  notamment, au soutien très large du mouvement Stand Up for Science, la communauté académique a reconnu et déjoué la tactique de l’inondation (« Flood the zone ») de l’union des droites extrêmes, laquelle reprend sans surprise la ligne de J.D. Vance [2] : « Universities are the enemy. […] We have to honestly and aggressively attack the universities in this country. »

Tout comme pour la censure du colloque au Collège de France, on peut se réjouir d’avoir vu se déployer un front uni pour déjouer le sondage lyssenkiste [3] commandé par M. Baptiste afin de nourrir les médias de M. Bolloré. Dans les deux cas, la bureaucratie a plié devant les oukases ministériels ; ainsi c’est le directeur de « Sciences Po », M. Vassy, qui a imposé cette manipulation pseudo-scientifique au CEVIPOF. Le sondage n’a été transmis par voie hiérarchique que dans les universités « Artois » et « Bretagne Sud » [4]. Un mal pour un bien, puisque cela a ouvert la voie à un référé au Conseil d’État déposé le 28 novembre [5]. Quelques heures plus tard, après une réunion de crise au ministère, le sondage était désactivé. Comme le dit si bien l’IFOP, « This survey is closed. Thank you ». La dérive de M. Baptiste a conduit à la perte de ses derniers soutiens au sein de la communauté scientifique et à des divisions au sein de son cabinet — une première démission a été annoncée au Journal Officiel [6].

Sans rien laisser passer des menées maccarthystes qui vont aller s’accélérant à l’approche des élections présidentielles, il importe de ne pas nous laisser entraîner sur le terrain des imposteurs publicitaires, de leurs falsifications complotistes, de leurs délires identitaires et de leur haine de l’altérité. Il nous faut rester sur le nôtre, celui de la raison sensible, de la défense de l’éthique de la science, d’un espace public démocratique de pensée, de confrontation et de critique réciproque. Mais surtout, il nous faut être plus exigeants et rigoureux encore, et continuer de défendre les fondements et les vertus de la méthode scientifique : l’établissement des faits, les appareils de preuves et la disputatio entre pairs. Face à de pseudo-intellectuels, des politiciens et des fondamentalistes qui entendent museler universitaires et chercheurs en n’ayant, sur les sujets qu’ils prétendent censurer, ni travail savant, ni savoir disciplinaire minimal, il nous faut absolument préserver un espace respirable pour la pensée.

Dans cette attaque contre l’Université, c’est la cuistrerie conjointe du cabinet ministériel, de l’IFOP et de « Sciences Po » qui nous frappe. Il ne s’est trouvé personne au sein de ce prétendu consortium de recherche pour s’interroger sur le choix exclusif proposé entre « Israël est un pays puissant qui mène une politique agressive vis-à-vis de ses voisins » et « Israël est un petit pays qui se défend contre des pays voisins dont certains souhaitent le détruire » ; personne qui ait réfléchi à l’usage d’Israël comme sujet politique, aux conflits asymétriques, aux relations avec l’Égypte et la Jordanie, au confessionnalisme du système politique libanais et au statut du Hezbollah. Un colloque au Collège de France serait assurément de nature à combler ces lacunes.

 

« Qui délivrera le message n’aura pas d’identité.
Il n’oppressera pas.
Modeler dans l’apocalypse, n’est-ce pas ce que nous faisons chaque nuit sur un visage acharné à mourir ? »

René Char

Les rouages de l’antisémitisme, du racisme, du sexisme et des haines sociales

Devenu l’objet de la risée générale, le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF servira désormais à illustrer, en première année de licence, les erreurs méthodologiques à éviter dans les enquêtes de Sciences Humaines et Sociales. Nous renvoyons à notre billet précédent, qui a été mis à jour et complété :

https://rogueesr.fr/trumpisation-de-luniversite-et-fichage-politique/

Mais, au-delà des questions de méthode et des entorses aux libertés individuelles, ce sondage pose un problème de fond. Quelles peuvent être les prémisses qui conduisent, par exemple, à demander de répondre par vrai ou faux, sans autre possibilité, à la proposition : « Les juifs sont bien intégrés en France » ?

Sans doute faut-il expliciter l’alternative à laquelle l’État demande aux universitaires de répondre :

« Les juifs sont bien intégrés en France. »

ou 

« Les juifs ne sont pas bien intégrés en France. »

L’analyse des béances éthiques de ce sondage nous offre ainsi une opportunité de sensibiliser aux tropes antisémites, aux impensés coloniaux, et plus généralement aux trois rouages du racisme : la catégorisation, la hiérarchisation et l’essentialisation. La catégorisation est un processus par lequel les différences entre individus, qu’elles soient physiques, culturelles ou sociales, génèrent une partition de l’ensemble de ces individus en classes disjointes. L’essentialisation consiste à assigner un individu à l’une de ces catégories et à l’y enfermer en réduisant son identité à une « nature » définie par des traits biologiques ou culturels immuables — avec une obsession pour la transmission héréditaire. La hiérarchisation, enfin, fait usage de ces catégories figées pour construire une relation d’ordre inégalitaire, dans le but de valoriser un groupe par rapport à un autre. Dans un mouvement circulaire, l’essence est ensuite projetée sur les individus. Ceux-ci sont censés la partager selon l’hypothèse d’un sentiment identitaire qu’il faudrait prendre en compte et ménager. Pourtant cette hypothèse est, plus encore que l’opinion publique selon les bourdieusiens, une construction ou, plus exactement, un artefact. Or cet artefact, comme tous les artefacts, peut finir par exister, par l’effet auto-réalisateur ou plutôt auto-persuasif des catégories de langue et par la propagande de milliardaires Bretons [7]. Le racisme se construit méthodiquement et insidieusement par un tel attelage.

À relire le questionnaire du sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF, ce ne sont pas les fautes méthodologiques qui prennent à la gorge, mais le fait que le signifiant « les juifs » y soit transformé en objet de projections implicites, initiant et autorisant l’expression de pulsions antisémites. Le questionnaire banalise ainsi les généralisations irrationnelles et oppose les groupes sociaux réduits à des stéréotypes racistes les uns contre les autres : « Les musulmans », « Les Noirs », « Les catholiques », « Les juifs », « Les Roms ». Choix multiple impossible. « Je ne sais pas » inexistant. On voudrait légitimer des discours essentialistes et dégradants qu’on ne s’y prendrait pas autrement. A contrario, le questionnaire invisibilise et empêche de penser le croisement concret des discriminations subies : on ne saurait, par exemple, y être à la fois « Noir » et « juif » ou « Rom » et « catholique ». Enfin, l’une des catégories racistes centrales pour comprendre l’émergence d’une union des droites extrêmes est tout simplement occultée : « Arabes » — sauf à imaginer que les auteurs du questionnaire ont considéré implicitement cette catégorie comme identique à celle de « musulman ». Car le vide structure le plein. Le sondage qui se présentait comme un instrument de lutte contre l’antisémitisme se révèle renforcer puissamment les amalgames, les transgressions racistes et l’« illusion identitaire ».

« Qui es-tu parmi les hommes ? D’où viens-tu ? »
« Anōnumos »

Odyssée VII, 238 et VIII, 552

Décliner son identité

La dialectique entre Soi-Même et l’Autre a donné lieu à d’innombrables élaborations savantes, logiques, sociologiques, anthropologiques, psychologiques ou philosophiques. Qu’est-ce qui constitue l’identité, avec sa condition d’existence — l’altérité ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi, de manière stable dans le temps, mais aussi autre que moi ? Comment les imaginaires sociaux travaillent-ils la question de l’Autre, de l’aliénation et de l’étranger ? À l’opposé de l’aspiration démocratique à l’égalité dans la diversité, le racisme procède à une assignation à un groupe social présupposé dont l’identité supputée devient une propriété intrinsèque et figée. Une conduite (soutenir l’OM, aimer Aya Nakamura, voter à droite) devient alors une essence (supporter de l’OM, jeune, droitard) autorisant des déductions généralisantes supposément sociologiques : « le jeune n’est pas Charlie ». Mais on notera que « nos jeunes ont soif d’engagement » [8]. Ouf !

L’idéologie est un système de croyances dans lequel, de manière perverse, les réponses précèdent les questions. L’art du sondage consiste, lui, à instiller dans l’esprit des gens des réponses désastreuses à des questions qu’ils ne se posaient pas. Dans le cas présent, le consensus raisonnable sur les questions qui fâchent impose de découpler le plus drastiquement possible les travers de la vie sociale française des analyses et opinions sur les conflits Moyen-Orientaux. Le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF fait tout l’inverse : il accrédite les pires confusions et revitalise les expressions racistes et antisémites dans le débat public. S’ensuivront des dénonciations à coups de sondages, de censures, de tribunes haineuses, de logomachie télévisuelle qui, de fait, alimentent toutes les dérives. Et voilà ! Comme on dit outre-Atlantique.

[1] https://theintercept.com/2025/04/23/trump-eeoc-barnard-columbia-texts-jewish/

[2] J.D. Vance, National Conservatism Conference Speech, 2 November 2021.

https://nationalconservatism.org/natcon-2-2021/presenters/jd-vance/

Nous reviendrons dans un prochain billet sur l’usage de sondages dans les universités par l’administration Trump.

[3] Le nom de Lyssenko, héraut de la génétique prolétarienne qui conduisit la biologie soviétique dans le mur et, via ses accointances avec Staline, les généticiens soviétiques au goulag ou à l’exil, peut par métonymie désigner toute doctrine pseudo-scientifique inféodée aux vœux du pouvoir politique et en retour soutenue par lui manu militari jusqu’à s’imposer aux corps et aux esprits. On rappelle, même si ce n’est pas central ici, que le contenu du lyssenkisme est le déni du savoir établi par la génétique mendélienne et son remplacement par une doctrine fausse de l’hérédité des caractères acquis.

[4] Le questionnaire a également été diffusé à l’Université du Havre (Normandie) le lundi 24 novembre mais un contre-ordre a été envoyé le 25 novembre, invitant à ne pas y répondre.

[5] Le référé au Conseil d’État a été déposé par différents syndicats de la FSU, par la Ligue des Droits de l’Homme et par des universitaires ayant reçu l’injonction de répondre au questionnaire sur leur courrier électronique professionnel. La méthode employée dans l’envoi de ce questionnaire est contraire aux règles de droit.

[6] Un nouveau « tombé du camion » du cabinet ministériel annonce, cette fois, l’éviction de M. Baptiste de la présidence du CNRS.

[7] « Il faut être trois pour apprécier une bonne histoire : un pour la raconter bien, un pour la goûter et un pour ne pas la comprendre. Car le plaisir des deux premiers est doublé par l’incompréhension du troisième. »

Alphonse Allais

M. Stérin est le principal financier des groupuscules universitaires d’extrême-droite devenus producteurs à plein temps de tribunes dans FigaroVox, comme l’Observatoire de l’éthique universitaire (ex-Observatoire du décolonialisme, puis ex-Observatoire des idéologies identitaires) :

https://www.humanite.fr/politique/bien-commun/projet-pericles-le-document-qui-dit-tout-du-plan-de-pierre-edouard-sterin-pour-installer-le-rn-au-pouvoir

Désireux de ne pas recevoir un courrier plus abondant qu’à l’accoutumée, soulignons qu’il ne nous a pas échappé que M. Stérin est né à Évreux, préfecture de l’Eure.
M. Bolloré possède un empire médiatique (Relay, CNews, Europe 1, Hachette, Le JDD, etc.) :

https://desarmerbollore.net/news/carte-des-maisons-d-editions-et-medias-de-l-empire-bollore

[8] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/emmanuel-macron-faux-prophete-de-notre-jeunesse-et-grand-pretre-des-armees-20251127_3LVXYP7RBFD2NOTIXKB7JBXMNU/