Résistance et riposte – l’abeille, la luciole et la chrysalide
« Un maquis c’est un endroit où se cachent ceux de la relève. »
Elsa Triolet
L’émergence d’une extrême droite hybride à l’échelle planétaire est désormais manifeste. En France, la recomposition du paysage politique révèle l’envergure du bloc en passe d’achever sa mue trumpiste. Si l’histoire n’est jamais écrite d’avance, il est crucial de garder à l’esprit cette règle d’or : la résistance doit s’organiser dès les prémices d’une bascule autoritaire. Quand le péril saute aux yeux de tous, il est déjà trop tard. Aussi, ce billet et le suivant sont-ils consacrés aux modalités de résistance et de riposte.
Agenda
Nous soutenons la manifestation du jeudi 26 mars à Paris, qui se rassemblera à Jussieu à 16h. Il est plus que temps de réapprendre à dire « nous ». Le dispositif choral imaginé pour cette marche, permet à toutes celles et ceux qui sont attachés aux sciences et à l’Université comme biens communs de faire entendre leurs inquiétudes, leurs revendications et leurs fiertés selon leur sensibilité :
https://standupforscience.fr/evenements-2026/
Cette journée du 26 mars constitue une occasion de relance des motions :
https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/
Nous rappelons la séance du séminaire Politique des Sciences sur l’intelligence artificielle générative et gouvernementalité algorithmique, ce mercredi 25 mars à 17h30 :
https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/
« La vraie confrontation entre “les fascismes” ne peut donc pas être “chronologiquement” celle du fascisme fasciste avec le fascisme démocrate-chrétien, mais celle du fascisme fasciste avec le fascisme radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau qui est né de ce “quelque chose” qui s’est passé il y a une dizaine d’années. (…) A cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. (…) Ce “quelque chose” qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la “disparition des lucioles”. »
Pier Paolo Pasolini
Les stratégies des régimes autoritaires
L’extrême droite hybride combine anti-intellectualisme, polarisation systématique visant à briser la cohésion sociale, et recours au mensonge. Pour asseoir son hégémonie, elle s’attaque à trois cibles prioritaires : les institutions judiciaires indépendantes, les médias critiques et, de manière plus insidieuse, les sciences et l’Université, dont les travaux sont tour à tour censurés, déformés ou instrumentalisés. Elle déploie des stratégies de débordement des défenses immunitaires de la société civile. Cette offensive passe par une politique de préférence nationale et de repli, visant à évincer les étrangers statutairement fragiles, à restreindre l’octroi de visas et à saboter les collaborations internationales. Elle se poursuit par une asphyxie administrative et financière : des coupes budgétaires drastiques à la censure automatisée, en passant par le verrouillage des agences de moyens et d’évaluation. À cette bureaucratie de l’empêchement s’ajoute une répression ciblée. Le pouvoir instrumentalise la justice en multipliant les enquêtes abusives, dont le but n’est pas tant d’aboutir que de provoquer des dégâts matériels et psychiques. Cette méthode s’apparente à la « stratégie du Serengeti » des lobbies de désinformation libertariens: de la même manière que les lions du Serengeti traquent les zèbres isolés en lisière de troupeau, les pouvoirs autoritaires s’en prennent à des chercheurs et universitaires singuliers, plus ou moins au hasard, dans le but d’intimider et de mettre à l’épreuve la solidarité de toute une communauté. Cette mécanique bureaucratique est secondée par une redoutable sous-traitance de la violence : des relais informels, des groupuscules identitaires et des meutes numériques se chargent de l’exécution médiatique, instaurant un climat de terreur sans engager la responsabilité directe de l’État.
« Le vrai courage, c’est, au-dedans de soi, de ne pas céder, ne pas plier, ne pas renoncer. Être le grain de sable que les plus lourds engins, écrasant tout sur leur passage, ne réussissent pas à briser. »
Jean-Pierre Vernant
L’autoritarisme prospère dans le silence et la peur
Face à la mécanique d’étouffement, la tentation est grande de se réfugier dans de fausses stratégies de survie. Croire qu’il suffit de raser les murs en espérant que la tempête passe est une illusion dangereuse : la veulerie et le silence ne font que laisser le champ libre aux adversaires pour saturer l’espace public de mensonges, qu’il est au contraire crucial de contrer immédiatement par les faits. Plus pernicieuse encore est l’autocensure, qui est la clé de voûte de l’architecture comportementale de la soumission. Elle s’insinue subtilement par le biais d’une police horizontale, lorsque des collègues ou des proches, sous couvert de prudence, s’inquiètent d’un « Es-tu sûr que ce soit une bonne idée ? ». Ce glissement conduit à l’obéissance anticipée, poussant les individus et surtout les bureaucraties institutionnelles à devancer les désirs du pouvoir avant même d’y être contraints. Face à cela, une règle d’or s’impose : il ne faut jamais obéir par anticipation, mais exploiter toutes les marges de liberté existantes pour retarder chaque coup de cliquet liberticide.
Dans un contexte de basculement autoritaire, le repli n’a rien d’une position de neutralité : se taire face à la coercition, c’est déjà collaborer. Puisque le régime se nourrit de notre passivité, la résistance, même symbolique, est essentielle. L’histoire démontre que l’engagement de seulement quelques pourcents de la population dans une opposition non violente suffit souvent à faire plier un régime. Face à la répression, la solidarité et la préparation demeurent nos armes les plus redoutables.
« L’ennemi majeur, l’adversaire stratégique [est] le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses mais aussi le fascisme qui est en nous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite. »
Michel Foucault
Pour une éthique non fasciste
On s’imagine à tort qu’il n’y a d’autre alternative face à l’autoritarisme que le silence honteux ou la Résistance majuscule — devenir abeille. Or, pour se tenir debout, pour être à la hauteur, les résistances minuscules sont primordiales. Le fascisme tire sa force d’une instrumentalisation du ressentiment, érigé en passion triste et en ressassement permanent. Il cultive la mélancolie d’un âge révolu et fustige des figures considérées comme parasites, qu’il s’agisse des intellectuels ou des étrangers. C’est précisément à cette amertume que s’adresse le leader autoritaire : en feignant d’entendre la vindicte populaire, il transforme cette colère en un outil de contrôle, la canalisant pour mieux assujettir. Aussi faut-il, à côté de l’anti-fascisme, c’est-à-dire de l’opposition aux modes de gouvernements fascistes, inventer des modes de vie qui ne relèvent pas de la logique de soumission, de servitude, d’obéissance et d’adoration du pouvoir. La minuscule résistance passe par la production d’un imaginaire et de désirs joyeux.
Pour nourrir cette joie au cœur de modes d’existence non fasciste à inventer et à faire vivre, la première condition est de prendre soin de soi et de son bien-être – une condition vitale pour préserver sa puissance d’agir. Le travail savant, débarrassé des fétiches du nouveau management, « projets », « classements » et autres breloques dérisoires, est en soi un acte de résistance : quels que soient la dureté et l’abomination des temps, il nous faut poursuivre l’enseignement et la recherche. Penser, c’est persister.
Une éthique de vie non fasciste, c’est une résistance pour qui s’ajoute à la nécessité de résister contre. Résister pour, c’est faire exister dans l’imaginaire et de manière effective des mondes irréductibles à toute perspective de pouvoir autoritaire comme à toute logique d’enfermement dans la concurrence et le branding de soi. Cela implique de cultiver des relations courtoises et horizontales entre pairs et de maintenir l’exigence de vérité pour elle-même. Affirmer la valeur de la connaissance et de son partage exige une loyauté inébranlable à l’esprit de finesse, refusant de céder aux caricatures, au campisme, à la bêtise à front de taureau et à la rhétorique à l’épiderme épais des ennemis de la démocratie. Enfin, résister pour, c’est protéger et maintenir vivantes, dans l’intimité comme au cœur des institutions, toutes les relations et les modes de vie qui constituent d’ores et déjà des cibles présentes ou potentielles pour un pouvoir autoritaire.
Dire le vrai sur le monde suppose d’être d’une rigueur méthodologique et d’une précision descriptive sans concession : être chercheur par gros temps nécessite de nommer sans euphémisation et de définir les mots avec rigueur. Il incombe au monde académique de débusquer les mensonges et de démonter les mécaniques manipulatoires qui saturent notre époque. Face au doublespeak – cette novlangue insidieuse qui inverse le sens des mots pour mieux anesthésier la pensée – il faut inlassablement riposter. Contre le brouillage sémantique et le confusionnisme, préserver des espaces de respiration passe par l’affirmation réitérée des principes démocratiques (la liberté, la vérité comme horizon commun et l’inclusion) et la revendication des principes « républicains » que l’extrême-droite aura du mal à effacer des bâtiments publics : liberté, égalité, fraternité.
Quel que soit le degré d’effondrement, il faut s’efforcer de mesurer ce qui se produit dans le réel et se méfier des faux consensus. Le sentiment de solitude, la fragmentation du corps social, l’auto-censure et la collaboration naissent de ce qu’on nomme en psychologie sociale, l’ignorance pluraliste. Répétons le, il ne faut jamais anticiper les désirs du pouvoir, ne jamais lui offrir notre soumission par anticipation. Il ne faut jamais s’adonner ni à la délation ni à la dénonciation d’étudiants ou de collègues, ne jamais se muer en commissaire politique.
La stratégie de l’extrême-droite hybride reposant sur l’accélération, la sidération et le débordement, la résistance minuscule des lucioles – s’inventer une vie non fasciste – participe pleinement de la grande Résistance.
« Je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de choses. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois mal composé). À ceux-là, il faut répondre : C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement de doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de choses, dis-tu. Oui, c’est peu de choses. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
Jean Paulhan, Cahiers de la Libération, n°3, février 1944, L’abeille
Mesurer l’obscurité : l’échelle intime des risques
Il est frappant de constater, parmi les collègues, des appréciations très différentes sur le degré de fascisation de la Hongrie, de l’Italie, des Etats-Unis ou de la société française. Selon l’établissement d’exercice, selon le degré d’engagement dans l’espace public, la situation peut être jugée paisible encore ou alarmante, au vu des menaces allant du harcèlement en ligne aux violences physiques de groupuscules national-identitaires, de l’intimidation à la désignation comme cible par les médias bollorisés. Aussi, estimer la dégradation de la situation passe-t-elle par l’évaluation des risques que nous sommes encore prêts à prendre, avec une honnêteté radicale. C’est en mesurant l’étroitesse de nos marges de manœuvre que l’on jauge la progression de l’autoritarisme. Où en sommes-nous sur l’échelle de l’autocensure ? À quel degré de collaboration passive avons-nous, par fatigue ou par peur, déjà consenti ? Le coût de la critique et de l’énonciation de vérités inconfortables est un étalon de mesure de l’érosion démocratique. Nous empruntons à The Anti-Autocracy Handbook leur échelle de mesure qui comprend quatre stades :
- Le risque faible (la prévention et la diplomatie du savoir) : Il s’agit en premier lieu de réduire sa propre surface de vulnérabilité, pour ne prêter flanc à aucune représaille arbitraire : sécuriser ses données informatiques, minimiser les prises possibles sur le plan administratif et légal. Parallèlement, c’est le stade de l’engagement public : il faut multiplier les espaces d’échange, interpeller les élus, vulgariser pour sensibiliser les citoyens. C’est l’ère du prebunking, du désamorçage par le rire et l’intelligence face à la bêtise et aux préjugés mortifères.
- Le risque moyen (le sanctuaire et la préservation) : Lorsque la pression s’intensifie, la priorité devient la protection. Il incombe alors de créer et de maintenir des espaces sûrs, de faire bouclier autour des chercheurs et des participants les plus vulnérables. La résistance se fait archiviste : il faut sauver les données, protéger les recherches en péril et empêcher l’effacement des vérités factuelles.
- Le risque élevé (la friction et la désobéissance passive) : C’est le moment d’introduire du sable dans les rouages. La résistance minuscule se mue en désobéissance administrative : poser des questions qui ralentissent la machine, ne pas exécuter aveuglément les directives, opposer un refus poli mais ferme (« I would prefer not to »), détourner tous les moyens humains, matériels et financiers possibles vers des actions de résistance. Il s’agit de tester, par de petits actes de défiance quotidiens, le degré de zèle de la bureaucratie et de préserver ainsi son intégrité morale.
- Le risque extrême (le témoignage et la survie) : Quand l’étau se referme totalement, l’acte de résistance ultime réside dans la transmission. Il faut témoigner, raconter l’histoire (fut-ce sous anonymat) pour laisser une trace dans le réel. C’est l’heure d’évaluer ses ultimes marges de manœuvre et de chercher, parfois dans l’exil ou la clandestinité des réseaux de relocalisation, un soutien collectif vital.
« La fleur est dans la flamme, la flamme est dans la tempête. »
René Char
Il est temps, encore, de manifester et de rire, de renouveler la vision de l’Université et les rapports entre sciences et société, d’organiser un réseau de solidarité et de résistance délocalisé en collectifs autonomes. Plutôt que de se laisser aller au dégoût devant l’effondrement du monde, l’heure est à l’effort moral, intime, pour nous tenir debout, pour être à la hauteur, pour préparer collectivement un monde à venir qui soit vivable et joyeux.
« Tout crépuscule est double, aurore et soir. Cette formidable chrysalide qu’on appelle l’univers trésaille éternellement de sentir à la fois agoniser la chenille et s’éveiller le papillon. »
Totor