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Soldes sur les sciences : -25%

« [Ma mère] estimait que la civilisation d’un pays se mesure d’après le pourcentage du budget qui est consacré à l’Éducation nationale, et malheureusement la France ne venait pas dans un bon rang à ce point de vue. »

Irène Joliot-Curie, Marie Curie, ma mère.

Séminaire Politique des Sciences (9 avril)

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 9 avril 2026 de 18h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol). Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/

Crise des universités britanniques : ce que fait la marchandisation à l’enseignement supérieur ?

Ces dernières décennies, les universités britanniques ont basculé dans un modèle largement marchandisé de l’enseignement supérieur, financé principalement par les frais d’inscription des étudiants internationaux. Ces réformes ont eu de profondes conséquences et précipitent aujourd’hui l’ensemble du système universitaire dans une des plus graves crises qu’il ait connues. Au moment où, en France, le ministre de l’ESR avance à grand pas vers un financement des  universités par l’augmentation des frais d’inscription des étudiants, il est urgent d’analyser ce qu’il se passe en Grande Bretagne et d’en tirer les leçons. Vincent Carpentier, Anne Daguerre et Danièle Joly, tous trois universitaires en Grande Bretagne, reviendront sur les évolutions des universités britanniques et leurs multiples conséquences.

« Je vais maintenant commencer à prendre toute la phynance, après quoi je tuerai tout le monde et je m’en irai. »

Alfred Jarry, Ubu sur la butte

Saignée du CNRS

Le dernier courrier adressé par le PDG du CNRS aux directions d’unités rompt brutalement avec la retenue habituelle de la communication institutionnelle :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/03/DotationCNRS.pdf

À quelques semaines de son départ, Antoine Petit semble vouloir lever le voile sur les mécanismes financiers qui fragilisent l’organisme, dissipant au passage les brumes nimbant la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) promulguée à la veille de Noël 2020. De fait, cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de déréguler les statuts des universitaires et des chercheurs pour mettre en extinction le statut protecteur de fonctionnaire. Comme nous l’avions analysé à l’époque, la LPR est une loi insincère qui programmait la paupérisation de l’Université et de la recherche publique par des mécanismes de ponction interne. Le courrier d’Antoine Petit donne — c’est une première — le détail de ces ponctions pour le CNRS. En 2026, le prélèvement sur la subvention pour charge de service public (SCSP) s’élève à 8,9 %. Cette ponction arbitraire est en hausse de 3,1 points par rapport à 2025. Sous une apparence de stagnation, le budget réel de la recherche chute en réalité de 3 % par an depuis la mise en œuvre de la LPR.

Pour la première fois de son histoire, le CNRS est plongé dans un déficit abyssal de 239 millions d’euros — à comparer aux 2,9 milliards d’euros de SCSP. Sous la pression de Matignon et de Bercy, l’organisme doit couper 20 millions d’euros dans ses dépenses de fonctionnement (hors masse salariale). L’effort repose massivement sur les unités de recherche : 13,5 millions d’euros sont ponctionnés sur les dotations aux laboratoires. Cette réduction est répartie entre les dix instituts thématiques au prorata de leurs budgets, mais les modalités d’application sont disparates. Dès janvier 2026, une ponction de 10 % a été opérée sur les ressources propres banalisées (RPB) de toutes les unités. Sur les crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement), l’INSU (Terre & Univers) et l’INSB (Biologie) imposent une coupe de 25 %, contre 10 % pour l’INEE (Écologie & Environnement). CNRS Physique applique une ponction hybride : 12,4 % en mars, complétée par une nouvelle remontée de 14 % des RPB en décembre.

Ces 20 millions d’euros d’économies forcées paraissent dérisoires face aux sommes colossales versées au secteur privé. À titre de comparaison, le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) représente 7 milliards d’euros et l’apprentissage 18 milliards d’euros par an. Plus globalement, la Cour des Comptes souligne que les allégements de cotisations patronales ont quadruplé en dix ans, passant de 20,9 à 77,3 milliards d’euros entre 2014 et 2024. Alors que les dividendes ne cessent de battre des records, cette politique de l’offre consistant à déverser sans contrôle des centaines de milliards d’euros au secteur privé semble relever du dogmatisme, du clientélisme ou encore de la corruption. Nous avons besoin de renouer avec des politiques publiques pensées et évaluées pour répondre aux besoins de la population. Il est urgent de procéder à des investissements raisonnés pour que notre société se réinvente un avenir, dans un moment de bascule climatique, géopolitique, démocratique, économique et environnementale.

Ce serait sans doute une erreur de ne voir qu’un simple passage difficile dans cette cure d’austérité, un orage de grêle avant le retour d’un beau temps printanier. Il s’agit bien plus probablement d’une bascule de l’économie de la connaissance, fétichisant l’innovation, vers une doctrine inspirée du muskisme, faite de démassification scolaire, d’attaque contre les sciences, d’extractivisme, de prédation du bien commun et de promesses technophiles. La recherche fondamentale et l’Université subissent désormais une attaque en tenaille, par en haut, portée par les milieux d’affaire et leurs managers, et par en bas, nourrie du ressentiment contre le déclassement scolaire. Nous reviendrons dans un billet spécifique sur cette bascule amenée à s’amplifier et à contribuer, comme aux Etats-Unis, à l’« union des droites » extrêmes.

Au moment des débats budgétaires, nous n’avons été que quelques milliers à batailler pour défendre l’idée de sciences comme bien commun, ce qui est notoirement insuffisant pour infléchir pareille politique. Pendant ce temps, le secteur privé lucratif mène l’offensive par l’entremise de Mme Frédérique Vidal (Skema business school [1]), de Mme Pénicaud (Galileo [2]) et M. Blanquer (Veolia [3]). Nul n’ignore que le budget 2027 s’annonce pire encore, car il subira de plein fouet le choc économique mondial engendré par l’envol du prix du pétrole et la pénurie d’engrais, conséquences des guerres perpétrées par quelques-unes des brutes qui se partagent la planète.

Dans ces conditions, la communauté académique joue très certainement sa survie, non plus seulement philosophiquement, mais désormais très concrètement. 

Lexique.
Subvention pour Charge de Service Public (SCSP) : Il s’agit de la dotation financière globale versée par l’Etat à ses opérateurs (tels que le CNRS ou les universités) pour financer les missions de service public qui leur sont confiées. Imputée sur les dépenses de fonctionnement de l’État, cette enveloppe annuelle ne cible pas un projet spécifique, mais doit compenser le coût global des obligations et missions imposées à l’établissement par la loi ou par son contrat d’objectifs. Elle doit garantir le fonctionnement pérenne de l’établissement. En vertu de son principe de globalisation, l’opérateur bénéficie d’une autonomie de gestion pour répartir librement cette subvention au sein de son propre budget, ce qui la distingue des financements sur appels à projets ou des dotations en fonds propres strictement dédiées à l’investissement.

Crédits FEI (Fonctionnement, Équipement, Investissement) : Il s’agit de l’ensemble des moyens financiers d’une unité, hors masse salariale. Ces crédits permettent d’acheter le matériel, de payer les missions, de régler les factures fluides (électricité, eau, …) et d’investir dans de nouveaux équipements scientifiques.

Ressources Propres Banalisées (RPB) : Ce sont les fonds que l’unité a générés elle-même (via des contrats de recherche, des prestations de services ou des reliquats de contrats terminés). Contrairement aux fonds dits « fléchés » (strictement réservés à un projet spécifique), les RPB sont supposées être libres d’utilisation : le laboratoire peut les réallouer selon ses besoins pour son fonctionnement général.

« C’est en fait un véritable miracle que les méthodes modernes d’enseignement ne soient encore parvenues à étouffer complètement la sainte curiosité pour la recherche. Car celle-ci est une plante extrêmement fragile qui, si elle a besoin d’encouragements, réclame surtout de la liberté, faute de quoi elle dépérit immanquablement. C’est une grave erreur de croire que la joie de l’observation et de la recherche peut croître sous l’effet de la contrainte ou du sens du devoir. »

Albert Einstein

Le mystère de l’Incarnation de « Bercy »

Personne n’attendait quoi que ce soit des « Assises de l’augmentation des frais d’inscription ». Comme lors des « Assises » de 2012, aucun chercheur, aucun universitaire en activité n’a été convié à cette Grand Messe de la bureaucratie, vide d’analyse, de travail savant et de pensée. Aucune conclusion ne sortira des « Assises ». Et pour cause : il n’y aura pas de loi Baptiste. La saignée et la mise en laisse courte par les COMP se poursuivront mais rien de nouveau n’aura lieu d’ici les élections présidentielles.

Que relever de ce carnaval de tristesse et de grisaille? Peut-être ceci. Depuis des années, on a coutume de désigner les responsables du mésusage des deniers publics par une métonymie : « Bercy ». On ne sait pas grand chose de « Bercy », cet être collectif évanescent, protégé dans un château-fort qui semble inaccessible à quiconque n’use pas d’un hélicoptère pour ses déplacements urbains. On suppute que « Bercy » n’a aucune idée de ce qu’est la recherche, est incapable de lire un article scientifique et a fortiori de faire une bibliographie sur un sujet quelconque. « Bercy » ne met pas ses enfants à l’Université, dont il ignore à peu près tout. « Bercy » présente des caractéristiques issues du changement survenu dans les institutions de reproduction des élites il y a une cinquantaine d’années : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (Ulm) ont graduellement été supplantés par les pôles socialement et économiquement dominants formant l’élite de la bureaucratie et du management : l’ENA et HEC.

Les « Assises de l’augmentation des frais d’inscription » ont été co-organisées par « Bercy ». « Bercy » s’y est donc incarné, avec son costume gris de bonne facture et son collier de barbe à la mode de la Monarchie de Juillet. « Bercy » existe ! Je l’ai rencontré. Y-a-t’il eu tirage à la courte-paille à l’Inspection Générale des Phynances ? A-t-on pensé amadouer l’universitaire en mandatant un énarque de la promotion René Char, comme on offrait autrefois de la verroterie aux indigènes ? Le mystère demeure. Nous étions resté sur l’image donnée par Patrick Hetzel aux présidents d’université, quelques temps avant le « bande de nuls » de Philippe Baptiste : « pour Bercy, vous êtes des punks à chien ».

Transparent présenté lors des « Assises »

Cette fois, « Bercy » est venu présenter aux punks à chien deux transparents résumant sa « pensée ». Le premier figure une « simulation très simple » qui montre le creusement du sous-financement de 1,7% du budget total par an, depuis 3 ans. Même si la baisse annuelle de budget est en réalité de 3%, assumer la politique d’austérité délétère menée depuis la LPR est une première. Nous en étions il y a quelques semaines encore à « Ce n’est pas Zola non plus ! » et à « L’adoption de la loi de finances pour 2026 concrétise la priorité donnée par le Gouvernement à l’enseignement supérieur et à la recherche. ». Que montre donc la « simulation très simple » de « Bercy » ? Sa volonté de poursuivre au même rythme le creusement du sous-financement.

Transparent présenté lors des « Assises »

Par quels moyens ? Le transparent suivant de « Bercy » nous l’apprend, qui appelle au centre d’un grand O bleu à un plan pluriannuel : difficile de dire plus clairement l’insincérité de la loi Vidal (LPR). Autour du O bleu, « Bercy » a fait figurer avec des points d’interrogation au charme désuet, les lieux communs du nouveau management public : augmenter les frais d’inscription; procéder à des fusions d’établissements en mastodontes dysfonctionnels et dévitalisés (i.e. rejouer la loi Fioraso) ; supprimer des offres de formation ; transférer les missions de l’Université à un secteur privé lucratif de qualité médiocre, gavé de subventions publiques accordées sans contrôle ; attirer des étudiants étrangers avec des frais d’inscription élevés.

En clair, « Bercy » entend terminer le plan Aghion-Cohen de 2004. Cependant, il devient difficile de ne pas voir qu’il n’y a plus aucune promesse de croissance par l’innovation, mais l’ambition de déséduquer la population et de promouvoir l’ignorance. N’est-il pas temps de nous mettre au travail pour faire émerger une autre vision de l’Université et des sciences ?

« S’il faut faire à la Cour, pour vous, quelque ouverture, On sait, qu’auprès du Roi, je fais quelque Figure, Il m’écoute, et dans tout, il en use, ma foi, Le plus honnêtement du Monde, avecque moi. »

Tirade d’Oronte, Le Misanthrope, Molière

[1] https://etudiant.lefigaro.fr/article/etudes/l-ancienne-ministre-frederique-vidal-rejoint-la-direction-de-skema-business-school-20250612/

[2] https://www.challenges.fr/grandes-ecoles/lobby-quand-le-geant-de-lenseignement-prive-galileo-recrute-des-politiques-au-coeur-de-letat_599703

[3] https://reporterre.net/Une-ecole-de-la-transformation-ecologique-pilotee-par-Veolia-et-Jean-Michel-Blanquer

https://terra-academia.org/institut

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