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Refonder l’Université et la Recherche pour retrouver prise sur le monde et nos vies

Appel du 20 mars 2020

Nous affrontons une crise sanitaire majeure qui vient nous rappeler la fragilité de nos vies et de nos sociétés et la nécessité de systèmes de solidarité organisés, solides et pérennes : école, santé, retraites… Il aura fallu la pandémie du Covid-19 pour que le pouvoir politique se souvienne brusquement de l’importance vitale d’institutions qu’il a pourtant détruites méthodiquement. En quarante ans, l’Hôpital français est passé de 11 à 6 lits pour mille habitants ; sur les seules six dernières années, 17 500 lits de nuit ont été supprimés. Les personnels hospitaliers sont en effectifs si réduits que des étudiants et des retraités sont aujourd’hui réquisitionnés comme forces supplétives. Alors même que les espoirs de traitement du virus dépendent des chercheurs, cela fait quinze ans que la recherche scientifique à l’Université et dans les grands organismes comme l’Inserm ou le CNRS subit le primat donné à des projets de court terme, pilotés bureaucratiquement, et concentrant sur quelques thèmes définis comme “porteurs” des moyens globalement en déclin. Quinze ans de démolition !

La pandémie agit comme un révélateur : elle confirme aux yeux de tous que l’Université et la recherche publique auraient dû rester une priorité pour nos sociétés et que la diversité des axes de recherche, le temps long et les financements pérennes sont les conditions de son bon développement. Nous voyons bien que les appels à projets lancés de manière improvisée en réaction à chaque crise tiennent plus de la communication impuissante que de la programmation éclairée. Le mal est profond : les procédures bureaucratiques de mise en concurrence ne favorisent que le conformisme quand la liberté de recherche permet des découvertes fondamentales. Ce qui était choquant en temps ordinaire est devenu obscène en temps de crise. La pandémie du coronavirus met ainsi à nu l’inconséquence des politiques menées ces dernières décennies, dont la responsabilité est partagée par tous les gouvernements qui les ont appliquées.

En plus de l’urgence sanitaire qui révèle la crise de notre système de santé, notre société doit affronter trois autres crises : environnementale, sociale et démocratique. La crise écologique et climatique, au gré des catastrophes toujours plus nombreuses qu’elle engendre, affecte un peu plus chaque jour nos vies. Pas plus que pour les épidémies, l’alerte des scientifiques et de la jeunesse du monde entier sur la gravité du réchauffement climatique n’a conduit à prendre les mesures radicales qui s’imposaient. Sur le plan social, les dernières décennies ont été marquées par le creusement d’inégalités matérielles, territoriales, fiscales et culturelles. Enfin, une crise démocratique et politique conduit les citoyens à se détourner massivement de dirigeants incapables de répondre à leurs attentes ou agissant contre l’intérêt général. Même si chaque jour de nouveaux secteurs de la société expriment une volonté de redonner du sens à l’existence et d’en finir avec l’individualisme et le repli sur la sphère privée, cette aspiration profonde à décider des règles collectives que la société se donne, cette volonté des citoyens conscients de ce qui les relie se heurtent à l’imprévoyance, à la cécité et à l’autoritarisme de gouvernants qui confisquent la décision.

Tous les savoirs scientifiquement construits par les recherches théoriques, par l’expérience, l’enquête, l’observation, la confrontation des hypothèses et des résultats, sont indispensables pour surmonter ces crises. Or, les institutions qui créent, transmettent, conservent et critiquent les savoirs, sortent exsangues de la période qui s’achève. Elles doivent être reconstruites sur de nouvelles bases, capables de faire vivre des sciences diverses et créatives, aptes à anticiper les défis auxquels notre société doit faire face. Ce travail de refondation de l’Université et de la recherche doit échapper à l’emprise des « experts » et des bureaucrates : il doit s’articuler à l’exigence démocratique et, en cela, il y a une affinité profonde entre le temps long de la science, son ancrage dans l’expérience et la controverse savantes, et l’exercice de la démocratie, impliquant la délibération et l’attention à l’expérience ordinaire des citoyens.

Pour nous, le temps est venu d’une refondation de l’Université et de la recherche reposant sur deux principes régulateurs. L’aspiration collective à déchiffrer l’inconnu suppose l’indépendance effective du monde savant vis-à-vis de tous les pouvoirs : cette autonomie doit être garantie par des moyens répartis entre les disciplines en fonction de leurs besoins, par des statuts protecteurs des libertés académiques et par le temps long nécessaire au développement de toute recherche. Le corollaire de l’autonomie du monde savant est son engagement sur un principe : sa responsabilité vis-à-vis de la société. L’usage politique, technique et industriel des travaux scientifiques doit se décider dans un cadre pluraliste et démocratique, en accord avec l’intérêt commun. Cela suppose de réinstituer l’Université comme lieu de formation des citoyens à une pensée autonome et aux savoirs critiques, et comme lieu de production et de transmission au plus grand nombre de connaissances scientifiques et techniques. À rebours des propensions récentes au conformisme, à la bureaucratie et à la généralisation d’une sélection prétendument darwinienne, cette institution implique aussi que l’Université éclaire le débat démocratique par l’élaboration de synthèses plurielles, établies par la confrontation savante, plutôt que par une évaluation technocratique, toujours en retard d’une crise.

Face à la gravité de la situation qui affecte nos vies, l’heure n’est pas aux mises en cause individuelles. Mais nous n’oublierons pas ce qui a permis que l’on en arrive là. Les morts de cette crise nous obligent. Et nous ne laisserons pas celles et ceux qui n’ont pas su la prévenir ou en réduire la portée, la résoudre par des mesures liberticides, ou mettre en place un énième plan d’austérité justifié par une dette que des politiques aveugles ont contribué à fabriquer. Le métier de scientifique ne consiste pas à aménager la crise ou climatiser l’enfer, ni à bâillonner la démocratie au nom du savoir expert.

Conscients des crises qui frappent notre société, nous appelons chacun et chacune à se mobiliser pour engager la refondation de notre monde abîmé. Ce printemps, dès la fin du confinement, nous nous engageons à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques et à poser les jalons d’une société conforme à nos aspirations et à nos besoins. Après l’été, nous convions l’ensemble des citoyens à des Assises de la Refondation, le 20 septembre 2020,  pour définir un programme visant à rompre de manière effective avec les politiques actuelles et à juguler les crises environnementale, sociale et démocratique qui menacent notre monde et nos vies. Nous devons à la jeunesse un horizon élargi, un avenir à nouveau ouvert.

Nous appelons tous les autres secteurs de la société à se joindre à notre démarche, et à écrire leur propre texte de refondation en adaptant ce paragraphe de conclusion.

La signature de ce texte appelant à repenser les liens entre science et société est ouverte à tous les citoyens et citoyennes, au-delà des acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche, étudiants, universitaires, chercheurs, techniciens, ingénieurs et administratifs.

Premiers signataires :

Camille Noûs, Bruno Andreotti, Stéphane André, Marc Aymes, Nicole Belayche, Olivier Berné, Samuel Boissier, Anne Bory, Sébastien Boulay, Christophe Boëte, Antoine Chambert-Loir, Kristel Chanard, Amélie Coulbaut-Lazzarini, Lauric Cécillon, Christophe Dansac, Fabien Desage, Nadine Dieudonné-Glad, Hervé Diot, Jean-Pierre Djukic, Pascale Dubus, Hélène Débax, Florence Elias, Emmanuèle Gautier, Laurence Giavarini, Julien Gossa, Mathieu Grenet, Jacques Haiech, Philippe Huneman, Caroline Ibos, Pierrick Labbé, Joël Laillier, Alice Lebreton, Danouta Liberski, Pascal Maillard, Jean-Christophe Marcel, Aurélia Michel, Perola Milman, Pierre-Yves Modicom, Emmanuel Munch, Mustapha Nadi, Thomas Perrin, Joël Pothier, Paulette Roulon-Doko, Arnaud Saint-Martin, Johanna Siméant-Germanos, Michel Volovitch

Signer ici

Liste complète des signataires 

Dernières signatures
7,401 Marie-Ange Dat Déc 02, 2020
7,400 Frédérique Riedlin Nov 29, 2020
7,399 michele levacic-burkhardt Nov 29, 2020
7,398 Karine Monier Nov 25, 2020
7,397 Étienne VIGNON Nov 24, 2020
7,396 nicolas chevaugeon Nov 21, 2020
7,395 Pascal Carriere Nov 18, 2020
7,394 LUCIE MARSOLLIER Nov 17, 2020
7,393 Henny Blomme Nov 16, 2020
7,392 Fabienne LE MENN Nov 15, 2020
7,391 catherine fouques Nov 14, 2020
7,390 Isabelle Sagansan Nov 14, 2020
7,389 Luc Tessier Nov 13, 2020
7,388 Arnaud François Nov 11, 2020
7,387 Clémence MOREAU Nov 10, 2020
7,386 Catherine Hofmann Nov 09, 2020
7,385 Michael Orieux Nov 09, 2020
7,384 Fabien Halkett Nov 09, 2020
7,383 Jimmy Daccache Nov 08, 2020
7,382 Eva Faurobert Nov 08, 2020
7,381 Marc Gruas Nov 08, 2020
7,380 Clement Gouriou Nov 03, 2020
7,379 William Perrin Oct 31, 2020
7,378 Oumrati Mohamed Oct 30, 2020
7,377 Johanne Delannoy Oct 30, 2020
7,376 Nathalie Legendre Oct 27, 2020
7,375 Jean-Char;les Meunier Oct 27, 2020
7,374 Sandra Verrier Oct 27, 2020
7,373 Jean-Baptiste Caillau Oct 24, 2020
7,372 Daniel THOMAS Oct 24, 2020
7,371 Hervé Louche Oct 24, 2020
7,370 Gisèle Vianey Oct 22, 2020
7,369 Denis RENARD Oct 19, 2020
7,368 Karima Guezzou Oct 01, 2020
7,367 Adeline Patard Sep 21, 2020
7,366 Jorge Calvo-Gómez Sep 18, 2020
7,365 Isabelle Costerg Sep 17, 2020
7,364 Christelle Achard Sep 15, 2020
7,363 Tsouria BERBAR Sep 15, 2020
7,362 Muriel Chandanson Sep 15, 2020
7,361 Bruno Graziano Sep 15, 2020
7,360 Lucie Barraud Sep 12, 2020
7,359 Dimitri Navarro Sep 11, 2020
7,358 David le bolloc'h Sep 11, 2020
7,357 Magali Ollagnier-Beldame Sep 11, 2020
7,356 Jacques LEONARD Sep 11, 2020
7,355 SAMIRA MOBAIED Sep 11, 2020
7,354 MICHEL MIEUSSENS Août 30, 2020
7,353 Bertrand WOLFF Août 13, 2020
7,352 Boris Urbas Août 11, 2020

Pour signer 

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Comment ( 1 )

  1. JB
    Avez-vous invité vos homologues des pays de l'UE à ces Assises ou à tenir les leurs ? Parce que les politiques menées ces quinze dernières années sont 100 % euro-compatibles, contrairement à votre projet de reconstruction. On lit du #Pécresse, #Fioraso, #Vidal à volonté dans la contestation de la LPPR, mais où est passée la stratégie de Lisbonne, que Sauvons l'université était capable d'intégrer à son analyse ? Ah oui, l'amour entre les peuples, la coopération scientifique, l'argent de l'ERC qui coule à flot... Interrogez votre ambivalence et je signe.