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La recherche est un jardin

« André-Georges Haudricourt a naguère opposé la mentalité des peuples pasteurs comme les Grecs à celle des peuples jardiniers comme les Chinois anciens. La domestication des animaux aurait conduit les pasteurs à concevoir la domination du roi sur ses sujets, l’autorité du supérieur sur ses subordonnés, sur le modèle des rapports du berger avec son troupeau, qu’il mène à la baguette. Le sceptre royal est un bâton. Au contraire, les peuples jardiniers prendraient pour modèle de l’exercice du pouvoir cette forme d’action « indirecte et négative » qui est propre à l’horticulteur, soucieux de s’insérer dans l’ordre naturel et dont l’intervention ne vise ni à soumettre ni à contraindre, mais, en accord avec l’élan interne de chaque plante, à la laisser mieux pousser.

« Quand il nous a accordé le privilège de nous prendre sous sa tutelle, le CNRS n’a pas voulu nous dominer : il a déblayé et irrigué le terrain autour de nous, écartant les obstacles, écrasant les trop grosses mottes, nous apportant l’eau dont nous avions besoin. Je souhaite qu’il en soit demain comme hier et aujourd’hui. La recherche est un jardin. Pour qu’il fleurisse, ceux qui en ont la charge doivent se faire jardiniers plutôt que bergers. »

Jean-Pierre Vernant, discours prononcé le 18 décembre 1984 à l’occasion de la remise de la médaille d’or du CNRS.

  1. Bureaucratisation des EPST

Le décret n° 2022-758 du 28 avril 2022 dispose que le directeur général de chaque EPST prend le pas sur son conseil scientifique — ou sur les instances d’évaluation compétentes — pour les décisions de recrutement et d’avancement des personnels de recherche. Ce ne sont pas moins de huit articles du code de la recherche qui sont réécrits, dépossédant les instances collégiales au profit du directeur général de l’établissement. L’instance d’évaluation formule un simple avis. Le directeur général décide.

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000045726776

  1. Vers le démantèlement du CNRS

« Lorsque Macron a fait son discours en janvier, quand il a parlé du CNRS, il a parlé d’agence de moyens. Je l’ai vu le lendemain pour mon entretien d’embauche et il m’a demandé mon avis sur son discours de la veille. J’ai dit très bien mais agence de moyens le terme n’est pas bien choisi ça c’est l’ANR nous on est une agence de programme et d’infrastructure et là il a dit : “banco ! J’achète !.” »

Antoine Petit

Depuis 25 ans, on ne compte plus les rumeurs d’attaques contre le CNRS ni les réactions qu’elles engendrent, souvent corporatistes et teintées d’un certain mépris envers la recherche universitaire. Aussi accueille-t-on avec circonspection la nouvelle vague d’agitation autour de déclarations de messieurs Macron et Petit, dans un moment où courtisans et apparatchiks se préoccupent surtout du jeu de chaises musicales au sein de l’appareil d’État.

Pourtant, cette fois-ci, des éléments concordants laissent présager une grande loi structurelle pour le supérieur — sous réserve qu’une majorité parlementaire l’appuie —, sans commune mesure avec le fourre-tout de la Loi de Programmation de la Recherche, qui se contentait d’accentuer la dérégulation des statuts et la précarisation, sans ambition ni moyen. En particulier, M. Petit a annoncé récemment aux directeurs d’unité une refonte totale de la gestion des budgets des contrats de recherche dont le CNRS est tutelle gestionnaire. Les universités, pourtant partenaires de nombreuses unités mixtes (UMR) avec le CNRS, n’avaient pas été prévenues. Cette restructuration unilatérale, qui déstabilise le fonctionnement des UMR à travers le pays, a même suscité la protestation écrite du lobby des présidents d’université, via un courrier à M. Petit dont nous nous sommes procurés une copie. On peut y voir l’indice de grandes manœuvres en cours au sein de la sphère bureaucratique autour de l’avenir du CNRS.

Le projet de démantèlement du CNRS vise, si l’on en croit diverses déclarations de M. Petit, à concentrer les moyens sur quelques managers avancés dans leur carrière. On peut voir dans la construction de l’IHU du professeur Raoult une expérience qui sert de précurseur à ce projet. On sait pourtant que les idées nouvelles, exploratoires, originales, naissent le plus souvent dans des laboratoires à taille humaine, marqués par un fonctionnement collégial et où les jeunes chercheurs peuvent faire valoir leur point de vue. La concentration des moyens dans de grosses équipes chapeautées par un mandarin favorise davantage les recherches confirmatoires que les découvertes.

Quel problème le projet de démantèlement du CNRS est-il supposé résoudre ? Aucun, à la vérité. Il s’agit plutôt de parachever le projet d’abandon de tout cadre national pour l’enseignement supérieur et la recherche au profit d’une logique de marque poursuivie depuis le rapport Aghion-Cohen de 2004 : différencier les statuts, déréguler, mettre en concurrence, bureaucratiser et précariser. Dès lors, la question commune posée au CNRS et à l’Université est la suivante : comment organiser l’écosystème de recherche et d’enseignement supérieur au niveau national ? Comment en finir avec le féodalisme bureaucratique issu de 20 ans de managérialisation sans retomber dans un pilotage ministériel  ? Pourquoi l’aménagement du territoire est-il une nécessité qui suppose une réflexion stratégique à l’échelle nationale ? Comment recruter ? Comment garantir et renforcer la liberté académique ?

Le choix cardinal entre le maintien d’un cadre national ou bien l’atomisation-dérégulation du système d’Université et de recherche sera au cœur du débat des semaines qui viennent. Nous proposerons un texte analytique et programmatique sur ce sujet. Nous invitons d’ores et déjà les candidates et les candidats aux élections législatives à prendre position et à faire connaître leur choix.

  1. Bibliothèque nationale de France

Depuis plusieurs semaines, la Bibliothèque Nationale de France est secouée par un conflit social autour du temps de travail, et des modalités de communication des documents. Le nombre insuffisant des bibliothécaires, leur grande précarité également, obèrent depuis plusieurs années le bon fonctionnement de cette institution très importante pour la recherche, du fait de ses fonds d’archives sans équivalents. Une réforme annoncée par la direction générale de l’établissement va bientôt rendre la BNF très difficilement utilisable pour les chercheurs et chercheuses, en particulier exerçant en province. Cette réforme procède d’une volonté de recentrer les activités et l’image publique de la BNF sur un profil de musée, proposant de lucratives expositions temporaires. Ce projet, porté par un directeur général énarque, cadre gestionnaire du ministère de la culture et n’ayant jamais côtoyé le monde de la recherche, est une atteinte directe aux conditions d’exercice de la recherche. Nous attirons votre attention sur la pétition des lecteurs et usagers, qui a déjà recueilli près de 15 000 signatures :

https://www.mesopinions.com/petition/art-culture/bibliotheque-nationale-france-retour-aux-communications/175704

Cette affaire doit attirer notre attention sur la place que les bibliothèques ont vocation à jouer dans une politique universitaire défendant l’autonomie de la recherche et sa responsabilité sociale et démocratique. Nous avons besoin d’une politique ambitieuse de la documentation publique : le cloisonnement entre les bibliothèques du ministère de la culture, les bibliothèques universitaires, les archives et bibliothèques gérées par les collectivités territoriales nuit à la qualité de la recherche en compliquant l’accès aux ressources. Mais cette séparation, en plaçant les scientifiques hors des lieux de médiation culturelle que sont les bibliothèques publiques, constitue aussi un obstacle à la diffusion de la culture scientifique et à l’ouverture de l’Université sur la cité.

La seconde bibliothèque nationale du pays, celle de Strasbourg, est explicitement une bibliothèque « nationale et universitaire ». Ce statut pourrait servir de modèle à la BNF, qui serait intégrée à l’Université, tandis que les bibliothèques universitaires et les bibliothèques de proximité auraient vocation à former un grand service public de la documentation.

  1. Soutenir les collègues d’Ukraine, Russie et Biélorussie

Nous relayons une initiative qui vise à collecter des fonds afin de soutenir la communication scientifique en Ukraine. Le projet est d’apporter une aide aux revues savantes et aux éditeurs universitaires pour qu’ils puissent maintenir leurs activités éditoriales. Cette initiative est soutenue par l’infrastructure européenne OPERAS.

https://wemakeit.com/projects/support-to-ukrainian-editors

Un certain nombre de présidences d’université ont accepté de s’engager à soutenir les collègues d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie et appellent à leur tour l’État à assurer les conditions de ce soutien :

https://framaforms.org/tribune-de-soutien-aux-chercheurs-ukrainiens-russes-et-belarusses-1648680188

Nous pensons important de mettre exceptionnellement de côté nos différences de vue au sein des institutions d’enseignement supérieur et de recherche et de signer à leurs côtés ce texte. Cela étant, pour notre part, nous aurions demandé que le soutien aux collègues russes et biélorusses opposés à leurs régimes respectifs soit universel et s’étende, par exemple, à l’Afghanistan, l’Iran, la Syrie ou la Turquie.

  1. Sommet du « bien commun »

La Toulouse School of Economics (TSE) organise les 19 et 20 mai 2022 le 2ème Common Good Summit, qui se présente comme un colloque scientifique et prétend réunir « des leaders industriels et politiques ainsi que certains des plus brillants économistes mondiaux » afin de « dessiner ensemble une feuille de route » politique sur les crises de notre temps.

La recherche scientifique a ceci de distinct de la politique qu’elle ne vise pas à servir un « bien commun » dont la définition serait opportunément fixée par les pouvoirs en place ; elle a pour objet la recherche collective de la vérité, que la société peut ensuite s’approprier comme une ressource partagée. Offrir une vitrine de communication à des entreprises comme Exxon Mobil, BNP Paribas ou Amazon qui ont une responsabilité historique dans le réchauffement climatique est totalement incompatible avec l’idée scientifique. Du reste, ce pseudo-colloque n’obéit à aucune des règles méthodologiques d’organisation d’un évènement savant. La multiplication d’évènements « gris » de greenwashing porte atteinte à l’éthique académique. La captation de pans entiers de l’activité scientifique par la « communication » institutionnelle doit conduire la communauté scientifique à réaffirmer le principe d’autonomie qui fonde son activité.