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Vous voler votre montre pour vous donner l’heure. Et pas la bonne.

Deux points dans ce billet : le lien entre le nouveau régime d’indemnisation RIP E-C et la réforme des retraites ; et une analyse plus longue sur le rôle des cabinets de consultance dans les processus de réforme de ces quinze dernières années. Ces deux points sont précédés d’un préambule relatif à notre non-intervention dans le contexte électoral.

Préambule

Nous nous trouvons actuellement dans ce qu’il est convenu d’appeler la « dernière ligne droite » d’une élection présidentielle qui restera dans les annales pour son indigence politique. Notre collectif est constitué de contributrices et de contributeurs qui ne votent pas identiquement et ne veulent pas savoir ce que les autres votent. Soutenir telle ou telle candidature serait trahir toutes celles et tous ceux d’entre vous qui avez appuyé des initiatives de RogueESR et votez pour A, B ou C, et ce au moment même où, face à un avenir qui s’annonce particulièrement difficile, nous aurons besoin de toutes les forces et de toutes les bonnes volontés pour maintenir un horizon émancipateur pour l’Université et la recherche. Ce chemin de la reconstruction est le seul qui nous engage en tant que collectif.

  1. Comment la « revalorisation » et le RIP E-C peuvent-ils être financés, à budget total constant ?

Au moment où les universitaires découvrent la nouvelle usine à gaz des primes (RIP E-C, régime indemnitaire des personnels enseignants et chercheurs, et prime individuelle C3) issues de la loi de programmation de la recherche (LPR) et supposées constituer une « revalorisation », les directions des syndicats d’accompagnement s’auto-congratulent de cette « vraie dynamique », de ces « réelles avancées ».

Cependant,la seule réalité qui vaille, ce sont les budgets. Or, ceux de l’Université sont stagnants. Il n’y a rigoureusement rien d’« inédit et historique » dans la loi de programmation de la recherche (LPR), mais une évolution des budgets universitaires calée sur l’inflation, accompagnée de mesures de dérégulation des statuts et de précarisation. La figure 1 ci-dessous le démontre : il n’y a aucune revalorisation financée, alors même que l’essentiel du budget est destiné à payer salaires et primes.

Figure 1. (a) Évolution du budget de l’Université (subvention pour charge de service public du programme 150) en euros constants de 2022 et du budget économisé par ponction dans les cotisations prévue par le projet de loi sur les retraites (article 18). (b) Évolution des dépenses par étudiant, en euros constants (base 100 en 2008). Données compilées par Thomas Piketty et Lucas Chancel :
https://lucaschancel.com/etudiants
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Comment est-ce possible ? S’agit-il de mettre les établissements universitaires en déficit par une loi insincère dont les mesures ne sont pas financées ? S’agit-il de créer les conditions sous lesquelles les universitaires en viendraient à souhaiter l’augmentation des frais d’inscription que M. Macron appelle de ses vœux ?

La réponse est plus simple : la LPR a été négociée à Bercy en conjonction avec la loi sur les retraites, dont l’article 18 prévoit une baisse graduelle de la part patronale des cotisations de pension de retraite (en jaune sur la figure 1). C’est ce prélèvement sur la part socialisée du salaire qui permet son reversement partiel sous forme de primes. En résumé, la « revalorisation » est financée par la diminution de nos retraites. Aussi n’y avait-il pas grand suspense sur le retour de la loi sur les retraites, désormais annoncée.

Le recours à l’enfumage pour masquer un nouveau train de mesures de caporalisation et de racket ajoute le mépris de nos capacités analytiques à la démolition de nos métiers.

Figure 2. (a) Évolution du budget alloué aux cabinets de consultance. (b) Évolution du budget d’intervention alloué à la recherche (appels à projets) par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Les données de 2020 et 2021 ne figurent plus dans les documents budgétaires de la représentation nationale ; le rapport d’activité de l’ANR en 2021 n’est pas encore paru; le montant en hachure a été calculé à partir du nombre de projets acceptés, en supposant constant le montant par projet. (c) Montant des contrats passés avec des cabinets de consultance pour définir la politique sanitaire contre l’épidémie de Covid 19 (hors Santé publique France). Les conseils en matière de masques ont été fournis par Citwell, JLL et Roland Berger. (d) Nombre de projets soumis (orange, axe de gauche) et nombre de projets financés (vert, axe de gauche) par l’ANR. Le taux de sélection (violet, axe de droite) est le rapport entre les deux nombres.
  1. Cabinets de consultance : l’État au service et sous le contrôle du privé

Le 16 mars 2022, un rapport sénatorial paraît, qui porte sur le recours croissant à des cabinets de consultance par l’État :

https://www.senat.fr/rap/r21-578-1/r21-578-11.pdf

Résumons à grands traits les soupçons de malversation qui ont retenu l’attention ces derniers jours, avant d’en venir au cœur de notre propos. Le travail du Sénat fait apparaître des contrats de complaisance avec le cabinet McKinsey, pour des montants démesurés pour le travail indigent effectué, quand il existe. Par ailleurs, une vingtaine de consultants partners et juniors de McKinsey a participé, aux côtés de l’Institut Montaigne, à l’élaboration du programme de M. Macron en 2017, ce qui pourrait constituer un don de personne morale à un parti politique, interdit par la loi. Dernier élément, le cabinet McKinsey, en plus d’être porteur d’un sabotage méthodique des services publics, offre « un exemple caricatural d’optimisation fiscale », pour reprendre les termes du Sénat, puisque le cabinet ne paye plus d’impôts en France depuis 10 ans. Ces éléments ont conduit le Sénat à porter plainte pour « faux témoignage » après la déposition mensongère de M. Tadjeddine, responsable du pôle secteur public de McKinsey.

Laissant de côté ces éléments qui intéressent désormais la justice, nous nous concentrerons ici sur l’usage fait de ces cabinets dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Pour commencer, faisons retour sur la question qui occupait la première partie de ce billet. Le 21 novembre 2019, la Caisse nationale d’assurance vieillesse commande au cabinet McKinsey une prestation de conseil : comment aligner le régime des retraites de la fonction publique sur celui du secteur privé, de sorte à diminuer les cotisations de pension de retraite des fonctionnaires ? Pour le tarif global de 920 000 €, soit 2 700 € par jour, les consultants de McKinsey établissent ce qu’il faut bien appeler un programme de mise en crise du régime de retraites, pour l’heure à l’équilibre pour deux décennies. Le résultat concret de cette commande, un « livrable » de 50 pages accompagné d’un « power-point », occulte volontairement la participation du cabinet.

Le 1er janvier 2020, la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) commande au cabinet McKinsey un rapport sur l’évolution du métier d’enseignant, monnayé 496 800 €, soit 3 312 € par jour. Un an après, à l’issue d’un pseudo-colloque sur le sujet, un rapport indigent paraît effectivement, mais il est signé de Yann Algan, Stanislas Dehaene, Élise Huillery, Elena Pasquinelli et Franck Ramus, de nouveau sans aucune mention de McKinsey,. Cette manifestation est caractéristique des événements en « zone grise » qui usent et abusent du prestige académique à des fins idéologiques ou économiques. Le 25 février 2020, le ministère de l’Éducation nationale écrit au directeur associé du cabinet de conseil McKinsey, lui demandant de reporter le « copil McKinsey » du lendemain pour que le ministre, Jean-Michel Blanquer, « puisse y participer, car tel est son souhait ». « N’appelons pas cette instance “copil McKinsey” mais “copil DITP Enseignant XXI”. C’est important que cela apparaisse dans les agendas. », rectifie le consultant par retour de courrier.

Le 21 septembre 2021, la loi de programmation de la recherche (LPR) est présentée à l’Assemblée nationale. On y trouve, au milieu des mesures de dérégulation des statuts des universitaires, un projet porté par McKinsey et Bluenove pour le compte du secteur agro-industriel : un science media centre en partenariat public-privé visant à supprimer des rédactions les journalistes scientifiques en les remplaçant par des fiches à usage de journalistes non spécialisés. Le modèle anglais du science media centre montre qu’il s’agit d’empêcher l’accès médiatique direct des chercheurs et de promouvoir une « information » sous contrôle du secteur privé, et à son profit.

Le 6 janvier 2022, le 125 000ème décès du Covid en milieu hospitalier est enregistré, ce qui correspond au total à 150 000 morts environ. En proportion du nombre d’habitants, l’Allemagne a 27 % de décès en moins, et la Nouvelle-Zélande 99 % en moins. Pendant deux ans, la communauté scientifique a proposé son aide pour concevoir une politique de prévention qui se fonde sur l’analyse de la littérature savante, mais aussi pour aider aux aspects logistiques, déficients. En vain. Dans le même temps, le cabinet Véran a passé 47 contrats en faveur de 8 cabinets pour un montant de 25 millions d’euros, avec le résultat que l’on constate : à la sixième vague de Covid, le déni de transmission aéroportée du SARS-CoV-2 et le fantasme de l’immunité de groupe persistent ; aucun investissement n’a été consenti pour en finir avec la pandémie et prévenir les suivantes. Il est particulièrement choquant que le cabinet McKinsey ait obtenu plus de 12 millions d’euros de contrats en étant co-responsable du scandale sanitaire de l’OxyContin, qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts aux USA.

Figure 3. La dernière note du cabinet McKinsey sur la transition vers l’endémicité permet de prendre la mesure de l’incompétence scientifique des cabinets de consultance sollicités dans le cadre de la gestion de la pandémie, incompétence que la production d’éléments de langage stéréotypés peine à dissimuler.

Le recours aux cabinets de consultance entretient un lien systémique avec la sape des normes d’intégrité scientifique et d’autonomie intellectuelle que vivent la recherche et l’Université depuis vingt ans. Ce lien ne se réduit pas au contraste saisissant entre les préconisations sanitaires des consultants et ce qu’aurait été un appareil sanitaire fondé sur la connaissance scientifique : il s’agit d’un lien historique très concret. Pour le comprendre, il convient de remonter au 23 janvier 2008, date de remise à M. Sarkzoy du « Rapport sur la libération de la croissance », dit rapport Attali. M. Macron était le rapporteur général adjoint de la « commission Attali », avant d’en devenir membre à part entière en qualité de gérant au sein de Rothschild & Cie. Ce document représente une rupture dans l’histoire de l’Université française, concomitante de la loi Pécresse (loi « Libertés et Responsabilités des Universités », votée à l’été 2007). Cet acte de naissance des Initiatives d’Excellence (IdEx) et du Programme d’Investissements d’Avenir était la feuille de route pour 20 ans de réformes managériales de l’Université, dont on constate aujourd’hui les effets : différenciation, paupérisation, précarisation, bureaucratisation et mise en concurrence. Au sein de la commission figurent par exemple Pierre Nanterme, d’Accenture, Eric Labaye, dirigeant de McKinsey France parachuté depuis à la tête de l’Ecole Polytechnique, et d’autres encore.

On connaît la postérité de ce rapport : une suite ininterrompue d’excellents appels à projets qui ont conduit les appareils universitaires à dilapider l’argent public en faisant appel à d’excellents cabinets de consultance pour écrire de non moins excellents dossiers de candidature. Le cabinet Kurt Salmon Associates eut le marché pour la Comue Université Bretagne Loire, le cabinet Charles Riley Digital Focus pour Sorbonne Université, Ineum, Erdyn et Alcimed pour le pôle de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) de l’Université de Bordeaux, Bearing Point France et Ernst & Young pour le PRES Université Paris Est, Deloitte pour la fusion de l’Université de Strasbourg, Ineum Consulting pour l’IdEx Sorbonne Paris Cité et Alcimed pour la Société d’Accélération du Transfert de Technologies (SATT) qui lui fut adossée — le recrutement du PDG de la SATT fut, lui, opéré par François Sanchez Consultant. Les 17 candidatures aux IdEx ont ainsi été facturées autour de 400 000 euros par dossier dépourvu de sens. On sait moins, en revanche, que les cabinets de consultance avaient parallèlement été mis à contribution pour concevoir les excellents appels à projets, auxquels ils rédigeaient ensuite leurs excellentes réponses, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Par ailleurs, la plupart des bureaucraties universitaires ont désormais recours pour définir les « stratégies d’établissements » à des cabinets de consultance comme Siris Academics, connus pour avoir des contrats avec le ministère. Ces cabinets privés sont utilisés pour « faire passer des messages » et négocier des ajustements entre les établissements et le ministère. Les navettes ministérielles n’ont donc pas disparu avec la pseudo-autonomie des établissements : elles ont tout simplement été privatisées.

En conclusion, il convient de circonscrire les raisons pour lesquelles ce recours aux cabinets de consultance est à ce point choquant pour le monde de l’Université et de la recherche. Il y a d’abord la médiocrité des travaux effectués, sans commune mesure avec les normes en vigueur dans la recherche. C’est particulièrement vrai pour des questions comme la pandémie de COVID-19 ou l’évolution du métier d’enseignant, pour lesquels écrire un rapport suppose de pouvoir établir une bibliographie scientifique, donc d’être formé à la recherche plutôt qu’au management et à la communication. Par ailleurs, le financement de ce type de travail de recherche aurait été incomparablement plus faible que les ponctions d’argent public opérées par les cabinets. Comment ne pas voir (figure 2) que le montant dépensé en rapports indigents par l’exécutif croit beaucoup plus vite que le montant que l’Agence nationale de la recherche consacre aux projets de recherche publique ?

La captation « tentaculaire » des politiques publiques par les cabinets de conseil traduit l’indifférenciation graduelle des sphères publique et privée, la transformation du conflit d’intérêt en norme positive et l’abandon de l’intérêt général au profit de l’intérêt particulier. Cette transformation idéologique du rôle de l’État, mis au service et sous le contrôle du privé, est passée par la transformation de la haute fonction publique depuis 20 ans. Les deux grands Corps (l’Inspection des finances, nourrie par l’ENA, et le Corps des mines, alimenté par l’École Polytechnique) conduisent à des trajectoires semblables : passage dans un cabinet ministériel pour étoffer le carnet d’adresses, puis « pantouflage » dans une entreprise privée (en particulier les cabinets comme McKinsey, Capgemini, BCG, etc.) pour faire fortune, avant de contribuer sur le tard à maintenir l’emprise des grands Corps sur les instruments financiers de l’État : Caisse des dépôts et consignations (CDC), Banque publique d’investissements (BPI), Commissariat général à l’investissement (CGI)… Lesquels endettent aujourd’hui graduellement nos établissements.

Ce qui provoque la stupeur du monde scientifique n’est pas tant le pouvoir pris par ces élites « scolairement dominées, mais socialement et économiquement dominantes » (selon une formule pertinente de P. Bourdieu) que le déclassement de la science, de la rationalité et du savoir au profit du management, de la communication et de la monétisation du vide intellectuel.

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