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Salades, rhubarbe, séné — sens

Il y a mille raisons de se mettre en grève, que l’on soit étudiant, chercheur ou universitaire, titulaire ou précaire. Dans ce billet, nous en détaillons deux qui ont trait au système de recherche et d’enseignement supérieur. Par ailleurs, nous vous invitons à prendre connaissance du simulateur produit par le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) pour mesurer à quel point le projet gouvernemental représente une spoliation de l’intérêt général :

https://www.cor-retraites.fr/simulateur/

La fin programmée du CNRS et ses effets délétères sur le service public d’enseignement supérieur et de recherche

La transformation des organismes de recherche nationaux en agences de moyens et de programmes est dans les tiroirs depuis 2008-2009. On se souvient du discours de Nicolas Sarkozy le 22 janvier 2009, qui avait mis le feu au poudres par son mépris des universitaires et des chercheurs. Le discours d’Emmanuel Macron le 13 janvier 2022 témoigne de la même volonté de de transformer les organismes de recherche en « agences de moyens pour investir (et) porter des programmes de recherche ambitieux […] avec les meilleurs chercheurs associant d’ailleurs la communauté des chercheurs dans toutes les disciplines ou dans des approches interdisciplinaires et des jurys internationaux permettant de sélectionner les meilleurs projets de recherche fondamentale ou finalisés, qui allouent les moyens de la nation de manière indépendante et pertinente. » Lors de sa nomination, Antoine Petit a fait du démantèlement du CNRS le point central de son action, avec ce glissement sémantique : « agence de moyens le terme n’est pas bien choisi, ça c’est l’ANR. Nous, on est une agence de programme et d’infrastructure. Et là (Macron) a dit : “banco ! J’achète !” » Emmanuel Macron a choisi l’ancien directeur de cabinet de Valérie Pécresse, Philippe Gillet, pour « explorer la notion d’agence de programmes » dans un rapport qui servira à accréditer la réforme centrale du quinquennat, avant la rentrée 2023.

Nous nous sommes procurés sa lettre de mission signée de la main de la ministre, Mme Retailleau, qui semble avoir été écrite par ChatGPT. Elle prévoit deux « groupes de travail » qui n’auront en leur sein ni scientifique ni universitaire en activité : le premier (« positionnement stratégique ») sera piloté par Patrick Levy (UGA) et Yves Caristan (CEA) et le second (« pilotage territorial et simplification ») par Véronique Perdereau (rectrice) et Christine Cherbut (Inrae). Les indiscrétions venues de présidences d’établissements universitaires et du président du CNRS prédisent l’abandon du concours national du CNRS, au profit de recrutements sous la tutelle des présidences d’universités dites « de recherche » et la fin de la tutelle du CNRS sur les laboratoires. Il s’agit donc d’un abandon de toute organisation nationale de la recherche scientifique, dont on voit mal à quoi elle pourrait servir, sinon renforcer le féodalisme bureaucratique et managérial auquel conduisent les réformes engagées depuis 15 ans. En attendant le démantèlement final du CNRS, la dérégulation de nos métiers continue.

Cette nouvelle phase de suppression de l’organisation nationale de la recherche et de l’Université prolonge en effet les bouleversements opérés par la Loi de Programmation de la Recherche adoptée fin 2020. La montée en puissance de primes locales dans notre rémunération se nourrit de l’écrasement du salaire, seule part de rémunération garantie par le statut. Une place centrale revient maintenant à la part variable, dont l’attribution résulte d’une procédure d’évaluation longue et chronophage, qui place les commissions locales constituées de collègues en position de corriger les évaluations du CNU (première étape) et abandonne la récompense du travail à des collègues eux-mêmes impliqués dans la concurrence impliquée par ce dispositif. Cette évolution induit une capacité de chantage et de corruption des intervenants à l’échelle locale extrêmement dangereuse pour la liberté académique. Au terme de ce parcours, l’attribution de la prime C3 par le seul président ou la seule présidente de l’université ressemble à une gratification procédant du « fait du prince ». Pourquoi pas, tant que nous y sommes, revenir aussi à la vénalité des offices ? L’activité scientifique et plus largement universitaire requiert intégrité, indépendance, accès au temps long, autant de vains mots si les garanties réglementaires et financières n’y sont pas ; or au cœur de ces garanties, il y a le statut et le salaire, qui sont les conditions de possibilité de nos missions d’enseignement et de recherche.

L’essor de l’enseignement supérieur privé et la « retraite » des ministres 

« C’est pas “Passe-moi la salade et j’t’envoie la rhubarbe !” » 

(Nicolas Sarkozy, 7 décembre 2015)

La paupérisation et la précarisation des établissements universitaires sont des leviers essentiels pour favoriser l’essor de l’enseignement supérieur privé. Mais ce ne sont pas les seuls. La loi Pénicaud de 2018 a étendu l’apprentissage au supérieur faisant passer en quatre ans le nombre d’apprentis de 300 000 à 730 000. Le coût massif pour les finances publiques (11,3 milliards d’euros en 2021) pour un effet nul sur l’emploi a conduit à des alertes de l’Inspection générale des finances (avril 2020) puis de la Cour des comptes. France Compétences a connu 11,2 milliards de déficit de 2020 à 2022, compensés par des emprunts bancaires et des renflouements de milliards par l’État.

Cet argent public a été largement capté par de grands groupes privés de formation : Galileo Global Education, Omnes, Eureka, Ionis, IGS. Par un heureux hasard, à son départ du gouvernement, Mme Pénicaud a été nommée administratrice de l’entreprise multinationale d’intérim Manpower avant d’entrer au conseil d’administration de… Galileo Global Education, exploitant d’un groupe de 55 écoles privées détenues par le fonds de pension de la famille Bettencourt-Meyers. L’offre de formation en alternance de neuf de ces écoles a crû de 37% en un an : 12 500 alternants dont 94% d’apprentis en 2021-2022. Pendant ce temps, les ex-conseillers de Mme Pénicaud ont fondé le cabinet de consulting Quintet, dont le mot d’ordre est « conjuguer business et bien commun », et de fait, leur business consiste bien à aider les entreprises à tirer profit du texte de loi qu’ils ont écrit au nom du bien commun.

M. Blanquer ne se contentera pas longtemps du poste créé en dehors de tout cadre juridique pour lui à l’université Paris-Panthéon-Assas, cinq jours après sa déroute électorale. En plus d’être gérant de la société Essec Management Consultants (chiffre d’affaires : 191 613 d’euros en 2020) et associé au cabinet Earth Avocats, qui conseille le Paris Saclay Cancer Cluster (PSCC), M. Blanquer travaille à la création de l’école de la transformation écologique de Veolia, société spécialisée dans le recyclage et la valorisation des déchets. M. Blanquer et le PDG de Véolia, M. Frérot avaient lancé conjointement la première « université École-Entreprise » à partir de la loi Pénicaud.

Celles et ceux qui pensaient que Mme Vidal aurait à cœur de refaire correctement les expériences de son article rétracté pour duplicata de northern blot se sont trompés. L’ancienne ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation comptait rejoindre l’école de commerce Skema Business School en qualité de directrice de la stratégie du développement, et la fondation Higher Education For Good en tant que conseillère scientifique. Amusante coïncidence : les conventions financières conclues par la convention signée par Mme Vidal, alors ministre, avec ce même établissement ont porté sur 1 636 800 € pour l’année 2019, 1 637 000 € pour l’année 2020 et 1 985 200 € pour l’année 2021. Mais contrairement aux projets d’insertion professionnelle de M. Blanquer et Mme Pénicaud, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique a pris ombrage des velléités de réorientation de Mme Vidal et l’a collée : la HATVP a rendu un avis d’incompatibilité la concernant. Mme Vidal a pu en revanche devenir conseillère spéciale du président de la Fondation européenne pour le développement du management et membre du conseil de surveillance du Groupe Premium, courtier en assurances. Son chef de cabinet et ancien vice-président étudiant à l’université de Nice, Graig Monetti, a vite su rebondir après son échec aux législatives puisqu’il est devenu Directeur de la RSE (responsabilité sociale des entreprises), des Relations Publiques et de la Communication de ce même groupe, de quoi occuper le temps libre que semblent lui laisser ses mandats d’adjoint au maire de Nice et de conseiller métropolitain.

À ce jour, vingt-quatre des soixante-cinq ex-ministres de la période 2017-2022 conjuguent aujourd’hui le business et le bien commun, c’est-à-dire qu’ils récoltent désormais dans le privé les fruits de leur travail public, en particulier dans des cabinets de consultance.