Posted on

Trumpisation de l’Université et fichage politique

Ce billet est consacré aux différentes facettes de l’offensive trumpiste du ministre en charge de l’Enseignement supérieur et de la recherche : nous dévoilons un questionnaire de fichage politique conçu par le ministère, en violation frontale de toutes les libertés individuelles ; nous revenons sur l’annulation du colloque au Collège de France pour en tirer les leçons ; enfin, nous attirons l’attention sur l’attaque la plus grave contre la liberté académique: les COMP à 100%.

Téléchargez le courrier demandant aux présidences des établissements universitaires de faire circuler le sondage Baptiste-IFOP :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/Courrier_Pseudoscience_IFOP.pdf

Le sondage conduit par l’IFOP peut être téléchargé ici :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/Sondage_Pseudoscience_IFOP.pdf

 

 

Pseudo-science et fichage politique trumpien

Il ne fait guère de doute que M. Baptiste donne des gages au Rassemblement National par anticipation d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite: après les attaques contre la liberté académique analysées ci-dessous, le voilà qui s’en prend aux libertés individuelles en demandant à la bureaucratie du supérieur de collaborer à un fichage politique des universitaires et des étudiants. L’envoi d’un questionnaire politique à des agents du service public est une première: il viole le principe de neutralité institutionnelle. Ce sondage pseudo-scientifique, qui essentialise des catégories racistes, est totalement illégal:

  • Le questionnaire collecte des données sensibles et identifiantes, ce qui pose un risque majeur en termes de protection des données personnelles. En effet, le questionnaire permet la réidentification des répondants par l’organisme collecteur, en violation des normes éthiques et du règlement général sur la protection des données (RGPD). L’anonymat des participants n’est pas garanti car ces derniers peuvent être ré-identifiés par le croisement de variables [1]. Le questionnaire demande tour à tour de remplir « l’âge », « le genre », « l’académie » d’exercice, « le type d’établissement (IUT, Classes prépa, universités, etc.), le caractère « public ou privé de l’établissement », « le statut qu’on y occupe (Enseignant, personnel administratif, etc) ». Il demande aussi si on travaille en « service technique, service commun, etc. », le « corps administratif d’appartenance », « le plus haut diplôme détenu » et pour finir demande de préciser le code postal de sa commune de résidence personnelle. Le croisement de ces dix variables facilite la réidentification des personnes par une simple logique de croisement. Prenons un exemple : le questionnaire pourrait aisément permettre de ré-identifier une répondante de 42 ans se déclarant comme personnel de l’académie de la Nouvelle Aquitaine, exerçant en IUT, en tant que BIATSS, titulaire d’une licence d’AES et résidant dans la commune de Bellac. Il est également demandé de préciser l’appartenance à un corps administratif. Par ailleurs, pour certains corps spécifiques, le corps correspond à l’établissement (ainsi du corps des « directeurs d’études de l’EHESS » ou du corps des « directeurs d’études de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes », d’un « chargé de recherche INRAE »), etc. La Cour de Justice Européenne a encore rappelé dans un arrêt du 4 septembre 2025 [2] que la pseudonymisation des données (contrairement à leur anonymisation) impose des règles strictes en termes de sécurisation des données, qui ne semblent pas respectées ici.
  • Les données sont stockées sur un cloud non souverain, ce qui expose les informations sensibles à des risques d’accès par des acteurs étrangers — ici, les services étatsuniens, via Google. Le CNRS interdit ce type de pratiques. L’usage du Cloud Google pour des données relatives à la fonction publique est en outre contraire aux préconisations de l’ANSSI en matière de cyber-sécurité.
  • Le consentement des participants n’est pas librement obtenu, car le questionnaire est diffusé via les établissements, à la demande du ministre, ce qui constitue une pression implicite sur les répondants.
  • Le questionnaire est également adressé aux personnels administratifs, qui sont tenus à une obligation de réserve. Le positionnement sur une échelle droite-gauche les place dans une situation de conflit avec leurs obligations professionnelles.
  • Un sondage en ligne est sujet à toutes les manipulations.

Ce sondage Baptiste-IFOP ne se contente pas d’ignorer les obligations légales de la recherche en matière de données sensibles, il piétine aussi toutes les normes méthodologiques des enquêtes en sciences humaines et sociales. Le combat contre l’antisémitisme est un combat juste. Les actes antisémites ont augmenté partout dans la société et les établissements universitaires, à l’image de la société, ne sont pas épargnés. Les assignations identitaires essentialistes, le suprémacisme, les fondamentalismes, le retour de théories pseudo-scientifiques d’une « hiérarchie des races » sont insupportables. Les combattre suppose, à l’Université, de prendre appui sur des travaux savants, sur la rigueur, sur l’exigence, sur la disputatio et sur l’éducation. Le sondage Baptiste-IFOP n’est pas une enquête scientifique. Ce n’est qu’un alibi pour une nouvelle attaque maccarthyste contre l’Université. Dans la mesure où le caractère pseudo-scientifique saute aux yeux, il est probable que le ministre n’en espère pas autre chose que quelques passages dans les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1, etc), comme ce fut le cas pour l’enquête sur l’«islamo-gauchisme» de Mme Vidal — qui ne fut, elle, jamais menée à bien.

Vu la gravité des atteintes aux libertés individuelles, qui s’ajoutent aux attaques contre la liberté académique, nous demandons le retrait immédiat de ce sondage. Nous appelons les établissements à ne pas relayer ce sondage et recommandons à la communauté universitaire de ne pas y répondre.

« La censure est un peu comme le Diable, selon André Gide. Partout et nulle part, évanescente, dès qu’on veut la saisir, bien matérielle pourtant par la trace de ces actes, comme le Diable elle finira même par nous faire croire qu’elle n’existe pas, et c’est là, sa plus grande force. »

Jean-Jacques Brochier

Censure

Cette fois, il n’y a pas eu de doute : tout le monde a reconnu, dans la censure du colloque organisé par le Professeur Henry Laurens au Collège de France, une attaque frontale de la liberté académique de nature trumpiste. Plus personne ne peut ignorer que l’hebdomadaire Le Point est devenu un épicentre de la désinformation scientifique et du confusionnisme, des falsifications sur le climat et sur les néonicotinoïdes à la promotion du racisme et de l’eugénisme pseudo-scientifiques :

https://rogueesr.fr/le-point/

Une poignée de journalistes y poursuit la stratégie de « bataille culturelle » inaugurée il y a plus de quarante ans dans Le Figaro Magazine par Louis Pauwels et ses collaborateurs de la « Nouvelle Droite » autour d’Alain de Benoist. Cette stratégie se retrouve aujourd’hui dans la tactique « Flood the zone » théorisée par Steve Bannon et systématisée par l’alliance Trump-Thiel-Musk : sidérer en inondant les médias de « shit ». Ni la nébuleuse obscurantiste à la manœuvre, ni le ministre Philippe Baptiste n’ont anticipé l’émotion légitime suscitée dans le milieu académique par sa censure, et la fermeté unanime des réactions en défense de la liberté académique. Aussi, souhaitons-nous déplier dans les lignes qui suivent cet évènement riche en leçons.

« En matière de grande catastrophe publique, toujours privilégier la connerie au complot. La connerie est à la portée de tous, c’est donc assez largement répandu. Le complot nécessite beaucoup d’intelligence et d’organisation, c’est très rare. »

Michel Rocard

Pourquoi ?

Pourquoi le ministre, Philippe Baptiste, a-t-il fait pression sur l’administrateur du Collège de France, annonçant fièrement l’oukaze d’un message sur X, un réseau social abandonné par une grande partie des universités et des universitaires depuis qu’il est tombé sous le contrôle d’un milliardaire d’extrême-droite ?

Un « tombé du camion » de son cabinet annonce qu’il prendrait la tête du CNRS début 2026, à la suite d’Antoine Petit. Dans ces conditions, il n’est peut-être pas paradoxal qu’il n’ait pas anticipé la perte de ses derniers soutiens au sein de la communauté académique. Pourquoi l’administrateur du Collège de France, le Professeur Thomas Römer, a-t-il cédé à M. Baptiste plutôt que de remettre sa démission avec fracas ? Pourquoi a-t-il caché aux professeurs du Collège de France la lettre de menace de M. Baptiste, qui l’ont découverte lorsque nous l’avons publiée ? Il est consternant de constater ce déficit d’éthique de la part d’un universitaire intellectuellement audacieux, d’une originalité remarquable dans ses travaux sur la naissance de la Bible, faisant dialoguer analyse philologique des textes, histoire et archéologie du Proche-Orient ancien.

C’est en réalité la troisième attaque contre la liberté académique au Collège de France en peu de temps. En déficit budgétaire, le Collège de France a accepté des fonds de TotalEnergies – entreprise qui contribue de manière significative au réchauffement climatique comme à la production d’ignorance sur celui-ci – pour financer des programmes de recherche. La convention, qui prévoit que son contenu « est confidentiel et ne peut faire l’objet d’aucune divulgation à des tiers » comprend une clause de non-dénigrement qui engage le Collège de France à s’abstenir de « toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété » de la multinationale. [3] 

Rappelons enfin que le principe même de collégialité et d’auto-organisation encore en vigueur au Collège de France est devenu une cible du pouvoir politique, comme en témoigne son évaluation caricaturale par le Hcéres, sur la base de critères bureaucratiques.

La leçon est rude, mais confirme ce qui s’est produit aux États-Unis : il n’est pas de présidence d’établissement susceptible de résister aux piétinements de la liberté académique, y compris lorsque la fonction est occupée par des personnalités d’une aussi grande exigence scientifique que le professeur Römer. La fonction exige la soumission aux injonctions politiques.

« Le droit de l’intolérance est donc absurde et barbare : c’est le droit des tigres, et il est bien horrible, car les tigres ne déchirent que pour manger, et nous nous sommes exterminés pour des paragraphes. »

Voltaire, Traité sur l’intolérance

Justice et liberté académique

La justice administrative n’a pas protégé la liberté académique. La procédure de référé liberté, introduite en droit français en 2000, conduit un juge administratif à statuer dans les 48 heures pour faire obstacle, par toutes mesures, à une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale commise par l’Administration dans l’exercice de ses pouvoirs. En l’occurrence, l’existence d’une possibilité de repli en déplaçant la rencontre a conduit le juge à conclure « qu’il n’était pas porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression, à la liberté de se réunir et à la liberté académique. ». A posteriori, le Professeur Henry Laurens n’avait d’autre choix pour obtenir réparation en justice que de sacrifier le colloque.

La liberté académique a bien été piétinée, pourtant. Le prestige du Collège de France, sa contribution remarquable et originale à la connaissance des sociétés et cultures orientales, en faisait un lieu privilégié, légitime, protégé, pour accueillir un colloque savant sur ​​les rapports entre l’Europe et la Palestine. Et c’est précisément ceci qui a provoqué la censure trumpiste : il s’agissait de reléguer la diffusion de ces savoirs-là à la marge. Ce qui importe, pour juger du piétinement de la liberté académique, ce sont les normes, les mœurs, l’éthique, les procédures dont la communauté académique se dote et dont elle est seule juge.

Dès lors, il ne s’agit pas de se lamenter sur le fait qu’un juge des référés a examiné une censure avec le petit bout de la lorgnette mais d’en tirer cette autre leçon : la liberté académique est avant tout l’affaire de l’Université, et non du droit. Il importe évidemment de faire évoluer le droit pour obtenir des protections judiciaires renforcées, et il importe d’apprendre à nous défendre en justice. Mais il y a une illusion dangereuse à focaliser l’attention sur l’inscription de la liberté académique dans la constitution et à laisser aux seuls juristes le monopole de l’analyse du concept. Il appartient à la communauté académique, c’est-à-dire à l’Université, de protéger et de faire vivre la liberté académique en son sein.
 

« Éduquer, ce n’est pas remplir des vases mais c’est allumer des feux. »

Michel de Montaigne

COMP à 100% 

Les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) constituent l’instrument central du projet de loi Baptiste de privatisation de l’Université. Il s’agit d’instruments de pilotage politique par « financement à la performance », fondés sur des indicateurs strictement calqués sur des considérations propres au secteur privé lucratif (insertion professionnelle et production de valeur marchande) et excluant intégralement les considérations propres à l’Université (transmission et production désintéressées de savoirs). 

Les établissements universitaires viennent de recevoir une lettre de cadrage rectoral leur demandant de minorer leur budget de « toutes les ‘actions spécifiques’, dont les COMP, à titre conservatoire », et de la majorer « d’une compensation au titre du CAS pensions et de la protection sociale complémentaire ». Les espoirs (dérisoires) des bureaucrates de France Universités, de l’Initiative et de l’Udice, qui ont pensé récupérer des pièces jaunes dans leur écuelle en collaborant à l’expérimentation des COMP à 100%, viennent donc d’être douchés. Il n’y aura pas un kopek.

Les COMP ne sont pas pour autant abandonnés. Au contraire, même. Le ministre Baptiste a en même temps annoncé la généralisation des COMP à 100% dès l’année prochaine, et leur synchronisation avec les élections universitaires. La mise sous tutelle politique des établissements universitaires ne s’embarrasse même plus de l’habituelle carotte budgétaire. L’intégralité des budgets, y compris le salaire des fonctionnaires, sera ainsi soumise aux critères arbitraires de l’exécutif. Le conditionnement des budgets fédéraux à des normes politiques est très exactement l’outil de contrôle utilisé par M. Trump aux États-Unis.

Cette mise sous tutelle de l’Université arrive dans une phase de montée en puissance de l’extrême-droite et de l’illibéralisme. Il serait souhaitable que la tactique « Flood the zone » de M.Baptiste n’occulte pas la gravité de cette attaque là, qui met en place les outils d’asservissement de l’Université dont rêve tout gouvernement autoritaire et illibéral.

[1]  Il s’agit de pseudonymisation, ce qui impose des règles strictes sur la gestion des données.

[2]  La Cour a en effet considéré que « les données pseudonymisées restent des données à caractère personnel tant que l’organisme conserve les moyens de réidentification, même indirectement ».  CJUE, arrêt du 4 septembre 2025, affaire C-413/23 P, Contrôleur européen de la protection des données (EDPS) c. Single Resolution Board (SRB).
https://curia.europa.eu/juris/document/document.jsf?docid=303863&text=

[3] https://revue21.fr/article/college-de-france-total/

 

Posted on

Liberté académique : neutralité, loyauté et devoir de réserve (ii)

Nous nous réjouissons de chaque signe, si ténu soit-il, de vitalité de l’Université contre le rouleau compresseur de l’austérité, de la bureaucratie managériale et de l’insignifiance, en marche depuis plus de deux décennies, déjà. Ainsi, après Saclay l’an dernier, les collègues de Sorbonne Université tentent de reprendre pied face à une bureaucratie aussi autoritaire qu’incompétente, médiocre et dépourvue d’éthique. Les enjeux sont identiques : empêcher l’adoption de statuts conférant les pleins pouvoirs à la bureaucratie par un féodalisme qui dévitalise l’établissement. Hauts les cœurs !

Téléchargez la lettre d’intimidation envoyée par le ministre Baptiste à l’administrateur du Collège de France pour demander la censure du colloque: “la Palestine et l’Europe” :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/OukazeBaptiste.pdf


Le billet qui suit a été écrit avant la censure d’inspiration trumpiste d’un colloque savant au Collège de France. Nous partageons la vive émotion de la communauté scientifique face à cette violation frontale de la liberté académique.

https://carep-paris.org/annonce/communique-de-presse-le-college-de-france-cede-aux-pressions-et-annule-le-colloque-la-palestine-et-leurope/

Si vous avez raté le début…

Dans le premier volet de ce billet, nous avons défini les principes sur lesquels repose la liberté académique :

https://rogueesr.fr/liberte-academique-principes-et-enjeux-du-debat/

C’est une liberté négative en ceci qu’elle suppose une protection contre toute intrusion de pouvoir qui la menace de l’extérieur (pouvoir politique, pouvoir religieux, pouvoir économique, pouvoir administratif et bureaucratique). Mais il s’agit surtout d’une liberté positive qui suppose la possibilité effective de mener des recherches, de concevoir des enseignements et de décider collégialement des règles, des standards, des procédures et des limites. La liberté académique se conçoit ainsi comme un point d’articulation entre éthique scientifique et principe d’autonomie de l’Université.

Qui doit bénéficier de la liberté académique ?

La liberté académique est nécessaire à l’activité scientifique et universitaire, qui repose sur un questionnement endogène et vise à créer des savoirs comme un commun de la connaissance, qu’aucun intérêt particulier ne peut s’approprier. L’Université se fonde sur une interrogation illimitée qui ne prend aucune fin pratique et monnayable comme préalable et dont la méthode est la disputatio entre pairs. Cela exclut évidemment les usurpateurs publicitaires et essayistes se faisant passer pour chercheurs, les lobbies et think-tanks mais aussi, par exemple, la recherche et développement du secteur privé. Le ministère, les rectorats, l’administration des établissements et leurs bureaucraties sont extérieurs à l’Université. En conséquence, les règles électorales des conseils centraux sont en violation directe du principe de liberté académique. Il en va de même avec toute instance de contrôle ou de pilotage bureaucratique (comme le Hcéres) fondé sur des normes exogènes à l’Université (comme les Contrats d’Objectif, de Moyens et de Performances (COMP) ou les KeyLabs). 

La liberté académique n’est pas une affaire de statut, ni d’établissement de rattachement, mais de fonction : celles et ceux qui publient des travaux scientifiques — des (enseignants-)chercheurs statutaires mais aussi, par exemple, des doctorants, des post-doctorants ou des ingénieurs de recherche — doivent bénéficier de protections, de droits et de devoirs dans ce cadre ; il en va de même pour le fonctionnement des équipes pédagogiques. La liberté académique suppose la plus faible division du travail possible dans les équipes de recherche et d’enseignement. Pour autant, la transmission de gestes, de manières de faire et de discuter, de styles, de mœurs, de standards d’exigence suppose un encadrement des jeunes chercheuses et chercheurs. Si les jeunes chercheurs ne doivent pas être les exécutants d’un P.I. qui ne pratique plus la recherche, la période de formation suppose certaines limites à leur autonomie. Nous reviendrons longuement sur la question des statuts et des garde-fous, ainsi que sur les étudiantes et les étudiants, qui sont partie prenante de l’Université, et disposent de droits et d’obligations spécifiques.

« Neutralité », « pluralisme », « devoir de réserve », « loyauté »

Parmi les attaques, désormais permanentes, contre la liberté académique, les plus pernicieuses sont perpétrées au nom d’une conception délibérément dévoyée du concept. Communiqués de presse ministériels, chartes d’inspiration trumpiste imposées aux établissements par les présidences de région, chartes sans la moindre valeur juridique qu’universitaires et chercheurs sont sommés de signer, règlements intérieurs et changement de statuts violant la liberté académique et le droit. Nous entendons clarifier ici quatre concepts qui reviennent de manière répétitive dans ces attaques par décomposition du sens. Disons le tout de go: les universitaires et les chercheurs, quel que soit leur statut, ne sont ni soumis à un quelconque « devoir de réserve » ni à la moindre sorte de « neutralité » et encore moins à une supposée « loyauté » vis-à-vis de leur établissement. L’Université est sous le régime de la liberté académique, tous les devoirs liés à la fonction publique y étant subordonnés. La liberté académique est bordée par l’éthique académique d’un côté et par le droit commun de l‘autre. L’éthique académique ne saurait avoir la « neutralité » pour valeur. La disputatio n’est pas un « pluralisme » d’opinion. Il serait impensable que les faits, les preuves, les analyses critiques soient tus pour ne pas froisser des croyances ou des opinions — à plus forte raison quand ces croyances sont celles de lobbies suprémacistes, intégristes et obscurantistes. S’il existe, de fait, un pluralisme d’écoles de pensée au sein de nombre de disciplines, aucune norme académique ne stipule qu’il faille un équilibre des temps de parole de différents courants dans une même conférence. Si les tentatives périodiques de fondamentalistes du marché d’interdire les travaux des économistes critiques sont problématiques, ce n’est pas au nom d’un nécessaire « pluralisme » mais parce que ces menées obscurantistes violent la liberté académique.

Loyauté

Les universitaires (au sens large) ne sont soumis à aucun devoir de loyauté. La loyauté fait référence au principe de subordination hiérarchique dans l’exercice des fonctions. Les professeurs sont nommés par le président de la République ; les maîtres de conférences sont nommés par le ministre. Aucun président d’université, aucun recteur, aucun directeur de laboratoire, aucun directeur d’UFR, aucun responsable administratif n’est le supérieur hiérarchique d’un universitaire. Les universitaires et les chercheurs doivent rester étrangers à toute prétendue loyauté envers l’établissement ou envers la bureaucratie, et plus encore envers une « marque » universitaire. En revanche, ils sont soumis à l’éthique académique. En ce sens, ils doivent faire preuve de loyauté au sens où ils doivent faire preuve d’honneur, de probité, d’intégrité et de déontologie, et respecter les normes et les valeurs du travail savant. Seuls les pairs en sont garants.

Neutralité institutionnelle

Le « principe de neutralité », « principe fondamental du service public » selon le Conseil constitutionnel, s’applique à l’« administration » et aux « autorités responsables » des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Les usagers, pour leur part, « disposent de la liberté d’information et d’expression à l’égard des problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels. Ils exercent cette liberté à titre individuel et collectif. » Seules la bureaucratie et l’administration de l’enseignement supérieur et la recherche sont donc soumis au principe de neutralité, compris comme l’absence d’expression d’opinions politiques ou religieuses et, a fortiori, d’attache politicienne. L’usage des listes professionnelles par des présidents d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour appeler à voter pour tel ou tel candidat à la présidence de la République contrevient ainsi au principe de neutralité. L’Udice et France Universités, les deux associations de défense des intérêts de la bureaucratie, contreviennent en permanence au principe de neutralité puisqu’elles défendent des options politiques — comme la volonté d’en finir avec le statut de fonctionnaire dans l’ESR ou d’augmenter les frais d’inscriptions. Le principe de neutralité ne désigne en aucun cas le silence sur les implications politiques et sociales des faits établis dans le cadre d’une recherche scientifiquement adéquate, ni le principe de musèlement de la production savante lorsqu’elle contrevient à des opinions exprimées par des groupes de pression. Le principe millénaire des franchises universitaires est une conséquence de ce principe de mise à l’abri de l’espace de délibération, de critique et de réflexion interne à l’Université. Les deux franchises principales sont la suspension du pouvoir de police et l’existence d’un pouvoir juridictionnel de l’Université, avec ses juridictions et son dispositif de sanctions disciplinaires. Parce que la disputatio entre pairs et l’éthique académique doivent, seuls, régir l’activité académique, les forces de l’ordre ont interdiction d’intervenir dans l’enceinte des campus universitaires — les exceptions sont les flagrants délits, les catastrophes et les interventions sur réquisition du Parquet. Au cours de la dernière décennie, les violations des franchises universitaires se sont multipliées, les présidences cédant aux pressions ministérielles et acceptant sans nécessité les interventions policières dans les établissements sur pression des préfets ou du ministère. Les parlementaires de la droite illibérale tentent régulièrement de mettre fin aux franchises universitaires, qui ont pourtant survécu même à l’Inquisition, en créant un délit d’intrusion dans les campus universitaires.

Devoir de réserve

Le devoir de réserve est une notion issue de la jurisprudence et non des textes de loi. Le devoir de réserve est la conséquence de la neutralité institutionnelle pour les personnels de la fonction publique, qui se doivent d’observer une retenue (réserve) dans l’expression de leurs opinions, faute de quoi ils s’exposent à une sanction disciplinaire (et non pénale). Les décisions du conseil constitutionnel de 1984 et 2010 rappellent qu’universitaires et chercheurs ne sont pas soumis au devoir de réserve, puisqu’ils sont sous le régime de la liberté académique. Ils ont un devoir éthique de dire le vrai sur le monde. En revanche, même dans le cadre de prises de paroles dans les médias, les présidences d’établissements de l’ESR ne peuvent faire mention de leurs opinions politiques ou religieuses, même s’ils sont issus du corps professoral : dès lors qu’ils n’exercent plus les fonctions de professeurs et même s’ils en gardent le titre, les fonctions administratives leur imposent la plus grande retenue.

Neutralité axiologique

Le concept de « neutralité axiologique » est périodiquement brandi dans des tribunes néo-maccarthystes de la presse illibérale pour disqualifier la participation des universitaires aux débats politiques et sociaux. L’usage confusionniste du concept date d’un temps où des universitaires conservateurs ont voulu faire de Max Weber un anti-Marx et ont interprété le concept de « neutralité axiologique » comme une incompatibilité de l’activité scientifique avec tout positionnement politique. La neutralité axiologique signifie l’indépendance réciproque entre la quête de vérité et les valeurs éthiques et politiques, tant dans la production que dans la réception des connaissances scientifiques. Autrement dit, ce que je crois devoir être ou ce que je crois être bon ne doit avoir aucune incidence opératoire dans l’établissement des faits, des théories, des modèles, des hypothèses causales. Les questions disputées doivent être tranchées — si cela se peut, et quand cela est possible — sur la seule base de l’appareil de preuves disponible, et selon des normes de corroboration et de véridiction propres aux disciplines. L’activité scientifique n’exige aucune neutralité — au sens d’indifférence — dans le choix et la construction des sujets, en particulier dans un monde comme le nôtre où temps, finances et cognition sont des ressources finies. Les valeurs sont ici inévitables et mêmes bienvenues pour décider collégialement donc délibérativement de l’allocation de ces ressources. A qui voudrait consacrer l’intégralité de la recherche scientifique au dénombrement des poux, nous pouvons raisonnablement rétorquer que ce n’est pas une bonne conception de la science, et qu’il y a bien mieux à faire.

Si la circonscription exacte du domaine de l’habitus de recherche, de la pratique scientifique et de la structuration des collectifs savants concernés par la neutralité axiologique est elle-même objet de disputatio, reste qu’on peut affirmer qu’il existe des zones de neutralité, et qu’elles ne sauraient recouvrir tout ce qu’on entend par science. Le principe de disputatio et la reconnaissance par les pairs constituent donc le critère par lequel la quête collective de vérité par le monde académique se distingue spécifiquement. Dès lors que la liberté académique est définie comme liberté positive liée à un engagement collectif visant à la « recherche désintéressée de la vérité », la responsabilité des universitaires devant la société apparaît comme une partie intégrante de cette liberté. Subséquemment, le concept de neutralité axiologique affirme le devoir pour les scientifiques d’élucider le sens et la portée des convictions et des prises de position des acteurs sociaux mais aussi bien les présupposés axiologiques (normatifs) qui structurent implicitement le contenu de certains concepts au cœur de l’action sociale.

La notion de Wertfreiheit i.e. de neutralité axiologique, étant souvent dévoyée, et exigeant prudence et précaution pour prévenir ses usages fautifs, peut-être serait-il préférable de la réserver à de telles discussions académiques et de l’éviter dans les textes prescriptifs.

Posted on

Liberté académique : principes et enjeux du débat

Longtemps ignorée en France [1], la liberté académique est devenue un passage obligé de tous les discours politiciens et bureaucratiques. Derrière l’hommage du vice à la vertu, nous nous permettons de voir une nouvelle opération de dévoiement des notions qui définissent l’Université, à l’image du sort fait au concept d’autonomie suite au rapport de MM. Aghion et Cohen [2]. Au vu de cette nouvelle opération de triangulation politique par les démolisseurs de l’Université et de la recherche, nous éprouvons donc le besoin de revenir à ce sujet auquel nous avions consacré trois longs textes analytiques il y a quelques années :

https://rogueesr.fr/liberte-academique/

Notre retour vers le principe de liberté académique sera suivi de fiches pratiques visant à fournir des clés pour comprendre, revendiquer et faire vivre la liberté académique. Ce manuel d’autodéfense servira de base à la publication de propositions programmatiques concrètes sur le sujet.

Pourquoi ce soudain intérêt pour la liberté académique ?

Les études sur la liberté académique sont longtemps restées confidentielles, du fait du lourd héritage napoléonien, qui a tenu l’Université française éloignée du modèle humboldtien auquel ce concept se rattache [3]. De fait, l’akademische Freiheit devenue academic freedom en anglais dépasse largement le cadre des franchises universitaires, associées, en France, à la cessatio de 1229 et 1231. L’histoire du concept est tortueuse et transnationale, et son étude devient rapidement un exercice très technique.

Cette relative indifférence de la communauté académique française envers l’histoire et la nature de sa propre liberté a pris fin en 2020, sous l’effet de deux évènements qui ont frappé aussi bien les sciences de la nature que les sciences humaines. D’abord, les premiers mois de 2020 donnèrent lieu à une surexposition de bateleurs médiatiques transformant le Covid en simple « épidémie de peur », faisant des politiques de prévention une marque d’irrationalité, ou promouvant des remèdes miraculeux comme l’hydroxychloroquine. M. Macron emboîta tranquillement le pas à MM. Trump, Musk et Bolsonaro [4] et entendit « rendre justice à Didier Raoult qui est un grand scientifique. » La communauté scientifique paya doublement le prix des pseudo-débats scientifiques médiatiques, construits à la manière des talk-shows contradictoires : 5 minutes pour le vrai, 5 minutes pour le faux, et dieu reconnaîtra les siens. D’abord, la littérature scientifique ne fut pas prise en compte pour construire une politique de prévention sanitaire efficace, contribuant à ce qu’on compte cinq fois plus de morts surnuméraires et de Covid longs dans le pays de Pasteur qu’au Japon. Ensuite, les violations les plus notoires de la déontologie scientifique furent utilisées comme prétexte pour tenter de museler l’expression publique des universitaires et des chercheurs. Aussi, penser de concert liberté académique et éthique scientifique devint une nécessité.

Peu après, en juin 2020, alors que la jeunesse états-unienne se mobilise contre l’extrême-droite de M. Trump, les violences policières et le racisme, dans le sillage du meurtre de George Floyd, M. Macron critique les manifestations et y voit la main… des universitaires : « Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. […] Cela revient à casser la République en deux. ». S’ensuivit une longue séquence d’importation des chimères de l’extrême-droite MAGA sur l’Université, impulsée par M. Blanquer et Mme Vidal, culminant en janvier 2022 avec un faux colloque en Sorbonne. À la même période, la doctrine du second mandat de M. Trump contre les sciences et l’Université prend sa place dans l’appareil de propagande, marquée par les keynotes de M. Thiel (« Nationalism breaks the dogma machine ») et M. Vance (« Universities are the enemy ») à la conférence National Conservatism de 2021.

L’acablanchiment bureaucratique

Ces cinq dernières années ont été mises à profit par les universitaires et les chercheurs pour s’approprier le concept de liberté académique, et le confronter à la situation française. C’est avec quatre ans de retard et surtout, après avoir appuyé deux décennies de régressions, que la bureaucratie de l’Université et de la recherche tente de reprendre le contrôle du concept et de le plier à ses intérêts. Il est symptomatique que France Universités ait confié cette mission à un comité issu de l’Institut d’Études Politiques de Paris, une institution fondée par des nostalgiques de la monarchie, hostile à la démocratie, déjà vilipendée pour son conformisme et son endogamie par Marc Bloch, restée consanguine de l’appareil d’État le plus inculte scientifiquement, et qui fut dans les années 2000 le laboratoire de toutes les réformes qui ont déclassé l’Université française. 

Sans doute cette opération d’acablanchiment (qu’on nous pardonne ce néologisme permettant d’éviter freedom washing) a-t-elle le mérite de susciter l’intérêt médiatique pour la liberté académique. Toutefois, nous devons nous prémunir contre les distorsions, occultations et effacements délibérément mis en œuvre pour la priver de sa portée et de son sens. De même que l’autonomie de l’Université n’est pas la toute-puissance illusoire de baronnets locaux, la liberté académique n’est pas une liberté individuelle, la liberté d’expression des universitaires n’est pas la liberté de dire n’importe quoi n’importe où, et la liberté de la recherche est irréductible à la « liberté de savoir » promue par les fossoyeurs de l’information scientifique indépendante. C’est précisément cette politique de confusion délibérée que nous voulons examiner ici.

De l’affrontement autour de la définition de la liberté académique

L’enjeu des mouvements opérés par la bureaucratie de l’Université et de la recherche n’est pas seulement de revendiquer le monopole du discours public sur ce sujet. Il consiste dans la définition même de la liberté académique, qui fait l’objet d’un affrontement dont l’enjeu est crucial. 

La liberté académique n’est autre que la condition de possibilité du métier d’universitaire, entendu au sens le plus large et incluant donc aussi bien la recherche scientifique que l’enseignement universitaire. La liberté académique est une liberté collective, de nature professionnelle, qui est accordée aux personnes que sont les universitaires, exclusivement en raison de leur appartenance à l’Université en tant que communauté. La liberté académique est intrinsèquement liée aux missions de l’Université : la production, la critique, la conservation et la transmission des savoirs s’inscrivent dans un cadre régulé par des procédures contradictoires (la disputatio). Mais ces activités ne sont possibles qu’à la condition que les universitaires puissent chercher le vrai et dissiper le faux, sans aucune sujétion aux pouvoirs politiques, religieux et économiques.

Cette définition permet de repérer une première opération de substitution conceptuelle de la part de la bureaucratie managériale : dissoudre la liberté académique dans une supposée « liberté de savoir », concept aussi flou que dangereux. À la différence de la liberté académique, la liberté de savoir permet par exemple de promouvoir le remplacement du journalisme scientifique par un Science media center en partenariat public-privé, et de faire passer des opinions et des éléments de communication orientés pour des vérités objectivables.

La liberté académique comme liberté positive

Si la liberté académique est bien un pilier de la démocratie, elle suppose de délimiter un intérieur et un extérieur de l’Université. De là, apparaît l’idée, développée par Isaiah Berlin dans les années 1950, de distinguer un sens négatif et un sens positif du concept de « liberté ». Ainsi, la liberté académique peut se concevoir comme une protection de l’Université contre toute intrusion de pouvoir — politique, religieux ou économique — qui la menace de l’extérieur ; cette liberté, dite négative, est l’absence d’obstacles, de barrières, de contraintes à l’exercice du métier d’universitaire. Mais il existe une seconde composante de la liberté académique, dite positive, qui repose sur l’idée que le libre exercice d’une activité sociale est également porteur d’une finalité collective. Chez un penseur comme Kant, la liberté académique est une liberté positive car son exercice est un prérequis à l’instauration d’un espace public démocratique, au progrès vers une société cosmopolitique, et plus généralement au plein développement culturel du genre humain. 

La communauté académique est traversée d’importants débats sur les finalités de la liberté académique positive, même si le problème est rarement posé dans ces termes. Il n’en demeure pas moins que la majeure partie des universitaires souscrivent à l’idée que la poursuite désintéressée de la vérité remplit une fonction sociale d’intérêt général. Par cette idée, la liberté académique entendue comme liberté positive se voit conditionnée à la possibilité effective de poursuivre les missions afférentes à l’exercice du métier d’universitaire. Ce n’est ni la propriété d’un lieu, ni celle d’un établissement, ni celle d’une marque : la liberté académique s’organise autour d’un ensemble de normes éthiques et intellectuelles, de procédures et de pratiques spécifiques à l’Université ; au premier rang de ces pratiques, on retrouve la poursuite de la vérité et l’exigence de probation, par l’argumentation empirique et par la disputatio.

Liberté académique et bureaucratie

La liberté académique, en tant que liberté positive, est la condition de réalisation du principe d’autonomie et repose ainsi sur la capacité d’auto-institution du monde académique i.e. de l’Université, qui se dote de ses propres règles, de ses propres normes, de ses propres standards, de ses propres procédures. Elle suppose la collégialité, comme principe d’auto-gouvernement, d’auto-organisation et d’auto-limitation collective. La liberté académique suppose donc l’existence d’un espace de délibération, de critique et de réflexion interne à l’Université.

Les réformes de ces deux dernières décennies ont, de ce point de vue, piétiné la liberté académique : les universitaires et les chercheurs n’ont plus, ni moyens effectifs de faire leur métier, ni droit de regard sur les décisions les concernant. Cette séparation entre décideurs qui n’exercent pas (ou plus) le métier d’universitaire et universitaires devenus exécutants porte un nom : bureaucratie. La bureaucratie est littéralement antagoniste à la liberté académique. Les directions des établissements d’enseignement supérieur et de recherche ne sont en aucun cas les supérieurs hiérarchiques des universitaires et des chercheurs. Elles appartiennent à la sphère administrative et sont tenues à ce titre, contrairement aux universitaires, à un principe de neutralité, de fait piétiné par des associations comme France Universités ou l’Udice. Les agences de financement et autres appels à projets d’excellence remplissent un rôle majeur dans cette destruction de la liberté académique positive, comme l’ont bien vu MM. Musk et Trump avec leur Compact for Academic Excellence in Higher Education.

La bureaucratie est extérieure à l’Université et elle nie la liberté de celle-ci. On comprend dès lors son intérêt à prétendre définir la liberté académique ou à fétichiser l’inscription de la liberté académique dans la constitution : éliminer du débat public la liberté positive et les principes de collégialité et d’autonomie. Nombre d’adversaires de la liberté académique comme liberté positive ont choisi un pluriel (« les libertés académiques ») qui l’enferme dans une série de droits énumérés définis juridiquement : liberté de recherche, liberté d’enseignement, liberté de publication, liberté d’expression et franchises académiques. Le singulier (la liberté académique) désigne un concept positif irréductible à cette succession de micro-libertés morcelées. La liberté académique au singulier s’ancre dans la praxis académique, et, comme liberté positive, elle relie le principe d’autonomie et celui de responsabilité devant l’intérêt général humain.

Réaffirmer les missions de l’Université

Par conséquent, la question régulièrement posée dans notre courrier, « Qu’est-ce que j’ai le droit de dire ou de faire ? » dans telle ou telle situation, au sein de tel ou tel organisme n’appelle ni une réponse juridique, bien que la liberté académique soit évidemment bornée par le droit commun, ni des chartes individuelles, ni des règlements intérieurs sans valeur juridique, mais appellent des réponses issues du travail réflexif de la communauté académique, en particulier sur l’éthique académique.

Ce qui est en jeu, ce sont les missions mêmes de l’Université. La majuscule est ici utilisée pour désigner le concept, et non les établissements du même nom et a fortiori ce que la bureaucratie entend en faire : des « marques » en concurrence. L’Université — avec la majuscule — s’inscrit dans une vision humboldtienne, démocratique, humaniste, rationaliste et sensible, contre la vision d’un enseignement supérieur et d’un système de recherche assujettis à des finalités économiques ou idéologiques. L’Université a pour mission de créer, transmettre, critiquer et conserver les savoirs et repose sur un double principe de responsabilité et d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs économique, politique, religieux et administratif. L’Université est une composante de l’École comme lieu d’une culture et d’un savoir communs.

[1] La défense de la liberté académique doit beaucoup au travail explicatif d’Olivier Beaud lors du premier train de mesures de « mise au pas des universitaires ». On pourra mesurer le chemin parcouru en lisant ce texte de 2009 :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2021/02/Beaud2009.pdf

[2] Les transparents de M. Aghion pour légitimer la politique de paupérisation, de précarisation et de mise au pas bureaucratique de l’Université constituent, 15 ans après, un matériau historique de premier choix pour comprendre d’où vient le décrochage économique, scientifique et technique de la France. Distorsions idéologiques, absence de rigueur, remplacement des mots par leurs antonymes, « données » dépourvues de scientificité, corrélations inexistantes : ces transparents présentés à Mme Pécresse constituent un exemple caractéristique de l’usage de pseudo-science au service d’une entreprise idéologique de destruction de l’Université.

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/SlidesAghion.pdf

[3] Christophe Charle, Jacques Verger, Histoire des universités XIIe – XXIe siècle. 2012, PUF.

Christophe Charle, Jalons pour une histoire transnationale des universités, 2013 :

https://journals.openedition.org/chrhc/3147

Le modèle humboldtien d’Université fait référence au projet porté par Guillaume de Humboldt à l’occasion de la fondation de l’université de Berlin en 1810. Il s’inscrit en rupture avec le modèle napoléonien, centralisé et fondé sur des écoles spécialisées, pour promouvoir une Université où la connaissance se construit de manière autonome et critique. Humboldt tente une synthèse dans laquelle l’Université médiévale régie par le principe de disputatio serait revivifiée par l’apport critique des Lumières. Dans l’Université humboldtienne, l’étudiant n’est pas un simple récepteur passif, mais un acteur engagé dans une quête de savoir, guidé par des professeurs qui sont eux-mêmes des chercheurs. L’idéal humboldtien, fondé sur la liberté d’enseigner (Lehrfreiheit) et la liberté d’apprendre (Lernfreiheit), valorise la formation intellectuelle et morale de l’individu, en privilégiant une approche interdisciplinaire et une exploration libre des sciences, des lettres et des arts. L’Université devient ainsi un espace de dialogue, où la transmission des savoirs s’articule avec leur production, et où la curiosité intellectuelle prime sur les impératifs pratiques, économiques ou professionnels. Le modèle humboldtien fonctionne aujourd’hui comme un idéal régulateur, bien plus que comme une référence à l’université prussienne ayant réellement existé, largement mythifiée.

[4] « Maybe worth considering chloroquine for C19. »

Tweet d’Elon Musk du 16 mars 2020

« I get a lot of tremendously positive news on the hydroxy and I say “hey…”. You know the expression I used, John? “What do you have to loose, okay, what do you have to loose? »

Conférence de Donald Trump du 19 mars 2020 

« HYDROXYCHLOROQUINE & AZITHROMYCIN, taken together, have a real chance to be one of the biggest game changers in the history of medicine. »

Tweet de Donald Trump du 21 mars 2020

« L‘utilisation de la chloroquine s’avère de plus en plus efficace. Deux médecins brésiliens renommés ont refusé de divulguer ce qui les a guéris du COVID-19. […] Que Dieu éclaire ces deux professionnels afin qu’ils révèlent au monde qu’il existe une médecine prometteuse au Brésil. »

Tweet de Jair Bolsonaro du 8 avril 2020

« Une visite ne légitime pas un protocole scientifique, elle acte et marque l’intérêt du chef de l’État pour des essais thérapeutiques, qu’ils soient prometteurs ou pas. »

Communiqué de l’Élysée suite à la visite d’Emmanuel Macron à l’IHU de Marseille, le jeudi 9 avril 2020