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Dix propositions sur le secteur privé

« Je n’ai pas peur.
J’ai seulement le vertige.
Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi.
L’affronter horizontalement.
 »

René Char

Ce billet s’ouvre sur nos propositions pour mettre fin aux dérives de l’enseignement supérieur privé. Nous illustrons ensuite ces enjeux par une étude de cas édifiante : la holding Collège de Paris et ses 500 000 € d’argent public investis en cartes Pokémon. Enfin, nous analysons la multiplication des attaques visant les sciences humaines et sociales. À ce sujet, nous invitons l’ensemble de la communauté scientifique — et tout particulièrement les chercheurs en sciences de la nature — à signer cette pétition :

https://framaforms.org/petition-suite-a-la-tribune-autour-de-la-suppression-de-lemission-la-vie-des-idees-1777710649

Nous rappelons les rassemblements prévus ce mardi 12 mai pour protester contre les discriminations liées aux frais d’inscription universitaires, les restrictions budgétaires et la loi Galileo-Baptiste. À Paris, la manifestation débutera à 12h à Jussieu en direction du ministère, via le Quartier Latin. À nouveau, nous appelons à interpeller les parlementaires ces lundi et mardi. S’ils nous répondent, ne relâchons pas la pression : répondons systématiquement. Quelques ressources ici :

https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/

« Dans toutes les tentatives faites jusqu’à nos jours pour démontrer que deux et deux font quatre, il n’a jamais été tenu compte de la vitesse du vent. »

Raymond Queneau

 

Dix propositions sur le secteur privé

Le décrochage universitaire, scientifique et technique de la France n’est pas une fatalité : les moyens existent d’un changement de cap tournant la page de deux décennies de politiques publiques destructrices. Les idées sont là et 30 milliards € sont disponibles pour sortir de l’ornière. Evidemment, le temps presse et les dégâts deviennent de plus en plus difficilement réversibles.

La loi Pénicaud a généré un double effet délétère : déverser des milliards d’argent public à l’enseignement supérieur privé lucratif et accroître le chômage des jeunes, en fournissant aux employeurs la main d’œuvre gratuite et sur-qualifiée des alternants. Il est urgent de mettre fin à ce pillage des deniers publics et aux dérives du privé. Le projet de loi Galileo-Baptiste [1] n’est pas le remède, mais le poison : sous couvert de régulation, il livre en réalité l’Université publique à la prédation d’intérêts privés déjà largement subventionnés.

Nous préconisons neuf mesures urgentes :

(i) Arrêter tout financement public de l’enseignement supérieur privé, lucratif ou non. Cela comprend l’interdiction faite aux collectivités locales de le subventionner directement (dons) ou indirectement (privatisation de fait d’espaces publics, réaménagements de quartiers, aide à la construction, etc).

(ii) Supprimer toute reconnaissance par l’Etat des diplômes délivrés par le secteur privé. Lancer des poursuites judiciaires systématiques contre l’usage de l’appellation « universités » et « diplômes nationaux » par des établissements privés.

(iii) Abroger le décret n° 2009-427 du 16 avril 2009 portant publication de l’accord entre la République française et le Saint-Siège sur la reconnaissance des grades et diplômes dans l’enseignement supérieur signé à Paris le 18 décembre 2008. Ce décret, contraire au principe de laïcité, a créé une confusion entre la reconnaissance d’un diplôme délivré par un État et la reconnaissance d’un diplôme délivré par un organisme confessionnel.

(iv) Obtenir des rectorats et des établissements publics qu’ils ne participent à aucun salon post-bac, et organiser des salons réservés au secteur public.

(v) Récupérer pour le service public les bâtiments des établissements privés mis en liquidation judiciaire ou qui ont été cédés par l’Etat ou les collectivités publiques depuis le mandat de Nicolas Sarkozy.

(vi) Appliquer au secteur privé l’arsenal législatif relatif à la répression des fraudes. Une fois privés de tout agrément et de toute reconnaissance officielle, ces établissements ne seraient plus que de simples prestataires commerciaux. Si les familles restent libres de leur accorder leur confiance, ces services ne sauraient être confondus avec l’exigence des formations universitaires, seules garantes de diplômes nationaux. Le contrôle de ces structures hors contrat ne doit en aucun cas relever du Hcéres, mais de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF).

(vii) Placer la formation professionnelle sous le contrôle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

(ix) Utiliser les 23 milliards de l’alternance pour reconstruire l’Université et la recherche publique.

Effet de levier (négatif) du crédit d’impôt recherche (CIR). Source: [2]

Contrairement à une légende qui a cours dans le monde académique, le crédit d’impôt recherche (CIR) n’a jamais été de l’argent pris à la recherche publique. Le CIR est la première dépense fiscale de l’État au bénéfice des entreprises (7,6 milliards d’euros en 2024). Selon les services d’évaluation des politiques publiques, il est principalement destiné à contourner les réglementations européennes en matière d’aides directes. S’il profite à quelques petites entreprises fragiles, ce dispositif particulièrement généreux est essentiellement détourné via des fraudes avérées, des effets d’aubaine et des optimisations financières, servant par exemple à financer les périodes d’inactivité de consultants en ingénierie. Ces pratiques ont favorisé l’émergence d’une industrie lucrative de cabinets de conseil spécialisés, qui exploitent des critères d’éligibilité souvent flous et un niveau de contrôle qui fait rêver les laboratoires publics, tant il est proche de l’inexistant.

Le crédit d’impôt recherche (CIR) était supposé créer un effet de levier sur la recherche et développement (R&D) et engendrer une croissance économique tirée par l’innovation, conformément aux théories d’Aghion. Le résultat s’avère négatif : la France fait partie des rares pays dont les investissements en R&D ont diminué en pourcentage du Produit Intérieur Brut (PIB) au cours des vingt-cinq dernières années. Sur le continent européen, le CIR a conduit la France à faire partie d’un groupe de sept pays sur vingt-huit en décrochage scientifique et technique selon ce critère, aux côtés de l’Azerbaïdjan, de la Biélorussie, de la Géorgie, de la Moldavie, de la Roumanie et de la Fédération de Russie [2].

(x) Les 7 milliards et demi du CIR doivent être affectés à une politique industrielle pensée, réfléchie, évaluée, en tournant enfin le dos au Consensus de Washington. Les chantiers à financer sont nombreux, de la relocalisation de la production à la  décarbonation des usages, des moyens de juguler le réchauffement climatique à la création d’emplois de qualité, dans des métiers ayant du sens.

Notes
[1] Le portage du projet de loi Galileo-Baptiste est porté depuis quelques semaines par le sénateur du Maine et Loire, M. Stéphane Piednoir.

https://www.ouest-france.fr/societe/justice/prise-illegale-dinteret-ce-qui-est-requis-contre-le-senateur-du-maine-et-loire-stephane-piednoir-a48f36ec-da3c-11ef-938b-906ad6a94e5c

[2] Dépenses en recherche et développement (% du PIB). Institut des statistiques de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/GB.XPD.RSDV.GD.ZS

 

« Le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance mais le refus de savoir. »

Simone de Beauvoir

Le scandale de l’enseignement supérieur privé sous perfusion d’argent public

Le paysage de l’enseignement supérieur privé est aujourd’hui verrouillé par une trentaine de grands groupes omnipotents. Si les dérives de Galileo ont bénéficié d’un large écho médiatique, l’examen des pratiques de ses concurrents révèle que ces scandales ne sont pas des exceptions, mais bien la norme d’un secteur marchandisé. À titre d’exemple, la holding Collège de Paris — devenue société à mission en 2020 — parvient à capter chaque année 18 000 étudiants, 4 000 élèves étrangers et 35 000 adultes en formation continue au sein d’une galaxie d’enseignes (Digital College, Ascencia Business School, École Conte, etc.). Le modèle économique de ce type d’établissement repose sur un système d’illusion marketing en façade cachant des formations indigentes. Pour attirer leurs clients-étudiants, des bataillons de recruteurs précaires — déployées dans les salons, les centres d’appels ou sur les réseaux sociaux via des influenceurs — font miroiter du rêve frelaté allant des promesses de voyages à Dubaï ou Shanghai aux campus flambant neufs en passant par des show case du rappeur Niska ou des MC’s de Triangle des Bermudes. Les clients-étudiants déchantent vite, mais trop tard. Les sites internet regorgent de mentions de « titres RNCP reconnus par l’Etat », de « certification des diplômes » ou de « certification Qualiopi », ce vernis de respectabilité ne recouvrant que du vent.

En plus de frais d’inscription exorbitants, les entrées d’argent proviennent de l’État. Au Digital College, chaque inscription en alternance conduit à un Niveau de Prise En Charge (NPEC) par le ministère du Travail de 10 065 euros, sans contrôle sérieux. C’est trois fois le financement d’un étudiant inscrit dans une licence universitaire publique [3]. Pour compléter cette manne, Bpifrance est entrée au capital du Collège de Paris aux côtés du fonds Raise via un Leverage Buy Out primaire, qui est l’une des opérations de capital-investissement. Côté dépenses, les employés sont sous contrats précaires et subissent un management violent.

L’argent soutiré à l’État et aux clients ne vise pas seulement à enrichir les fonds d’investissement et les dirigeants-fondateurs par les dividendes et la revente de parts avec plus-value. La holding facture des management fees à ses propres écoles filiales, ce qui réduit le bénéfice imposable des écoles tout en faisant remonter le cash. Les investisseurs prêtent aussi de l’argent à la holding via des comptes courants d’associés, et perçoivent ainsi des intérêts supérieurs aux taux du marché. Enfin, les loyers permettent de transférer le profit vers des structures immobilières. On le comprend, le distingo entre privé lucratif et non lucratif repose avant tout sur l’habileté des montages financiers faisant disparaître les bénéfices.

Le 31 décembre dernier, le groupe Collège de Paris a été placé en procédure de sauvegarde, glissant vers le redressement judiciaire et la cession d’actifs en raison de graves difficultés de trésorerie : 90 millions € de dettes. Dans ce cas symptomatique, les pratiques frauduleuses se sont ajoutées aux dispositions scandaleuses mais légales. Au Digital College, 500 000 euros ont été siphonnés pour l’achat de cartes Pokémon, justifiés par de fausses factures maquillées en modules de cours ou en fourniture d’événements digitaux. 50 000 euros ont été facturés en septembre 2022 pour financer les frais de mariage du dirigeant-fondateur [4]. Un rapport accablant remis au procureur de la République de Paris début 2026, fruit d’une enquête conjointe de l’Inspection générale des Finances, de l’Igas et de l’IGESR, pointe plus de trois millions d’euros de dépenses douteuses, avec de lourds soupçons de blanchiment et de trafic de visas. Lors d’un « évènement » organisé par BPIFrance, le dirigeant-fondateur du Digital College expliquait sa méthode intitulée Road to one million : comment passer d’un euro en poche à une entreprise valorisée 1 million d’euros en l’espace de trois ans.

Notes
[3] J.Gossa (2019) Combien coûte une formation universitaire ?
https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2019/01/18/combien-coute-une-formation-universitaire-et-par-extension-celle-des-etudiants-etrangers/

[4] Cartes Pokémon, fête de mariage : les dépenses troublantes de l’école de commerce Digital College.
https://www.mediapart.fr/journal/france/010425/cartes-pokemon-fete-de-mariage-les-depenses-troublantes-de-l-ecole-de-commerce-digital-college

Pour redorer son image, l’école Digital College se choisit une directrice condamnée pour abus de confiance.
https://www.mediapart.fr/journal/france/211125/pour-redorer-son-image-l-ecole-digital-college-se-choisit-une-directrice-condamnee-pour-abus-de-confiance

 

« La sociologie n’ [a] qu’un seul objet: les sociétés. De celles-ci les hommes croient tout connaître, parce qu’elles leurs apparaissent comme n’étant composées que d’eux, de leurs volontés, de leurs idées malléables à volonté. Ils croient leur art souverain et leur science parfaite. »

Marcel Mauss

Les germes du trumpisme

Aux Etats-Unis, l’alliance entre milieux d’affaires, libertarianisme autoritaire et paléo-conservateurs s’attaque à l’ensemble des sciences et à l’Université. Pour autant, les agences sanitaires [5], les agences environnementales et les sciences humaines et sociales en constituent les cibles privilégiées. Aussi faut-il s’alarmer de voir l’« union des droites » radicales entamer en France une large campagne de dénigrement de la sociologie — le canari dans la mine. Le 1er avril, Mme Le Pen défend sur le réseau fasciste X la loi Pénicaud et le projet de loi Galileo-Baptiste : « Plutôt que d’avoir un étudiant en université en socio pendant cinq ans, il est préférable qu’il soit en formation, en apprentissage ou en alternance dans une industrie. » Dans la phrase suivante, elle surestime d’un facteur 4 le coût de la formation à l’Université… Le 17 avril, M Chenu  s’en prend aux professeures sociologues de Nanterre lors d’une saillie sexiste [6]. Les seconds couteaux ne sont pas en reste : la Cocarde étudiante, les keyboard warriors de la fachosphère et les médias Bolloré lancent des campagnes ciblées contre des collègues sociologues.  Au Sénat, Mme Garnier, rapporteure de la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur »  tente de faire pour l’Université ce que M. Alloncle a fait pour l’audiovisuel public — avec le même zèle dans la désinformation mais un moindre talent pour susciter le buzz. En avril encore, le ministère de l’Agriculture a enjoint par décret les écoles d’ingénieurs en agronomie de cesser de recruter sociologues et politistes [7]. En avril toujours, on apprenait la suppression de l’émission sur la recherche en sciences humaines et sociales « La Suite dans les idées », sur France Culture [8]. Sylvain Bourmeau paie là son opposition à la porosité croissante des médias à la propagande trumpiste et poutinienne, marquée sur France Culture par la promotion de « l’un des propagateurs les plus actifs de la stratégie d’influence russe », M. Douguine [9]. Le pluralisme dans les médias ne peut se résumer à un décompte du temps d’antenne visant à les ramener à la proportion des votes exprimés. France Culture, qui a pour mission de rendre compte du savoir vivant, donc de la recherche, ne peut se contenter de la ligne incarnée par Guillaume Erner consistant à éditorialiser l’actualité en picorant dans la production en sciences sociales visible sur les réseaux sociaux. Le savoir en sciences humaines et sociales ne peut se réduire à un exhausteur de goût pour des chroniques fades, aussi vite oubliées qu’elles ont été écrites. Aussi invitons-vous à signer cette tribune :

https://framaforms.org/petition-suite-a-la-tribune-autour-de-la-suppression-de-lemission-la-vie-des-idees-1777710649

Ces signaux faibles ne trompent pas. La campagne présidentielle va conduire à des attaques sans précédent contre l’Université, important la doctrine de Vance : « The universities are the enemy ». Aussi faut-il déployer toute notre énergie pour problématiser les questions de recherche et d’Université, et proposer une nouvelle vision pour les décennies à venir.

« L’imagination est une chose que certaines personnes ne peuvent même pas imaginer. »

Jana Cerná

Notes
[5] La réduction de 71 % de l’aide humanitaire entre 2024 et 2025 pourrait coûter la vie à 9,4 millions de personnes d’ici 2030, dont 2,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.
https://www.thelancet.com/journals/langlo/article/PIIS2214-109X(26)00008-2/fulltext

[6] Sociologie : sur les propos infamants et misogynes de Sébastien Chenu
https://blogs.mediapart.fr/association-francaise-de-sociologie/blog/300426/sociologie-sur-les-propos-infamants-et-misogynes-de-sebastien-chenu

[7] Ni sociologues ni politistes recrutés : le ministère de l’agriculture soupçonné de vouloir réduire la part des sciences sociales dans la formation des agronomes.
https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/01/ni-sociologues-ni-politistes-recrutes-le-ministere-de-l-agriculture-soupconne-de-vouloir-reduire-la-part-des-sciences-sociales-dans-la-formation-des-agronomes_6684735_3244.html

[8] Pour la rentrée, France Culture débranche «la Suite dans les idées» de Sylvain Bourmeau.

https://www.liberation.fr/economie/medias/pour-la-rentree-france-culture-debranche-la-suite-dans-les-idees-de-sylvain-bourmeau-20260424_SSJPTSE6TBHN7FYKMK22GDWO6I/

[9] Alexandre Douguine sur France Culture, ou la porosité des médias français à la propagande russe.
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/alexandre-douguine-sur-france-culture-ou-la-porosite-des-medias-francais-a-la-propagande-russe-20251210_PRMM4G2X4FHRXJQ3NKKYXSJFNI/