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L’étrange défaite

« Un système plus lisible. » (d’après Honoré)


Ce billet se compose d’une série de brèves et d’analyses qui documentent une tentative, paradoxale dans un moment de faiblesse absolue de l’exécutif, d’accélérer le programme de démantèlement de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous appelons aux manifestations du 12 mai, partout en France, pour retrouver les forces collectives nécessaires à impulser un changement de cap. Nous invitons à retrouver la pratique collective de faire la tournée des amphis et à prendre dix minutes dans chaque cours pour informer les étudiantes et les étudiants de la gravité de la situation.

« Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux ! »

Marc Bloch, L’étrange défaite

L’art de la répétition

On entend dire, ici ou là, que la pédagogie est l’art de la répétition.
Nul doute, en vérité
La pédagogie est l’art de la répétition.

Le programme de transformation de l’Université et de la recherche théorisé par Aghion et Cohen en 2004 n’est pas terminé. Le décrochage scientifique et technique spectaculaire qu’il a engendré n’y fera rien : les « réformateurs » tenteront de porter leur projet à son terme. Peu leur importe que le système privé lucratif alimenté par 25 milliards € d’argent public par an soit calamiteux et que le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) soit l’exact contraire d’une politique industrielle réfléchie. Paradoxalement, entre deux éloges du muskisme, Philippe Aghion lui-même a fini par le reconnaître : « Sur le CIR, aucune étude ne montre son effet. Rien. (…) Un ancien ministre qui a travaillé chez Total me le disait l’autre fois : chez Total, le CIR servait à tout, sauf à financer la recherche. » Disons-le : on ne s’attendait pas à pareil trait d’esprit visant le ministre Baptiste, salarié de Total de 2016 à 2019 avec une parenthèse au ministère pour concocter Parcoursup et la dérégulation des statuts de la LPR. Philippe Aghion, après 80 minutes d’audition au Sénat d’un ennui sans borne, a même fait l’éloge du modèle humboldtien de l’Université, lui qui a tant fait pour liquider toute possibilité que le système français s’en inspire.

Pour comprendre les derniers soubresauts de l’actualité, il importe d’avoir en tête les étapes nécessaires pour achever le programme de démantèlement et la perspective d’une accélération en cas de majorité absolue de l’« union des droites » radicalisées :

(i) déréguler les frais d’inscription pour s’aligner sur le système britannique ;

(ii) aligner les missions et les indicateurs d’évaluation des « universités de proximité » sur le secteur privé lucratif avant de faire disparaître les premières au profit des secondes, par mise en concurrence pour obtenir les subsides de l’Etat. C’est l’objet des COMP (Contrats d’objectifs, de moyens et de performance) et de la pseudo-réforme du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hceres), destinée à aligner « l’évaluation » sur les objectifs spécifiques de « pilotage » induits par le COMP de chaque établissement ;

(iii) supprimer le CNRS et les organismes de recherche pour en distribuer les moyens humains dans les « universités de recherche », ne conservant que des « agences de programme » capables de contractualiser avec le secteur privé, selon le modèle mis en œuvre au CNES par Philippe Baptiste ;

(iv) supprimer le statut de fonctionnaire, et ainsi les garanties de liberté académique, pour soumettre les universitaires et les chercheurs en généralisant la contractualisation avec leur établissement ;

(v) transformer les établissements « de recherche » restant en structures de type privé, par exemple en les faisant « porter » par des fondations à capitaux publics ou publics-privés, les grands groupes du secteur privé lucratif étant incapables de construire ab initio de telles universités.

« Je continuerai à écrire. J’écrirai même s’ils m’enterrent, j’écrirai sur les murs s’ils me confisquent crayons et papiers; j’écrirai par terre, sur le soleil et sur la lune… L’impossible ne fait pas partie de ma vie. »

Nawal El Saadawi

Augmentation des frais d’inscription

Les Assises de l’augmentation des frais d’inscription sont un échec : elles ne parviennent pas à susciter le moindre intérêt et resteront inconclusives. Le ministre Baptiste voit s’effondrer ses chances de devenir ce champion du camp conservateur qui efface l’humiliation subie lors de la loi Devaquet. Aussi, tente-t-il un coup de communication pour adresser un clin d’œil au Rassemblement national et tenter de faire le buzz : relancer par décret la différenciation des frais d’inscription pour les étrangers extra-communautaires dès la rentrée 2026. Une séance exceptionnelle du CNESER a été convoquée le mardi 5 mai au ministère, qui permettra d’estimer la fraction de ce conseil ralliée à l’extrême-droite.

Pourquoi un décret ? Parce que cet oukaze aussi inepte qu’abject est contraire à nombre d’articles du code de l’éducation, aussi bien concernant les étudiantes et les étudiants que les établissements. Il bafoue toutes les missions de l’Université spécifiées aux articles L123-2 et L123-4 du code de l’éducation (lutte contre les discriminations et le racisme, francophonie et coopération internationale) et tous les principes du soft power, dans un temps de reconfiguration géopolitique. Il méconnaît le principe d’autonomie spécifié à l’article L711-1 selon lequel les établissements déterminent leurs choix budgétaires, sociaux et leurs relations internationales. Enfin, il contrevient aux articles R719-48 à R719-50 qui spécifient les dispositions d’exonération des frais d’inscription. L’opération du ministre Baptiste suppose donc un décret discriminatoire amendant ces articles du code de l’éducation, pour priver les étrangers extra-communautaires du bénéfice de ces dispositions.

Sur le fond, cette mesure est dépourvue de toute rationalité et ne repose sur aucune étude d’impact. D’abord, n’en déplaise aux fantasmes des hauts fonctionnaires de  « Bercy » sortis de business schools, il n’existe ni effet signal du prix, ni heuristique prix-qualité, ni effet Veblen des frais de scolarité. Il est de notoriété publique que, partout où le diplôme s’achète, les enseignants sont contraints d’attribuer de bonnes notes sans aucun rapport avec l’assimilation des savoirs de ces « étudiants-clients ». La gratuité est nécessaire à la certification des savoirs ; les frais de scolarité prohibitifs ne font qu’attester l’origine sociale des étudiantes et des étudiants. L’impasse du système universitaire britannique illustre parfaitement les ravages de cette politique de dérégulation et de différenciation des frais d’inscription. L’État britannique y pallie les défauts de remboursement des dettes étudiantes pour un montant comparable à la totalité des frais de scolarité qu’il pensait économiser : le gain économique s’avère, sinon nul, du moins dérisoire. La riche clientèle étudiante étrangère se concentre dans quelques universités de luxe, elles-mêmes lourdement endettées pour investir dans des infrastructures extra-éducatives qui constituent le cœur de leur attractivité. Bien plus que les enseignements dispensés, ces diplômes vendus à prix d’or sont convoités précisément parce qu’ils garantissent l’entre-soi. In fine, c’est au déclin que cette logique condamne l’écosystème universitaire global et le niveau de formation de l’ensemble de la population.

Alors pourquoi le ministre Baptiste tient-il à produire cette mesure trumpiste absurde qui va faire à nouveau l’unanimité contre-elle ? Si vous n’avez pas la réponse à cette question, nous conseillons de relire le préambule intitulé : « Si vous avez raté le début… ». En attendant, faisons disparaître ce projet par notre réprobation, et par des recours juridiques.

Références


« Nous sommes allés et nous avons fait face. »      

 René Char

Timides réactions à l’austérité budgétaire

Pourquoi le ministère a-t-il tenu à mettre en œuvre une coupe de 20 millions d’euros de plus dans le budget récurrent des laboratoires rattachés au CNRS ? C’est une miette. C’est absurde. C’est destructeur. Alors pourquoi ? Si vous n’avez réellement pas la réponse à cette question, nous conseillons à nouveau de relire le préambule intitulé : « Si vous avez raté le début… »

Le travail des conseillers politiques et d’une partie de la haute fonction publique consiste à multiplier les ballons d’essai afin de fabriquer l’opinion, de jauger les résistances et d’identifier les « fenêtres de tir » propices à l’avancée incrémentale du projet global. Dans ce contexte, la timidité des réactions face à la cure d’austérité actuelle constitue une erreur stratégique majeure. Là où l’heure devrait être, a minima, à la démission collective des directions d’unités et à une mobilisation de masse, l’inertie laisse le champ libre à une phase d’accélération dans la mise en œuvre du démantèlement.

Motions :

https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/

 

« La société est dominée par une course folle, définie par ces trois termes : technoscience, bureaucratie, argent. Si rien ne l’arrête, il pourra de moins en moins être question de démocratie. La privatisation, le désintérêt, l’égoïsme, seront partout. »

Cornelius Castoriadis

Etant donné le loup, la bergerie.

Sous couvert de « régulation », le projet de loi Baptiste agit comme un cheval de Troie pour les grands groupes de l’enseignement privé lucratif et ouvre une brèche dans le monopole public de collation des grades universitaires. Il prévoit l’octroi d’une reconnaissance étatique par le biais de deux dispositifs prenant en tenaille l’Université. L’agrément accrédite les « écoles » que Galileo Global Education (GGL) appelle les « vaches à lait », où sont élevés en batterie les « piou-piou » (sic). Il s’appuie sur le label bidon de certification Qualiopi+ et est entièrement sous le contrôle du secteur privé. Il s’agit d’une prise de contrôle de « Bercy » et du ministère du travail sur le seul pan de l’enseignement supérieur considéré comme utile (l’enseignement professionnel), qui vise à pérenniser la prédation massive d’argent public par les grands groupes du secteur privé lucratif. En complément, le partenariat organise une mise en concurrence avec le service public sur la base de standards façonnés par et pour le secteur privé. 

Autour de la loi Baptiste, différents dispositifs visent ainsi à achever l’effacement des frontières entre les secteurs public et privé en imposant un référentiel d’évaluation commun, centré sur l’agilité, l’adéquation au marché et l’employabilité : les Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performance (COMP) et les nouveaux « référentiels » du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). Ce n’est pas un hasard si les lobbies et les dupes qui se sont mobilisés pour sauver le Hcéres après des scandales à répétition sont les mêmes que ceux qui ont œuvré pour que la loi Baptiste de dérégulation et de privatisation soit examinée avant l’été. Parcoursup, le Hcéres, les COMP, l’augmentation des frais d’inscription et le démantèlement des organismes de recherche sont les pièces d’un même puzzle — la pédagogie est l’art de la répétition. Le rapporteur conservateur, M. Piednoir, hésite encore sur l’appellation des établissements qui seront invités à la curée de l’Université : écoles « privées sous contrat » ou « établissements agréés et d’intérêt général » comme le réclament les grands groupes prédateurs ? 

Début 2023, Martin Hirsch et Muriel Pénicaud ont publiquement évoqué le désir de leur groupe, Galileo Global Education (GGE), de « participer à la vision d’une grande politique publique ». Dès le mois d’avril, ce mastodonte de l’enseignement privé lucratif remettait au ministère — avec copie à la presse — ses dix propositions pour une « régulation renforcée ». À l’été 2025, le ministre Baptiste présentait en Conseil des ministres un projet de loi globalement conforme aux vœux de GGE. Il y assumait d’ailleurs pleinement une logique de dérégulation au profit du secteur privé, affirmant : « Pour moi, il y a un service de l’enseignement supérieur d’intérêt général qui est opéré par des opérateurs divers  »; il ajoutait :  « comment aurions nous pu absorber la croissance démographique sans la croissance de l’enseignement supérieur privé ? ». Il y a quelques semaines, Philippe Baptiste a perdu ses arbitrages à Matignon et à l’Élysée, voyant sa loi de privatisation repoussée à l’après présidentielle. Mais le lobbying des grands groupes du secteur privé lucratif, via les anciens ministres qu’ils emploient, épaulés par les sénateurs conservateurs et une poignée d’idiots utiles a permis l’inscription de la loi à l’ordre du jour du Sénat : le 20 mai en commission et le 1er juin en séance publique. Le discours de légitimation de la loi a changé, qui feint de se préoccuper des étudiantes et des étudiants arnaqués par un secteur privé gavé d’argent public, voire, comble du cynisme, de s’appuyer sur les révélations du livre Le Cube sur les méthodes du groupe Galileo Global Education. L’un de ses cadres a témoigné du fait que 20% seulement de l’argent donné par le contribuable (130 millions d’euros en 2022) sert à l’enseignement.

Depuis les années 2000, et de façon décisive avec la réforme de l’apprentissage de 2018, l’action publique a libéralisé le marché et instauré un financement automatique, créant des aubaines financières majeures pour les opérateurs marchands. Ce cadre politique a multiplié les interstices permettant au privé lucratif de s’engouffrer, intégrant des dispositifs institutionnels tels que Parcoursup, Qualiopi, le Hcéres ou le Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). Le centre de gravité de l’enseignement supérieur s’est ainsi déplacé : le modèle fondé sur l’articulation entre formation et recherche s’est effacé au profit d’une régulation par des standards de « qualité » et d’employabilité autodéclarés, étrangers à toute norme de qualité des formations dispensées. Cette redéfinition s’est opérée en étroite collaboration avec les acteurs privés eux-mêmes, qui sont parvenus à imposer leurs propres logiques (comme l’employabilité en tant que critère central de réussite) comme une nouvelle grammaire d’État s’appliquant à tous les établissements, modifiant jusqu’aux finalités profondes du service public.

En plus de l’aide de l’État, le nouvel enseignement supérieur privé a soutenu sa croissance en captant stratégiquement la demande étudiante à travers la saturation des espaces de promotion et une stratégie de brouillage des repères. Lors des salons de l’orientation, machines d’externalisation marchande de l’orientation postbac, ces établissements dominent massivement l’espace d’exposition en occupant plus de 80 % des stands, reléguant ainsi l’université publique à la marge. Cette omniprésence permet d’exploiter les vulnérabilités d’un public populaire en jouant sur ses insécurités face à l’employabilité et sur le désir de prestige social que le matraquage médiatique associe aux écoles privées. L’asymétrie d’information y est renforcée par une appropriation trompeuse des ressources symboliques de l’État : ces écoles usurpent des appellations académiques (“Master”, “université”), présentent l’enregistrement de leurs certifications (RNCP) comme l’équivalent de véritables grades universitaires, et bénéficient de labels officiels qui leur confèrent une apparence d’officialité. En conséquence, les étudiants sont massivement attirés vers des formations très coûteuses, dépourvues de contenu comme d’évaluation pédagogique stricte, sans certification pérenne, mais dont le marché est artificiellement rendu accessible par le mirage d’une professionnalisation immédiate et de la « gratuité » apparente de l’alternance.

Faire disparaître ces arnaques ne passe pas par une homologation d’État mais par leur interdiction et par la suppression des dizaines de milliards d’euros d’argent public qui y sont déversés.

Références

 

« D’un coup de lame, les liens du dogme seront tranchés,
Balayés, et le clerc, et la feinte, et la duplicité !
Le siècle brisera les chaînes des chimères et des superstitions,
Les peuples s’affranchiront des leurres et de la peur.
Le bras de l’égalité terrassera la tyrannie,
L’éclat de la lucidité réduira l’ignorance en cendres.
Sur la terre entière, la justice déploiera son manteau,
Et partout germeront les graines de l’harmonie. »

Tâhereh, L’aube de l’éveil (entre 1848 et 1852)

نه شیخ به جا ماند و نه زَرق و تدلُس

آزاد شود دهر ز اوهام و خرافات

آزاد شود خلق ز تخییل و تَوَسوس

محکوم شود ظلم به بازوی مساوات

معدوم شود جهل به نیروی تَفَرس

گسترده شود در همه جا فرش عدالت

افشانده شود در همه جا تخم تَوَنُس

Source : https://arashmag.com/1/