Un moment d’abjection

« La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. »

Guy Debord, La Société du Spectacle

Nous avons longtemps repoussé le moment de proposer une synthèse critique sur l’intelligence artificielle générative et agentique, sur le projet de société sur lequel son développement repose, et sur ce qu’elle fait à l’Université, aux sciences, à la démocratie. Les entreprises qui développent ces dispositifs sociotechniques ambitionnent d’instaurer un monopole privé de la cognition et du savoir fondé sur le pillage de l’intégralité de la production culturelle, textuelle et visuelle de l’humanité.

Contrairement à toutes les techniques qui ont précédemment ambitionné de produire un bouleversement de la totalité des structures sociales, les récits qui accompagnent la promotion de l’IA ne reposent pas sur une promesse de progrès humain et de prospérité, mais sur une dystopie en acte. A l’évidence, le développement de l’IA ne répond à aucun besoin réel et concret de l’humanité — contrairement à la nécessité d’isoler le bâti, de développer les usages des énergies décarbonées et de juguler  l’effondrement du vivant. 

Dès lors, en l’absence de valeur d’usage, l’appareil de propagande, d’addiction et de captation de l’attention, où l’IA excelle comme le montre X & Grok, repose sur la sommation à faire d’une nuisance un besoin, à s’y adapter, à en relayer le développement inéluctable. Le contrat social progressiste y cède la place à un contrat d’allégeance, qui promet aux collaborateurs la survie dans l’effondrement à venir. Ces récits visent à stupéfier en nous enfermant dans cette seule alternative : monter à bord du train ou être broyés. Dès lors, tout discours critique reposant sur un récit de cauchemar apocalyptique contribue malgré lui à renforcer le récit techno-déterministe que les Big Tech entendent imposer.

La pré-publication d’une preuve assistée par IA concernant un certain problème posé sur les équations de Navier-Stokes a conduit à un traitement médiatique qui lève le cœur de quiconque a consacré du temps à ces questions. La catégorie de pensée à laquelle faire appel pour décrire ce moment est celle de l’abjection, mobilisée autrefois par Jacques Rivette dans les Cahiers du Cinéma :

« De l’abjection » par Jacques Rivette : Une affaire de travelling.

Nous affirmons la nécessité d’opposer un contre-récit scientifique à la propagande des Big Tech. Nous avons proposé dans la première partie, une mise en perspective scientifique du problème posé autour des équations de Navier-Stokes dont il est question :
https://rogueesr.fr/un-resultat-sans-chemin/

Comprendre ce problème est ardu et nos efforts de pédagogie ne suffiront sans doute pas à montrer la béance entre la production sans intégrité d’OpenAI et la nature du travail scientifique ; a minima, nous espérons que cet exercice permettra de faire sentir l’un des grands dangers de l’IA générative : cette forme d’aliénation particulière qui consiste en l’illusion de comprendre en y ayant recours.

Ce contre-récit, proprement scientifique, n’est pas destiné à mettre en doute les capacités de résolution des IA générative et agentique. Ce déni — on se souvient douloureusement des ricanements devant les fautes d’arithmétique de ChatGPT — a fait perdre du temps de pensée et de concertation à la communauté académique, et plus largement à celles et ceux dont l’activité et le métier reposent sur le savoir, la cognition et la véridiction. Elle est destinée à montrer qu’il ne s’agit pas de sciences et que la nature de ce moment important pour l’humanité n’est aucunement un moment  “deepBlue-Kasparov” des sciences. Il y a bien eu un moment où l’on a su que les machines battraient définitivement les humains les mieux entraînés au jeu d’échecs. Même s’il y a une dimension de jeux dans les mathématiques et de mathématiques dans les échecs, les mathématiques sont d’une nature fondamentalement différente et c’est bien ce point qu’il nous faut déplier. Nous avons affaire à un moment de propagande, d’économie de l’attention et d’éclipse de la raison. Nous avons une preuve de la volonté prédatrice et destructrice des milieux dirigeants des Big Tech, et il s’agit de faire de ce moment un sursaut.

Il est devenu évident que les Big Tech ont la capacité d’assécher les mathématiques, en apportant par la force brute des preuves formelles à un grand nombre de problèmes formalisés par la communauté scientifique. Cet extractivisme cognitif passe par le pillage de la littérature scientifique, des sujets de thèse mis en ligne, mais aussi par la prédation des idées que les chercheurs qui s’abaissent au rôle de simples prompteurs offrent par addiction ou par naïveté. Résoudre un problème n’est pas une fin en soi : c’est un phare, un indicateur d’une compréhension conceptuelle nouvelle. Les problèmes que l’on donne à creuser aux jeunes mathématiciennes et mathématiciens en formation servent avant tout à leur apprendre à voyager au sein de la discipline et à formuler de nouvelles questions. En “résolvant” ces problèmes à la chaîne, les entreprises de l’IA ambitionnent de détruire cette géographie de la discipline qui permet le voyage et donc notre capacité à identifier les nouvelles frontières de la recherche. 

Les mathématiques sont irréductibles à la force technique permettant de transformer une idée en preuve ou à la production massive d’énoncés « Vrai/Faux ». A contrario, la preuve est une composante importante des mathématiques, mais elle nécessite un temps d’analyse et de contextualisation que la précipitation algorithmique détruit, soulevant d’ailleurs de graves questions d’attribution et de plagiat. Les tentatives, les chemins de traverse, la vérification, l’intégration, la transmission des idées, le travail collectif sont des composantes précieuses. C’est ce long et difficile processus humain qui transforme une idée brute en un savoir assimilable par la communauté et enseignable à un étudiant ou une étudiante. Aujourd’hui, la simple rumeur d’une piste de recherche naissante peut déclencher une attaque en force brute par les entreprises prédatrices de l’IA, menaçant de détruire des siècles de tradition de « science ouverte » en incitant les chercheurs à cacher leurs travaux. Une solution purement extractiviste, sans la compréhension de son processus ni l’intégration dans la chaîne de transmission humaine, n’a aucune valeur scientifique ; elle s’apparente à une réponse finale qui aurait oublié pourquoi la question méritait d’être posée.

L’une des vérités de ce moment, s’il n’est question dans les sciences ni d’un DeepBlue, ni d’un Kasparov, c’est que la recherche scientifique et l’Université sont placées face à leurs contradictions. Aussi le temps est-il venu d’un moment réflexif sur le sens et le rôle de la formation universitaire et de la recherche scientifique. Les sciences ne sont pas des abstractions qui existent hors de la société, mais reposent sur une dimension artisanale, sur la transmission sociale et humaine de savoirs et de méthodes. Les techniques comme l’IA générative et agentique n’existent pas davantage en dehors de la société. Les technologies n’évoluent pas de manière autonome, inéluctable ou neutre. L’IA est avant tout un dispositif sociotechnique dont le développement sert directement les intérêts économiques, politiques et sociaux des dirigeants des entreprises du secteur. Il est donc primordial que chacune, chacun réponde pour son propre compte, non pas à la question « Faut-il monter dans le train ? » — la réponse étant évidemment non — mais quel monde ces entreprises ambitionnent-elles de produire? Et quel monde voulons-nous voir advenir, où les sciences comme bien commun et l’Université comme pilier de la démocratie trouvent toute leur place?



 

ARGUMENTUM E SILENTIO
« À René Char »

Mise à la chaîne
entre l’Or et l’Oubli :
la Nuit.
Tous deux ont voulu la prendre,
tous deux elle laissa faire.

Mets là-bas,
mets toi aussi maintenant là ce qui
aux côtés des jours veut poindre :
la parole survolée d’étoiles,
l’inondée de mers.

À chacun la parole.
À chacun la parole qui lui a chanté
quand la meute lui est dans le dos
tombée dessus –
à chacun la parole qui lui a chanté
et s’est figée.

À elle, à la Nuit,
la parole survolée d’étoiles, inondée
de mers,
à elle la parole de silence
dont le sang ne s’est pas figé quand
la dent vénéneuse
a troué les syllabes.

À la nuit la parole de silence

Contre les autres, ceux qui bientôt,
qui racolés par les oreilles d’écorcheur
vont gravir aussi le temps et les temps,
elle témoigne au bout du compte,
au bout du compte quand seules encore sonn-
ent les chaînes,
elle témoigne d’elle la nuit, qui gît là entre
l’Or et l’Oubli,
leur sœur à tous deux, de toujours –
Car où
poindrait, dis, le jour, sinon
chez elle qui dans le bassin fluvial
de sa larme
montre et remontre
aux soleils en plongée la semaille ?

ARGUMENTUM E SILENTIO
Für René Char

An die Kette gelegt
zwischen Gold und Vergessen :
die Nacht.
Beide griffen nach ihr.
Beide ließ sie gewähren.

Lege,
lege auch du jetzt dorthin, was herauf-
dämmern will neben den Tagen :
das sternüberflogene Wort,
das meerübergossne.

Jedem das Wort.
Jedem das Wort, das ihm sang,
als die Meute ihn hinterrücks anfiel-
Jedem das Wort, das ihm sang und erstarrte.

Ihr, der Nacht,
das sternüberflogne, das meerübergossne,
ihr das erschwiegne,
dem das Blut nicht gerann, als der Giftzahn
die Silben durchstieß.

Ihr das erschwiegene Wort.

Wider die andern, die bald,
die umhurt von den Schinderohren,
auch Zeit und Zeiten erklimmen,
zeugt es zuletzt,
zuletzt, wenn nur Ketten erklingen,
zeugt es von ihr, die dort liegt
zwischen Gold und Vergessen,
beiden verschwistert von je –
Denn wo
dämmerts denn, sag, als bei ihr,
die im Stromgebiet ihrer Träne
tauchenden Sonnen die Saat zeigt
aber und abermals ?

Poème de Paul Celan traduit et commenté par Jean-Pierre Lefebvre
https://doi.org/10.3917/poesi.119.0061