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Comment réagir aux provocations maccarthystes ?

Ces dernières semaines, nous avons connu une succession de provocations à l’encontre de certains champs disciplinaires en Sciences Humaines et Sociales. Défenseurs des libertés académiques, nous entendons apporter notre soutien concret et indéfectible aux universitaires et aux chercheurs qui font l’objet d’attaques rappelant le maccarthysme. Cela suppose des réponses analytiques réfléchies.

Prenons le dernier exemple en date. Deux députés du groupe Les Républicains ont fait paraître un communiqué de presse comportant un courrier au président de l’Assemblée nationale, l’enjoignant de créer une « mission d’information sur les dérives intellectuelles idéologiques dans les milieux universitaires. » Or, une mission d’information ne peut pas être demandée par courrier, mais en usant d’un droit de tirage. Par ailleurs, cette proposition contrevient aux libertés académiques, rattachées au bloc de constitutionnalité. Sur un plan institutionnel, elle n’a donc aucune substance. Il s’agit d’une provocation médiatique ciblée, visant à déporter le débat public vers des fantasmes importés d’Amérique du Nord et d’Australie par des hebdomadaires d’extrême-droite : l’un des députés citera ensuite ses sources, Valeurs Actuelles, en même temps qu’il jettera l’opprobre publique sur plusieurs collègues prétendument « coupables ». Cette opération intervient précisément au moment où nous avions réussi à remettre les problèmes réels de l’Université et de la recherche au cœur de la discussion.

La stratégie de ces députés est aux antipodes de celle que nous devons adopter : pour ne pas nous contenter de réagir aux régressions qui nous sont imposées, nous devons veiller à ce que le débat public s’oriente vers une reconstruction de notre modèle d’Université et de recherche, au service de l’intérêt général. Notre réaction à ce coup médiatique doit tenir compte de la visée stratégique manifeste de l’initiative de ces deux députés : déplacer l’espace du dicible pour imposer les termes d’un « débat » hors-sol et biaisé, contre ce qui serait l’enjeu d’un débat démocratique digne de ce nom, celui-là même que plus de 30 000 signataires ont réclamé au Sénat.

Nous devons donc réagir en deux temps. En ce qui concerne la réponse immédiate, il est crucial de garder en tête qu’à l’ère du clash, celui qui gagne la bataille culturelle n’est pas celui qui a raison ou développe des arguments rationnels : c’est celui qui parvient à imposer les questions en débat. Il nous appartient de construire une réponse qui évite le piège tendu, neutralise les catégories frelatées, promues par les provocateurs, et déjoue leur stratégie fondée sur la confusion intellectuelle et politique.

On ne saurait sous-estimer ces menaces et les sombres perspectives politiques qu’elles dessinent. Dès lors, nous devons nous donner les moyens concrets d’un système de solidarité effective qui nous déprenne du piège des réactions émotionnelles, pour nous préparer à combattre une amplification des attaques contre les libertés académiques. Il y a urgence à engager une réflexion collective sur la création et les modalités de gestion d’un fonds de protection des libertés académiques, qui puisse porter assistance aux collègues menacés dans l’exercice de leur métier. Il servirait notamment à financer un réseau de conseil juridique maillant le territoire. L’adresse de contact de RogueESR est ouverte à toute proposition de ce type, et nous nous efforcerons de contribuer à leur mise en place à hauteur de nos moyens.

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Saisine du Conseil Constitutionnel sur la loi de programmation de la recherche

Deux saisines du Conseil Constitutionnel (C.C.) ont été transmises, l’une par des sénateurs et l’autre par des députés. Près de 250 pages de contributions extérieures de collègues juristes — des « portes étroites » — ont été déposées. Il nous faut maintenant laisser le C.C. travailler sereinement.

Faisons cependant part, dès à présent, de notre grande déception devant la réception par les parlementaires des apports des collègues constitutionnalistes. L’absence de prise en compte sérieuse de ces travaux a conduit à une saisine en demi-teinte, qui omet d’interroger le C.C. sur le principe de sincérité budgétaire des lois de programmation, pourtant essentiel. La rédaction choisie ignore les ressorts du droit budgétaire et les concepts de stratégie contentieuse. Ce faisant, les saisines laissent échapper la possibilité d’une censure globale du texte de loi, qui aurait été envisageable. Pourtant, les parlementaires à l’initiative de la saisine avaient touché du doigt ces enjeux lors de leur travail d’amendement du texte. Leur défaillance à cet instant crucial confirme d’autant plus l’absence de relais politiques des universitaires et des chercheurs, y compris en matière de droit constitutionnel. La situation est particulièrement dommageable car elle illustre l’absence de contre-pouvoirs face à une technostructure dont l’activité professionnelle est exclusivement dictée par des objectifs idéologiques.

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Ouverture des universités et sécurisation sanitaire

Le 3 décembre, à l’audience du référé formé par des collègues au Conseil d’Etat, le représentant du Ministère de la santé a assuré qu’il était impossible d’envisager la réouverture des campus au 4 janvier 2021, pour cause d’incertitude sanitaire. Le lendemain, le Président de la République a pourtant accepté le principe de cette réouverture demandée par l’ensemble de la communauté universitaire. L’essentiel est maintenant d’obtenir les moyens nécessaires à la sécurisation sanitaire des établissements, à commencer par les lieux de restauration collective, foyers majeurs de contamination.

Il est de notre devoir intellectuel de rappeler que la contamination par voie aérosol, y compris par des porteurs asymptomatiques, est depuis des mois une certitude scientifique. Il ne faut pas nous protéger uniquement contre les grosses gouttelettes produites par la toux mais aussi contre les plus petites, produites par la parole et la respiration. Nous avons donc besoin de masques FFP2, d’une ventilation renforcée, après caractérisation de chaque salle (mesures de CO2), de tests sur les campus, de recrutements permettant de diminuer les effectifs, etc. Ce protocole sanitaire peut être mis en place en dix jours à compter du moment où les moyens auront été débloqués. Or, de ces moyens, il n’est pas question dans les communiqués annonçant l’inflexion de la ligne gouvernementale.

Nous appelons la communauté scientifique et tous les citoyens à soutenir cette exigence, pour juguler la troisième vague épidémique, inéluctable si rien de plus n’est fait.

En particulier, nous appelons les dix présidents-managers réunis au sein de l’Udice à mettre leur démission dans la balance si le Premier Ministre ne cède pas sur le déblocage de moyens nécessaires à casser les chaînes de contamination à l’Université. Nous avons en effet constaté leur pouvoir d’influence sur la représentation nationale et le gouvernement lorsqu’il s’est agi d’insérer leurs propositions délétères dans la loi de programmation de la recherche. Cette menace de démission collective répondrait à une simple exigence de cohérence, leur propre mot d’ordre de réouverture ne pouvant être réalisé sans ces investissements au service d’un protocole sanitaire de qualité. Juguler la contamination est nécessaire à la sécurité sanitaire de l’Université comme à celle de l’ensemble de la société.