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« Je vous écris en cours de chute. »

« Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde. »

René Char, Légèreté de la terre.

Nous sommes effarés par la rétraction de l’espace du dicible. Cela ne nous épargne ni l’inquiétude pour l’avenir, ni le sentiment d’horreur. Universitaires, nous avons dû, pourtant, trouver les mots pour nous adresser aux étudiantes et aux étudiants et leur dire notre compassion pour chaque victime, notre attachement à la liberté et à faire vivre l’idéal démocratique mais aussi pour rappeler la nécessité éthique de penser au plus juste et de préserver l’Université du fracas du monde.

Il y a, niché dans la tristesse particulière qui nous affecte, ce constat : le savoir que nous élaborons collectivement est impuissant à changer le cours des choses ; la vérité n’est pas performative. Les travaux scientifiques sur le climat ne produisent pas spontanément l’avènement d’une société décarbonée. Les travaux analytiques sur l’Université et sur le système de recherche ne provoquent pas de réveil miraculeux des consciences sur leur paupérisation en marche. Les historiens, les anthropologues, les humanistes, qui n’ont de cesse de faire dialoguer les cultures et les traditions, de les faire apparaître en contrepoint les unes des autres, de penser les jeux de miroir entre identité et altérité, ne font pas taire les surenchères essentialistes et homicidaires. Cette phrase parfois prêtée à Spinoza, « il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie. »[1] est, écrit Bourdieu, l’une des « plus tristes de toute l’histoire de la pensée. Cela signifie que la vérité est très faible, sans force. Par conséquent, nous qui travaillons à produire de la vérité, qui croyons tacitement qu’il est important de produire de la vérité, qui croyons tacitement qu’il est important de diffuser la vérité puisque nous enseignons, nous parlons, nous écrivons, etc. est-ce que, pour être en accord avec nous-mêmes, pour ne pas être trop contradictoires et trop désespérés, nous ne devons pas essayer de réfléchir sur la nécessité de nous unir pour donner collectivement un peu de force sociale à la vérité ? ».[2]

À la surenchère insupportable entre les droites autoritaires et illibérales est venu s’ajouter le fracas des hétéronomies religieuses, dans une saturation quasi-complète de l’espace public. Les préjugés, les dogmatismes, la complaisance et l’amoralisme se font ainsi les complices des haines identitaires. Dans cette tempête, encore aggravée par le confusionnisme nourri par les médias, le souci du vrai, l’exigence de rigueur et l’établissement des preuves — qui sont au cœur de notre travail — demeurent les vertus auxquelles nous arrimer ; celles qui, collectivement, nous tiennent debout.

Les universitaires et chercheurs de tout statut sont des consciences en exil, au sens où être en marge de tous les pouvoirs est la condition de possibilité du travail savant. Pour autant, l’aspiration démocratique est ce qui nous permet d’ouvrir un avenir dans le brouillard de confusion et de violence qui nous étouffe. Elle suppose la vitalité d’un espace public de pensée, de critique et de conflit, qui laisse sa place à la spontanéité du social et à la part de création de la politique. Or l’existence effective d’un tel espace de délibération et de conflictualité est de notre responsabilité. Contrairement aux ébranlements violents du monde, elle est ce sur quoi nous avons prise, ce sur quoi nous ne céderons rien et que nous ne cesserons de défendre.

Il n’y a pas d’échappée belle pérenne hors du réel.

« Étrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. »

Franz Kafka, Tagebücher, 1910-1923.

Dominique Bernard

Lors des obsèques de Dominique Bernard, sa compagne Isabelle a évoqué ainsi son amour assassiné :

« Il aimait Julien Gracq, Flaubert, Stendhal, Balzac ; il aimait Proust, Claude Simon, Céline et Pierre Michon ; il aimait la poésie, René Char, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry ; il aimait la philosophie ; il aimait le cinéma, Truffaut, Ford, Kubrick, Lubitsch, Orson Welles ; il aimait le baroque ; il aimait Ozu, Miyazaki, Kurosawa, Almodovar, Fellini, Visconti ; il aimait l’Italie, l’italien, la Toscane, les fresques de Giotto, Masaccio, Gozzoli ; il aimait le Titien, Véronèse, le Caravage ; il aimait Shakespeare, Racine, Beckett ; il aimait van Gogh, Picasso, Vermeer, Matisse, Bonnard, Gauguin, Manet, Courbet, Cézanne, Soulage, Marquet, Hockney ; il aimait Bach, il aimait Beethoven, Fauré, Haydn, Ravel, Mahler ; il aimait le gothique, les cathédrales qu’on découvrait de ville en ville ; il aimait les glaciers préférés du Routard ; il aimait la Provence, ses couleurs, ses senteurs ; il aimait les étangs, les rivières, les fleurs, les forêts ; il aimait la lumière rasante du soir ; il n’aimait pas l’informatique et les réseaux sociaux ; le téléphone, il n’en avait même pas ; il n’aimait pas la foule ni les honneurs, les cérémonies qu’il avait en horreur ; sensible et discret, il n’aimait pas le bruit et la fureur du monde ; il aimait profondément ses filles, sa mère et sa sœur ; nous nous aimions. »

Pinar Selek

Pinar Selek est écrivaine et sociologue. Elle est maîtresse de conférences à l’Université Côte-d’Azur. Victime depuis 25 ans de persécutions politico-judiciaires par le pouvoir turc, elle a été emprisonnée et torturée en 1998 pour avoir protégé ses sources dans le cadre d’une enquête sociologique sur la résistance kurde. Mais en vérité elle est tout autant persécutée pour sa défense des minorités opprimées et pour ses engagements féministes et antimilitaristes, engagements qu’elle poursuit de manière active et protéiforme en Europe et en France, où elle vit en exil. Pinar Selek ne peut plus retourner dans son pays, au risque d’y être emprisonnée. Elle est sous le coup d’une condamnation à la prison à perpétuité et d’un mandat d’arrêt international émis par la Turquie, mandat qui l’empêche désormais de se rendre à l’étranger pour poursuivre ses recherches.

Mais Pinar Selek ne cède rien. Aujourd’hui, alors que son procès est à nouveau reporté, elle « persiste et signe » en publiant une analyse revue et augmentée de l’enquête qu’elle avait conduite en 2007 sur le service militaire en Turquie : Le chaudron militaire turc, Un exemple de production de la violence masculine (voir la recension de Gisèle Sapiro). La sociologue étend sa réflexion en s’interrogeant sur le rôle que joue la masculinité normative dans l’organisation de la violence sociale et politique.

Pinar Selek est une femme-courage. Elle nous a appris l’opiniâtreté dans ses combats pour la vérité, ainsi que la force de se relever chaque fois que l’injustice semble triompher. Elle nous a appris aussi la valeur de la liberté académique et ce qu’il en peut coûter d’exercer pleinement cette liberté sous le joug d’un régime autoritaire. D’une certaine façon Pinar Selek nous réapprend ce qu’est l’intégrité scientifique et l’éthique des luttes. Son combat est le nôtre.

Fariba Adelkhah

Il y a peu de bonnes nouvelles. Celle-ci en est une. L’anthropologue Fariba Adelkhah s’est vu restituer un passeport en septembre et vient de rentrer en France. Fariba Adelkhah a été arrêtée en Iran, son terrain de recherche depuis des années, le 5 juin 2019. Elle a été détenue au secret dans la prison d’Evin pendant six mois, a ensuite été transférée dans le quartier des femmes et condamnée à cinq ans de prison, a été placée en résidence surveillée à son domicile puis réincarcérée, et a finalement bénéficié d’une grâce du guide de la Révolution islamique en février 2023. De retour au Centre de recherches internationales, Fariba Adelkhah a consacré une grande partie de son discours à la défense inlassable de la liberté académique, ici comme ailleurs. Vous pouvez retrouver une partie de ses propos dans cet article de RFI :

« J’ai passé des nuits entières à écrire » :
Fariba Adelkhah, chercheuse retenue en Iran depuis 2019, de retour à Sciences Po

Fonds de dotation pour la liberté académique

Garantir une liberté académique effective
(lien vers nos précédents textes)

Voilà deux ans que, faute d’être assez nombreux pour y travailler concrètement, nous repoussons la création d’une association de défense de la liberté académique, adossée à un fonds de dotation. La restriction rapide des libertés publiques en France nous invite à mettre enfin ce projet en œuvre. Les bonnes volontés sont recensées ici :

https://rogueesr.fr/20211004-2/#association


[1] La citation exacte est sans doute : « Rien de ce qu’une idée fausse a de positif n’est supprimé par la présence du vrai en tant que vrai ». (Ethique IV, 1). Pour une analyse rigoureuse des réminiscences de Spinoza dans les textes de Bourdieu, on peut se reporter à cet article :

V. Collard. Au-delà des « sources » et des « influences ». Analyse sociologique des mobilisations plurielles des idées de Spinoza dans l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cahiers ReMix n°16 (2021).

[2] P. Bourdieu. Dévoiler et divulguer le refoulé. Colloque Algérie-France-Islam (27 octobre 1995) ; L’Harmattan (1997).

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