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Muskisme

« GALILÉE. Mon cher, j’ai besoin d’être libre de mon temps. J’ai besoin de preuves. Et je veux de la viande à manger. Et à ce poste je n’aurai plus à seriner en leçons particulières le système de Ptolémée, mais j’aurais le temps, le temps, le temps ! d’établir mes preuves, car celles que j’ai maintenant ne suffisent pas. »

Bertolt Brecht, La vie de Galilée

Outre un rappel de la prochaine séance du séminaire Politique des Sciences, ce billet propose une analyse du muskisme, sa place dans les alliances d’extrême-droite et sa promesse de « souveraineté technologique ». Il est complété par deux brèves sur les Zones à régime restrictif (ZRR) et le CNES, qui témoignent de la pénétration de l’idéologie muskiste en France.

PdS — Un bilan de 20 ans de réformes de l’ESR 

Pour mémoire, la prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS)  aura lieu le mercredi 20 mai 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Bruno Andreotti — Qui aurait pu prévoir?

Clémentine Gozlan — La genèse de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) : chronique d’une (dés)union entre l’État et la profession académique.

Mathis d’Aquino — Privatisations à bas bruit : genèse, structuration et verrouillage du champ du nouvel enseignement supérieur privé en France depuis 2002.

Résumés à lire en ligne :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/


« Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes. »

René Char

La Zone d’intérêt

Les Zones à Régime Restrictif (ZRR), régies par l’article 413-7 du Code pénal, protègent les espaces physiques ou numériques des universités et laboratoires où s’effectuent des recherches intéressant la Défense nationale [1]. Ce dispositif de contrôle dépasse largement ce cadre et concerne à ce jour 931 laboratoires.  Il confère des pouvoirs considérables à l’autorité administrative, incarnée au sein des établissements par le Fonctionnaire de sécurité et de défense (FSD). Le fonctionnement de ce contrôle bureaucratique se caractérise par une opacité structurelle : les enquêtes de sécurité sont secrètes, le ministère n’a pas à motiver ses refus d’accès, et les voies de recours juridique sont extrêmement restreintes. De plus, la lourdeur des obligations légales rend leur application intégrale impossible sur le terrain, ce qui engendre une zone grise réglementaire et une forte part d’arbitraire où les pratiques locales informelles l’emportent sur le droit.

Ce manque de transparence s’est accentué avec le durcissement récent de la Protection du potentiel scientifique et technologique (PPST). Depuis le 1er janvier 2025, les chercheurs encourent des sanctions allant jusqu’à 3000 euros d’amende s’ils omettent de déclarer des liens ou des accords avec l’étranger. Les enquêtes de sécurité s’étendent désormais hors du cadre légal des ZRR, notamment pour les recrutements liés au programme France 2030 ou dans des laboratoires simplement jugés sensibles. Cette surveillance accrue menace directement la liberté académique. Elle favorise les discriminations à l’embauche basées sur la nationalité et permet d’écarter autoritairement des scientifiques pour des motifs purement politiques, à l’image d’une chercheuse en environnement récemment exclue du laboratoire bordelais de recherche en informatique (LaBRI) [2]. Face aux pressions des fonctionnaires de sécurité et de défense pour bloquer des recrutements pourtant légaux et légitimes, les directions d’établissement se retrouvent en première ligne pour défendre l’autonomie de la recherche contre l’arbitraire administratif.

Le projet de Loi de programmation militaire (LPM) en cours d’examen au Parlement introduit en son article 19 un dispositif de contrôle inédit pour les personnels (des post-doctorants par exemple) travaillant dans des ZRR, supposés disposer d’une expérience critique ou d’un savoir-faire sensible [3]. Ces personnes ont désormais l’obligation de déclarer préalablement au ministre de la défense toute intention d’exercer une activité au profit d’un acteur public ou privé étranger hors Union européenne et association européenne de libre-échange (AELE). Cette obligation s’étend jusqu’à cinq ans après la cessation de leurs fonctions. Si le gouvernement défend cette mesure comme un rempart nécessaire contre les ingérences étrangères et le débauchage de scientifiques français, cette mesure délétère fait une nouvelle fois l’unanimité contre elle au sein du monde académique. L’article 19 a un impact sur des dizaines de milliers de chercheurs d’organismes nationaux comme le CNRS ou l’Inria. Il instaure un climat de suspicion généralisée, entrave la recherche scientifique — y compris, il va sans dire, les Sciences Humaines et Sociales — et nuit gravement à l’attractivité internationale de l’écosystème français. Nous invitons à nouveau à écrire aux députés et sénateurs, en privilégiant le « bloc central ».

[1] Zones à régime restrictif : une lettre ouverte d’ALIA alerte sur les risques d’atteintes graves à la liberté académique.
https://liberte-academique.fr/zones-a-regime-restrictif-une-lettre-ouverte-dalia-alerte-sur-les-risques-datteintes-graves-a-la-liberte-academique/

[2] À Bordeaux, une chercheuse engagée pour l’écologie se voit interdite de labo
https://www.mediapart.fr/journal/france/160525/bordeaux-une-chercheuse-engagee-pour-l-ecologie-se-voit-interdite-de-labo

[3] ZRR : des chercheurs privés de laboratoire pour leurs idées ?
https://www.nouvelobs.com/opinions/20260518.OBS115025/zrr-des-chercheurs-prives-de-laboratoire-pour-leurs-idees.html

« OTHELLO. It is the very error of the moon ;
She comes more nearer earth than she was wont,
And makes men mad. »

William Shakespeare

CNES : une politique lunaire

Avant d’élaborer sa loi d’ouverture de l’Université à la prédation du secteur privé (projet de loi Galileo-Baptiste), M. Baptiste s’est fait l’artisan de la loi ORE (Parcoursup) en tant que directeur de cabinet de Mme Vidal, avant de devenir directeur scientifique de Total, puis président du Centre national d’études spatiales (CNES). Le site du CNES conserve encore aujourd’hui la trace de la fascination de son ancien président pour les « pionniers » du « Newspace » — ces « cow-boys de l’espace » qui transforment l’espace proche en un « nouveau Far West ». On y reconnaît sans peine l’imaginaire transhumaniste de réseaux libertariens autoritaires, porteurs d’une promesse survivaliste pour leurs adeptes lors de l’Apocalypse qui vient. M. Baptiste ne cache pas son admiration pour E.Musk, qu’il qualifie de « formidable entrepreneur ». Il entend compter parmi les initiés, aware du dessous des cartes : ainsi, il « ne croit pas trop » à la présence d’humains sur Mars dans deux ans.

A la tête du CNES, M. Baptiste s’est lui-même essayé à la captation de l’attention par la promesse techno-solutionniste. Ainsi fut décidé le transfert du pavillon de l’Exposition universelle de Dubaï vers le site du CNES à Toulouse, un bâtiment « de grande qualité », « sept fois moins énergivore », « une opportunité que nous n’aurions jamais pu nous offrir neuf ». La structure est arrivée en morceaux, inutilisable, et près de quatre millions d’euros d’argent public furent engloutis.

Sous l’impulsion de M. Bruno Le Maire, M. Baptiste a été l’artisan d’une mutation techno-industrielle du secteur spatial français : moins de recherche fondamentale et un soutien massif et sans contrôle au secteur privé. Le CNES subit désormais gels de crédits et coupes budgétaires massifs (100 millions € par an pendant 3 ans) qui touchent des programmes essentiels pour la dynamique atmosphérique.

L’un des fleurons de la politique menée par M. Baptiste a été le projet TechTheMoon, « premier incubateur au monde […] au service de l’économie lunaire ». Parmi les projets en germination propres à séduire les SpaceFounders qui inondent le secteur privé d’argent public, nous avons été émus par la start-up de reforestation de la lune, Spring Institute for Forests on the Moon :

« Through high technology, cutting-edge science, and an emphasis on equity and inclusion, we are planting the seeds today for tomorrow’s forests on the Moon. »

Quand le siphonnage des moyens de la recherche publique au profit d’un techno-futurisme de pacotille est si évident, ne serait-il pas opportun de procéder à un audit du programme d’investissement France 2030 pour faire cesser le pillage d’argent public ?

« Le débat sur la souveraineté technologique (…) technologies (…) technologies dites « duales » (…) souveraineté technologique (…) puissance scientifique et technologique (…) puissance scientifique et technologique (…) véritables infrastructures de souveraineté (…) plateformes technologiques (…) technologies de rupture (…) innovation souveraine (…) chaîne de souveraineté (…) technologies critiques (…) souveraineté technologique (…) souveraineté (…) souveraineté (…) technologiques (…) technologies critiques (…) technologies critiques (…) souveraineté française (…) technologique (…) de la France. » 

Philippe Aghion et l’Udice.
Tribune dans le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/19/une-universite-forte-n-est-pas-un-cout-mais-un-investissement-vital-pour-la-souverainete-francaise_6658651_3232.html

Qu’est-ce que le muskisme ?

La coalition trumpiste, qui unit milieux d’affaires, libertariens autoritaires et paléo-conservateurs, repose sur un bouleversement géopolitique et économique profond. Dans un contexte de crises multiples et couplées et de remise en cause de la libre circulation des capitaux, des biens et des services, le muskisme s’impose comme un régime d’accumulation fondé sur une symbiose avec l’État, soutenu financièrement par une inflation continue des actifs boursiers : l’entreprise privée y capte les fonds publics en promettant une souveraineté technologique exclusive (SpaceX ou Starlink). Contrairement aux idées reçues qui dépeignent les milliardaires de la Silicon Valley comme des libertariens soucieux d’échapper à la régulation, ce modèle instrumentalise la puissance publique pour en faire une source directe de pouvoir et de profit. L’objectif ultime est une vassalisation de la sphère publique, qui transfère les fonctions vitales de la société vers des monopoles privés tout en dévitalisant les institutions démocratiques.

Ce modèle consacre la primauté de l’infrastructure matérielle comme levier de pouvoir et de reconfiguration industrielle. Rompant radicalement avec l’externalisation globale des décennies précédentes, le muskisme érige la production en une forteresse autarcique via une intégration verticale absolue. Un techno-monarque qui contrôle les réseaux physiques, les constellations de satellites et les chaînes de fabrication dicte sa propre loi, s’affranchissant des régulations étatiques. Cette ambition dessine une nouvelle géographie politique fondée sur l’accaparement de l’espace et de l’énergie. En tentant de saturer l’orbite terrestre basse par un million de satellites pour étouffer des rivaux comme Amazon, le projet d’Elon Musk est l’appropriation exclusive de la matrice matérielle de l’intelligence artificielle, en la soustrayant aux limites terrestres, sanctuarisant ainsi un monopole technique hors de portée de tout contrôle démocratique. Et derrière la captation de l’attention par un récit technophile halluciné se déploient des enjeux militaires immédiats. Ainsi, Starlink est utilisé par la Russie et l’Ukraine. Autre exemple, la rentabilité escomptée pour des lanceurs lourds comme Starship est militaire, et non dans la colonisation de Mars.

Le muskisme abandonne la promesse de prospérité des classes moyennes au profit d’un récit dystopique et d’une stratégie de guerre culturelle permanente. Il se nourrit de la mise en scène de crises systémiques et de paniques démographiques empruntées au suprémacisme ethno-nationaliste. Le contrat social traditionnel s’efface au profit d’un contrat d’allégeance, qui monétise la fidélité d’une communauté de partisans en leur promettant la survie dans l’effondrement en cours. Cette transition s’incarne dans l’offre technologique elle-même : l’optimisme écologique des débuts cède la place à des véhicules-bunkers blindés et à des écosystèmes énergétiques fermés, conçus pour la préservation individuelle face à l’effondrement des structures collectives. Cette logique de protection payante enferme nos sociétés dans une dépendance structurelle d’autant plus perverse que les individus y contribuent inconsciemment par l’entremise de leurs fonds de pension et de la fructification boursière de leur épargne.

Sur le plan du contrôle cognitif, l’empire de Musk fonctionne selon une logique totalitaire visant à remplacer l’espace public traditionnel plutôt qu’à y débattre. L’appareil de capture de l’attention est total : la plateforme X configure le discours, l’intelligence artificielle Grok l’automatise, Grokipedia en réécrit les archives historiques, et le réseau Starlink en assure la distribution planétaire vers les smartphones. Pour sceller cette hégémonie, le muskisme s’appuie sur la technique commerciale du « zero-rating », qui consiste à ne pas facturer au consommateur l’usage de services. L’asservissement des individus passe par l’addiction, l’occupation et l’enfermement dans leurs propres désirs. Il contribue à l’absence de réaction collective devant l’encapsulation des Etats dans une infrastructure qu’ils ont renoncé à contrôler démocratiquement, et même à comprendre.

Ce système de propagande total souffre d’une contradiction interne : il néglige l’importance de la valeur d’usage de la technologie — comme  l’amélioration des batteries et l’extension de la décarbonation — ce qui le soumet à de possibles éclatements des bulles spéculatives. Ainsi, les techno-fascistes de la Silicon Valley surestiment la fascination des citoyens pour l’Intelligence Artificielle générative et sa promesse apocalyptique de destruction de masses d’emplois. La stratégie de contrôle narratif se heurte aussi à une autre réalité des marchés : en liant intimement l’identité de ses entreprises (comme Tesla) à son activisme techno-fasciste, à la surenchère permanente et à la prédation du bien commun, Elon  Musk s’aliène les secteurs progressistes de la société, qui s’organisent pour mener des opérations de décolonisation (fuir X, se mobiliser contre les data-centers, dévaloriser Tesla, revendiquer la régulation, l’établissement démocratique de limites, l’État de droit, etc). Une conscience de classe émerge au sein même de l’appareil technologique, où les ingénieurs et les travailleurs de la Tech recourent aux grèves et aux débrayages pour contester les dérives politiques et les contrats militaires de leurs dirigeants.

[4] Cette analyse est une synthèse de l’ouvrage remarquable :
Quinn Slobodian & Ben Tarnoff (2026) Muskism: a guide for the perplexed.

En guise de conclusion

L’émergence d’une « union des droites » radicales en France se matérialise désormais, comme aux USA, par la convergence stratégique de l’extrême droite et des milieux d’affaires. Qu’il s’agisse de l’audition de M. J. Bardella par le Medef ou des dîners discrets de Mme M. Le Pen avec de grands capitaines d’industrie — M. B. Arnault en tête —, cette hybridation politico-économique s’opère aujourd’hui au grand jour. Le Rassemblement national semble ainsi prêt à s’approprier le programme du « Front économique » élaboré sous l’égide de l’économiste Philippe Aghion à la demande du patronat, afin de « promouvoir une politique favorable au business ». À l’exception d’une obsession récente pour l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans l’enseignement, le volet consacré à l’Université et à la recherche s’inscrit dans le prolongement direct du rapport Aghion-Cohen de 2004 : il consacre la réduction de la recherche publique au seul « développement technologique » sous le pilotage du secteur privé, la subordination de l’enseignement supérieur à la formation professionnelle et l’extension de sa privatisation. Il est inquiétant de voir proliférer les appels au « souverainisme technologique » qui est, nous l’avons vu, au cœur de la doctrine totalitaire muskiste. Il y a urgence à tenir l’idée démocratique, de bien commun et de régulation. Rien ne nous oblige ni ne nous condamne à vivre dans le cauchemar promis par Musk.