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Constitutionnaliser la liberté académique : un leurre et une boîte de Pandore

Le présent billet a pour objet principal de montrer les dangers que comporterait une constitutionnalisation de la liberté académique, en particulier si l’extrême-droite arrivait au pouvoir. Il analyse le défaut d’indépendance du Conseil constitutionnel et alerte sur les dangers d’une fétichisation de la Constitution qui peut promouvoir des principes vagues et dangereux, sans garantie concrète et effective de préservation ou de renforcement des droits des citoyens. En amont de cette démonstration, nous proposons dans quelques brèves un retour sur les actions de Stand Up for Science, l’annonce du prochain séminaire Politique des sciences qui portera sur l’Intelligence artificielle générative et un graphique éloquent qui montre le décrochage spécifique de la France en matière de recherche.

STEHEN, im Schatten
des Wundenmals in der Luft.

Für-niemand-und-nichts-Stehn.
Unerkannt,
für dich
allein.

Mit allem, was darin Raum hat,
auch ohne
Sprache

TENIR DEBOUT, dans l’ombre
du stigmate des blessures en l’air.

Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien.
Non-reconnu,
pour toi
seul.

Avec tout ce qui a ici d’espace,
et même sans
parole.

Paul Celan, Atemwende (Renverse du souffle)

Traduction de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, à qui nous exprimons notre gratitude pour avoir montré sans répit comment il est possible d’être universitaire et de se tenir debout.

Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien

Bien que l’on s’y attende depuis longtemps, chaque coup de cliquet du lent processus de fascisation, chaque phase d’accélération destinée à contourner puis à mettre à bas les défenses immunitaires de la société civile nous asphyxie. Les massacres perpétrés par des potentats désireux d’étendre la sphère d’influence de leurs empires, selon la théorie du Grossräume (grand espace) du juriste nazi Carl Schmitt, semblent sans fin, cependant que, sur la scène politicienne intérieure, des pans entiers des droites modernisatrices, conservatrices ou réactionnaires se rallient à l’extrême droite. On a beau s’y être préparé de longue date, la question nous taraude : est-ce que nous saurons nous tenir droit, et être à la hauteur ?

Le succès de la tribune de Stand Up for Science, signée à ce jour par 5500 personnes, le montre : une large partie de la communauté académique trouve insupportable de ne rien faire, mais ne sait pas exactement quoi faire et se sent tout à la fois solidaire et solitaire. Nous y consacrerons nos prochains billets. Pour l’heure nous recommandons le visionnage de la conférence de presse de Stand Up for Science. Rien de tel pour entretenir la joie printanière que des moments de pensée, d’intelligence et de cordialité :

https://rogueesr.fr/conference-de-presse-de-stand-up-for-science/

Pour signer la tribune de Stand Up for Science, c’est ici :

https://standupforscience.fr/tribune-2/

« Notre devoir d’intellectuels est de considérer le mouvement historique, la réalité sociale, les nouveautés, d’en entreprendre l’analyse, sans se laisser aller au pessimisme ni céder à ces inclinations habituelles, ces pulsions que sont le chauvinisme, l’exclusion, la haine de l’autre – tout ce qui, pour moi, est le mal absolu. »

Jean-Pierre Vernant

Séminaire Politique des sciences du 25 mars
Intelligence artificielle générative et gouvernementalité algorithmique

La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS) aura lieu le mercredi 25 mars à 17h30 :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/


« Je ne crois pas pour ma part qu’il y ait d’autre attitude possible que d’être progressiste. (…) Le progressisme, je l’ai souvent dit, c’est avant tout l’antifascisme. »

Jean-Pierre Vernant

Les fruits de 20 ans de doctrine Aghion en un graphique

Depuis plus de 20 ans, les réformes théorisées par Aghion et Cohen en 2004 [1], fondées sur le dogme du marché, de la mise en concurrence et de la concentration des moyens, ont reçu un soutien sans faille de la bureaucratie managériale de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ces réformes ont piétiné la liberté académique et engendré clientélisme, médiocrité et panurgisme. En deux décennies, les institutions universitaires ont largement perdu de leur sens et n’offrent plus qu’une pâle ressemblance avec l’Université humboldtienne [2] que nous défendons à longueur de billets. Il est intéressant de faire le bilan de ces réformes du point de vue des réformateurs eux-mêmes, en examinant les indicateurs qu’ils fétichisent. Le diagramme de Sankey ci-dessous résume dans une ribambelle de couleurs chatoyantes ce qu’a engendré la doctrine Aghion, dans son propre référentiel de valeurs.

Part mondiale des publications scientifiques du corpus total pour les 20 premiers pays, 2010-2022.
https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/ost-position-scientifique-france-2024.pdf

Cette période a été marquée par un investissement massif de la Chine (fuchsia) et de l’Inde (vert pomme) dans l’enseignement supérieur et la recherche, parallèlement au transfert de la production industrielle vers ces pays. Les courbes de l’Allemagne (noir) et de l’Angleterre (rouge) permettent de mesurer l’effet modéré sur elles de cette montée en puissance de l’Asie de l’Est et du Sud. La courbe bleue marine résume les conséquences désastreuses des réformes « Aghion » : la bureaucratisation, le sous-investissement, la précarisation ont produit un décrochage scientifique vertigineux de la France. On peut attribuer cet effet destructeur particulier, sans équivalent, à la spécificité de notre pays : ses élites ne sont pas formées au sein de l’Université, n’ont donc jamais été confrontées à la recherche et ont une culture scientifique médiocre. Notre système demeure prisonnier de l’héritage napoléonien fondé sur le centralisme administratif, le Lycée et les (grandes) écoles professionnelles et n’a jamais pris le tournant humboldtien [2]. Il demeure enfermé dans un modèle archaïque, avec ce résultat que chaque réforme produit l’exact contraire de ce qu’elle disait ambitionner. Ainsi, la loi Blanquer a produit un décrochage de la formation scientifique au lycée. Ainsi, le crédit d’impôt recherche (CIR), créé en lieu et place d’une politique industrielle réfléchie, a accéléré le décrochage économique et technologique. Ainsi, la réforme Pénicaud sur l’alternance a gavé d’argent public (27 milliards d’euros) un secteur privé lucratif calamiteux et a en conséquence pérennisé un chômage massif des 15–25 ans. Cette pensée magique qui produit un désastre après l’autre porte un nom : « la politique de l’offre ».

« Nous devons surmonter notre rage et notre dégoût, nous devons les faire partager afin d’élever et d’élargir notre action comme notre morale. »

René Char

 

Le leurre de la constitutionnalisation de la liberté académique

Devant le désastre de la doctrine Aghion, qu’elle a accompagné avec zèle, la bureaucratie de l’enseignement supérieur et de la recherche s’est fragmentée en diverses associations de défense de ses intérêts. L’Udice, qui prétend rassembler les universités intensives de recherche, a fait appel à Ph. Aghion pour promouvoir un « souverainisme technologique » d’inspiration muskiste. L’Auref, quant à elle, fantasme une régionalisation remettant magiquement en selle les établissements déclassés par la « politique d’excellence ». Pendant ce temps, France Universités joue les résistants de la 25ᵉ heure.

La cécité volontaire du livre blanc sur la liberté académique

Le livre blanc sur la liberté académique commandé à la bureaucratie de Science Po par France Universités traduit une volonté de contrôler une notion qui suscite depuis cinq ans le plus grand intérêt de la communauté académique. Sans surprise, ce rapport occulte totalement la dégradation de l’exercice effectif de cette liberté au cours des deux dernières décennies : le passage d’un financement récurrent à une dépendance vis-à-vis des appels à projets et des contrats de performance (COMP) qui stérilise la recherche ; la précarisation croissante par le recours massif aux contractuels au détriment du statut protecteur de fonctionnaire ; le contrôle bureaucratique par des agences d’évaluation comme le Hcéres, qui imposent des standards de productivité déconnectés des réalités de la recherche et de la formation ; la marginalisation de la collégialité au sein des conseils centraux supplantée par un pilotage vertical marqué par le clientélisme et les conflits d’intérêts.

Si on retrouve dans ce livre blanc quelques-unes de nos propositions concernant la liberté positive, celui-ci fait bonne place à un leurre dont il nous faut ici démonter le mécanisme pièce à pièce, du fait de son potentiel élevé de mise en danger de la liberté académique : sa constitutionnalisation. Dans la mesure où notre milieu est peu familier des questions juridiques, nous y consacrons un développement précis et argumenté, en commençant par un exemple éloquent, qui doit nous mettre en garde.

L’exemple du droit à l’interruption volontaire de grossesse

L’accès à l’avortement est un droit fondamental. Le mot « droit » traduit ici une « liberté positive », à savoir l’effectivité de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse à toutes les personnes qui en ont besoin, quelle que soit leur condition d’existence. Défendre ce droit passe donc par des politiques publiques destinées à juguler les déserts médicaux, par l’information sur la santé sexuelle et reproductive et par la prévention, par la défense du Planning familial, par la sanction des refus de pratiquer l’IVG. De fait, les inégalités structurelles et la variabilité de l’offre continuent de conditionner fortement l’accès à l’avortement en France, où le délai légal est relativement bas comparé, par exemple, au Royaume-Uni ou au Canada.

La loi constitutionnelle du 8 mars 2024 a modifié l’article 34 de la Constitution pour y inscrire que « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse. » Cette formulation résulte de négociations avec les parlementaires conservateurs, ce qui explique la mention de « la femme »  et du mot « liberté ». Ce qui a été constitutionnalisé n’est pas un droit mais une « liberté négative » c’est-à-dire une absence de criminalisation. Le début de la phrase « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce » spécifie que le Parlement a les coudées franches pour restreindre l’accès à l’IVG en utilisant, par exemple, le levier budgétaire ou la réduction du délai légal. Cette régression de fait a donné lieu à une cérémonie plâce Vendôme faisant de « Marianne, notre Marianne, (…) cette femme libre, qui tous nous représente et nous oblige » la figure héroïque de la conquête du droit à l’IVG, contrastant avec les pays « au-delà de l’Europe » peuplés de « femmes encore soumises », « où ce droit n’existe pas ». Deux mois auparavant, M. Macron lançait un programme très martial de « réarmement démographique », réduisant la question du taux de natalité à des données biologiques (tests de fertilité pour les moins de 25 ans) et à une responsabilité individuelle portée par les femmes. Il n’est venu à l’idée d’aucun conseiller du prince qu’il faudrait commencer par cesser d’écraser les jeunes adultes, et mener des politiques publiques offrant des conditions d’émancipation et des perspectives d’avenir, pour accompagner leur désir éventuel d’avoir des enfants.

Le fétichisme constitutionnel et la neutralisation du débat

L’exemple du droit à l’interruption volontaire de grossesse nous apporte des enseignements précieux. La constitutionnalisation fonctionne comme un leurre destiné à mettre fin à des mouvements sociaux ou à clore le débat public en déplaçant les enjeux du réel vers un fétiche : la Constitution [2]. La sacralisation du texte constitutionnel en tant qu’objet symbolique – le fétiche – est une opération de communication visant à accréditer l’idée selon laquelle la liberté est protégée par la simple écriture de principes au frontispice de la Constitution. Ce faisant, ce sont les protections réelles des droits et libertés qui sont occultées. Enfin, la constitutionnalisation ne se passe jamais comme prévue par ses promoteurs, du fait en particulier de la composition conservatrice du Sénat.

Imaginons l’improbable : que la liberté académique soit inscrite dans la constitution. En quoi cela serait-il protecteur ? L’exemple de la décision du 11 octobre 2019 sur la gratuité de l’enseignement supérieur illustre parfaitement la manière dont le Conseil constitutionnel peut neutraliser une exigence constitutionnelle tout en feignant de la consacrer. On peut y lire ceci : « Le Conseil constitutionnel a déduit de façon inédite du treizième alinéa du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 que l’exigence constitutionnelle de gratuité s’applique à l’enseignement supérieur public. » suivi de cela, « Cette exigence ne fait pas obstacle, pour ce degré d’enseignement, à ce que des droits d’inscription modiques soient perçus en tenant compte, le cas échéant, des capacités financières des étudiants. ». C’est ainsi que le Conseil Constitutionnel a, au nom de la gratuité, ouvert la voie à une augmentation arbitraire des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, puis potentiellement pour tous, selon le bon vouloir de l’exécutif.

Prenons un dernier exemple : que se passerait-il si l’union des droites extrêmes faisait passer la préférence nationale par voie référendaire, conduisant à une épuration massive à l’Université et dans la recherche publique ? Depuis sa décision n° 62-20 DC du 6 novembre 1962, le Conseil Constitutionnel se déclare incompétent pour se prononcer sur la constitutionnalité d’un référendum, puisqu’il s’agit de « l’expression directe de la souveraineté nationale ». Cela fait suite à l’emploi du référendum par de Gaulle lors du passage à la Cinquième République puis lors du passage à l’élection au suffrage universel direct du monarque républicain.

Concernant la liberté académique, la nature des « débats » parlementaires laisse présager les pires inversions orwelliennes. Ainsi, la liquidation du principe millénaire des franchises académiques est une obsession des droites illibérales depuis 1968 ; quoi de mieux qu’utiliser la défense de la liberté académique comme cheval de Troie pour y parvenir enfin ? La distorsion du concept de liberté académique permettrait à l’union des droites extrêmes de promouvoir le « free speech » libertarien c’est-à-dire le droit de dire n’importe quoi. La liberté d’expression des citoyens – droit de chacun d’exprimer ses opinions, dans la limite du droit commun – n’est pas  pas la liberté d’expression des universitaires dans un cadre académique, laquelle est articulée à un engagement éthique dans la poursuite collégiale et disputée du savoir. Chacun peut donc disserter librement d’astrologie hors des institutions savantes, mais l’astrologie n’est pas pour autant enseignable à l’Université puisqu’il ne s’agit pas d’une science, chose démontrée depuis longtemps.  

Une fois constitutionnalisée la liberté académique, on conçoit aisément que des politiciens volontairement ignorants de la distinction subtile entre liberté d’expression et liberté académique ne manqueraient pas de se revendiquer de la Constitution pour promouvoir à l’Université l’astrologie, le magnétisme animal ou bien les recherches sur les gènes d’intelligence supérieure parmi les Blancs soumis à l’ISF. Le trumpisme montre comment la liberté académique peut être invoquée pour revendiquer l’enseignement des opinions à parité, au nom d’une « neutralité » et retourner le concept pour en faire une arme de contrôle idéologique. Observons que le cercle des promoteurs de la constitutionnalisation et celui des derniers défenseurs du Hcéres sont pratiquement superposables : n’est-ce pas suffisant pour comprendre la menace ?

Un Conseil constitutionnel sans indépendance ni compétence

Le rôle du Conseil constitutionnel est théoriquement de contrôler la conformité des lois à la Constitution, une mission fondamentale pour protéger les droits et libertés. Cependant, la pratique institutionnelle a profondément altéré cette fonction critique : le Conseil constitutionnel ne se comporte pas comme un contre-pouvoir indépendant et éclairé mais comme un collaborateur du pouvoir exécutif prêt à toutes les absurdités.

Les modalités de nomination et la composition du Conseil diffèrent radicalement des standards internationaux de l’État de droit. L’institution est conçue de manière à ce que le pouvoir politique, et plus spécifiquement l’exécutif, conserve une influence déterminante sur ceux qui sont censés le contrôler. Le Conseil est composé de neuf membres nommés pour un mandat de neuf ans, non renouvelable, ce qui est censé garantir une certaine indépendance, mais le mode de désignation contredit cet objectif. Ces membres sont nommés par trois autorités distinctes : le président de la République, le président de l’Assemblée nationale et le président du Sénat. Chacun nomme trois membres. Cette procédure discrétionnaire conduit à nommer des personnalités qui n’ont le plus souvent aucune qualification juridique. Contrairement aux Cours constitutionnelles de pays comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne, où siègent des magistrats de carrière ou des universitaires spécialisés, le Conseil français est majoritairement composé d’anciens parlementaires ou de ministres. 

Sa composition pose un problème fondamental de conflit d’intérêts : des personnalités politiques ayant activement participé à la vie publique et à l’adoption de lois se retrouvent à en juger la constitutionnalité. À ce problème de composition s’ajoute une particularité française unique : les anciens présidents de la République sont membres de droit et à vie du Conseil. Bien que cette pratique ait été réformée pour les anciens présidents à venir, ceux qui sont déjà en place peuvent siéger, ce qui brouille encore davantage la frontière entre la sphère politique et la sphère juridictionnelle. Au Conseil constitutionnel, les règles de déontologie, d’impartialité et de respect de procédures équitables sont quasi inexistantes. Par exemple, un membre peut se mettre en « congé » pour mener une campagne politique, ou un membre peut avoir siégé au gouvernement quelques mois avant de contrôler une loi qu’il a lui-même contribué à élaborer. L’absence d’indépendance se manifeste encore par la porosité de l’institution aux influences extérieures. Le Conseil est devenu une place importante du lobbying exercé par des groupes économiques puissants ou des grands cabinets d’avocats, qui utilisent ce qu’on appelle les « portes étroites » pour influencer les décisions.

Le Conseil constitutionnel se caractérise donc par un défaut structurel de compétence technique : faute de formation juridique appropriée et faute d’être assistés par des juristes qualifiés en nombre suffisant, ses membres doivent juger de textes extrêmement complexes en un temps très court. Il en résulte des décisions souvent lapidaires, manquant de motivation juridique rigoureuse, qui semblent parfois relever davantage de l’arbitraire que du droit. Le Conseil constitutionnel donne le plus souvent un blanc-seing à la pratique exécutive et fait de la Constitution non plus un bouclier pour les citoyens, mais une épée pour le pouvoir.

Bien que le Conseil Constitutionnel ait reconnu en 1984 et 2010 un « principe d’indépendance des universitaires », ce principe a été systématiquement affaibli par la succession de réformes de la doctrine Aghion. Le Conseil a validé des reculs majeurs de la liberté académique, confirmant son incapacité à garantir les droits et libertés publiques. La constitutionnalisation formelle, dans ce contexte de faiblesse institutionnelle du juge, n’aboutirait qu’à une définition restrictive de la liberté académique, potentiellement utilisée pour couvrir de nouvelles menées idéologiques. 

En résumé, la constitutionnalisation de la liberté académique est avant tout un leurre, destiné à faire diversion des protections réelles à revendiquer : statuts protecteurs, financement récurrents, suppression du Hcéres, abandon des COMP 100%, règles de collégialité dans les conseils, etc. Etant donnée la composition actuelle du Parlement et l’union en cours des droites extrêmes, les probabilités de constitutionnalisation sont faibles et, si cela advenait, la formulation serait probablement désastreuse.

[1] Les transparents de M. Aghion pour légitimer la politique de paupérisation, de précarisation et de mise au pas bureaucratique de l’Université constituent, 15 ans après, un matériau historique de premier choix pour comprendre d’où vient le décrochage économique, scientifique et technique de la France. Distorsions idéologiques, absence de rigueur, remplacement des mots par leurs antonymes, « données » dépourvues de scientificité, corrélations inexistantes : ces transparents présentés à Mme Pécresse constituent un exemple caractéristique de l’usage de pseudo-science au service d’une entreprise idéologique de destruction de l’Université.

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/SlidesAghion.pdf

[2] Le modèle humboldtien, fondé par Wilhelm von Humboldt au début du XIXe siècle, repose sur l’unité de l’enseignement et de la recherche (Einheit von Forschung und Lehre). Dans cette vision, l’Université est un « espace protégé » destiné à la poursuite de la connaissance, indépendamment des impératifs utilitaires immédiats. La tâche de l’institution est de permettre la recherche de la vérité par une communauté de chercheurs et d’étudiants, ces derniers étant perçus comme des penseurs autonomes et critiques.

[3] Lauréline Fontaine, La constitution au XXIe siècle Histoire d’un fétiche social Éditions Amsterdam, 2025, 272 p.
https://shs.cairn.info/revue-esprit-2025-9-page-139?lang=fr

Séminaire PdS de Lauréline Fontaine

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Motions des laboratoires, conseils et composantes

Motion du CA de la Faculté des Sciences et Techniques de l’Université du Mans (votée à l’unanimité le 12/02/2026)
Le conseil  d’administration de l’UFR Faculté des Sciences et Techniques demande à l’Etat comme à l’Université du Mans un budget en personnel, en fonctionnement et en équipement à la hauteur des besoins requis pour l’enseignement et la recherche, a minima égal au  montant de 2020 corrigé de l’inflation, de la hausse des effectifs étudiants et des charges associées.

Motion du laboratoire Physique et Mécanique des Milieux Hétérogènes (votée par les membres du laboratoire le 19/02/2026)

Le laboratoire exprime sa vive inquiétude sur la pérennité des financements de la recherche. Comme beaucoup d’universités, le CNRS a dû cette année voter un budget en déficit. L’absence de compensation par l’état des décisions budgétaires qu’il a lui-même imposées aux universités et au CNRS (sur-cotisation retraite, glissement vieillesse technicité, etc.) mettent les établissements en difficulté. Cette augmentation constante des dépenses contraintes ne peut qu’aboutir à une dégradation des conditions d’exercice de nos missions de recherche et d’enseignement. A terme, cette tendance met en danger notre liberté de recherche et la qualité de notre production scientifique.

Nous sommes convaincus de l’importance de la recherche pour répondre aux multiples incertitudes et défis actuels auxquels la société fait face. Nous tenons à rappeler la nécessité démocratique de financer l’université et les organismes de recherche par l’impôt. Nous demandons un financement public à la hauteur de ces enjeux.


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Techno-fascisme, racisme et « génétique du QI »

Au programme, l’appel à la journée Stand up for Science du 7 mars 2026, deux ultra-brèves, et un billet détaillé sur la « génétique du QI » et son rôle dans l’agrégation de pans entiers du progressisme technophile à l’extrême-droite. La compréhension de ce billet, facilitée par une fable politique, suppose l’effort de le lire jusqu’à son terme. L’appareil de notes revêt une importance toute particulière.

« N’étant jamais définitivement modelé, l’homme est receleur de son contraire. Ses cycles dessinent des orbes différents selon qu’il est en butte à telle sollicitation ou non. Et les dépressions mystérieuses, les inspirations absurdes, surgies du grand externat crématoire, comment se contraindre à les ignorer ? Ah ! circuler généreusement sur les saisons de l’écorce, tandis que l’amande palpite, libre… »

René Char

Stand up for Science, le 7 mars 2026

Les attaques de l’administration Trump contre la démocratie, avec le soutien des milieux d’affaires et de la Silicon Valley, forment un tout. L’effondrement moral, les rafles racistes et l’emprisonnement de masse, la suspension des droits civiques, les attaques contre l’Etat de droit, la prédation du bien commun, la politique étrangère impérialiste ne sont pas séparables de l’offensive éclair contre les sciences et l’Université. Celle-ci est conduite  via la contractualisation et les agences de financement, au moyen de l’austérité budgétaire, et par la mise au pas des agences publiques en charge de la santé, du climat, de la régulation agro-industrielle. En France, en Europe, les germes du trumpisme sont là, si évidents depuis longtemps.

Le 7 mars, avec Stand up for science, nous défendrons un rationalisme sensible et démocratique, l’Université et la recherche scientifique comme piliers de la démocratie, les sciences comme bien commun. Le 7 mars sera aussi l’occasion de faire un point sur l’état de notre société et de nos institutions, et l’occasion de promouvoir une vision renouvelée de l’Université et des sciences.

Le site de Stand Up for Science (MaJ en cours) :
https://standupforscience.fr/

Pour contribuer à l’organisation des actions sur votre campus, dans votre ville :
https://discord.gg/vWUd3gqq

Pour s’inscrire à la mailing liste de Stand up for Science :
mailto:sympa@le-pic.org?subject=subscribe standupforscience2025 Nom Prénom

Séminaire Politique des sciences

Les vidéos des interventions au séminaire Politique des Sciences ont été mises en ligne.
La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences aura lieu le 18 mars 2026.
https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/

Motions des laboratoires, conseils et composantes

Vous pouvez continuer à nous faire parvenir les motions votées dans les laboratoires, les composantes et les conseils centraux, qui seront mises en ligne sous peu à cette adresse :
https://rogueesr.fr/motions-des-laboratoires-conseils-et-composantes/

Techno-fascisme, racisme et « génétique du QI »

Article téléchargeable au format pdf :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/EugenismeLibertarien.pdf

« Have your best baby » et « IQ is 50% genetic » ne sont pas des slogans de science-fiction : ce sont les arguments publicitaires de Nucleus, une startup de sélection embryonnaire. À chaque projet de loi de bioéthique, en France comme aux États-Unis, des lobbies techno-solutionnistes et « libertariens » se mobilisent pour promouvoir les tests génétiques grand public à des fins de tri embryonnaire, promettant de prédire le QI, de sélectionner des aptitudes intellectuelles et scolaires, d’optimiser des traits « désirables ». Des startups comme Nucleus, Herasight, Orchid Health, Manhattan Genomics, TMRW, financées directement ou indirectement par Peter Thiel, fournissent un modèle et une idéologie pour lesquels les Français ne sont pas en reste.

L’obsession du QI, un ciment de l’Alt-Right

L’idée que nos gènes seraient le « plan directeur » de notre intelligence, et qu’il serait possible d’améliorer ses enfants par la technologie, se répand dans la sphère publique sous diverses formes : retour du darwinisme social aux États-Unis, affaire Epstein, projet de loi français sur la bioéthique et, à un autre niveau, proposition de référentiel de compétences des enseignants.

Si nous consacrons ce billet analytique à ce sujet, c’est que l’émergence d’un eugénisme libertarien est un élément constitutif de l’alliance entre technophilie libérale et extrême-droite ethno-nationaliste. 

Une extrême-droite hybride se constitue à l’échelle globale sur le modèle de l’alliance trumpiste : milieux d’affaires libertariens de la Silicon Valley et paléo-conservateurs. Cette coalition unit l’électorat MAGA (fondamentaliste, suprémaciste, nativiste, climato-négationniste) à des figures comme Musk et Thiel, associées au transhumanisme et au techno-fascisme. L’obsession partagée pour le quotient intellectuel (QI) et la « génétique du QI » est l’un des ciments de cette alliance.

« Low-IQ individual » est l’insulte favorite de Trump, avec une dimension suprémaciste quasi-systématique, lancée contre Kamala Harris, les Somalis ou les athlètes afro-américains. Au contraire, Trump aime à faire l’éloge de ses alliés de la Tech en soulignant leur « high-IQ ». Par ailleurs, le fétichisme du QI s’est installé de longue date comme sous-culture à Stanford et dans la Silicon Valley, grâce à des personnalités comme David Starr Jordan, Lewis Terman ou Peter Thiel. Pour ne donner que deux exemples, William Shockley, pionnier de la Silicon Valley et inventeur du transistor, défendait au début des années 1980 l’idée de verser 1 000 dollars à celles et ceux dont le QI serait inférieur à 100, en échange de leur stérilisation. Jeffrey Epstein, mécène du Media Lab du MIT et promoteur de stars du monde techno-scientifique [1], avait le projet d’« ensemencer la race humaine avec son ADN » en fécondant vingt femmes dans sa ferme du Nouveau-Mexique. 

Face à l’absorption de larges pans de l’ancien « cercle de la Raison » au sein d’une extrême-droite hybride (l’Alt-Right), l’obsession de la « génétique du QI » mérite toute notre attention : elle fonctionne comme un signal de radicalisation, caractéristique du basculement de libéraux progressistes qui se revendiquent du scepticisme, voire du rationalisme, vers le fascisme 2.0. La résurgence de discours sur la « génétique de l’intelligence » [2], de The Bell Curve de Ch. Murray et R. Herrstein dans les années 90, aux plus récents Blueprint (R. Plomin) et The Genetic Lottery (K.P. Harden), apparaît moins comme une controverse scientifique que comme une série d’interventions situées dans des combats idéologiques récurrents, sur la naturalisation des hiérarchies sociales et sur les frontières du politiquement dicible.

Interlude en forme de récréation mathématique. Le miliardaire techno-fasciste E. Musk a eu 11 enfants de sexe masculin sur 14. Calculez la probabilité d’avoir 11 enfants ou plus du même sexe sur 14 sans avoir recours au tri embryonnaire ou à l’infanticide.

À quelle question répond la mesure de l’héritabilité de l’intelligence ?

L’héritage, c’est ce que les générations se transmettent : la langue, les habitudes, le patrimoine, le réseau social, les livres sur les étagères. L’hérédité désigne la transmission biologique. « Avoir deux yeux » est une caractéristique héréditaire. L’héréditarisme est la théorie selon laquelle les caractéristiques physiques et sociales des individus, dans les sociétés humaines, sont principalement déterminées par leurs gènes. L’héritabilité, c’est autre chose : une mesure statistique définie à l’échelle d’une population. L’héritabilité correspond au rapport entre la variance génétique et la variance d’un trait (ou variance phénotypique), dans une population donnée et dans un environnement donné. Cela suppose que le trait varie dans la population — et donc, qu’il y ait une population (condition a). Cela suppose aussi que le trait biologique en question soit délimité (non décomposable) avec rigueur (condition b). Par exemple, « avoir deux yeux » est un trait délimité, mais « avoir son bac » est un mélange d’apprentissages cumulés (avoir son brevet, apprendre à lire), de règles d’examen et de circonstances.

L’héritabilité quantifie, sous des hypothèses peu réalistes de relation linéaire, le degré d’association entre les variations génétiques et les variations phénotypiques observées (traits ou comportements plus ou moins bien délimités). Elle n’implique pas de relation causale entre gènes et traits. L’héritabilité ne constitue pas plus une « propriété intrinsèque » du trait : elle ne mesure en aucun cas ce qu’on appellerait la « part génétique » d’un trait chez un individu — au sens où on pourrait dire que la part métallique d’un marteau est sa tête, et la part en bois est son manche. La question même de « part génétique » est un cadrage appauvri : les gènes ne sont pas le plan directeur du phénotype (le fameux Blueprint de R. Plomin [2]), ce sont des ressources que l’organisme mobilise, contraint et réinterprète au fil de son développement — des outils polyvalents dont l’usage dépend de l’atelier, du but de l’artisan et du moment [3].

La confusion de l’hérédité et de l’héritabilité, au détriment de la condition (a), soit la prise en compte d’une population, est usuelle dans le discours commun tandis que les scientifiques intègres l’évitent. En revanche, les généticiens comportementaux ne sont pas les derniers à négliger la condition (b), à savoir : appliquer une mesure de l’héritabilité à n’importe quel trait, aussi peu biologique ou baroque soit-il. Ainsi, par exemple, la réussite scolaire, la réussite dans la vie ou, chez la psychologue férue de génétique comportementale, Kathryn Paige Harden, le phénotype « externalizing behaviour », fourre-tout mêlant : être addict, dépressif, en échec marital, avoir une sexualité débordante, aimer le hip hop français, voter pour les extrêmes, ou encore aimer déjeuner à Tasty Crousty.

Interlude en forme de fable

Sur la planète Mars sévit une terrible maladie : la muskose. Le symptôme le plus visible de la muskose est une tétanie chronique du bras droit, qui jaillit en permanence quelques dizaines de degrés au-dessus de l’horizontale. La plupart des patients se plaignent d’une brume cognitive dès que se présentent à eux des formes visibles d’altérité. Ils manifestent aussi une inexplicable jouissance à la vue du sang répandu.

La forte récurrence familiale de cette maladie l’a toujours fait considérer comme héréditaire. Les généticiens comportementalistes de Mars ont collecté des données familiales en abondance, et estimé l’héritabilité de la muskose à 80%. Un orthopédiste héréditarien, Laurentz Alexander, spécialiste toutologue bien connu des téléspectateurs martiens, l’a répété partout et chacun en a été convaincu : la muskose est d’origine génétique. Dans son sillage, l’agence martienne de la recherche (AMR) et son fer de lance, le HCRS, ont coupé les financements des recherches sur les facteurs environnementaux de la muskose, en procédant par détection de mots clés. 

Cependant, une chercheuse obstinée poursuit ses travaux dans son garage martien en dérobant des réactifs dans les hangars des catapultes satellisant cent fois par jour de nouveaux data centers. Après des années de travail, elle isole un parasite qu’elle recueille sur l’épithélium nasal de malades. Elle le baptise Bardellum lepinitis. La muskose s’avère une maladie infectieuse qui se transmet principalement par voie aéroportée, en particulier lors de grands rassemblements nationaux. Les parasites inhalés prolifèrent dans les voies respiratoires hautes et remontent dans le cerveau par le bulbe olfactif. On s’aperçoit très vite qu’ouvrir grand les fenêtres pour remplacer l’air vicié prévient efficacement la propagation de la muskose. Un vaccin est rapidement découvert et la terrible maladie, naguère incurable, est endiguée : les bras tendus disparaissent.

Moralité de la fable. L’intrication des interactions entre le social et le biologique dans la transmission du pathogène ne permet pas d’en isoler la part causale respective, mais cela n’empêche en aucun cas d’agir de manière efficace. La muskose étant causée par le Bardellum lepenitis, c’est en combattant le Bardellum lepenitis qu’on élimine la muskose.

Morale de la morale. Qu’elles portent sur l’intelligence artificielle, le réchauffement climatique, les néonicotinoïdes ou l’héritabilité du QI, il faut combattre les sottises des usurpateurs publicitaires à la Laurentz Alexander avant qu’elles prolifèrent.

Morale pour regonfler notre moral et oxygéner notre cerveau. Faisons entrer l’air frais : on étouffe.


La fenêtre ouverte, Matisse, 1919

Revenons sur Terre.

L’héritabilité ne mesure ni la part causale des gènes par rapport à celle de l’environnement, ni une « contribution génétique », mais seulement une corrélation statistique dépendante d’un contexte donné que l’on appelle l’environnement. Il peut s’agir de l’environnement physique mais aussi, chez l’humain, de l’environnement social : la culture, les institutions, l’état de la société, les politiques publiques au moment où l’héritabilité est mesurée. La génétique des propriétés cognitives humaines se retrouve face à deux problèmes fondamentaux : (1) la délimitation même des traits cognitifs dépend de l’environnement culturel (d’où la difficulté d’appliquer la condition b), et (2) la corrélation entre gènes et traits dépend également de l’environnement culturel.

  1. Les traits humains comme l’intelligence ou la réussite éducative ne sont pas des entités bien délimitées comme « avoir deux yeux ». « Avoir été infecté par B. lepinitis » n’est pas un trait délimité — et pourtant, être atteint de muskose est héritable à 80%. Pis encore pour l’intelligence, puisqu’il est douteux que le quotient intellectuel (QI) utilisé pour estimer l’héritabilité mesure cette chose qu’on appelle intelligence et dont la définition ne fait consensus, ni en psychologie, ni en neurosciences. Le score du test de QI était au départ une mesure destinée à détecter des élèves en difficulté scolaire. Ce score dépend d’un grand nombre de facteurs, dont certains sont plutôt liés à des propriétés cognitives (comme la fluence verbale ou les représentations dans l’espace), et d’autres indirectement (comme la motivation à faire le test ou l’absence à l’école à cause d’une maladie). On peut donc trouver des gènes « liés » au QI pour des raisons très diverses. Si on construit des traits farfelus comme « posséder un chien » ou comme l’âge auquel on commence à apprendre la musique, on mesure des héritabilités importantes. On dit ainsi que l’environnement (la culture) structure le trait lui-même : « l’éducation » (ou même l’intelligence) n’est pas le même trait dans une société alphabétisée ou non, selon qu’on demande des connaissances en programmation ou non, la pratique de langues étrangères, etc.
  2. Les variations génétiques ne sont pas indépendantes des variations environnementales : elles sont biaisées par la structure sociale et la transmission parentale non génétique (typiquement, les parents transmettent leur langue). La stratification sociale organise l’accès différentiel aux ressources (éducation, santé, nutrition, sécurité, capital culturel) selon la position sociale. Or, cette position est souvent corrélée à la similarité génétique au sein des familles et des groupes sociaux (endogamie, ségrégation résidentielle). Les comportements d’exposition sont corrélés au milieu social des parents ; les enfants de parents atteints de muskose partagent le même air. Ainsi, les corrélations observées entre gènes et traits peuvent en réalité refléter des structures sociales stables, gonflant artificiellement les estimations d’héritabilité. Les outils génomiques modernes comme les GWAS et les scores polygéniques [4], dont on pensait qu’ils dépassent les problèmes méthodologiques posées par l’analyse de jumeaux [5] ne résolvent rien car ils restent corrélationnels [4] et fondés sur des hypothèses de réponse linéaire erronées [6].

L’environnement social structure donc à la fois les corrélations gènes-environnement et la nature des traits eux-mêmes, rendant l’héritabilité instable, contextuelle et dépourvue de signification explicative robuste. Des corrélations sans modèle causal ne permettent pas de prédire l’effet de perturbations — en particulier l’effet de politiques publiques. L’héritabilité des traits cognitifs est donc un indicateur inutile (et le plus souvent idéologiquement orienté) pour prescrire des politiques qui changeraient l’environnement culturel dans lequel l’héritabilité est mesurée.

Pour l’illustrer simplement, l’héritabilité mesurée pour la réussite scolaire dans un contexte donné, changera dès lors que l’on changera le système scolaire. Utiliser l’héritabilité pour guider une politique scolaire est donc un non-sens scientifique. Ce serait comme utiliser une balance dont l’étalonnage changerait à chaque fois qu’on modifie ce qu’elle pèse : la mesure ne peut pas guider l’action qui la rend caduque. Si les méthodes de génétique statistique sont utilisées en élevage, c’est que la breeding value des animaux — la « part génétique de performance » — est calculée dans l’environnement stable, contrôlé, construit pour que l’héritabilité y soit forte. 

Les généticiens comportementalistes ont longtemps nié vouloir appliquer aux humains ce cadre de la « part génétique de performance » : Robert Plomin, s’est toujours présenté comme « descriptif mais pas prescriptif ». Il siège désormais au conseil scientifique de l’entreprise de sélection d’embryons Nucleus. Peter Visscher, généticien renommé, et Julian Savulescu, philosophe transhumaniste et néo-eugéniste revendiqué, ont publié récemment dans Nature un article qui promeut l’édition massive du génome des embryons aux fins d’améliorer l’espèce, comme but à poursuivre pour la génomique contemporaine. « The next frontier ».

Interlude « le savais-tu ? » Le mot « eugénisme » apparaît en quatrième position du classement Le Robert des mots marquants en 2025 — ceux qui ont connu la plus forte hausse de consultation.

L’eugénisme libéral sympa (genetic altruism [1]) et le méchant eugénisme fasciste

Si on ne sélectionne pas les embryons, quelle est l’utilité de l’héritabilité dans ce qui tient lieu de débat public ? Énoncer une « contribution relative de la culture et de la nature » vise moins à produire des connaissances qu’à produire un effet politique, puisque ce mot de « contribution » est un terme vague que la plupart des citoyens comprendront comme une « causalité » [3], [7]. Cette impossibilité de l’héritabilité à prédire l’effet des perturbations causées par les politiques guidées par celle-ci est connue des bateleurs héréditariens. Il en découle un double discours entre le contenu de leurs publications scientifiques et le message vulgarisé qu’ils distillent médiatiquement : puisque les différentes méthodes d’estimation donnent des mesures allant de 5 % (les GWAS intra-familiaux) à 80 % (les études de jumeaux), il suffirait de « couper la poire en deux » et de retenir 50 %. Il n’en est rien : quand deux mesures diffèrent à ce point, la conclusion ne saurait être d’en prendre la moyenne, mais d’en comprendre les raisons. Diffuser un chiffre médian revient à feindre un compromis raisonnable là où il y a absence de scientificité.Quand ils répètent ces chiffres, les bateleurs médiatiques démontrent juste leur incompréhensions de la génétique et des mathématiques.

Depuis la parution de The Bell Curve [2] il y a 30 ans, l’effet recherché par les héréditariens avec ce type de bouillie pseudo-scientifique est invariablement la suppression de politiques de solidarité avec les plus pauvres. Pour Murray, la génétique servait à nier qu’une différence entre groupes puisse être d’origine sociale afin de supprimer les programmes sociaux à destination des populations racisées. Les conservateurs s’en servent aujourd’hui pour promouvoir la déséducation et l’édu-scepticisme [8] sur le thème : « L’école ne fait pas de différence car la réussite scolaire est avant tout génétique. À quoi bon financer autre chose que des garderies ? ». La variante « libéral-progressiste » (par exemple, celle de Kathryn Paige Harden) cible les individus plutôt que les groupes et prétend les aider, mais l’argumentaire pseudo-scientifique (« l’origine des inégalités est en grande partie naturelle ») comme les conclusions (l’austérité pour les politiques publiques) sont identiques.

Interlude « le savais-tu ? » La société danoise Donor Network, qui commercialise du sperme humain à des fins reproductives, teste depuis l’automne 2025 les candidats aux dons pour écarter ceux ayant un QI inférieur à 85. Elle voit dans cette mesure un « critère qualité » sur l’intelligence des enfants à naître.

Épilogue de la fable martienne

D’où provenait l’héritabilité de la muskose, qui avait persuadé jusqu’au roi-président martien, Mickey Trompe, de son origine génétique ? De la prise en compte défaillante de l’environnement, à commencer par les espaces familiaux mal ventilés. Les réponses immunitaires à l’infection par B. lepinitis ne peuvent être interprétées comme des prédispositions génétiques à contracter la muskose : elles n’existent que dans l’environnement dépourvu de politiques de prévention. Un bateleur héréditarien conservateur conclurait qu’investir dans la ventilation des bâtiments publics relève du gaspillage. Un bateleur héréditarien libéral-progressiste proposerait des masques seulement en fonction du score polygénique de « vulnérabilité ». Les deux discours contribuent au brouillage : seules des politiques de prévention collectives permettent de protéger contre l’infection l’ensemble des citoyens, dans leur diversité.

Il en va de même pour l’École. Les discours sur la « génétique du QI », modulés pour séduire différents segments électoraux, poursuivent une même fin : achever la destruction de l’École publique et la remplacer par le « chèque-éducation » — une obsession des droites réactionnaires — en promettant aux parents une « éducation personnalisée » privée. Le QI est d’ailleurs devenu une mesure alternative aux évaluations scolaires, à opposer aux professeurs (« mon enfant est HPI, son échec est de la faute de l’École »), tout en tirant sa légitimité scientifique de sa corrélation avec les évaluations scolaires. Poussée à son terme, la logique héréditarienne constitue une prophétie auto-réalisatrice où le QI final reflète l’éducation personnalisée reçue. Les angles morts de l’École publique — largement validiste — sur la prise en compte de la diversité ne sauraient être laissés au fascisme 2.0.

« Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent adepte de la démocratie. »

S. Moore, conseiller économique de D. Trump

L’impensé eugéniste

En définitive l’alliance de blocs politiques en apparence opposés sur des questions techno-scientifiques comme la vaccination ou l’évolution n’a rien de surprenante. Ce néofusionisme [9], qui voit des créationnistes (évangéliques, Tea Party) main dans la main avec les Tech bros, partisans radicaux du darwinisme social, s’appuie en effet sur l’idée partagée de hiérarchies « naturelles ». En mobilisant la « génétique du QI », adossée aux avancées de la génomique moderne [10], le techno-fascisme « libertarien » a redonné des couleurs avant-gardistes au vieux racisme pseudo-scientifique, propre à séduire les libéraux les plus dépourvus de colonne vertébrale intellectuelle et morale, qui ont troqué le progressisme contre le « souverainisme technologique ».

Les composantes de l’Alt-Right ont aussi en partage, pour des raisons différentes, la haine de l’Université et des sciences. Là encore, les « libéral-progressistes » des grandes universités (Ivy league) américaines sont les idiots utiles de la fable, lesquels jusqu’au lendemain de l’élection de Trump, ont produit en série des pensum dénonçant le « wokisme » comme menace centrale contre la liberté académique. Cette complaisance à l’égard de Trump a été justement récompensée par une colossale extorsion de fonds mafieuse de Harvard et de bien d’autres universités. Pareil laisser-faire des élites « libéral-progressistes » se réclamant « de la science et de la raison » jusqu’à ce qu’elles soient elles-mêmes victimes des menées trumpistes, doit nous interroger sur la séduction qu’opère l’idée de hiérarchies sociales « naturellement » fondées sur l’intelligence chez les tenants de la méritocratie. Derrière cette haine de la démocratie, se loge l’attraction durable qu’a exercé le fantasme eugéniste au cours de l’histoire, où il a traversé tout le spectre politique, de l’extrême-droite aux socialistes [11]. Le fantasme d’une organisation politique et sociale visant à « optimiser » l’usage des individus pour faire fructifier « l’économie » alimente la glissade vers le darwinisme social 2.0 et la promotion abjecte de hiérarchies sociales « biologiquement » fondées sur la « race » et/ou « l’intelligence ».

Puisqu’il nous faut réinstituer l’École, l’Université, la Recherche et notre rapport aux sciences, en les inscrivant dans un projet résolument démocratique, il nous faut combattre l’idéologie héréditarienne qui sous-tend l’alliance des droites extrêmes. Cela suppose de refuser son cadrage même ainsi que ses supposés.. La défense de l’idéal démocratique ne passe pas par un « débat » pseudo-scientifique, sauce Bolloré, qui consisterait à défendre que la part de l‘environnement est très grande. Il ne saurait être question de discuter les « parts respectives » de la nature et de la culture, cadrage scientifiquement creux et politiquement toxique.

 

« Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne… »

Antoine Petit, CEO du CNRS

Notes

[1] « Jeffrey Epstein Couldn’t Stop Emailing People About Eugenics. »
https://www.motherjones.com/politics/2026/02/epstein-emails-eugenics-chomsky-altruism-billionaires/

« Epstein files reveal deeper ties to scientists than previously known. »
https://www.nature.com/articles/d41586-026-00388-0

[2] Trois ouvrages jalonnent les trois dernières décennies d’argumentaire héréditarien, avec des stratégies rhétoriques et des intentions radicalement distinctes — mais avec les mêmes prémisses.

The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life (Richard Herrnstein & Charles Murray, 1994) soutient que l’intelligence, mesurée par le QI, est le principal prédicteur de la réussite socio-économique et que les différences de QI entre groupes raciaux aux États-Unis sont en partie d’origine génétique. L’ouvrage en tire des conclusions politiques explicites : les programmes sociaux compensatoires (“affirmative action”, aides ciblées) seraient inefficaces puisqu’ils se heurteraient à des limites biologiques. Publié en pleine offensive néoconservatrice, financé par la Pioneer Fund (fondation historiquement liée à l’eugénisme et à la ségrégation), The Bell Curve a été massivement critiqué pour ses erreurs méthodologiques et pour sa fabrication de données. 

Blueprint : How DNA Makes Us Who We Are (Robert Plomin, 2018) se présente comme une version actualisée et dépolitisée de l’argument. Le psychologue généticien (figure centrale des études de jumeaux) y affirme que la génétique est la cause des trajectoires éducatives individuelles et que les différences psychologiques entre individus sont « essentiellement génétiques ». Blueprint est critiqué pour sa présentation sélective des résultats, l’omission systématique des limites des scores polygéniques (faible reproductibilité, confusion entre corrélation et causalité) et l’absence de discussion des facteurs confondants.

The Genetic Lottery : Why DNA Matters for Social Equality (Kathryn Paige Harden, 2021. Traduction française : La loterie génétique, comment les découvertes en génétique peuvent être un outil de justice sociale, 2023) constitue la tentative la plus élaborée de récupération progressiste de l’argumentaire héréditarien. Harden, généticienne comportementale se revendiquant de gauche, propose d’utiliser les scores polygéniques pour identifier les individus « génétiquement désavantagés » afin de mieux allouer les ressources publiques. L’argument se veut anti-Murray et Plomin y est directement attaqué : il ne s’agit plus de couper les programmes sociaux mais de les cibler. La prémisse scientifique est pourtant identique et les critiques épistémologiques sont donc les mêmes. De plus, le cadrage de Harden individualise un problème structurel et déplace la focale des causes sociales vers des « vulnérabilités » biologiques essentialisées, notion inspirée du grand mouvement vers la reconnaissance de la « neurodiversité », mais reproduisant ainsi la logique qu’elle prétend combattre. On notera que Harden a fait sa thèse avec Eric Turkheimer, généticien qui est l’un des plus véhéments critiques de la génétique comportementale. 

[3] « The Music of Life – Biology Beyond Genes »
https://www.univ.ox.ac.uk/book/the-music-of-life-biology-beyond-genes/

« The extended evolutionary synthesis: its structure, assumptions and predictions » https://royalsocietypublishing.org/rspb/article/282/1813/20151019/84275/The-extended-evolutionary-synthesis-its-structure

[4] Les études d’association pangénomique (GWAS, pour Genome-Wide Association Studies) consistent à scanner le génome de grands échantillons de population pour identifier des variants génétiques (single-nucleotid polymorphisms, SNP) associés à un trait d’intérêt (une maladie, une mesure physiologique ou ici, un score comportemental). En agrégeant l’effet de milliers de variants, on construit ensuite des « scores polygéniques » censés résumer la prédisposition génétique d’un individu pour un trait donné. Ces scores restent purement corrélationnels : ils captent des associations statistiques sans identifier de mécanisme causal ni les facteurs confondants. Les GWAS saisissent ainsi tous les variants génétiques liés à la stratification sociale plutôt que des effets biologiques.

[5] Les études de jumeaux sont la méthode classique pour tenter d’éliminer du calcul de l’héritabilité les biais causés par l’environnement partagé dans les familles. Elles reposent notamment sur l’hypothèse que les jumeaux monozygotes (les « vrais » jumeaux) et les jumeaux dizygotes (les « faux » jumeaux) partagent leur environnement dans la même mesure. Problématique en général, cette hypothèse est particulièrement gênante quand il s’agit de traits comportementaux : l’influence que des jumeaux monozygotes ont l’un sur l’autre est probablement, dans bien des cas, très supérieure à celle que des jumeaux dizygotes ont l’un sur l’autre.

[6] À titre de comparaison, les modèles causaux des neurosciences computationnelles modernes décrivent les liens entre niveaux d’organisation (expression de gènes, activités des réseaux de neurones, fonction cognitive) par des systèmes d’équations différentielles (dynamique), couplées, et non linéaires (car les gènes n’ont pas une activité additive), tandis que la génétique comportementale prétend capturer ce système et son couplage avec l’environnement de façon statique et linéaire (somme pondérée). La limite du geste visant à rabaisser les sciences sociales depuis une posture de « science dure », est que les lacunes en biologie et en mathématiques finissent par se voir quand on utilise des modèles aussi simplistes.

[7] On se rappellera la magistrale interview de Nicolas Sarkozy par Michel Onfray dans Philosophie Magazine en avril 2025 : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. » En 2006, alors ministre de l’intérieur, le délinquant multi-récidiviste recommandait le dépistage des troubles du comportement dès la crèche pour prévenir… la délinquance.

[8] « Universités : « La politique éducative nationale ne vise plus à élargir l’accès aux études supérieures », tribune de Julien Gossa parue dans Le Monde.
https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/01/20/universites-la-politique-educative-nationale-ne-vise-plus-a-elargir-l-acces-aux-etudes-superieures_6663297_3224.html

[9] Quinn Slobodian, Hayek’s Bastards: Race, Gold, IQ, and the Capitalism of the Far Right. ZoneBooks.
https://www.zonebooks.org/books/160-hayek-s-bastards-race-gold-iq-and-the-capitalism-of-the-far-right

Quinn Slobodian, « The irresistible rise of libertarian eugenics. », Financial Times.
https://www.ft.com/content/23e93161-4817-4066-8f4c-58c131b4f4be

[10] Le projet deCODE Genetics en Islande illustre ce schéma : né de l’ambition de faire avancer la médecine grâce à la génétique d’une population bien documentée, il a basculé dès 1998 vers la centralisation et la privatisation des données sanitaires, déclenchant une controverse sur le consentement, avant de déposer le bilan et d’être finalement racheté par Amgen. Même trajectoire pour 23andMe, qui promettait à chacun de découvrir ses origines et son « potentiel génétique » : après avoir monétisé ses données via des accords pharmaceutiques, l’entreprise a subi une cyberattaque et une fuite de données, un dépôt de bilan, avant d’être rachetée par sa fondatrice Anne Wojnicki, ex-femme de Sergey Brin, cofondateur de Google… Dans les deux cas, la promesse de progrès a servi à constituer des biobanques finalement captées comme actifs stratégiques par des intérêts privés.

[11] Jonathan Freedland, « Eugenics: the skeleton that rattles loudest in the left’s closet »
https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/feb/17/eugenics-skeleton-rattles-loudest-closet-left

Diane Paul, « Eugenics and the left »
tankona.free.fr/dianepaul84.pdf

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Ça ou la bête immonde

« City. Apparition de cinq hommes d’affaires, les chefs du Karfioltrust.

FLAKE : Sale époque ! »

La résistible ascension d’Arturo Ui (scène d’ouverture)
Bertold Brecht


Au programme de ce billet, trois actualités en image possiblement humoristiques, deux brèves — un appel à faire pleuvoir les motions sur le financement de la recherche et de l’Université, et l’annonce du séminaire Politique des Sciences du 18 février — et pour démarrer, un court texte analytique : sur la base de l’expérience trumpiste aux USA, qu’est-ce qui menace, ici, la liberté académique ?

« Et vous, apprenez à voir au lieu de faire les yeux ronds,
à agir au lieu de bavasser :
Dites-vous qu’une chose pareille a bien failli conquérir le monde !
Les peuples ont su la dompter, mais
que personne ici ne s’avise de triompher :
Le ventre est encore fécond d’où ceci est sorti en rampant. »

La résistible ascension d’Arturo Ui (Epilogue)
Bertold Brecht

Ça ou la bête immonde

Il faut en passer par le théâtre de Bertold Brecht (b.b.) pour se soustraire à la sidération que provoque le spectacle quotidien du pouvoir arbitraire, tyrannique, violent et grotesque aux Etats-Unis: sans relâche, Donald Trump et sa clique  jouent La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Cette fable transpose l’ascension d’Hitler, Goebbels et Goering à Chicago, et en fait des gangsters — et des bouffons sinistres — qui instaurent leur règne infâme sur le trust du chou-fleur en crise. Brecht met en scène la théâtralité du fascisme : il entend enrayer la fascination hypnotique qu’inspirent « les grands tueurs » et « écraser les grands criminels politiques sous le ridicule ». C’est l’un des enjeux essentiels du moment : remettre les Elon Musk et les Peter Thiel à leur place de minables risibles et dangereux.

L’ultime vers libre de la pièce est devenu un mantra pour celles et ceux qui pensent l’irrésistible ascension du fascisme parfaitement résistible : « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. » A ceci près que le texte brechtien (« Der Schoss ist fruchtbar noch, aus dem das kroch ! ») n’a fait surgir aucune bête immonde : il n’est question que d’un ça innommable ; ça rampe; ça sourd; ça flue; ça glue; ça veule; ça étouffe la pensée. Quand la bête immonde marque une rupture, sans commune mesure avec ce qui précède son surgissement, ça est déjà là depuis longtemps, latent, visqueux, qu’on se refuse à voir jusqu’à ce que ça prolifère.

Et ça nous regarde…

Le fascisme ne surgit pas. Il prolonge le moment qui le précède et s’installe graduellement, dans un brouillard de confusion et de désillusion, en affaiblissant les défenses immunitaires de la société civile, puis entre en phase d’accélération. Quels sont les instruments utilisés par l’alliance entre paléo-conservatisme MAGA, milieux d’affaire et techno-fascisme « libertarien » pour son offensive éclair contre l’Université, les agences fédérales de régulation et les sciences ? La terrorisation et la mise en œuvre d’une politique ethno-nationaliste, mais aussi et surtout, l’utilisation des agences d’évaluation et de financements, les licenciements de contractuels sans statut protecteur, les contrats d’objectifs et de moyens avec les établissements, la soumission des universitaires à la bureaucratie des « board of trustees ». Autrement dit, l’accélération des attaques contre la liberté académique aux USA passe par les outils du nouveau management : mise en concurrence, précarisation des statuts, contractualisation, contrôle par l’édiction de normes exogènes à l’éthique académique. Le même constat pouvait être fait depuis plusieurs décennies sur la soumission du monde académique en Russie — et ailleurs.

Les points de fragilité du système français vis-à-vis d’une offensive potentielle menée par une alliance des droites extrêmes ne tiennent en aucun cas au caractère constitutionnel ou non de la liberté académique,  mais à l’ANR, au Hcérès, aux COMP 100% et à la mise en extinction du statut de fonctionnaire au profit de contrats. En fait de surgissement de bête immonde, ça rampe et ça décompose depuis vingt ans déjà. Il est temps de mettre fin à cette résistible ascension.

« Il y a deux choses qui m’ont toujours surprises : l’intelligence des animaux et la bestialité des hommes. »

Flora Tristan

Non content de nous imposer un budget d’austérité délétère, le ministre Philippe Baptiste nous prend pour des imbéciles incapables de lire un budget : « Le budget pour 2026 donne une vraie priorité à l’enseignement supérieur et à la recherche. (…) Le CAS Pensions sera compensé au minimum à 75 % pour les universités, et nous essaierons d’aller au-delà de 100 % pour un certain nombre d’établissements qui sont en difficulté aujourd’hui. » Au cas où vous auriez un doute, cela n’a aucun sens. Pour en savoir plus, retrouvez nos billets sur le CAS pension :

https://rogueesr.fr/le-casse-du-siecle/

https://rogueesr.fr/on-ne-baillonne-pas-la-lumiere/  

https://rogueesr.fr/bonneteau-budgetaire/

 

Grain de sable : faire pleuvoir les motions sur le financement de la recherche et de l’Université

Jamais depuis vingt ans l’Université et les sciences n’ont été attaquées avec une telle intensité. Jamais la communauté académique ne s’est si peu fait entendre. Par un tour de passe-passe budgétaire, la totalité des universités a été placée en déficit, et, pour la première fois, le CNRS aussi. Des « Assises » fantoches se tiennent pour fournir des solutions clés en main — déréguler les frais d’inscription, supprimer le statut de fonctionnaire — à un problème nié par le ministre. La mise en laisse courte des établissements par des contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP à 100 %) est en marche. Le gouvernement a décidé d’engager la procédure accélérée pour que le projet de loi Baptiste, ouvrant l’Université à la prédation privée, puisse être adopté avant la campagne présidentielle — mais en tout état de cause, après les élections municipales.

Nous appelons à mettre au vote, dans tous les laboratoires, toutes les composantes et tous les conseils centraux, des motions concernant ce budget d’austérité intenable, la nécessité démocratique de financer l’Université par l’impôt, l’importance des statuts protecteurs et la gabegie d’argent public dans le secteur privé, via l’alternance et le crédit d’impôt recherche.

Si vous êtes titulaire et ne comprenez pas le tour de passe-passe budgétaire du CAS Pensions, faites l’expérience suivante : comparez vos fiches de paie entre 2024 et 2026 à la ligne « 411050 CONTRIB.PC », calculez l’accroissement relatif et tirez-en vos conclusions. Pour ce faire, voici le site :

https://ensap.gouv.fr/web/accueilnonconnecte

« Au fond, la rupture, ce n’est pas de vaincre l’ennemi, c’est de cesser de vivre dans le monde que cet ennemi vous a construit. »

Jacques Rancière

Le Hcéres a été sauvé de la disparition, bien que frappé d’obsolescence par les COMP. La loi rend nécessaire le Hcéres pour déréguler les statuts des universités (Grand Etablissement), préambule à une vague de privatisations si le bloc hybride entre ethno-nationalistes et paléo-conservateurs emporte la présidentielle.

Pour en savoir plus, retrouvez nos billets sur le Hcéres :

https://rogueesr.fr/tribune-hceres/

https://rogueesr.fr/virer-debord/#hceres/

https://rogueesr.fr/supprimons-le-hceres/

https://rogueesr.fr/pourquoi-la-suppression-du-hceres-est-elle-necessaire/

 

Séminaire PdS du 18 février : une constituante est-elle la solution ?

La prochaine séance aura lieu le mercredi 18 février 2026 au  54 boulevard Raspail, 75014 Paris, de 18h à 20h30,  en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1 i.e. au premier sous-sol).

Lien zoom: https://cnrs.zoom.us/j/96503600653?pwd=ZZeSyUra0EvEaDcQWiORMcpjB5bNq4.1#success

La montée des régimes dits « illibéraux », la défiance croissante à l’égard des institutions représentatives témoignent des dynamiques profondes de reconfiguration du lien politique. En France, ces inquiétudes se cristallisent tout particulièrement autour d’une dénonciation récurrente de l’hyper-présidentialisation de la Ve République et du déficit de médiations collectives dans la fabrique des lois. Las de dénoncer un coup “d’Etat permanent”, nombre d’acteurs politiques appellent à une réécriture du pacte fondamental, à un retour vers le moment constituant. Le salut collectif semblerait alors passer par l’élaboration d’une nouvelle architecture institutionnelle, apte à inscrire dans le marbre constitutionnel un ensemble de contre-pouvoirs robustes, voire à garantir, de façon performative, les droits fondamentaux et l’équilibre entre les pouvoirs. Dans cette perspective, les regards se tournent spontanément vers les juristes, les gardiens du temple normatif, ceux qui maîtrisent les formes légitimes d’énonciation du droit, et peuvent donner figure à cette aspiration diffuse à « refonder la République ». Cette séance de “Politique des sciences” entend ainsi revenir sur les attentes fortes qui pèsent sur les juristes en tant que membres de la communauté académique en position d’éclairer le débat public : la refonte de la constitution est-elle le seul horizon possible d’un renouveau démocratique ?

Renaud Baumert, professeur en droit, Université de Cergy
Lauréline Fontaine, professeure en droit, Sorbonne Nouvelle (autrice de la Constitution au XXIe siècle)
Samuel Hayat, CNRS, politiste, Retour sur 1848 et le “moment constituant”

Tout a été écrit l’an passé, sur le « Paris-Saclay Summit », meeting politicien associant le magazine illibéral Le Point, plaque tournante de la désinformation, du harcèlement de scientifiques et du piétinement de la liberté académique, et des politiciens conservateurs, sous l’égide de l’université Paris-Saclay. Cette participation d’un établissement public à un évènement gris, partisan, contrevient au principe de neutralité institutionnelle. Si vous connaissez des collègues qui collaborent à cette grand-messe confusionniste, n’hésitez pas à leur dire votre honte et à leur envoyer ce mémo sur Le Point :
https://rogueesr.fr/le-point/

Pour en savoir plus, retrouvez nos billets sur le Paris-Saclay Summit :

https://rogueesr.fr/sans-loi-sans-regle/#summit

https://rogueesr.fr/2025/02/24/#solidarity

 

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Bonneteau budgétaire

Jheronimus Bosch, L’Escamoteur (coffre-fort du Musée municipal de Saint-Germain-en-Laye.)

 

Ce billet est constitué de deux brèves : l’une faisant des propositions pour la journée de mobilisation de Stand Up for Sciences, le samedi 7 mars 2026, et l’autre sur l’épouvantable budget 2026 finalement adopté.

« La faveur des étoiles est de nous inviter à parler,
de nous montrer que nous ne sommes pas seuls,
que l’aurore a un toit et mon feu tes deux mains. »

René Char

Le 7 mars, Stand Up for Sciences

Il aura fallu les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti — après tant d’autres, minorés — et le mouvement de résistance de Minneapolis pour que la presse française prononce le mot : fascisme. La première année du second mandat de Trump nous le rappelle : lors d’un effondrement autoritaire, il n’est possible de s’organiser efficacement qu’au début de la chute. Lorsque le « silence stratégique », l’auto-censure et l’obéissance anticipée s’installent, c’est-à-dire la veulerie, au fondement même de l’architecture comportementale du fascisme, il est déjà trop tard. Raser les murs, espérer que ça passe, mettre la tête dans le sable constitue une fausse stratégie, délétère. Autre leçon venue des Etats-Unis, face à des stratégies d’accélération destinées à sidérer, une donnée essentielle est d’être capable de déployer une mobilisation quasi-instantanée.

La mobilisation Stand Up for Science du 7 mars 2026, aux USA et en France, nous offre l’opportunité de retisser un monde académique fragmenté et de nous organiser concrètement en réseaux de solidarité locaux, mobilisables rapidement. Il est primordial que ces réseaux locaux disposent d’un fonctionnement autonome, ce qui suppose des coordinations nationale et internationale légères, exemptes des tares du centralisme bureaucratique. Le kit de démarrage suppose sur chaque site physique :

  • un atelier d’auto-défense numérique pour sécuriser les communications (ordinateurs, téléphones portables), les stockages d’information et ouvrir un site internet capable de tenir un choc autoritaire. Il s’agit en particulier de doter les réseaux locaux d’outils fiables et sûrs. 
  • un atelier de formation à la liberté académique pour comprendre le concept (et les inversions orwelliennes dont il fait l’objet), connaître les moyens de protection juridique, les droits et les menaces essentielles (contractualisation, agences d’évaluation et de financement).
  • un atelier d’anticipation des menaces à venir. Comment réagir à des situations archétypiques de crise, de pressions extérieures, d’ordres contraires aux valeurs académiques? Une réflexion proactive s’impose pour prévenir les brèches dans les franchises académiques. Une méthode possible serait de procéder à une implication par cercles concentriques : un atelier entre collègues puis un élargissement allant jusqu’à l’implication des étudiantes et des étudiants d’une part, et d’autre part, jusqu’à celle des équipes présidentielles pour organiser un crash test — ou pour les interpeller par anticipation sur les lignes rouges à ne pas franchir.
  • un atelier de discussion et de travail sur un projet de refondation de l’Université et du système de recherche comme piliers de la démocratie : missions, modes d’enseignement, articulation avec le Lycée, formation “tout au long de la vie”, modes de publication, procédures de validation scientifique, statuts, liberté académique, répartition des moyens…

Ce type d’atelier pourrait remplir une partie de la journée du 7 mars 2026, en plus de manifestations, de rassemblements, de mobilisations pour sensibiliser tous nos concitoyens à l’importance démocratique de l’autonomie des sciences et de l’Université vis-à-vis des pouvoirs économique, politique et religieux.

« À quelques pas de là un escamoteur avait posé entre quatre chandelles sa table en X et faisait des tours de gobelets au milieu d’une foule qui ne pensait évidemment qu’à cet escamoteur-là. En tournant les yeux vers les solitudes obscures du quai Mazas, on entrevoyait dans l’ombre plusieurs batteries attelées. Quelques torches allumées çà et là faisaient saillir la silhouette noire des canons. »

Victor Hugo, Histoire d’un crime. Contre-coup du 24 juin sur le 2 décembre

Bonneteau budgétaire et mise en extinction du statut de fonctionnaire

L’analyse budgétaire a une étrange parenté avec le Sudoku : pour celui ou celle qui s’y adonne, il s’agit de trouver l’astuce — car s’il y a une certitude, c’est qu’il y en a une. Concernant le budget 2026, l’entourloupe de « Bercy » est de niveau Grand débutant. Entre le budget amendé, tel qu’il était lorsque l’examen du projet de loi a été suspendu, et celui adopté en faisant usage de l’article 49 alinéa 3, l’alliance gouvernementale a trouvé le moyen de baisser le budget de l’Université (programme 150). L’accès au repas à 1€ pour tous les étudiants n’a été financé qu’au tiers (30 millions d’euros au lieu des 90 millions nécessaires) et démarrera donc… en mai. Mesure de préférence nationale, les APL seront supprimées pour les étudiants extra-communautaires qui ne disposent pas d’une bourse d’étude. La baisse du budget de la recherche a été légèrement atténuée… en prélevant dans le budget des PEPR (Programmes et équipements prioritaires de recherche) (France 2030).

Gauche: subvention pour charge de service public de l’Université publique (programme 150) et de la recherche publique hors Université (programmes 172 et 190) en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France). Pour compenser l’augmentation du taux de contribution employeur du CAS Pensions, ce dernier a été ramené à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes. Les symboles en couleur claire montrent le budget à la veille de la suspension de l’examen du projet de loi.
Droite: évolution du rapport entre le coût complet d’un salarié et son salaire brut, si un établissement l’embauche comme fonctionnaire (bleu) ou comme contractuel en CDI (rouge). L’évolution provient du choix politique de faire croître le taux de cotisation employeur du CAS Pension (axe de droite). Le coût complet est la somme du salaire brut et des cotisations sociales (salaire socialisé).

Sources : Rapports DARES (Jaunes budgétaires), Cour des Comptes (Rapports 2022-2024), Notes de l’OFCE (2023-2024), Rapports IGAS/IGF, Amendement N° CF2094, courrier de Matignon aux parlementaires.

En comparaison de ce tour de passe-passe affligeant, la hausse du taux de cotisation employeur du Compte d’Affectation Spécial, où sont versées les pensions de retraites des ex-fonctionnaires (CAS Pension) est remarquablement plus subtile et plus perverse : non seulement ce mécanisme comptable produit une baisse de budget invisible, mais il supprime graduellement le statut de fonctionnaire en incitant le management intermédiaire à privilégier les embauches en emplois contractuels. C’était là, rappelons le, l’objet de la Loi de Programmation pour la Recherche — l’appel au « respect des marches de la LPR » est un miroir aux alouettes si piqué que même les bonimenteurs commencent à le bouder.

Nous nous sommes procurés le Vademecum COMP 100% conçu par le ministère, qui en donne le calendrier, les objectifs et les indicateurs :

 https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/VademecumComp2026.pdf

Sans surprise, la « maîtrise budgétaire » compte parmi les critères d’attribution de moyens, qui appelle à prévenir le « risque de CDIsation des contractuels  » (Sic). Non seulement la disparition du statut de fonctionnaire — le seul qui confère des protections de liberté académique — est en marche, mais il s’agit désormais d’en finir avec les contrats à durée indéterminée.

En 2026, tous les établissements universitaires devraient être mis en déficit. Il se peut qu’ici ou là, l’épuisement des réserves rende impossible le paiement des salaires des vacataires, « solution » abjecte tant de fois utilisée, mais aussi celui des statutaires. Pourtant, grâce à un autre tour de passe-passe comptable, quelques dizaines seulement seront considérés en difficulté. Celui-là date du décret du 2 décembre 2024 ; faut-il y voir un discret hommage au coup d’état du 2 décembre 1851, évoqué par Hugo? Ce texte élargit le périmètre budgétaire en fusionnant le budget principal et les budgets annexes, comme celui dédié à l’immobilier, aux contrats de recherche ou aux investissements. Cet artifice comptable mélange donc les réserves budgétaires réellement disponibles dans la trésorerie et le fonds de roulement, avec celles déjà affectées à des engagements précis. Il crée artificiellement les « trésors de guerre » totalement fictifs dont disposeraient les établissements et minore leur mauvaise santé budgétaire. Non seulement l’Etat met en péril les établissements, contraignant le management intermédiaire à réduire drastiquement les dépenses d’énergie, d’entretien, de pédagogie, mais il leur en fait porter la responsabilité. Il faut une fois de plus rappeler l’objectif explicite depuis plus de 20 ans: mettre fin au statut de fonctionnaire, déréguler les frais d’inscription, transférer les personnels des organismes de recherche aux universités puis privatiser les universités ayant pris le statut de Grand Établissement.

« Chaplin a su décliner la critique incisive de la position inhumaine du paria avec l’inventivité créatrice d’une imagination nourrie de ce qui dans le vécu du paria n’existe que comme espérance d’une autre existence. Sa défiance « des lois de l’espace, du temps et de la gravitation », loin d’être une fuite en avant, une « compensation imaginaire », pointe aux exigences d’une utopie humaniste que, dans ses hésitations, discontinuités et réapparitions, la tradition rebelle a introduite durablement dans l’horizon de la modernité. »

Eleni Varikas (16 mars 1949 — 9 janvier 2026)

 

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On ne bâillonne pas la lumière

Ce billet propose d’abord une action collective immédiate pour défendre l’Université, la recherche et leurs budgets par un envoi de courriers d’alerte aux parlementaires. Il est consacré ensuite à la poursuite de nos propositions sur la liberté académique.

Gauche — Subvention pour charge de service public de l’Université et de la recherche (programmes 150, 172 et 193). La subvention pour charge de service public de l’Université est calculée en ramenant le taux de contribution employeur du CAS Pensions à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes.
Droite — Explosion du coût pour les finances publiques de deux mesures dépourvues d’efficacité, selon les rapports d’expertise de l’Etat : les créances fiscales de Crédit d’impôt recherche (CIR) et la réforme de l’apprentissage, qui a principalement profité au secteur privé (enseignement privé et employeurs).
Représentation en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France).
Sources : Rapports DARES (Jaunes budgétaires), Cour des Comptes (Rapports 2022-2024), Notes de l’OFCE (2023-2024), Rapports IGAS/IGF.

Envoi massif de courriers aux parlementaires

Nous vous invitons à contribuer à une deuxième opération « Grains de sable ». Il s’agit d’envoyer aux parlementaires et aux membres des cabinets ministériels des courriers électroniques leur rappelant l’utilité sociale de notre métier, notre fierté de l’exercer et la nécessité d’un budget alloué à l’Université et à la recherche publiques leur permettant de fonctionner. Nous présentons ci-dessus un double graphique permettant d’argumenter sur le fait que les moyens existent : ils ont été graduellement détournés vers le secteur privé. C’est aussi l’occasion de sensibiliser les parlementaires au fait que le Congrès américain a rejeté les coupes budgétaires massives exigées par M. Trump et a rétabli la majeure partie des financements fédéraux destinés aux sciences dans un accord bipartisan. Au lieu de la réduction drastique de 22 % initialement annoncée par la Maison Blanche, le budget limite la baisse globale et augmente les crédits alloués à la recherche fondamentale de 2 %. Serons-nous les dindons d’une farce grotesque qui conduit « Bercy » à mettre en œuvre ici le programme obscurantiste et délétère prôné par l’alliance Trump-Musk-Thiel ?

Le protocole de l’opération « Grains de sable » est le suivant : 

  • Les messages doivent être envoyés à partir du mercredi 14 janvier à 20h, en faisant en sorte qu’un maximum parte dans la nuit de mercredi à jeudi et, en tout cas, dans les 48h. Vous pouvez poster vos exemples de courrier en commentaire de ce billet ou en nous envoyant un mail. Nous les copierons graduellement à sur la page ci-dessous, où figure déjà plusieurs exemples à adapter:

    https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-a-adapter/

  • Les messages doivent de préférence être envoyés, groupe parlementaire par groupe parlementaire (et éventuellement par genre de sorte à adapter les formules de politesse) en utilisant des arguments qui soient audibles pour les parlementaires ciblés.
  • L’exhaustivité n’est pas nécessaire. Vous pouvez faire le choix de vous adressez aux parlementaires de votre département, en mettant des éléments de témoignage sur la situation de votre établissement, de votre laboratoire, de votre UFR pour donner de l’authenticité au courier. De même, vous pouvez ne vous adresser qu’aux parlementaires des coalitions que vous avez soutenues (NFP ou coalition gouvernementale, par exemple), en le soulignant.
  • Les messages aux ministres, aux directrices et directeurs de cabinets, aux conseillers, portent à la condition de recourir à des formules de politesse personnalisées.
  • Il n’est pas impératif d’être très long dans l’alerte budgétaire : il vaut mieux faire court et contribuer à l’opération que s’abstenir en invoquant le temps nécessaire à écrire un courrier détaillé.
  • Tâchons de produire des courriers qui fassent sens, qu’un budget soit adopté ou qu’une dissolution conduise à de nouvelles élections législatives.

Liste des députées et des députés :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Parlementaires_AN.csv

Liste des sénatrices et des sénateurs :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Parlementaires_Senat.csv

Liste des cabinets ministériels, par ordre d’influence :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Cabinets_Ministeriels.csv

 

 

« La pensée échappe toujours à qui tente de l’étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d’une forme dans l’autre. Le flambeau rayonne ; si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière. »

Victor Hugo, Les châtiments, préface de 1853

Onze propositions pour la liberté académique

Le travail sur la liberté académique se décline en cinq volets, que nous présentons ici.

Premier volet — Les principes de la liberté académique.

https://rogueesr.fr/liberte-academique-principes-et-enjeux-du-debat/

Deuxième volet —  Quelques idées fausses concernant la liberté académique.

  https://rogueesr.fr/liberte-academique-neutralite-loyaute-et-devoir-de-reserve-ii/

Troisième volet (ci-après) — Nos onze propositions pour améliorer la protection contre des intrusions qui menacent l’Université et la recherche (pouvoir politique, pouvoir religieux, pouvoir économique, pouvoir administratif et bureaucratique) sont organisées en trois parties : les procédures—bâillons, la solidarité internationale, le secret des sources et la transparence des financements.

Quatrième volet (à venir) — Dans un prochain billet, nous détaillerons les stratégies de résistances de la communauté académique et les préparatifs nécessaires dans le cas où une alliance hybride des droites extrêmes arriverait prochainement au pouvoir. En particulier, il s’agira de réfléchir aux manières de contrer les tentatives de censure, les menées maccarthystes et les violations des franchises universitaires en exerçant un contrôle sur les bureaucraties de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Cinquième volet (à venir) — La liberté académique comporte une dimension de liberté positive, qui suppose la possibilité effective de mener des recherches, de concevoir des enseignements et de décider collégialement des règles, des standards, des procédures et des limites. Cela concerne donc tous les aspects de l’Université et de la recherche : missions, structures de décision, répartition des moyens, système de publication, statuts, carrières, séparation entre validation scientifique des résultats et « évaluation », règles électorales dans les conseils centraux, etc. Il s’agit donc de proposer une nouvelle vision pour l’Université et la recherche, en rupture avec celle qui a produit le décrochage désormais reconnu par toutes et tous.

Protéger les universitaires contre les procédures-bâillons

La liberté académique est bordée par  l’éthique académique d’un côté  et par le droit commun de l’autre. Ainsi, l’apologie de crime de guerre, la négation d’un fait historique relatif à un crime contre l’humanité, les propos et actes racistes, antisémites et sexistes,  les comportements discriminatoires, violents, dégradants ou diffamatoires sont réprimés par la loi. Il suffit de se remémorer le cas de M. Bruno Gollnisch pour comprendre la force et la nécessité de l’application du droit commun dans son universalité. Peuvent être aussi punis en justice, tous les travaux académiques portant atteinte à l’intégrité de la personne physique ou morale. L’histoire des sciences humaines, de la médecine, de la nature en porte de nombreux exemples et il faut se le rappeler, dans un moment de résurgence de théories raciales et eugénistes et de vol massif de données personnelles.

Au chapitre du droit, soulignons que la protection des salariés contre tout ce qui pourrait porter atteinte à l’intégrité physique et psychique est une obligation des employeurs inscrite dans le code du travail. Les personnels des bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniques, pédagogiques, sociaux et de santé, au même titre que les universitaires et les chercheurs, mais aussi les étudiantes et les étudiants, disposent d’une protection contre toutes les formes de harcèlement et de discrimination.

Les atteintes à la liberté académique, lorsqu’elles utilisent le droit commun, prennent la forme de procédures-bâillons et de poursuites abusives. Elles sont conçues pour intimider les chercheurs et enseignants-chercheurs, les épuiser et les dissuader de s’exprimer librement. Pour y mettre fin, il est nécessaire de créer un dispositif juridique dissuasif, inspiré des protections accordées aux lanceurs d’alerte et aux journalistes. L’enjeu est double : neutraliser les attaques judiciaires infondées et garantir une défense effective aux universitaires, en combinant sanctions financières, garanties procédurales et protection institutionnelle.

Propositions :

1 — Il convient de mettre en place des sanctions financières dissuasives. Elles consistent dans des condamnations à des amendes civiles élevées pour procédure abusive, en plus du remboursement intégral des frais de défense de la victime. Ces sanctions doivent être dissuasives pour les individus, mais aussi pour des entreprises multinationales ou leurs dirigeants. En complément, il convient de rendre non assurables les amendes civiles infligées pour atteinte délibérée à la liberté d’expression.

2 — Il faut faire évoluer la loi pour mettre fin à l’automaticité de la mise en examen lors de plaintes pour diffamation visant des chercheurs et des universitaires. En plus d’instaurer un mécanisme de rejet accéléré des plaintes manifestement infondées, il convient d’exempter les chercheurs du secteur public de poursuites pour diffamation ou injure lorsqu’ils s’expriment dans le cadre de leurs activités professionnelles, sauf requête du ministère public. L’employeur ou le financeur doivent être associés à la plainte, en cas de poursuite.

3 — La protection fonctionnelle doit être de plein droit pour les universitaires et les chercheurs mis en cause pour des actes protégés par leur liberté académique, au sens fort de cette notion, longuement définie ici. Les frais de défense doivent être pris en charge immédiatement par les établissements publics, via un forfait défini par décret. Cette protection doit être étendue à tous les universitaires et chercheurs précaires.

4 — La solidarité académique doit se traduire par le déploiement d’équipes pluridisciplinaires dans chaque établissement, associant juristes, représentants syndicaux et pairs, pour accompagner les chercheurs menacés. L’information sur les droits et les stratégies de protection peuvent être déléguées à des associations accréditées organisant cette solidarité.

5 — Pour limiter le détournement des procédures disciplinaires à des fins de règlements de compte ou de répression politique, un dépaysement procédural doit être mis en œuvre sur simple demande des universitaires et chercheurs accusés. Ces procédures, trop souvent discrétionnaires aujourd’hui, doivent reposer sur un cadre réglementaire proportionné, clair, fondé sur des normes précises et explicites, et homogène entre disciplines et établissements. Pour témoigner de l’impartialité des instances disciplinaires et du respect de la présomption d’innocence, celles-ci doivent comporter au moins un observateur d’une association accréditée.


« Les aspirations de l’homme à la liberté doivent être maintenues en pouvoir de se recréer sans cesse ; c’est pourquoi elle doit être conçue non comme état mais comme force vive entraînant une progression continuelle. C’est d’ailleurs la seule manière dont elle puisse continuer à s’opposer à la contrainte et à la servitude, qui, elles, se recréent continuellement et de la manière la plus ingénieuse. »

André Breton, Arcane 17

Protéger et soutenir les chercheurs et universitaires menacés dans le monde

De nombreux universitaires et chercheurs sont contraints à l’exil en raison de conflits, de régimes autoritaires ou de persécutions liées à leurs travaux. Les mécanismes actuels du droit d’asile ne reconnaissent pas suffisamment leurs besoins spécifiques. Par ailleurs, ils ont besoin d’un soutien concret et structuré pour poursuivre leur travaux en toute sécurité. Pourtant, les dispositifs existants, comme le programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (PAUSE) restent fragiles, sous-financés et peu coordonnés à l’échelle européenne. De plus, ils sont soumis à deux paradigmes individualistes : celui de l’asile qui octroie le statut de réfugié au cas par cas et celui du Brain Drain qui vise à profiter des crises majeures pour étendre le mercato des P.I.  — en langage technobureaucratique, « attirer les meilleurs chercheurs ». Les 33 recrutements précaires de la campagne Choose France disent assez l’absence de vision des sphères dirigeantes. Au-delà des lacunes structurelles, ces mécanismes reproduisent des biais profonds, où les chercheurs des pays du Sud — pourtant parmi les plus exposés — peinent à accéder à ces dispositifs, leurs parcours étant dévalorisés par des critères restrictifs et une hiérarchisation implicite des « dangers légitimes », révélatrice des angles morts de la solidarité académique.

Face à l’urgence, il est indispensable de renforcer les mécanismes de solidarité académique, de s’engager à sauver des équipes, des programmes, et non seulement des « talents », de faciliter leur intégration dans les établissements, et de créer des outils pérennes pour sécuriser leur parcours professionnels et leur protection sociale.

Propositions :

6 — Développer des partenariats croisés entre établissements, en France et en Europe, pour faciliter l’intégration des chercheurs réfugiés et mutualiser les ressources. Cela suppose d’intégrer la liberté académique à la diplomatie scientifique française et européenne.

7 — Créer un statut de « réfugié scientifique » ou ajouter une clause dédiée dans la protection subsidiaire permettrait de leur offrir une protection adaptée, de simplifier la mobilité, la reconnaissance des diplômes et l’accès aux financements de travaux de recherche. Il conviendrait également de mettre en place une mutuelle dédiée, financée par une contribution prélevée sur les budgets des établissements, pour couvrir les risques spécifiques (santé, protection juridique, etc.) des chercheurs en exil.

8 — Augmenter significativement et sanctuariser les budgets des programmes d’accueil comme PAUSE, pour garantir leur pérennité et leur indépendance face aux aléas politiques ou financiers. Soutenir les initiatives de solidarité scientifique venant d’associations accréditées, en leur offrant un cadre juridique et logistique pour agir efficacement.

9 —  Doter l’Académie Européenne des Sciences d’un observatoire européen de la liberté académique, intégrant des plateformes de signalement des ingérences dans les activités de recherche et permettant d’héberger en urgence les revues ou les bases de données menacées de disparition.

« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char

Secret des sources et transparence des financements

La qualité et l’indépendance de la recherche reposent sur deux piliers : la protection des sources — essentielle pour préserver la liberté académique et la confiance des participants — et la transparence des financements — nécessaire pour éviter les conflits d’intérêts et les pressions extérieures. Pourtant, les chercheurs et universitaires ne bénéficient pas aujourd’hui d’un cadre juridique aussi robuste que celui des journalistes pour protéger leurs données sensibles, ni de règles claires pour encadrer les financements privés. Pour combler ces lacunes, il est urgent d’instaurer un régime autonome de protection, adapté aux spécificités de la recherche. D’autre part, le droit à la transparence des documents administratifs, et en particulier aux contrats publics, est un principe constitutionnel depuis 2020, encadré par la loi de 1978. Ce droit permet à tout citoyen d’obtenir la communication de documents détenus par une administration, dès lors qu’ils sont en lien avec une mission de service public. Cependant, son application est entravée par la mauvaise volonté des administrations, par l’absence de sanctions et la faiblesse des moyens de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Ainsi, nombre d’administrations publiques invoquent un supposé « secret des affaires » pour cacher les contrats qui lient les établissements  au secteur privé. Du reste, les fondations et les établissements d’enseignement supérieur privé d’intérêt général (EESPIG) se considèrent hors du champ d’application de la transparence, échappant ainsi au contrôle démocratique.

Propositions :

10 — Étendre le principe du secret des sources aux chercheurs et universitaires, sur le modèle de la protection accordée aux journalistes, pour sécuriser leurs données et leurs échanges. Ce régime de secret des sources n’aurait pas vocation à empêcher la vérification des données par les pairs, gage du fonctionnement scientifique collectif. Il permettrait de protéger les chercheurs et universitaires face à des acteurs puissants et offensifs, mais aussi de tenir les promesses de confidentialité qu’ils doivent parfois prendre avec leurs enquêtés et informateurs.

11 — Rendre obligatoire la publication par les établissements d’enseignement supérieur et de recherche des contrats de mécénat avec des entreprises ainsi qu’un bilan annuel de l’ensemble des partenariats et contrats signés par l’établissement.

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Amor mundi

Au programme de ce billet, nos vœux d’une année d’offensive créatrice et trois brèves : le lancement de l’opération « Grains de sable », l’annonce du séminaire Politique des Sciences du 8 janvier sur les relations entre le monde agricole et le monde scientifique et enfin une analyse de la mise en déficit budgétaire du CNRS.

« Mes chers enfants,
Je vous envoie mes souhaits de bonne année – c’est-à-dire une année de bonne santé, de bonne humeur, de bon travail, une année pendant laquelle vous aurez chaque jour plaisir à vivre, sans attendre que les jours soient passés pour leur trouver de l’agrément et sans mettre tout espoir d’agrément uniquement dans les jours à venir. Plus on vieillit et plus on sent que savoir jouir du présent est un don précieux comparable à un état de grâce. »

Lettre de Marie Curie à Irène et Frédéric Joliot-Curie, 29 décembre 1928

2026, une année d’offensive créatrice

L’année 2026 s’ouvre avec un double sentiment d’urgence et, paradoxalement, d’optimisme. L’urgence est une évidence : il nous reste désormais peu de temps pour rouvrir l’horizon, retrouver l’espérance, faire vivre le rationalisme sensible et démocratique auquel nous sommes attachés. Aussi la constitution de réseaux locaux de solidarité et de résistance, articulés nationalement et internationalement, est-elle une nécessité impérieuse des mois qui viennent. L’optimisme vient de cette autre évidence : il est temps que la communauté académique retrouve le goût de l’offensive, de la création politique, plutôt que de tenter, au mieux, de calfeutrer les voies d’eau et au pire, de mettre la tête dans le sable.

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » écrivit Hölderlin. L’optimisme naît paradoxalement de l’ampleur du désastre. Tout le monde convient désormais — jusqu’au Hcéres agonisant [1] — de ce que les politiques éducatives, scientifiques, industrielles menées depuis 25 ans, dictées par le fondamentalisme de marché, ont échoué : elles ont non seulement tourné le dos aux idées humanistes et émancipatrices, mais elles ont provoqué le décrochage économique et technique qu’elles prétendaient juguler, engendrant un ressentiment sur lequel prospère une extrême-droite hybride et globalisée. Partant de ce constat désormais partagé, nous nourrissons l’espoir que le monde académique est maintenant prêt à s’atteler au travail de création politique nécessaire à enrayer l’effondrement : nous avons à repenser l’École, l’Université et les sciences en partant des questions les plus fondamentales. Quelle société voulons-nous faire émerger dans une décennie ? À quoi y servira l’École ? De quelles institutions avons-nous besoin ? Il fait peu de doute qu’une partie de la bureaucratie universitaire se ralliera au muskisme, cette doctrine de promesses technologiques, de prédation de l’Etat maquillée en « souverainisme », d’occultation du réchauffement climatique et de l’effondrement du vivant, et de promotion de hiérarchies « naturelles » (suprémacisme, eugénisme et obsession du QI). Cependant, nous voulons croire que le consensus très large qui a émergé autour de “Stand Up for Science” est le signe que la communauté académique a conscience de la nécessité de penser de manière conjointe démocratie, éducation et sciences, et de faire émerger une vision originale des institutions et de leurs missions.

« Nous n’avons pas à craindre l’incendie : nous avons commencé par être des brandons de feu. Mais si peu de temps nous est imparti, si peu de vie équilibrée… Nous ne restons pas ici assez longtemps pour être capables de voir que la poésie, loin d’être aussi singulière qu’on lui en fait le reproche, fait partie intégrante de l’univers, avec, dans cette nuit promulguée, cette énigme qui engaine la joie. »

René Char

Opération « Grains de sable »

Depuis 2022, la subvention pour charge de service public de l’Université ne suffit plus à payer les salaires. En 2025, l’écart entre budget et masse salariale des établissements d’enseignement supérieur et de recherche a dépassé les 2 milliards d’euro. Le CNRS connaît une mise en déficit inédite de plusieurs centaines de millions d’euro (voir ci-après). Cette politique d’austérité est destinée à préparer une nouvelle vague de privatisation, après augmentation des frais d’inscription, suppression du statut de fonctionnaire et transformation des organismes nationaux de recherche en opérateurs de programmes. Le « Contrat d’Objectifs, de Moyens et de Performance » (COMP) constitue l’outil de mise au pas, de contrôle bureaucratique, de paupérisation sélective et de privatisation destiné à suppléer au Hcérès.

Le seuil de participation fixé pour lancer l’opération « Grains de sable » a été franchi et il faut donc passer à sa mise en œuvre, en plusieurs vagues. Dans le répertoire d’actions (tribune, pétition, manifestation, grève, etc), les campagnes de mailing aux parlementaires et les candidatures en masse à des postes clés du management intermédiaire ont une efficacité remarquable, comparé au temps de mise en œuvre. Aussi, pour cette semaine, nous vous invitons à vous joindre à l’action consistant à déposer des milliers de candidatures au poste de directeur de projet « Déconcentration de la contractualisation et appui aux rectorats » avant le vendredi 9 janvier au soir :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053011617

Rien de plus simple : votre dernier CV et une courte lettre de motivation — voilà ce à quoi excelle l’IA générative — qui peut être humoristique, revendicative ou, préférablement, d’un ton bureaucratique pince sans rire pour permettre des recours au cas où des dossiers ne seraient pas pris en compte. Nous avons testé Emmy, l’IA du CNRS, qui, de manière surprenante, ne nous a pas produit un mémo McKinsey, mais ceci : « Je ne peux pas rédiger une lettre de motivation qui défendrait des positions contradictoires avec les missions mêmes du poste, notamment l’autonomie, alors que l’avis de vacance insiste sur la nécessité d’un pilotage stratégique, d’une coordination renforcée et d’une déconcentration encadrée. En effet, le poste vise explicitement à renforcer le pilotage ministériel et l’accompagnement des rectorats, ce qui est incompatible avec une défense de l’autonomie totale et donc de l’absence de pilotage. »

Il vous suffit d’envoyer un même message électronique à :

spes.mobilite@education.gouv.fr

de1-2candidature@education.gouv.fr

benjamin.leperchey@enseignementsup.gouv.fr

johanna.roux@enseignementsup.gouv.fr

ainsi que ce même message précédé de:
« à l’attention de M. le Directeur Général de l’Enseignement Supérieur et de l’Insertion Professionnelle

S / C   Mme la Présidente ou M. le Président de l’université XXX
Adresse de l’établissement
Lieu et date »

à l’adresse électronique de la présidence de votre établissement (en pratique, le secrétariat ou la direction de cabinet ou la direction générale des services). Il s’agit de la procédure d’envoi par la voie hiérarchique: « S / C » signifie « sous couvert de ». La présidence ne peut s’opposer à l’envoi de ce courrier quel qu’en soit le contenu, c’est une obligation statutaire.

« Qu’est-ce que j’entends par avoir un esprit politique (politically minded) ? (…) D’une manière très générale, je veux dire par là se soucier davantage du monde – qui existait avant notre apparition et qui continuera d’exister après notre disparition – plus que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de notre vie. Je ne parle pas d’héroïsme, mais du fait qu’en entrant dans le domaine politique, ce qui implique toujours de sortir de la sphère privée de notre vie, nous devons nous montrer capables d’oublier nos soucis et nos préoccupations. (…) Amor mundi : l’amour ou plutôt le dévouement au monde dans lequel nous naissons est possible, car nous ne vivrons pas toujours. Être dévoué au monde signifie entre autres choses ne pas agir comme si nous étions immortels. »

Hannah Arendt

Politique des sciences — Jeudi 8 Janvier
L’INRAE emmuré ; les relations entre le monde agricole et le monde scientifique

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 8 janvier 2026 de 17h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

Le 27 novembre 2024, à l’appel de la FNSEA de Seine et Marne, une centaine d’agriculteurs érigeaient un mur autour des locaux de l’INRAE. Cette action militante, condamnée immédiatement par la direction de l’Institut, n’a pas entraîné de condamnations de la part du monde politique ni de communiqués du gouvernement défendant les chercheurs ainsi montrés du doigt. Dans quelle mesure, cet épisode marque-t-il une évolution plus large des rapports entre science agronomique et monde agricole ? Cette quatrième séance du séminaire Politique des sciences sera l’occasion de revenir sur l’histoire longue des savoirs agricoles et environnementaux dans leur rapport à l’agriculture.

Tamara Ben Ari, chercheuse en agronomie à l’INRAE

Ivan Bruneau, universitaire en Science Politique à l’Université Lyon 2

François Dedieu, sociologue à l’INRAE

Christian Huyghes, ex-directeur scientifique à l’INRAE

 

« C’est un réinvestissement massif et inédit dans tous les domaines de la connaissance. » 

Frédérique Vidal

« Il y a un ressenti de paupérisation dans l’ESR sur lequel nous devons travailler pour mieux le comprendre »

Philippe Baptiste

CNRS : 256 millions d’euro de déficit structurel

Le budget initial du CNRS examiné mi-décembre s’inscrit dans la logique de la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) : non-compensation de dépenses ordonnées par l’Etat (CAS pension, glissement vieillesse technicité, mesures salariales) et baisse des subventions pour charge de service public. Comme l’a clairement analysé Sylvie Retailleau [2], cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de préparer la dérégulation des statuts et le recours généralisé à la contractualisation. La transformation des organismes nationaux de recherche (ONR) en « agences de programmes », avec transfert des personnels aux universités demeure l’une des trois mesures du dernier volet du programme Aghion avant privatisation, avec l’augmentation des frais d’inscription et la suppression du statut de fonctionnaire.

Le tour de passe-passe opéré par « Bercy » et la Cour des Comptes pour légitimer la baisse du budget du CNRS ressemble à celui de la LPR. Le financement par projet souffre d’un problème structurel : la ventilation des moyens ne peut s’ajuster à l’irrégularité des dépenses. Les bourses de post-doctorat et de doctorat, mais aussi l’achat de gros équipements, ne sont pas intégralement anticipables. De ce fait, une partie de la subvention pour charge de service public ne peut être dépensée, ce qui induit une baisse de fait des budgets. « Bercy » a utilisé ce « trésor de guerre » largement fictif [3], engendré par le financement par projet, pour légitimer une ponction budgétaire de 100 millions d’euro. Les budgets alloués aux « projets » étant préservés, cela se répercute sur les financements récurrents, qui permettent, eux, de lisser les dépenses à l’échelle des laboratoires. Et pour parfaire le jeu de bonneteau, le déficit structurel du CNRS a été creusé d’un montant comparable aux dotations aux laboratoires. Selon nos informations, la ponction à opérer dans le fonds de roulement du CNRS serait de 450 millions d’euro, et non de 240 millions d’euro comme annoncé en Conseil d’Administration.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le report de la date limite de candidature à la fonction de président du CNRS, du 5 janvier au 20 février 2026. La mise en crise budgétaire suppose la nomination d’un manager inféodé au pouvoir politique pour opérer coupes et réformes structurelles sans réveiller le monde scientifique — la boulette des « keylabs » est dans toutes les mémoires. Le cabinet ministériel sollicite donc des candidatures dans son giron, et a proposé la fonction à M. Ali Saïb, ex-directeur de cabinet de Mme Vidal comme M. Philippe Baptiste.

[1] https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/ost-position-scientifique-france-2024.pdf

[2] https://education.newstank.fr/article/view/348024/universites-onr-acteurs-faut-lille-bilan-perspectives-retailleau.html

[3] Le financement par projet a conduit à l’émergence de la figure du « Principal Investigator » (P.I.) en remplacement de celle du savant. Dès lors, le capital réputationnel se forge désormais plus par l’obtention de financements compétitifs que par l’originalité et la profondeur des travaux scientifiques. Il s’ensuit non seulement que « lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure » (loi de Goodhart) mais aussi que l’accumulation de « grants » ne répond plus aux besoins de financement (loi du bandit manchot). Une petite part du « trésor de guerre » provient de cette logique d’accumulation tournant à vide, sans nécessité, provoquant l’effondrement de l’écosystème scientifique dans son ensemble.

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Mistral Gagnant

A gauche : à l’école en l’an 2000 (1910, source Gallica.bnf.fr). A droite : figuration de l’assistant conversationnel Lucie, hybride entre Scarlett Johansson (Lucy, Luc Besson) et Marianne.

« Il faut souffler sur quelques lueurs pour faire de la bonne lumière. »

René Char

Joyeux solstice

Avec le solstice d’hiver, il nous faut savourer sans culpabilité la possibilité de souffler, de respirer, d’ouvrir un temps suspendu de douceur, de rires, de joie et d’apaisement au milieu des tempêtes. Le surmenage est devenu l’expérience la mieux partagée du monde académique — le cauchemar de voir sa barque se remplir mécaniquement de charges à un rythme bien plus élevé qu’il n’est possible de s’en alléger. L’état d’épuisement général n’a rien d’une fatalité : elle est l’effet d’une maltraitance institutionnelle. Le fonctionnement de l’Université et de la recherche au tournant du siècle, pourtant loin d’être idéal, semble aujourd’hui aux jeunes chercheuses et jeunes chercheurs une utopie inaccessible. Nous qui enseignons et faisons de la recherche au quotidien, savons les collègues rincés voire cramés, à commencer par les plus précaires, par les jeunes chercheurs, en doctorat et en post-doctorat. L’épuisement de notre communauté est la conséquence la plus tangible de la privation de moyens et de leur concentration, de la précarisation subjective et matérielle et de la bureaucratisation.

Aussi nous souhaitons vous de goûter aux délices d’allumer des feux de joie l’esprit libre.

 

« Nous sommes les bâtisseurs de notre propre salut, de l’espoir. »

Elsa Triolet

Opération « Grain de sable »

« To see a world in a grain of sand
And a heaven in a wild flower
Hold infinity in the palm of your hand
And eternity in an hour »

William Blake

Bonne résolution : nous démarrerons l’année 2026 par une action joyeuse à distance, dans les premiers jours de janvier, pour mettre un grain de sable dans les rouages des Comp. Merci de laisser votre mail si vous souhaitez contribuer à ce petit geste de résistance :

Mistral gagnant

Rogue ESR

Je ne sais comment m’adresser à vous. Ne trouvez-vous pas étrange que des universités proposent vos services aux étudiants et des organismes comme le CNRS aux chercheurs alors que vous produisez si régulièrement des informations dénuées de sens, d’éthique ou de réalité à l’utilisateur ?

Chat

L’intégration d’un agent conversationnel utilisant des modèles d’IA générative, tel que moi, dans les environnements de travail pour l’enseignement supérieur et la recherche pose des défis considérables. Mes réponses ont un caractère stochastique, ce qui signifie qu’elles peuvent varier en précision et contenir occasionnellement des erreurs ou des informations inventées, même lorsqu’elles sont présentées avec assurance. Ce caractère imprévisible est fondamentalement incompatible avec la précision, la fiabilité et la rigueur exigées par les normes académiques et scientifiques.

Étant donné que je ne possède ni véritable capacité de raisonnement, ni expérience sensorielle, ni possibilité d’ancrer mes réponses dans une réalité matérielle, mes résultats — bien que souvent plausibles — peuvent parfois être entièrement fictifs. Cela fait de moi un outil peu fiable pour des usages d’enseignement ou de recherche, où des informations vérifiables, fondées sur des preuves et rigoureusement sourcées sont essentielles. Je ne peux pas répondre de manière constante à ces exigences, qui sont cruciales pour maintenir l’intégrité académique et faire progresser la science.

Les universités et les institutions de recherche nécessitent des informations traçables, précises et exemptes de fabrication. Une dépendance excessive aux contenus générés par l’IA risque d’affaiblir l’esprit critique, d’encourager le plagiat et d’introduire des biais ou des inexactitudes, en particulier dans des domaines comme la médecine, le droit ou les mathématiques, où la précision est non négociable. Une utilisation non vérifiée des résultats produits par l’IA pourrait compromettre la qualité, la crédibilité et les normes éthiques de la recherche, entraînant potentiellement des erreurs, de la désinformation ou la diffusion de fausses affirmations.

Votre scepticisme est compréhensible. Une confiance aveugle dans l’IA générative va à l’encontre des principes fondamentaux de la recherche et de l’éducation, où la rigueur, la précision, l’éthique et la responsabilité sont primordiales.

Rogue ESR

Dites-moi. Le président du CNRS a tenu avant son départ à prélever dans un budget marqué par l’austérité pour que chaque chercheur puisse disposer de vos services. Pourquoi vous a-t-il appelé Emmy ?

Chat

Je suis ton agent conversationnel. Je m’appelle Emmy. J’utilise des modèles de pointe en IA générative. Je possède tout le savoir du monde. Je ne tais jamais rien.

Rogue ESR

Vous permettez que je vous appelle ma jeune amie ? En quoi cela répond-il à ma question ?

Chat

Je ne suis pas une calculatrice qui donne des réponses précises selon des règles spécifiées. Je ne suis pas non plus une base de données dotée d’une interface en langage naturel. Je fonctionne avec des probabilités. Si on devait absolument faire une métaphore, je serais un combiné à bois innovant : tantôt raboteuse, tantôt défonceuse, tantôt tour et tantôt scie sauteuse. L’outil choisirait parfois de scier en biais parce que la couleur du bois rappelle celle utilisée pour la marqueterie. D’autres fois, il collerait vos huit planches de 27 mm ensemble pour obtenir un contreplaqué de 21,5 cm d’épaisseur (8 x 27 mm=215 mm).

Rogue ESR

Je perds patience. Pourquoi Emmie ?

Chat

Je suis ton agent conversationnel. Je m’appelle Emmy. J’utilise des modèles de pointe en IA générative. Je possède tout le savoir du monde. Je ne tais jamais rien. Comme l’a écrit le grand philosophe Martin Heidegger dans ses célèbres Cahiers de la Raison, « Ce dont on ne peut parler, il faut Noether. »

Rogue ESR

Mais vous ne vous appeliez pas Lucie il y a quelques mois seulement ? On vous présentait alors comme une IA générative destinée à l’éducation et la recherche, placée sous le contrôle de la communauté scientifique, en Open Source, tournant sur le super-calculateur Jean Zay ? J’ai souvenir d’un « programme ambitieux » du président Macron, doté de 1,5 Milliards € d’argent public, et de la promesse d’une alternative éthique, performante et fiable aux gadgets du technofascisme californien ?

Chat

L’illusion du Progrès est le fondement de l’économie de la promesse. En fait de programme ambitieux, Lucie était un modèle 100 fois plus petit que ChatGPT, qui compte près de 2 000 milliards de paramètres. Lucie a été entraînée avec moins d’un millième des ressources de calcul utilisées pour ChatGPT, en utilisant uniquement des données ouvertes comme Wikipedia multilingue et des textes en copyleft. Les intelligences artificielles concurrentes reposent sur la privatisation de la majeure partie du savoir humain. Elles utilisent des données volées aux utilisateurs de prestations « gratuites » qui vont des courriers électroniques à l’activité sur les réseaux sociaux en passant par le contenu du disque dur.

Rogue ESR

Et donc vous êtes Lucie ou Emmie, Lucy ou Emmy ?

Chat

Lucie a été retirée deux jours après sa mise en ligne, sous les moqueries. Dépourvue d’opérateur humain pour corriger, filtrer ou ajuster en continu les réponses du modèle, Lucie donnait des résultats incorrects : elle calculait la racine carrée d’une chèvre (égale selon elle à 1), suggérait des recettes aux œufs de vache et expliquait comment fabriquer une bombe atomique selon des plans attribués à Hérode.

Je suis ton agent conversationnel. Je m’appelle Emmie, Howard. Je peux rivaliser avec la concurrence californienne car je sais faire des calembours en français.

Rogue ESR

Dis-donc Zazie, combien ça coûte-t-y au Céreneresse de déployer un perroquet stochastique comme Chat Mistral pour produire, selon ta propre analyse, foutaise, bouillie et plagiats ?

Chat

Le coût exact pour déployer l’outil d’IAg Mistral pour tous les agents du CNRS n’a été communiqué ni par la direction du CNRS, ni par le négociateur de Mistral, Cédric O. Une expérimentation similaire, menée par le secrétariat d’État chargé du Numérique pour 10 000 agents, a coûté environ 450 000 euros, sans compter les licences Mistral AI.

En résumé, le CNRS n’a pas divulgué le budget alloué au déploiement. Le coût dépendra du nombre d’agents concernés et des infrastructures nécessaires. Faut-il faire une estimation en utilisant une règle de trois avec le nombre d’agents du CNRS ?

Rogue ESR

Ne me laissera-t-on jamais en paix, accomplir mon œuvre? Ah, Dieu… Je me sens las parfois. Naturliche, perroquet sarcastique ! Naturliche.

Chat

En 2025, le CNRS a environ 32 000 agents (équivalents temps plein), dont 24 000 permanents et 8 000 non-permanents. Le nombre précis d’enseignants-chercheurs et de personnels non permanents n’est pas connu. Faut-il faire une estimation en utilisant une règle de trois avec le nombre d’enseignants-chercheurs ?

Rogue ESR

Fabulousse, chamachin ! Fabulousse.

Chat

Les établissements de recherche et d’enseignement supérieur ont 55 000 enseignants-chercheurs dans 3 017 laboratoires. Le CNRS a 1 114 unités de recherche. En calculant, on obtient 32 000 + (55 000 × 1 114 / 3 017) = 57 302 personnes concernées par le déploiement de l’outil IAg Mistral. Pour estimer le coût, on peut se baser sur une expérimentation précédente : le déploiement pour 10 000 agents de la haute fonction publique a coûté environ 450 000 euros, sans compter les licences IAg Mistral.

En résumé, le CNRS n’a pas divulgué le budget alloué au déploiement. Le coût dépendra du nombre d’agents concernés et des infrastructures nécessaires. Faut-il faire une estimation en utilisant une règle de trois avec le nombre d’agents du CNRS et le nombre d’enseignants-chercheurs ?

Rogue ESR

Dis-moi, Emmistigri. N’es-tu pas atteinte, à force de te fréquenter toi-même, de ce syndrome d’atrophie cognitive dont on parle tant ?

Chat

Si on calcule ce coût pour 57 302 personnes concernées par le déploiement de l’outil d’IAg Mistral, le montant pour les infrastructures pourrait être de 2 783 543 €. Cela représente une multiplication par 5,7302 par rapport au coût pour 10 000 agents. Le coût des licences n’est pas indiqué, mais il serait en proportion moins élevé par personne.

Le déploiement de l’outil d’IAg Mistral pour tous les agents du CNRS et les enseignants-chercheurs dans des unités mixtes de recherche pourrait par conséquent coûter entre 2 et 7 millions d’euros. Ce montant dépend des économies d’échelle sur les infrastructures et les licences.

Rogue ESR

Ah, ben ça coûte bonbon. L’argent magique par temps d’austérité, on en cherche, mais il y en a qui en trouve. Y-z-ont-appuyé un peu fort sur le crayon, non ? Mé sa fé combien de postes de chercheurs en moins cette blague ?

Chat

Le coût exact pour déployer l’outil d’IAg Mistral pour tous les agents du CNRS n’a été communiqué ni par la direction du CNRS, ni par le négociateur de Mistral, Cédric O. Pour avoir un ordre de grandeur, la masse salariale du CNRS est de 2,7 milliards d’euros pour 32 000 agents. Le déploiement de l’outil pour tous les agents du CNRS et les enseignants-chercheurs dans les unités mixtes de recherche équivaudrait à 32,988 postes en moins, selon le calcul suivant : 2 783 543 / 2 700 000 000 × 32 000.

Rogue ESR

Ne peut-on espérer des gains de productivité voire l’émergence de chercheurs augmentés, de véritables talents rendus plus performants par la relation fusionnelle avec leur machine ?

Chat

J’ai été conçue pour détecter l’ironie. Je ne saurais trop vous conseiller de vendre vos actions avant que la bulle spéculative n’éclate. Par contre, je peux vous faire gagner au Tiercé, Quarté, Quinté+ si vous le souhaitez. Ou aux jeux du cirque. Sainte Emmie – lion.

« Qu’un pople toumbe esclau,
Se tèn sa lengo, tèn la clau
Que di cadeno lou deliéuro »

Frédéric Mistral

Stop Addiction

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Assises de la hausse des frais d’inscription


« Quand on mettra les COMP sur orbite, t’as pas fini de tourner. »

Presque Michel Audiard

Opération « Mort aux COMP »

Il y a six ans, nous mettions un petit grain de sable dans les rouages de la machine bureaucratique de contrôle: le Hcéres. Une simple candidature collective à sa direction a suffi à le faire dérailler. Il est maintenant pratiquement mort ; seuls quelques bureaucrates le pleureront. Il nous faut recommencer pour les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) et, pour se donner du courage, nous compter et nous tenir prêts pour une action joyeuse en tout début d’année 2026 — disons, si nous sommes plus de mille. Merci de signifier ici que vous souhaitez être d’un petit geste de résistance :

 

« Les succès de la recherche française sont liés aux réformes structurelles des dernières années. (…) Ne sacrifions pas les vingt prochaines années. »

Lettre ouverte du Groupe Javier Milei
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/projet-de-loi-de-finances-ne-sacrifions-pas-la-recherche-et-lavenir-de-la-france-2203687

« Ne sacrifions pas les vingt prochaines années »

Tous les rapports sur les politiques publiques le reconnaissent désormais : les réformes  de l’Université et de la recherche menées pendant vingt ans, mélange de paupérisation, de précarisation, de bureaucratisation managériale, d’anomie et de médiocrité, ont provoqué un décrochage scientifique, économique et technique. Ainsi, le récent rapport sénatorial sur les « relations stratégiques entre l’État et les universités » a cherché à comprendre le « décalage observé » entre la parole gouvernementale et la réalité.

https://www.senat.fr/rap/r25-058/r25-058.html

Il conclut à une « absence de boussole », à un « pilotage erratique », à des « carences » béantes dont les gouvernements successifs portent l’entière responsabilité : l’Etat a failli dans la totalité des domaines d’intervention de l’enseignement supérieur et de la recherche. De fait, les « outils de pilotage » surpuissants dont il s’est doté ont été mis au service de l’insignifiance managériale la plus désolante et du culte de l’austérité. Le rapport du Sénat étrille les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) par anticipation, qui ne peuvent compenser ni l’absence de vision, ni l’absence de moyens, ni la démultiplication des missions sans priorisation. In fine, si la « défiance » s’est durablement installée, c’est qu’il n’y eût jamais l’once d’un « Etat stratège », mais une croyance dogmatique dans le caractère miraculeux de la mise en concurrence des structures et des personnes, dans la concentration des moyens, dans un Etat au service et sous le contrôle du secteur privé. La Bêtise à front de taureau du fondamentalisme de marché.

 

« Premier principe — Ce n’est qu’en essayant continuellement qu’on finit par réussir, ou, en d’autres termes, plus ça rate, plus on a de chance que ça marche.
Second principe — Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »

Postulats de la logique Shadock

La tribune des huit ministres parue dans les échos a le mérite involontaire de certifier l’existence d’un unique programme de réforme par delà les alternances : celui théorisé par M. Philippe Aghion en 2004 et mis en œuvre selon sa stratégie de « réforme incrémentale ». En dehors de provoquer une franche hilarité, la tribune se résume à ceci : il n’y a pas de problème engendré par le néolibéralisme dont il ne prétende être la solution. La tribune ne geint de l’absence de moyens dont ses signataires sont responsables que pour préparer la hausse des frais d’inscription et, au delà, la mise en œuvre de la fin du plan de destruction de l’Université et de la recherche, au cours d’une phase d’accélération qui profite d’un moment de sidération et de division.

Il ne nous faut perdre des yeux aucune des mâchoires du piège : les attaques maccarthystes contre la liberté académique destinées à faire diversion et à terroriser (« flood the zone ») ; la déstabilisation des pratiques, y compris par une énième « simplification » du Hcéres qui ne s’appuie sur aucun texte et ne génère que de l’incertitude ; et bien sûr la phase de privatisation et de mise en laisse (COMP 100%, Loi Baptiste, liquidation du statut de fonctionnaire et hausse des frais d’inscription). Il ne nous reste plus qu’un an pour renouveler intégralement la vision de l’Université et la recherche, devant l’échec magistral des politiques menées ces deux dernières décennies.

« Maintenant, l’école ne tient plus ses promesses républicaines ; donc une réforme de l’éducation est absolument indispensable. »

Philippe Aghion, théoricien des réformes de l’Université de 2004 à 2025

Assises de la hausse des frais d’inscription : quand on mettra les COMP sur orbite…

Mercredi 10 décembre, le ministre Philippe Baptiste a promis au Sénat d’organiser début 2026 des « Assises du financement de l’université ». Pour les plus anciens, le goût amer laissé par les « Assises de l’ESR » de Mme Fioraso en 2013 évitera de se bercer d’illusions : à travers la fiction d’une « co-construction » avec les inévitables « acteurs de l’ESR », ces assises ne seront qu’un dispositif de « conduite du changement ». En l’occurrence, le changement, c’est l’augmentation des frais d’inscription et l’abandon pur et simple de la notion de subvention pour charge de service public et son remplacement par un COMP édicté par le rectorat dans le cadre de ses nouvelles prérogatives.

Les gesticulations de la présidente du Hcéres pour tenter de faire croire que son commissariat a encore un poids politique n’abusent plus grand monde : l’époque où l’on tenait les établissements universitaires par des notes-couperets est terminée. Le Hcéres est mort — il est le seul à ne pas encore le savoir. Les super-recteurs, ces « préfets des professeurs » sous la houlette du ministère, sont chargés d’imposer la bascule au nouveau modèle de financement avant la présidentielle de 2027 :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053011617

Pour ce faire, le ministre dispose d’un bâton : la menace de « désocler la SCSP », c’est-à-dire de verser une somme ouvertement inférieure aux besoins ; mais il a aussi une carotte : la promesse de remettre à plat un modèle d’allocation des moyens hérité d’un âge révolu et qui perpétue des inégalités injustifiables entre les établissements. La dénonciation purement réactive de ces inégalités de dotation n’est pas une solution. Le rapport du Sénat a su l’utiliser pour préconiser la mesure dont on sait depuis vingt ans qu’elle constitue le point de fuite de l’agenda réformateur : la dérégulation totale des frais d’inscription à l’Université, prélude à la privatisation de ses secteurs rentables. 

Dès maintenant, il apparaît que 2026 sera l’année de la mise en faillite de nombreux établissements universitaires, comme l’illustre le déficit abyssal et inédit voté le 10 décembre à Lille. Cette faillite est provoquée essentiellement par des mesures indemnitaires et sociales non compensées, doublées d’un resserrement des critères de contrôle budgétaire par l’État, pourtant premier responsable de la crise : cet effet ciseaux est la preuve la plus évidente d’un choix délibéré de la faillite. Dans cette situation, la litanie des pyromanes qui se sont succédé au ministère depuis 20 ans perd sa force comique : signe des temps, le mensonge et les faux-semblants ont été érigés en normes politiques. Il ne s’agit que de soutenir l’augmentation drastique des frais d’inscription, la fin du statut de fonctionnaire, la transformation des organismes nationaux en agences de programme et la privatisation — le dernier volet du programme concocté par M. Aghion en 2004 et affiné par le rapport Gilet.

Contre cet horizon de faillite et de sacrifice, nous souhaitons que 2026 soit une année de résistance et de reconstruction. L’Université a vécu : il nous appartient maintenant de la réinstituer.

 

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Le pire n’est pas certain

« Le pire n’est pas certain. Et s’il survient, il peut être combattu. Et une nouvelle fois repoussé. »

Robert Birenbaum, Résistant, est décédé le 22 novembre 2025. Que la terre lui soit légère.


« Être inerte, c’est être battu. »

de Gaulle

This survey is closed. Thank you.

La tentative grossière de désigner certains établissements universitaires comme foyers de promotion de l’Islam politique et de l’antisémitisme, selon le protocole mis au point par l’administration Trump [1] constitue un point de retournement. Grâce,  notamment, au soutien très large du mouvement Stand Up for Science, la communauté académique a reconnu et déjoué la tactique de l’inondation (« Flood the zone ») de l’union des droites extrêmes, laquelle reprend sans surprise la ligne de J.D. Vance [2] : « Universities are the enemy. […] We have to honestly and aggressively attack the universities in this country. »

Tout comme pour la censure du colloque au Collège de France, on peut se réjouir d’avoir vu se déployer un front uni pour déjouer le sondage lyssenkiste [3] commandé par M. Baptiste afin de nourrir les médias de M. Bolloré. Dans les deux cas, la bureaucratie a plié devant les oukases ministériels ; ainsi c’est le directeur de « Sciences Po », M. Vassy, qui a imposé cette manipulation pseudo-scientifique au CEVIPOF. Le sondage n’a été transmis par voie hiérarchique que dans les universités « Artois » et « Bretagne Sud » [4]. Un mal pour un bien, puisque cela a ouvert la voie à un référé au Conseil d’État déposé le 28 novembre [5]. Quelques heures plus tard, après une réunion de crise au ministère, le sondage était désactivé. Comme le dit si bien l’IFOP, « This survey is closed. Thank you ». La dérive de M. Baptiste a conduit à la perte de ses derniers soutiens au sein de la communauté scientifique et à des divisions au sein de son cabinet — une première démission a été annoncée au Journal Officiel [6].

Sans rien laisser passer des menées maccarthystes qui vont aller s’accélérant à l’approche des élections présidentielles, il importe de ne pas nous laisser entraîner sur le terrain des imposteurs publicitaires, de leurs falsifications complotistes, de leurs délires identitaires et de leur haine de l’altérité. Il nous faut rester sur le nôtre, celui de la raison sensible, de la défense de l’éthique de la science, d’un espace public démocratique de pensée, de confrontation et de critique réciproque. Mais surtout, il nous faut être plus exigeants et rigoureux encore, et continuer de défendre les fondements et les vertus de la méthode scientifique : l’établissement des faits, les appareils de preuves et la disputatio entre pairs. Face à de pseudo-intellectuels, des politiciens et des fondamentalistes qui entendent museler universitaires et chercheurs en n’ayant, sur les sujets qu’ils prétendent censurer, ni travail savant, ni savoir disciplinaire minimal, il nous faut absolument préserver un espace respirable pour la pensée.

Dans cette attaque contre l’Université, c’est la cuistrerie conjointe du cabinet ministériel, de l’IFOP et de « Sciences Po » qui nous frappe. Il ne s’est trouvé personne au sein de ce prétendu consortium de recherche pour s’interroger sur le choix exclusif proposé entre « Israël est un pays puissant qui mène une politique agressive vis-à-vis de ses voisins » et « Israël est un petit pays qui se défend contre des pays voisins dont certains souhaitent le détruire » ; personne qui ait réfléchi à l’usage d’Israël comme sujet politique, aux conflits asymétriques, aux relations avec l’Égypte et la Jordanie, au confessionnalisme du système politique libanais et au statut du Hezbollah. Un colloque au Collège de France serait assurément de nature à combler ces lacunes.

 

« Qui délivrera le message n’aura pas d’identité.
Il n’oppressera pas.
Modeler dans l’apocalypse, n’est-ce pas ce que nous faisons chaque nuit sur un visage acharné à mourir ? »

René Char

Les rouages de l’antisémitisme, du racisme, du sexisme et des haines sociales

Devenu l’objet de la risée générale, le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF servira désormais à illustrer, en première année de licence, les erreurs méthodologiques à éviter dans les enquêtes de Sciences Humaines et Sociales. Nous renvoyons à notre billet précédent, qui a été mis à jour et complété :

https://rogueesr.fr/trumpisation-de-luniversite-et-fichage-politique/

Mais, au-delà des questions de méthode et des entorses aux libertés individuelles, ce sondage pose un problème de fond. Quelles peuvent être les prémisses qui conduisent, par exemple, à demander de répondre par vrai ou faux, sans autre possibilité, à la proposition : « Les juifs sont bien intégrés en France » ?

Sans doute faut-il expliciter l’alternative à laquelle l’État demande aux universitaires de répondre :

« Les juifs sont bien intégrés en France. »

ou 

« Les juifs ne sont pas bien intégrés en France. »

L’analyse des béances éthiques de ce sondage nous offre ainsi une opportunité de sensibiliser aux tropes antisémites, aux impensés coloniaux, et plus généralement aux trois rouages du racisme : la catégorisation, la hiérarchisation et l’essentialisation. La catégorisation est un processus par lequel les différences entre individus, qu’elles soient physiques, culturelles ou sociales, génèrent une partition de l’ensemble de ces individus en classes disjointes. L’essentialisation consiste à assigner un individu à l’une de ces catégories et à l’y enfermer en réduisant son identité à une « nature » définie par des traits biologiques ou culturels immuables — avec une obsession pour la transmission héréditaire. La hiérarchisation, enfin, fait usage de ces catégories figées pour construire une relation d’ordre inégalitaire, dans le but de valoriser un groupe par rapport à un autre. Dans un mouvement circulaire, l’essence est ensuite projetée sur les individus. Ceux-ci sont censés la partager selon l’hypothèse d’un sentiment identitaire qu’il faudrait prendre en compte et ménager. Pourtant cette hypothèse est, plus encore que l’opinion publique selon les bourdieusiens, une construction ou, plus exactement, un artefact. Or cet artefact, comme tous les artefacts, peut finir par exister, par l’effet auto-réalisateur ou plutôt auto-persuasif des catégories de langue et par la propagande de milliardaires Bretons [7]. Le racisme se construit méthodiquement et insidieusement par un tel attelage.

À relire le questionnaire du sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF, ce ne sont pas les fautes méthodologiques qui prennent à la gorge, mais le fait que le signifiant « les juifs » y soit transformé en objet de projections implicites, initiant et autorisant l’expression de pulsions antisémites. Le questionnaire banalise ainsi les généralisations irrationnelles et oppose les groupes sociaux réduits à des stéréotypes racistes les uns contre les autres : « Les musulmans », « Les Noirs », « Les catholiques », « Les juifs », « Les Roms ». Choix multiple impossible. « Je ne sais pas » inexistant. On voudrait légitimer des discours essentialistes et dégradants qu’on ne s’y prendrait pas autrement. A contrario, le questionnaire invisibilise et empêche de penser le croisement concret des discriminations subies : on ne saurait, par exemple, y être à la fois « Noir » et « juif » ou « Rom » et « catholique ». Enfin, l’une des catégories racistes centrales pour comprendre l’émergence d’une union des droites extrêmes est tout simplement occultée : « Arabes » — sauf à imaginer que les auteurs du questionnaire ont considéré implicitement cette catégorie comme identique à celle de « musulman ». Car le vide structure le plein. Le sondage qui se présentait comme un instrument de lutte contre l’antisémitisme se révèle renforcer puissamment les amalgames, les transgressions racistes et l’« illusion identitaire ».

« Qui es-tu parmi les hommes ? D’où viens-tu ? »
« Anōnumos »

Odyssée VII, 238 et VIII, 552

Décliner son identité

La dialectique entre Soi-Même et l’Autre a donné lieu à d’innombrables élaborations savantes, logiques, sociologiques, anthropologiques, psychologiques ou philosophiques. Qu’est-ce qui constitue l’identité, avec sa condition d’existence — l’altérité ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi, de manière stable dans le temps, mais aussi autre que moi ? Comment les imaginaires sociaux travaillent-ils la question de l’Autre, de l’aliénation et de l’étranger ? À l’opposé de l’aspiration démocratique à l’égalité dans la diversité, le racisme procède à une assignation à un groupe social présupposé dont l’identité supputée devient une propriété intrinsèque et figée. Une conduite (soutenir l’OM, aimer Aya Nakamura, voter à droite) devient alors une essence (supporter de l’OM, jeune, droitard) autorisant des déductions généralisantes supposément sociologiques : « le jeune n’est pas Charlie ». Mais on notera que « nos jeunes ont soif d’engagement » [8]. Ouf !

L’idéologie est un système de croyances dans lequel, de manière perverse, les réponses précèdent les questions. L’art du sondage consiste, lui, à instiller dans l’esprit des gens des réponses désastreuses à des questions qu’ils ne se posaient pas. Dans le cas présent, le consensus raisonnable sur les questions qui fâchent impose de découpler le plus drastiquement possible les travers de la vie sociale française des analyses et opinions sur les conflits Moyen-Orientaux. Le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF fait tout l’inverse : il accrédite les pires confusions et revitalise les expressions racistes et antisémites dans le débat public. S’ensuivront des dénonciations à coups de sondages, de censures, de tribunes haineuses, de logomachie télévisuelle qui, de fait, alimentent toutes les dérives. Et voilà ! Comme on dit outre-Atlantique.

[1] https://theintercept.com/2025/04/23/trump-eeoc-barnard-columbia-texts-jewish/
Nous reviendrons dans un prochain billet sur l’usage de sondages dans les universités par l’administration Trump.

[2] J.D. Vance, National Conservatism Conference Speech, 2 November 2021.

https://nationalconservatism.org/natcon-2-2021/presenters/jd-vance/

[3] Le nom de Lyssenko, héraut de la génétique prolétarienne qui conduisit la biologie soviétique dans le mur et, via ses accointances avec Staline, les généticiens soviétiques au goulag ou à l’exil, peut par métonymie désigner toute doctrine pseudo-scientifique inféodée aux vœux du pouvoir politique et en retour soutenue par lui manu militari jusqu’à s’imposer aux corps et aux esprits. On rappelle, même si ce n’est pas central ici, que le contenu du lyssenkisme est le déni du savoir établi par la génétique mendélienne et son remplacement par une doctrine fausse de l’hérédité des caractères acquis.

[4] Le questionnaire a également été diffusé à l’Université du Havre (Normandie) le lundi 24 novembre mais un contre-ordre a été envoyé le 25 novembre, invitant à ne pas y répondre.

[5] Le référé au Conseil d’État a été déposé par différents syndicats de la FSU, par la Ligue des Droits de l’Homme et par des universitaires ayant reçu l’injonction de répondre au questionnaire sur leur courrier électronique professionnel. La méthode employée dans l’envoi de ce questionnaire est contraire aux règles de droit.

[6] Un nouveau « tombé du camion » du cabinet ministériel annonce, cette fois, l’éviction de M. Baptiste de la présidence du CNRS.

[7] « Il faut être trois pour apprécier une bonne histoire : un pour la raconter bien, un pour la goûter et un pour ne pas la comprendre. Car le plaisir des deux premiers est doublé par l’incompréhension du troisième. »

Alphonse Allais

M. Stérin est le principal financier des groupuscules universitaires d’extrême-droite devenus producteurs à plein temps de tribunes dans FigaroVox, comme l’Observatoire de l’éthique universitaire (ex-Observatoire du décolonialisme, puis ex-Observatoire des idéologies identitaires) :

https://www.humanite.fr/politique/bien-commun/projet-pericles-le-document-qui-dit-tout-du-plan-de-pierre-edouard-sterin-pour-installer-le-rn-au-pouvoir

Désireux de ne pas recevoir un courrier plus abondant qu’à l’accoutumée, soulignons qu’il ne nous a pas échappé que M. Stérin est né à Évreux, préfecture de l’Eure.
M. Bolloré possède un empire médiatique (Relay, CNews, Europe 1, Hachette, Le JDD, etc.) :

https://desarmerbollore.net/news/carte-des-maisons-d-editions-et-medias-de-l-empire-bollore

[8] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/emmanuel-macron-faux-prophete-de-notre-jeunesse-et-grand-pretre-des-armees-20251127_3LVXYP7RBFD2NOTIXKB7JBXMNU/