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On ne bâillonne pas la lumière

Ce billet propose d’abord une action collective immédiate pour défendre l’Université, la recherche et leurs budgets par un envoi de courriers d’alerte aux parlementaires. Il est consacré ensuite à la poursuite de nos propositions sur la liberté académique.

Gauche — Subvention pour charge de service public de l’Université et de la recherche (programmes 150, 172 et 193). La subvention pour charge de service public de l’Université est calculée en ramenant le taux de contribution employeur du CAS Pensions à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes.
Droite — Explosion du coût pour les finances publiques de deux mesures dépourvues d’efficacité, selon les rapports d’expertise de l’Etat : les créances fiscales de Crédit d’impôt recherche (CIR) et la réforme de l’apprentissage, qui a principalement profité au secteur privé (enseignement privé et employeurs).
Représentation en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France).
Sources : Rapports DARES (Jaunes budgétaires), Cour des Comptes (Rapports 2022-2024), Notes de l’OFCE (2023-2024), Rapports IGAS/IGF.

Envoi massif de courriers aux parlementaires

Nous vous invitons à contribuer à une deuxième opération « Grains de sable ». Il s’agit d’envoyer aux parlementaires et aux membres des cabinets ministériels des courriers électroniques leur rappelant l’utilité sociale de notre métier, notre fierté de l’exercer et la nécessité d’un budget alloué à l’Université et à la recherche publiques leur permettant de fonctionner. Nous présentons ci-dessus un double graphique permettant d’argumenter sur le fait que les moyens existent : ils ont été graduellement détournés vers le secteur privé. C’est aussi l’occasion de sensibiliser les parlementaires au fait que le Congrès américain a rejeté les coupes budgétaires massives exigées par M. Trump et a rétabli la majeure partie des financements fédéraux destinés aux sciences dans un accord bipartisan. Au lieu de la réduction drastique de 22 % initialement annoncée par la Maison Blanche, le budget limite la baisse globale et augmente les crédits alloués à la recherche fondamentale de 2 %. Serons-nous les dindons d’une farce grotesque qui conduit « Bercy » à mettre en œuvre ici le programme obscurantiste et délétère prôné par l’alliance Trump-Musk-Thiel ?

Le protocole de l’opération « Grains de sable » est le suivant : 

  • Les messages doivent être envoyés à partir du mercredi 14 janvier à 20h, en faisant en sorte qu’un maximum parte dans la nuit de mercredi à jeudi et, en tout cas, dans les 48h. Vous pouvez poster vos exemples de courrier en commentaire de ce billet ou en nous envoyant un mail. Nous les copierons graduellement à sur la page ci-dessous, où figure déjà plusieurs exemples à adapter:

    https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-a-adapter/

  • Les messages doivent de préférence être envoyés, groupe parlementaire par groupe parlementaire (et éventuellement par genre de sorte à adapter les formules de politesse) en utilisant des arguments qui soient audibles pour les parlementaires ciblés.
  • L’exhaustivité n’est pas nécessaire. Vous pouvez faire le choix de vous adressez aux parlementaires de votre département, en mettant des éléments de témoignage sur la situation de votre établissement, de votre laboratoire, de votre UFR pour donner de l’authenticité au courier. De même, vous pouvez ne vous adresser qu’aux parlementaires des coalitions que vous avez soutenues (NFP ou coalition gouvernementale, par exemple), en le soulignant.
  • Les messages aux ministres, aux directrices et directeurs de cabinets, aux conseillers, portent à la condition de recourir à des formules de politesse personnalisées.
  • Il n’est pas impératif d’être très long dans l’alerte budgétaire : il vaut mieux faire court et contribuer à l’opération que s’abstenir en invoquant le temps nécessaire à écrire un courrier détaillé.
  • Tâchons de produire des courriers qui fassent sens, qu’un budget soit adopté ou qu’une dissolution conduise à de nouvelles élections législatives.

Liste des députées et des députés :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Parlementaires_AN.csv

Liste des sénatrices et des sénateurs :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Parlementaires_Senat.csv

Liste des cabinets ministériels, par ordre d’influence :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/01/Cabinets_Ministeriels.csv

 

 

« La pensée échappe toujours à qui tente de l’étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d’une forme dans l’autre. Le flambeau rayonne ; si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière. »

Victor Hugo, Les châtiments, préface de 1853

Onze propositions pour la liberté académique

Le travail sur la liberté académique se décline en cinq volets, que nous présentons ici.

Premier volet — Les principes de la liberté académique.

https://rogueesr.fr/liberte-academique-principes-et-enjeux-du-debat/

Deuxième volet —  Quelques idées fausses concernant la liberté académique.

  https://rogueesr.fr/liberte-academique-neutralite-loyaute-et-devoir-de-reserve-ii/

Troisième volet (ci-après) — Nos onze propositions pour améliorer la protection contre des intrusions qui menacent l’Université et la recherche (pouvoir politique, pouvoir religieux, pouvoir économique, pouvoir administratif et bureaucratique) sont organisées en trois parties : les procédures—bâillons, la solidarité internationale, le secret des sources et la transparence des financements.

Quatrième volet (à venir) — Dans un prochain billet, nous détaillerons les stratégies de résistances de la communauté académique et les préparatifs nécessaires dans le cas où une alliance hybride des droites extrêmes arriverait prochainement au pouvoir. En particulier, il s’agira de réfléchir aux manières de contrer les tentatives de censure, les menées maccarthystes et les violations des franchises universitaires en exerçant un contrôle sur les bureaucraties de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Cinquième volet (à venir) — La liberté académique comporte une dimension de liberté positive, qui suppose la possibilité effective de mener des recherches, de concevoir des enseignements et de décider collégialement des règles, des standards, des procédures et des limites. Cela concerne donc tous les aspects de l’Université et de la recherche : missions, structures de décision, répartition des moyens, système de publication, statuts, carrières, séparation entre validation scientifique des résultats et « évaluation », règles électorales dans les conseils centraux, etc. Il s’agit donc de proposer une nouvelle vision pour l’Université et la recherche, en rupture avec celle qui a produit le décrochage désormais reconnu par toutes et tous.

Protéger les universitaires contre les procédures-bâillons

La liberté académique est bordée par  l’éthique académique d’un côté  et par le droit commun de l’autre. Ainsi, l’apologie de crime de guerre, la négation d’un fait historique relatif à un crime contre l’humanité, les propos et actes racistes, antisémites et sexistes,  les comportements discriminatoires, violents, dégradants ou diffamatoires sont réprimés par la loi. Il suffit de se remémorer le cas de M. Bruno Gollnisch pour comprendre la force et la nécessité de l’application du droit commun dans son universalité. Peuvent être aussi punis en justice, tous les travaux académiques portant atteinte à l’intégrité de la personne physique ou morale. L’histoire des sciences humaines, de la médecine, de la nature en porte de nombreux exemples et il faut se le rappeler, dans un moment de résurgence de théories raciales et eugénistes et de vol massif de données personnelles.

Au chapitre du droit, soulignons que la protection des salariés contre tout ce qui pourrait porter atteinte à l’intégrité physique et psychique est une obligation des employeurs inscrite dans le code du travail. Les personnels des bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniques, pédagogiques, sociaux et de santé, au même titre que les universitaires et les chercheurs, mais aussi les étudiantes et les étudiants, disposent d’une protection contre toutes les formes de harcèlement et de discrimination.

Les atteintes à la liberté académique, lorsqu’elles utilisent le droit commun, prennent la forme de procédures-bâillons et de poursuites abusives. Elles sont conçues pour intimider les chercheurs et enseignants-chercheurs, les épuiser et les dissuader de s’exprimer librement. Pour y mettre fin, il est nécessaire de créer un dispositif juridique dissuasif, inspiré des protections accordées aux lanceurs d’alerte et aux journalistes. L’enjeu est double : neutraliser les attaques judiciaires infondées et garantir une défense effective aux universitaires, en combinant sanctions financières, garanties procédurales et protection institutionnelle.

Propositions :

1 — Il convient de mettre en place des sanctions financières dissuasives. Elles consistent dans des condamnations à des amendes civiles élevées pour procédure abusive, en plus du remboursement intégral des frais de défense de la victime. Ces sanctions doivent être dissuasives pour les individus, mais aussi pour des entreprises multinationales ou leurs dirigeants. En complément, il convient de rendre non assurables les amendes civiles infligées pour atteinte délibérée à la liberté d’expression.

2 — Il faut faire évoluer la loi pour mettre fin à l’automaticité de la mise en examen lors de plaintes pour diffamation visant des chercheurs et des universitaires. En plus d’instaurer un mécanisme de rejet accéléré des plaintes manifestement infondées, il convient d’exempter les chercheurs du secteur public de poursuites pour diffamation ou injure lorsqu’ils s’expriment dans le cadre de leurs activités professionnelles, sauf requête du ministère public. L’employeur ou le financeur doivent être associés à la plainte, en cas de poursuite.

3 — La protection fonctionnelle doit être de plein droit pour les universitaires et les chercheurs mis en cause pour des actes protégés par leur liberté académique, au sens fort de cette notion, longuement définie ici. Les frais de défense doivent être pris en charge immédiatement par les établissements publics, via un forfait défini par décret. Cette protection doit être étendue à tous les universitaires et chercheurs précaires.

4 — La solidarité académique doit se traduire par le déploiement d’équipes pluridisciplinaires dans chaque établissement, associant juristes, représentants syndicaux et pairs, pour accompagner les chercheurs menacés. L’information sur les droits et les stratégies de protection peuvent être déléguées à des associations accréditées organisant cette solidarité.

5 — Pour limiter le détournement des procédures disciplinaires à des fins de règlements de compte ou de répression politique, un dépaysement procédural doit être mis en œuvre sur simple demande des universitaires et chercheurs accusés. Ces procédures, trop souvent discrétionnaires aujourd’hui, doivent reposer sur un cadre réglementaire proportionné, clair, fondé sur des normes précises et explicites, et homogène entre disciplines et établissements. Pour témoigner de l’impartialité des instances disciplinaires et du respect de la présomption d’innocence, celles-ci doivent comporter au moins un observateur d’une association accréditée.


« Les aspirations de l’homme à la liberté doivent être maintenues en pouvoir de se recréer sans cesse ; c’est pourquoi elle doit être conçue non comme état mais comme force vive entraînant une progression continuelle. C’est d’ailleurs la seule manière dont elle puisse continuer à s’opposer à la contrainte et à la servitude, qui, elles, se recréent continuellement et de la manière la plus ingénieuse. »

André Breton, Arcane 17

Protéger et soutenir les chercheurs et universitaires menacés dans le monde

De nombreux universitaires et chercheurs sont contraints à l’exil en raison de conflits, de régimes autoritaires ou de persécutions liées à leurs travaux. Les mécanismes actuels du droit d’asile ne reconnaissent pas suffisamment leurs besoins spécifiques. Par ailleurs, ils ont besoin d’un soutien concret et structuré pour poursuivre leur travaux en toute sécurité. Pourtant, les dispositifs existants, comme le programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (PAUSE) restent fragiles, sous-financés et peu coordonnés à l’échelle européenne. De plus, ils sont soumis à deux paradigmes individualistes : celui de l’asile qui octroie le statut de réfugié au cas par cas et celui du Brain Drain qui vise à profiter des crises majeures pour étendre le mercato des P.I.  — en langage technobureaucratique, « attirer les meilleurs chercheurs ». Les 33 recrutements précaires de la campagne Choose France disent assez l’absence de vision des sphères dirigeantes. Au-delà des lacunes structurelles, ces mécanismes reproduisent des biais profonds, où les chercheurs des pays du Sud — pourtant parmi les plus exposés — peinent à accéder à ces dispositifs, leurs parcours étant dévalorisés par des critères restrictifs et une hiérarchisation implicite des « dangers légitimes », révélatrice des angles morts de la solidarité académique.

Face à l’urgence, il est indispensable de renforcer les mécanismes de solidarité académique, de s’engager à sauver des équipes, des programmes, et non seulement des « talents », de faciliter leur intégration dans les établissements, et de créer des outils pérennes pour sécuriser leur parcours professionnels et leur protection sociale.

Propositions :

6 — Développer des partenariats croisés entre établissements, en France et en Europe, pour faciliter l’intégration des chercheurs réfugiés et mutualiser les ressources. Cela suppose d’intégrer la liberté académique à la diplomatie scientifique française et européenne.

7 — Créer un statut de « réfugié scientifique » ou ajouter une clause dédiée dans la protection subsidiaire permettrait de leur offrir une protection adaptée, de simplifier la mobilité, la reconnaissance des diplômes et l’accès aux financements de travaux de recherche. Il conviendrait également de mettre en place une mutuelle dédiée, financée par une contribution prélevée sur les budgets des établissements, pour couvrir les risques spécifiques (santé, protection juridique, etc.) des chercheurs en exil.

8 — Augmenter significativement et sanctuariser les budgets des programmes d’accueil comme PAUSE, pour garantir leur pérennité et leur indépendance face aux aléas politiques ou financiers. Soutenir les initiatives de solidarité scientifique venant d’associations accréditées, en leur offrant un cadre juridique et logistique pour agir efficacement.

9 —  Doter l’Académie Européenne des Sciences d’un observatoire européen de la liberté académique, intégrant des plateformes de signalement des ingérences dans les activités de recherche et permettant d’héberger en urgence les revues ou les bases de données menacées de disparition.

« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char

Secret des sources et transparence des financements

La qualité et l’indépendance de la recherche reposent sur deux piliers : la protection des sources — essentielle pour préserver la liberté académique et la confiance des participants — et la transparence des financements — nécessaire pour éviter les conflits d’intérêts et les pressions extérieures. Pourtant, les chercheurs et universitaires ne bénéficient pas aujourd’hui d’un cadre juridique aussi robuste que celui des journalistes pour protéger leurs données sensibles, ni de règles claires pour encadrer les financements privés. Pour combler ces lacunes, il est urgent d’instaurer un régime autonome de protection, adapté aux spécificités de la recherche. D’autre part, le droit à la transparence des documents administratifs, et en particulier aux contrats publics, est un principe constitutionnel depuis 2020, encadré par la loi de 1978. Ce droit permet à tout citoyen d’obtenir la communication de documents détenus par une administration, dès lors qu’ils sont en lien avec une mission de service public. Cependant, son application est entravée par la mauvaise volonté des administrations, par l’absence de sanctions et la faiblesse des moyens de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Ainsi, nombre d’administrations publiques invoquent un supposé « secret des affaires » pour cacher les contrats qui lient les établissements  au secteur privé. Du reste, les fondations et les établissements d’enseignement supérieur privé d’intérêt général (EESPIG) se considèrent hors du champ d’application de la transparence, échappant ainsi au contrôle démocratique.

Propositions :

10 — Étendre le principe du secret des sources aux chercheurs et universitaires, sur le modèle de la protection accordée aux journalistes, pour sécuriser leurs données et leurs échanges. Ce régime de secret des sources n’aurait pas vocation à empêcher la vérification des données par les pairs, gage du fonctionnement scientifique collectif. Il permettrait de protéger les chercheurs et universitaires face à des acteurs puissants et offensifs, mais aussi de tenir les promesses de confidentialité qu’ils doivent parfois prendre avec leurs enquêtés et informateurs.

11 — Rendre obligatoire la publication par les établissements d’enseignement supérieur et de recherche des contrats de mécénat avec des entreprises ainsi qu’un bilan annuel de l’ensemble des partenariats et contrats signés par l’établissement.

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Amor mundi

Au programme de ce billet, nos vœux d’une année d’offensive créatrice et trois brèves : le lancement de l’opération « Grains de sable », l’annonce du séminaire Politique des Sciences du 8 janvier sur les relations entre le monde agricole et le monde scientifique et enfin une analyse de la mise en déficit budgétaire du CNRS.

« Mes chers enfants,
Je vous envoie mes souhaits de bonne année – c’est-à-dire une année de bonne santé, de bonne humeur, de bon travail, une année pendant laquelle vous aurez chaque jour plaisir à vivre, sans attendre que les jours soient passés pour leur trouver de l’agrément et sans mettre tout espoir d’agrément uniquement dans les jours à venir. Plus on vieillit et plus on sent que savoir jouir du présent est un don précieux comparable à un état de grâce. »

Lettre de Marie Curie à Irène et Frédéric Joliot-Curie, 29 décembre 1928

2026, une année d’offensive créatrice

L’année 2026 s’ouvre avec un double sentiment d’urgence et, paradoxalement, d’optimisme. L’urgence est une évidence : il nous reste désormais peu de temps pour rouvrir l’horizon, retrouver l’espérance, faire vivre le rationalisme sensible et démocratique auquel nous sommes attachés. Aussi la constitution de réseaux locaux de solidarité et de résistance, articulés nationalement et internationalement, est-elle une nécessité impérieuse des mois qui viennent. L’optimisme vient de cette autre évidence : il est temps que la communauté académique retrouve le goût de l’offensive, de la création politique, plutôt que de tenter, au mieux, de calfeutrer les voies d’eau et au pire, de mettre la tête dans le sable.

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » écrivit Hölderlin. L’optimisme naît paradoxalement de l’ampleur du désastre. Tout le monde convient désormais — jusqu’au Hcéres agonisant [1] — de ce que les politiques éducatives, scientifiques, industrielles menées depuis 25 ans, dictées par le fondamentalisme de marché, ont échoué : elles ont non seulement tourné le dos aux idées humanistes et émancipatrices, mais elles ont provoqué le décrochage économique et technique qu’elles prétendaient juguler, engendrant un ressentiment sur lequel prospère une extrême-droite hybride et globalisée. Partant de ce constat désormais partagé, nous nourrissons l’espoir que le monde académique est maintenant prêt à s’atteler au travail de création politique nécessaire à enrayer l’effondrement : nous avons à repenser l’École, l’Université et les sciences en partant des questions les plus fondamentales. Quelle société voulons-nous faire émerger dans une décennie ? À quoi y servira l’École ? De quelles institutions avons-nous besoin ? Il fait peu de doute qu’une partie de la bureaucratie universitaire se ralliera au muskisme, cette doctrine de promesses technologiques, de prédation de l’Etat maquillée en « souverainisme », d’occultation du réchauffement climatique et de l’effondrement du vivant, et de promotion de hiérarchies « naturelles » (suprémacisme, eugénisme et obsession du QI). Cependant, nous voulons croire que le consensus très large qui a émergé autour de “Stand Up for Science” est le signe que la communauté académique a conscience de la nécessité de penser de manière conjointe démocratie, éducation et sciences, et de faire émerger une vision originale des institutions et de leurs missions.

« Nous n’avons pas à craindre l’incendie : nous avons commencé par être des brandons de feu. Mais si peu de temps nous est imparti, si peu de vie équilibrée… Nous ne restons pas ici assez longtemps pour être capables de voir que la poésie, loin d’être aussi singulière qu’on lui en fait le reproche, fait partie intégrante de l’univers, avec, dans cette nuit promulguée, cette énigme qui engaine la joie. »

René Char

Opération « Grains de sable »

Depuis 2022, la subvention pour charge de service public de l’Université ne suffit plus à payer les salaires. En 2025, l’écart entre budget et masse salariale des établissements d’enseignement supérieur et de recherche a dépassé les 2 milliards d’euro. Le CNRS connaît une mise en déficit inédite de plusieurs centaines de millions d’euro (voir ci-après). Cette politique d’austérité est destinée à préparer une nouvelle vague de privatisation, après augmentation des frais d’inscription, suppression du statut de fonctionnaire et transformation des organismes nationaux de recherche en opérateurs de programmes. Le « Contrat d’Objectifs, de Moyens et de Performance » (COMP) constitue l’outil de mise au pas, de contrôle bureaucratique, de paupérisation sélective et de privatisation destiné à suppléer au Hcérès.

Le seuil de participation fixé pour lancer l’opération « Grains de sable » a été franchi et il faut donc passer à sa mise en œuvre, en plusieurs vagues. Dans le répertoire d’actions (tribune, pétition, manifestation, grève, etc), les campagnes de mailing aux parlementaires et les candidatures en masse à des postes clés du management intermédiaire ont une efficacité remarquable, comparé au temps de mise en œuvre. Aussi, pour cette semaine, nous vous invitons à vous joindre à l’action consistant à déposer des milliers de candidatures au poste de directeur de projet « Déconcentration de la contractualisation et appui aux rectorats » avant le vendredi 9 janvier au soir :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053011617

Rien de plus simple : votre dernier CV et une courte lettre de motivation — voilà ce à quoi excelle l’IA générative — qui peut être humoristique, revendicative ou, préférablement, d’un ton bureaucratique pince sans rire pour permettre des recours au cas où des dossiers ne seraient pas pris en compte. Nous avons testé Emmy, l’IA du CNRS, qui, de manière surprenante, ne nous a pas produit un mémo McKinsey, mais ceci : « Je ne peux pas rédiger une lettre de motivation qui défendrait des positions contradictoires avec les missions mêmes du poste, notamment l’autonomie, alors que l’avis de vacance insiste sur la nécessité d’un pilotage stratégique, d’une coordination renforcée et d’une déconcentration encadrée. En effet, le poste vise explicitement à renforcer le pilotage ministériel et l’accompagnement des rectorats, ce qui est incompatible avec une défense de l’autonomie totale et donc de l’absence de pilotage. »

Il vous suffit d’envoyer un même message électronique à :

spes.mobilite@education.gouv.fr

de1-2candidature@education.gouv.fr

benjamin.leperchey@enseignementsup.gouv.fr

johanna.roux@enseignementsup.gouv.fr

ainsi que ce même message précédé de:
« à l’attention de M. le Directeur Général de l’Enseignement Supérieur et de l’Insertion Professionnelle

S / C   Mme la Présidente ou M. le Président de l’université XXX
Adresse de l’établissement
Lieu et date »

à l’adresse électronique de la présidence de votre établissement (en pratique, le secrétariat ou la direction de cabinet ou la direction générale des services). Il s’agit de la procédure d’envoi par la voie hiérarchique: « S / C » signifie « sous couvert de ». La présidence ne peut s’opposer à l’envoi de ce courrier quel qu’en soit le contenu, c’est une obligation statutaire.

« Qu’est-ce que j’entends par avoir un esprit politique (politically minded) ? (…) D’une manière très générale, je veux dire par là se soucier davantage du monde – qui existait avant notre apparition et qui continuera d’exister après notre disparition – plus que de nous-mêmes, de nos intérêts immédiats et de notre vie. Je ne parle pas d’héroïsme, mais du fait qu’en entrant dans le domaine politique, ce qui implique toujours de sortir de la sphère privée de notre vie, nous devons nous montrer capables d’oublier nos soucis et nos préoccupations. (…) Amor mundi : l’amour ou plutôt le dévouement au monde dans lequel nous naissons est possible, car nous ne vivrons pas toujours. Être dévoué au monde signifie entre autres choses ne pas agir comme si nous étions immortels. »

Hannah Arendt

Politique des sciences — Jeudi 8 Janvier
L’INRAE emmuré ; les relations entre le monde agricole et le monde scientifique

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 8 janvier 2026 de 17h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

Le 27 novembre 2024, à l’appel de la FNSEA de Seine et Marne, une centaine d’agriculteurs érigeaient un mur autour des locaux de l’INRAE. Cette action militante, condamnée immédiatement par la direction de l’Institut, n’a pas entraîné de condamnations de la part du monde politique ni de communiqués du gouvernement défendant les chercheurs ainsi montrés du doigt. Dans quelle mesure, cet épisode marque-t-il une évolution plus large des rapports entre science agronomique et monde agricole ? Cette quatrième séance du séminaire Politique des sciences sera l’occasion de revenir sur l’histoire longue des savoirs agricoles et environnementaux dans leur rapport à l’agriculture.

Tamara Ben Ari, chercheuse en agronomie à l’INRAE

Ivan Bruneau, universitaire en Science Politique à l’Université Lyon 2

François Dedieu, sociologue à l’INRAE

Christian Huyghes, ex-directeur scientifique à l’INRAE

 

« C’est un réinvestissement massif et inédit dans tous les domaines de la connaissance. » 

Frédérique Vidal

« Il y a un ressenti de paupérisation dans l’ESR sur lequel nous devons travailler pour mieux le comprendre »

Philippe Baptiste

CNRS : 256 millions d’euro de déficit structurel

Le budget initial du CNRS examiné mi-décembre s’inscrit dans la logique de la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) : non-compensation de dépenses ordonnées par l’Etat (CAS pension, glissement vieillesse technicité, mesures salariales) et baisse des subventions pour charge de service public. Comme l’a clairement analysé Sylvie Retailleau [2], cette loi n’a jamais eu d’autre objet que de préparer la dérégulation des statuts et le recours généralisé à la contractualisation. La transformation des organismes nationaux de recherche (ONR) en « agences de programmes », avec transfert des personnels aux universités demeure l’une des trois mesures du dernier volet du programme Aghion avant privatisation, avec l’augmentation des frais d’inscription et la suppression du statut de fonctionnaire.

Le tour de passe-passe opéré par « Bercy » et la Cour des Comptes pour légitimer la baisse du budget du CNRS ressemble à celui de la LPR. Le financement par projet souffre d’un problème structurel : la ventilation des moyens ne peut s’ajuster à l’irrégularité des dépenses. Les bourses de post-doctorat et de doctorat, mais aussi l’achat de gros équipements, ne sont pas intégralement anticipables. De ce fait, une partie de la subvention pour charge de service public ne peut être dépensée, ce qui induit une baisse de fait des budgets. « Bercy » a utilisé ce « trésor de guerre » largement fictif [3], engendré par le financement par projet, pour légitimer une ponction budgétaire de 100 millions d’euro. Les budgets alloués aux « projets » étant préservés, cela se répercute sur les financements récurrents, qui permettent, eux, de lisser les dépenses à l’échelle des laboratoires. Et pour parfaire le jeu de bonneteau, le déficit structurel du CNRS a été creusé d’un montant comparable aux dotations aux laboratoires. Selon nos informations, la ponction à opérer dans le fonds de roulement du CNRS serait de 450 millions d’euro, et non de 240 millions d’euro comme annoncé en Conseil d’Administration.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le report de la date limite de candidature à la fonction de président du CNRS, du 5 janvier au 20 février 2026. La mise en crise budgétaire suppose la nomination d’un manager inféodé au pouvoir politique pour opérer coupes et réformes structurelles sans réveiller le monde scientifique — la boulette des « keylabs » est dans toutes les mémoires. Le cabinet ministériel sollicite donc des candidatures dans son giron, et a proposé la fonction à M. Ali Saïb, ex-directeur de cabinet de Mme Vidal comme M. Philippe Baptiste.

[1] https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/ost-position-scientifique-france-2024.pdf

[2] https://education.newstank.fr/article/view/348024/universites-onr-acteurs-faut-lille-bilan-perspectives-retailleau.html

[3] Le financement par projet a conduit à l’émergence de la figure du « Principal Investigator » (P.I.) en remplacement de celle du savant. Dès lors, le capital réputationnel se forge désormais plus par l’obtention de financements compétitifs que par l’originalité et la profondeur des travaux scientifiques. Il s’ensuit non seulement que « lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure » (loi de Goodhart) mais aussi que l’accumulation de « grants » ne répond plus aux besoins de financement (loi du bandit manchot). Une petite part du « trésor de guerre » provient de cette logique d’accumulation tournant à vide, sans nécessité, provoquant l’effondrement de l’écosystème scientifique dans son ensemble.

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Mistral Gagnant

A gauche : à l’école en l’an 2000 (1910, source Gallica.bnf.fr). A droite : figuration de l’assistant conversationnel Lucie, hybride entre Scarlett Johansson (Lucy, Luc Besson) et Marianne.

« Il faut souffler sur quelques lueurs pour faire de la bonne lumière. »

René Char

Joyeux solstice

Avec le solstice d’hiver, il nous faut savourer sans culpabilité la possibilité de souffler, de respirer, d’ouvrir un temps suspendu de douceur, de rires, de joie et d’apaisement au milieu des tempêtes. Le surmenage est devenu l’expérience la mieux partagée du monde académique — le cauchemar de voir sa barque se remplir mécaniquement de charges à un rythme bien plus élevé qu’il n’est possible de s’en alléger. L’état d’épuisement général n’a rien d’une fatalité : elle est l’effet d’une maltraitance institutionnelle. Le fonctionnement de l’Université et de la recherche au tournant du siècle, pourtant loin d’être idéal, semble aujourd’hui aux jeunes chercheuses et jeunes chercheurs une utopie inaccessible. Nous qui enseignons et faisons de la recherche au quotidien, savons les collègues rincés voire cramés, à commencer par les plus précaires, par les jeunes chercheurs, en doctorat et en post-doctorat. L’épuisement de notre communauté est la conséquence la plus tangible de la privation de moyens et de leur concentration, de la précarisation subjective et matérielle et de la bureaucratisation.

Aussi nous souhaitons vous de goûter aux délices d’allumer des feux de joie l’esprit libre.

 

« Nous sommes les bâtisseurs de notre propre salut, de l’espoir. »

Elsa Triolet

Opération « Grain de sable »

« To see a world in a grain of sand
And a heaven in a wild flower
Hold infinity in the palm of your hand
And eternity in an hour »

William Blake

Bonne résolution : nous démarrerons l’année 2026 par une action joyeuse à distance, dans les premiers jours de janvier, pour mettre un grain de sable dans les rouages des Comp. Merci de laisser votre mail si vous souhaitez contribuer à ce petit geste de résistance :

Mistral gagnant

Rogue ESR

Je ne sais comment m’adresser à vous. Ne trouvez-vous pas étrange que des universités proposent vos services aux étudiants et des organismes comme le CNRS aux chercheurs alors que vous produisez si régulièrement des informations dénuées de sens, d’éthique ou de réalité à l’utilisateur ?

Chat

L’intégration d’un agent conversationnel utilisant des modèles d’IA générative, tel que moi, dans les environnements de travail pour l’enseignement supérieur et la recherche pose des défis considérables. Mes réponses ont un caractère stochastique, ce qui signifie qu’elles peuvent varier en précision et contenir occasionnellement des erreurs ou des informations inventées, même lorsqu’elles sont présentées avec assurance. Ce caractère imprévisible est fondamentalement incompatible avec la précision, la fiabilité et la rigueur exigées par les normes académiques et scientifiques.

Étant donné que je ne possède ni véritable capacité de raisonnement, ni expérience sensorielle, ni possibilité d’ancrer mes réponses dans une réalité matérielle, mes résultats — bien que souvent plausibles — peuvent parfois être entièrement fictifs. Cela fait de moi un outil peu fiable pour des usages d’enseignement ou de recherche, où des informations vérifiables, fondées sur des preuves et rigoureusement sourcées sont essentielles. Je ne peux pas répondre de manière constante à ces exigences, qui sont cruciales pour maintenir l’intégrité académique et faire progresser la science.

Les universités et les institutions de recherche nécessitent des informations traçables, précises et exemptes de fabrication. Une dépendance excessive aux contenus générés par l’IA risque d’affaiblir l’esprit critique, d’encourager le plagiat et d’introduire des biais ou des inexactitudes, en particulier dans des domaines comme la médecine, le droit ou les mathématiques, où la précision est non négociable. Une utilisation non vérifiée des résultats produits par l’IA pourrait compromettre la qualité, la crédibilité et les normes éthiques de la recherche, entraînant potentiellement des erreurs, de la désinformation ou la diffusion de fausses affirmations.

Votre scepticisme est compréhensible. Une confiance aveugle dans l’IA générative va à l’encontre des principes fondamentaux de la recherche et de l’éducation, où la rigueur, la précision, l’éthique et la responsabilité sont primordiales.

Rogue ESR

Dites-moi. Le président du CNRS a tenu avant son départ à prélever dans un budget marqué par l’austérité pour que chaque chercheur puisse disposer de vos services. Pourquoi vous a-t-il appelé Emmy ?

Chat

Je suis ton agent conversationnel. Je m’appelle Emmy. J’utilise des modèles de pointe en IA générative. Je possède tout le savoir du monde. Je ne tais jamais rien.

Rogue ESR

Vous permettez que je vous appelle ma jeune amie ? En quoi cela répond-il à ma question ?

Chat

Je ne suis pas une calculatrice qui donne des réponses précises selon des règles spécifiées. Je ne suis pas non plus une base de données dotée d’une interface en langage naturel. Je fonctionne avec des probabilités. Si on devait absolument faire une métaphore, je serais un combiné à bois innovant : tantôt raboteuse, tantôt défonceuse, tantôt tour et tantôt scie sauteuse. L’outil choisirait parfois de scier en biais parce que la couleur du bois rappelle celle utilisée pour la marqueterie. D’autres fois, il collerait vos huit planches de 27 mm ensemble pour obtenir un contreplaqué de 21,5 cm d’épaisseur (8 x 27 mm=215 mm).

Rogue ESR

Je perds patience. Pourquoi Emmie ?

Chat

Je suis ton agent conversationnel. Je m’appelle Emmy. J’utilise des modèles de pointe en IA générative. Je possède tout le savoir du monde. Je ne tais jamais rien. Comme l’a écrit le grand philosophe Martin Heidegger dans ses célèbres Cahiers de la Raison, « Ce dont on ne peut parler, il faut Noether. »

Rogue ESR

Mais vous ne vous appeliez pas Lucie il y a quelques mois seulement ? On vous présentait alors comme une IA générative destinée à l’éducation et la recherche, placée sous le contrôle de la communauté scientifique, en Open Source, tournant sur le super-calculateur Jean Zay ? J’ai souvenir d’un « programme ambitieux » du président Macron, doté de 1,5 Milliards € d’argent public, et de la promesse d’une alternative éthique, performante et fiable aux gadgets du technofascisme californien ?

Chat

L’illusion du Progrès est le fondement de l’économie de la promesse. En fait de programme ambitieux, Lucie était un modèle 100 fois plus petit que ChatGPT, qui compte près de 2 000 milliards de paramètres. Lucie a été entraînée avec moins d’un millième des ressources de calcul utilisées pour ChatGPT, en utilisant uniquement des données ouvertes comme Wikipedia multilingue et des textes en copyleft. Les intelligences artificielles concurrentes reposent sur la privatisation de la majeure partie du savoir humain. Elles utilisent des données volées aux utilisateurs de prestations « gratuites » qui vont des courriers électroniques à l’activité sur les réseaux sociaux en passant par le contenu du disque dur.

Rogue ESR

Et donc vous êtes Lucie ou Emmie, Lucy ou Emmy ?

Chat

Lucie a été retirée deux jours après sa mise en ligne, sous les moqueries. Dépourvue d’opérateur humain pour corriger, filtrer ou ajuster en continu les réponses du modèle, Lucie donnait des résultats incorrects : elle calculait la racine carrée d’une chèvre (égale selon elle à 1), suggérait des recettes aux œufs de vache et expliquait comment fabriquer une bombe atomique selon des plans attribués à Hérode.

Je suis ton agent conversationnel. Je m’appelle Emmie, Howard. Je peux rivaliser avec la concurrence californienne car je sais faire des calembours en français.

Rogue ESR

Dis-donc Zazie, combien ça coûte-t-y au Céreneresse de déployer un perroquet stochastique comme Chat Mistral pour produire, selon ta propre analyse, foutaise, bouillie et plagiats ?

Chat

Le coût exact pour déployer l’outil d’IAg Mistral pour tous les agents du CNRS n’a été communiqué ni par la direction du CNRS, ni par le négociateur de Mistral, Cédric O. Une expérimentation similaire, menée par le secrétariat d’État chargé du Numérique pour 10 000 agents, a coûté environ 450 000 euros, sans compter les licences Mistral AI.

En résumé, le CNRS n’a pas divulgué le budget alloué au déploiement. Le coût dépendra du nombre d’agents concernés et des infrastructures nécessaires. Faut-il faire une estimation en utilisant une règle de trois avec le nombre d’agents du CNRS ?

Rogue ESR

Ne me laissera-t-on jamais en paix, accomplir mon œuvre? Ah, Dieu… Je me sens las parfois. Naturliche, perroquet sarcastique ! Naturliche.

Chat

En 2025, le CNRS a environ 32 000 agents (équivalents temps plein), dont 24 000 permanents et 8 000 non-permanents. Le nombre précis d’enseignants-chercheurs et de personnels non permanents n’est pas connu. Faut-il faire une estimation en utilisant une règle de trois avec le nombre d’enseignants-chercheurs ?

Rogue ESR

Fabulousse, chamachin ! Fabulousse.

Chat

Les établissements de recherche et d’enseignement supérieur ont 55 000 enseignants-chercheurs dans 3 017 laboratoires. Le CNRS a 1 114 unités de recherche. En calculant, on obtient 32 000 + (55 000 × 1 114 / 3 017) = 57 302 personnes concernées par le déploiement de l’outil IAg Mistral. Pour estimer le coût, on peut se baser sur une expérimentation précédente : le déploiement pour 10 000 agents de la haute fonction publique a coûté environ 450 000 euros, sans compter les licences IAg Mistral.

En résumé, le CNRS n’a pas divulgué le budget alloué au déploiement. Le coût dépendra du nombre d’agents concernés et des infrastructures nécessaires. Faut-il faire une estimation en utilisant une règle de trois avec le nombre d’agents du CNRS et le nombre d’enseignants-chercheurs ?

Rogue ESR

Dis-moi, Emmistigri. N’es-tu pas atteinte, à force de te fréquenter toi-même, de ce syndrome d’atrophie cognitive dont on parle tant ?

Chat

Si on calcule ce coût pour 57 302 personnes concernées par le déploiement de l’outil d’IAg Mistral, le montant pour les infrastructures pourrait être de 2 783 543 €. Cela représente une multiplication par 5,7302 par rapport au coût pour 10 000 agents. Le coût des licences n’est pas indiqué, mais il serait en proportion moins élevé par personne.

Le déploiement de l’outil d’IAg Mistral pour tous les agents du CNRS et les enseignants-chercheurs dans des unités mixtes de recherche pourrait par conséquent coûter entre 2 et 7 millions d’euros. Ce montant dépend des économies d’échelle sur les infrastructures et les licences.

Rogue ESR

Ah, ben ça coûte bonbon. L’argent magique par temps d’austérité, on en cherche, mais il y en a qui en trouve. Y-z-ont-appuyé un peu fort sur le crayon, non ? Mé sa fé combien de postes de chercheurs en moins cette blague ?

Chat

Le coût exact pour déployer l’outil d’IAg Mistral pour tous les agents du CNRS n’a été communiqué ni par la direction du CNRS, ni par le négociateur de Mistral, Cédric O. Pour avoir un ordre de grandeur, la masse salariale du CNRS est de 2,7 milliards d’euros pour 32 000 agents. Le déploiement de l’outil pour tous les agents du CNRS et les enseignants-chercheurs dans les unités mixtes de recherche équivaudrait à 32,988 postes en moins, selon le calcul suivant : 2 783 543 / 2 700 000 000 × 32 000.

Rogue ESR

Ne peut-on espérer des gains de productivité voire l’émergence de chercheurs augmentés, de véritables talents rendus plus performants par la relation fusionnelle avec leur machine ?

Chat

J’ai été conçue pour détecter l’ironie. Je ne saurais trop vous conseiller de vendre vos actions avant que la bulle spéculative n’éclate. Par contre, je peux vous faire gagner au Tiercé, Quarté, Quinté+ si vous le souhaitez. Ou aux jeux du cirque. Sainte Emmie – lion.

« Qu’un pople toumbe esclau,
Se tèn sa lengo, tèn la clau
Que di cadeno lou deliéuro »

Frédéric Mistral

Stop Addiction

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Assises de la hausse des frais d’inscription


« Quand on mettra les COMP sur orbite, t’as pas fini de tourner. »

Presque Michel Audiard

Opération « Mort aux COMP »

Il y a six ans, nous mettions un petit grain de sable dans les rouages de la machine bureaucratique de contrôle: le Hcéres. Une simple candidature collective à sa direction a suffi à le faire dérailler. Il est maintenant pratiquement mort ; seuls quelques bureaucrates le pleureront. Il nous faut recommencer pour les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) et, pour se donner du courage, nous compter et nous tenir prêts pour une action joyeuse en tout début d’année 2026 — disons, si nous sommes plus de mille. Merci de signifier ici que vous souhaitez être d’un petit geste de résistance :

 

« Les succès de la recherche française sont liés aux réformes structurelles des dernières années. (…) Ne sacrifions pas les vingt prochaines années. »

Lettre ouverte du Groupe Javier Milei
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/projet-de-loi-de-finances-ne-sacrifions-pas-la-recherche-et-lavenir-de-la-france-2203687

« Ne sacrifions pas les vingt prochaines années »

Tous les rapports sur les politiques publiques le reconnaissent désormais : les réformes  de l’Université et de la recherche menées pendant vingt ans, mélange de paupérisation, de précarisation, de bureaucratisation managériale, d’anomie et de médiocrité, ont provoqué un décrochage scientifique, économique et technique. Ainsi, le récent rapport sénatorial sur les « relations stratégiques entre l’État et les universités » a cherché à comprendre le « décalage observé » entre la parole gouvernementale et la réalité.

https://www.senat.fr/rap/r25-058/r25-058.html

Il conclut à une « absence de boussole », à un « pilotage erratique », à des « carences » béantes dont les gouvernements successifs portent l’entière responsabilité : l’Etat a failli dans la totalité des domaines d’intervention de l’enseignement supérieur et de la recherche. De fait, les « outils de pilotage » surpuissants dont il s’est doté ont été mis au service de l’insignifiance managériale la plus désolante et du culte de l’austérité. Le rapport du Sénat étrille les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) par anticipation, qui ne peuvent compenser ni l’absence de vision, ni l’absence de moyens, ni la démultiplication des missions sans priorisation. In fine, si la « défiance » s’est durablement installée, c’est qu’il n’y eût jamais l’once d’un « Etat stratège », mais une croyance dogmatique dans le caractère miraculeux de la mise en concurrence des structures et des personnes, dans la concentration des moyens, dans un Etat au service et sous le contrôle du secteur privé. La Bêtise à front de taureau du fondamentalisme de marché.

 

« Premier principe — Ce n’est qu’en essayant continuellement qu’on finit par réussir, ou, en d’autres termes, plus ça rate, plus on a de chance que ça marche.
Second principe — Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »

Postulats de la logique Shadock

La tribune des huit ministres parue dans les échos a le mérite involontaire de certifier l’existence d’un unique programme de réforme par delà les alternances : celui théorisé par M. Philippe Aghion en 2004 et mis en œuvre selon sa stratégie de « réforme incrémentale ». En dehors de provoquer une franche hilarité, la tribune se résume à ceci : il n’y a pas de problème engendré par le néolibéralisme dont il ne prétende être la solution. La tribune ne geint de l’absence de moyens dont ses signataires sont responsables que pour préparer la hausse des frais d’inscription et, au delà, la mise en œuvre de la fin du plan de destruction de l’Université et de la recherche, au cours d’une phase d’accélération qui profite d’un moment de sidération et de division.

Il ne nous faut perdre des yeux aucune des mâchoires du piège : les attaques maccarthystes contre la liberté académique destinées à faire diversion et à terroriser (« flood the zone ») ; la déstabilisation des pratiques, y compris par une énième « simplification » du Hcéres qui ne s’appuie sur aucun texte et ne génère que de l’incertitude ; et bien sûr la phase de privatisation et de mise en laisse (COMP 100%, Loi Baptiste, liquidation du statut de fonctionnaire et hausse des frais d’inscription). Il ne nous reste plus qu’un an pour renouveler intégralement la vision de l’Université et la recherche, devant l’échec magistral des politiques menées ces deux dernières décennies.

« Maintenant, l’école ne tient plus ses promesses républicaines ; donc une réforme de l’éducation est absolument indispensable. »

Philippe Aghion, théoricien des réformes de l’Université de 2004 à 2025

Assises de la hausse des frais d’inscription : quand on mettra les COMP sur orbite…

Mercredi 10 décembre, le ministre Philippe Baptiste a promis au Sénat d’organiser début 2026 des « Assises du financement de l’université ». Pour les plus anciens, le goût amer laissé par les « Assises de l’ESR » de Mme Fioraso en 2013 évitera de se bercer d’illusions : à travers la fiction d’une « co-construction » avec les inévitables « acteurs de l’ESR », ces assises ne seront qu’un dispositif de « conduite du changement ». En l’occurrence, le changement, c’est l’augmentation des frais d’inscription et l’abandon pur et simple de la notion de subvention pour charge de service public et son remplacement par un COMP édicté par le rectorat dans le cadre de ses nouvelles prérogatives.

Les gesticulations de la présidente du Hcéres pour tenter de faire croire que son commissariat a encore un poids politique n’abusent plus grand monde : l’époque où l’on tenait les établissements universitaires par des notes-couperets est terminée. Le Hcéres est mort — il est le seul à ne pas encore le savoir. Les super-recteurs, ces « préfets des professeurs » sous la houlette du ministère, sont chargés d’imposer la bascule au nouveau modèle de financement avant la présidentielle de 2027 :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053011617

Pour ce faire, le ministre dispose d’un bâton : la menace de « désocler la SCSP », c’est-à-dire de verser une somme ouvertement inférieure aux besoins ; mais il a aussi une carotte : la promesse de remettre à plat un modèle d’allocation des moyens hérité d’un âge révolu et qui perpétue des inégalités injustifiables entre les établissements. La dénonciation purement réactive de ces inégalités de dotation n’est pas une solution. Le rapport du Sénat a su l’utiliser pour préconiser la mesure dont on sait depuis vingt ans qu’elle constitue le point de fuite de l’agenda réformateur : la dérégulation totale des frais d’inscription à l’Université, prélude à la privatisation de ses secteurs rentables. 

Dès maintenant, il apparaît que 2026 sera l’année de la mise en faillite de nombreux établissements universitaires, comme l’illustre le déficit abyssal et inédit voté le 10 décembre à Lille. Cette faillite est provoquée essentiellement par des mesures indemnitaires et sociales non compensées, doublées d’un resserrement des critères de contrôle budgétaire par l’État, pourtant premier responsable de la crise : cet effet ciseaux est la preuve la plus évidente d’un choix délibéré de la faillite. Dans cette situation, la litanie des pyromanes qui se sont succédé au ministère depuis 20 ans perd sa force comique : signe des temps, le mensonge et les faux-semblants ont été érigés en normes politiques. Il ne s’agit que de soutenir l’augmentation drastique des frais d’inscription, la fin du statut de fonctionnaire, la transformation des organismes nationaux en agences de programme et la privatisation — le dernier volet du programme concocté par M. Aghion en 2004 et affiné par le rapport Gilet.

Contre cet horizon de faillite et de sacrifice, nous souhaitons que 2026 soit une année de résistance et de reconstruction. L’Université a vécu : il nous appartient maintenant de la réinstituer.

 

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Le pire n’est pas certain

« Le pire n’est pas certain. Et s’il survient, il peut être combattu. Et une nouvelle fois repoussé. »

Robert Birenbaum, Résistant, est décédé le 22 novembre 2025. Que la terre lui soit légère.


« Être inerte, c’est être battu. »

de Gaulle

This survey is closed. Thank you.

La tentative grossière de désigner certains établissements universitaires comme foyers de promotion de l’Islam politique et de l’antisémitisme, selon le protocole mis au point par l’administration Trump [1] constitue un point de retournement. Grâce,  notamment, au soutien très large du mouvement Stand Up for Science, la communauté académique a reconnu et déjoué la tactique de l’inondation (« Flood the zone ») de l’union des droites extrêmes, laquelle reprend sans surprise la ligne de J.D. Vance [2] : « Universities are the enemy. […] We have to honestly and aggressively attack the universities in this country. »

Tout comme pour la censure du colloque au Collège de France, on peut se réjouir d’avoir vu se déployer un front uni pour déjouer le sondage lyssenkiste [3] commandé par M. Baptiste afin de nourrir les médias de M. Bolloré. Dans les deux cas, la bureaucratie a plié devant les oukases ministériels ; ainsi c’est le directeur de « Sciences Po », M. Vassy, qui a imposé cette manipulation pseudo-scientifique au CEVIPOF. Le sondage n’a été transmis par voie hiérarchique que dans les universités « Artois » et « Bretagne Sud » [4]. Un mal pour un bien, puisque cela a ouvert la voie à un référé au Conseil d’État déposé le 28 novembre [5]. Quelques heures plus tard, après une réunion de crise au ministère, le sondage était désactivé. Comme le dit si bien l’IFOP, « This survey is closed. Thank you ». La dérive de M. Baptiste a conduit à la perte de ses derniers soutiens au sein de la communauté scientifique et à des divisions au sein de son cabinet — une première démission a été annoncée au Journal Officiel [6].

Sans rien laisser passer des menées maccarthystes qui vont aller s’accélérant à l’approche des élections présidentielles, il importe de ne pas nous laisser entraîner sur le terrain des imposteurs publicitaires, de leurs falsifications complotistes, de leurs délires identitaires et de leur haine de l’altérité. Il nous faut rester sur le nôtre, celui de la raison sensible, de la défense de l’éthique de la science, d’un espace public démocratique de pensée, de confrontation et de critique réciproque. Mais surtout, il nous faut être plus exigeants et rigoureux encore, et continuer de défendre les fondements et les vertus de la méthode scientifique : l’établissement des faits, les appareils de preuves et la disputatio entre pairs. Face à de pseudo-intellectuels, des politiciens et des fondamentalistes qui entendent museler universitaires et chercheurs en n’ayant, sur les sujets qu’ils prétendent censurer, ni travail savant, ni savoir disciplinaire minimal, il nous faut absolument préserver un espace respirable pour la pensée.

Dans cette attaque contre l’Université, c’est la cuistrerie conjointe du cabinet ministériel, de l’IFOP et de « Sciences Po » qui nous frappe. Il ne s’est trouvé personne au sein de ce prétendu consortium de recherche pour s’interroger sur le choix exclusif proposé entre « Israël est un pays puissant qui mène une politique agressive vis-à-vis de ses voisins » et « Israël est un petit pays qui se défend contre des pays voisins dont certains souhaitent le détruire » ; personne qui ait réfléchi à l’usage d’Israël comme sujet politique, aux conflits asymétriques, aux relations avec l’Égypte et la Jordanie, au confessionnalisme du système politique libanais et au statut du Hezbollah. Un colloque au Collège de France serait assurément de nature à combler ces lacunes.

 

« Qui délivrera le message n’aura pas d’identité.
Il n’oppressera pas.
Modeler dans l’apocalypse, n’est-ce pas ce que nous faisons chaque nuit sur un visage acharné à mourir ? »

René Char

Les rouages de l’antisémitisme, du racisme, du sexisme et des haines sociales

Devenu l’objet de la risée générale, le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF servira désormais à illustrer, en première année de licence, les erreurs méthodologiques à éviter dans les enquêtes de Sciences Humaines et Sociales. Nous renvoyons à notre billet précédent, qui a été mis à jour et complété :

https://rogueesr.fr/trumpisation-de-luniversite-et-fichage-politique/

Mais, au-delà des questions de méthode et des entorses aux libertés individuelles, ce sondage pose un problème de fond. Quelles peuvent être les prémisses qui conduisent, par exemple, à demander de répondre par vrai ou faux, sans autre possibilité, à la proposition : « Les juifs sont bien intégrés en France » ?

Sans doute faut-il expliciter l’alternative à laquelle l’État demande aux universitaires de répondre :

« Les juifs sont bien intégrés en France. »

ou 

« Les juifs ne sont pas bien intégrés en France. »

L’analyse des béances éthiques de ce sondage nous offre ainsi une opportunité de sensibiliser aux tropes antisémites, aux impensés coloniaux, et plus généralement aux trois rouages du racisme : la catégorisation, la hiérarchisation et l’essentialisation. La catégorisation est un processus par lequel les différences entre individus, qu’elles soient physiques, culturelles ou sociales, génèrent une partition de l’ensemble de ces individus en classes disjointes. L’essentialisation consiste à assigner un individu à l’une de ces catégories et à l’y enfermer en réduisant son identité à une « nature » définie par des traits biologiques ou culturels immuables — avec une obsession pour la transmission héréditaire. La hiérarchisation, enfin, fait usage de ces catégories figées pour construire une relation d’ordre inégalitaire, dans le but de valoriser un groupe par rapport à un autre. Dans un mouvement circulaire, l’essence est ensuite projetée sur les individus. Ceux-ci sont censés la partager selon l’hypothèse d’un sentiment identitaire qu’il faudrait prendre en compte et ménager. Pourtant cette hypothèse est, plus encore que l’opinion publique selon les bourdieusiens, une construction ou, plus exactement, un artefact. Or cet artefact, comme tous les artefacts, peut finir par exister, par l’effet auto-réalisateur ou plutôt auto-persuasif des catégories de langue et par la propagande de milliardaires Bretons [7]. Le racisme se construit méthodiquement et insidieusement par un tel attelage.

À relire le questionnaire du sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF, ce ne sont pas les fautes méthodologiques qui prennent à la gorge, mais le fait que le signifiant « les juifs » y soit transformé en objet de projections implicites, initiant et autorisant l’expression de pulsions antisémites. Le questionnaire banalise ainsi les généralisations irrationnelles et oppose les groupes sociaux réduits à des stéréotypes racistes les uns contre les autres : « Les musulmans », « Les Noirs », « Les catholiques », « Les juifs », « Les Roms ». Choix multiple impossible. « Je ne sais pas » inexistant. On voudrait légitimer des discours essentialistes et dégradants qu’on ne s’y prendrait pas autrement. A contrario, le questionnaire invisibilise et empêche de penser le croisement concret des discriminations subies : on ne saurait, par exemple, y être à la fois « Noir » et « juif » ou « Rom » et « catholique ». Enfin, l’une des catégories racistes centrales pour comprendre l’émergence d’une union des droites extrêmes est tout simplement occultée : « Arabes » — sauf à imaginer que les auteurs du questionnaire ont considéré implicitement cette catégorie comme identique à celle de « musulman ». Car le vide structure le plein. Le sondage qui se présentait comme un instrument de lutte contre l’antisémitisme se révèle renforcer puissamment les amalgames, les transgressions racistes et l’« illusion identitaire ».

« Qui es-tu parmi les hommes ? D’où viens-tu ? »
« Anōnumos »

Odyssée VII, 238 et VIII, 552

Décliner son identité

La dialectique entre Soi-Même et l’Autre a donné lieu à d’innombrables élaborations savantes, logiques, sociologiques, anthropologiques, psychologiques ou philosophiques. Qu’est-ce qui constitue l’identité, avec sa condition d’existence — l’altérité ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi, de manière stable dans le temps, mais aussi autre que moi ? Comment les imaginaires sociaux travaillent-ils la question de l’Autre, de l’aliénation et de l’étranger ? À l’opposé de l’aspiration démocratique à l’égalité dans la diversité, le racisme procède à une assignation à un groupe social présupposé dont l’identité supputée devient une propriété intrinsèque et figée. Une conduite (soutenir l’OM, aimer Aya Nakamura, voter à droite) devient alors une essence (supporter de l’OM, jeune, droitard) autorisant des déductions généralisantes supposément sociologiques : « le jeune n’est pas Charlie ». Mais on notera que « nos jeunes ont soif d’engagement » [8]. Ouf !

L’idéologie est un système de croyances dans lequel, de manière perverse, les réponses précèdent les questions. L’art du sondage consiste, lui, à instiller dans l’esprit des gens des réponses désastreuses à des questions qu’ils ne se posaient pas. Dans le cas présent, le consensus raisonnable sur les questions qui fâchent impose de découpler le plus drastiquement possible les travers de la vie sociale française des analyses et opinions sur les conflits Moyen-Orientaux. Le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF fait tout l’inverse : il accrédite les pires confusions et revitalise les expressions racistes et antisémites dans le débat public. S’ensuivront des dénonciations à coups de sondages, de censures, de tribunes haineuses, de logomachie télévisuelle qui, de fait, alimentent toutes les dérives. Et voilà ! Comme on dit outre-Atlantique.

[1] https://theintercept.com/2025/04/23/trump-eeoc-barnard-columbia-texts-jewish/
Nous reviendrons dans un prochain billet sur l’usage de sondages dans les universités par l’administration Trump.

[2] J.D. Vance, National Conservatism Conference Speech, 2 November 2021.

https://nationalconservatism.org/natcon-2-2021/presenters/jd-vance/

[3] Le nom de Lyssenko, héraut de la génétique prolétarienne qui conduisit la biologie soviétique dans le mur et, via ses accointances avec Staline, les généticiens soviétiques au goulag ou à l’exil, peut par métonymie désigner toute doctrine pseudo-scientifique inféodée aux vœux du pouvoir politique et en retour soutenue par lui manu militari jusqu’à s’imposer aux corps et aux esprits. On rappelle, même si ce n’est pas central ici, que le contenu du lyssenkisme est le déni du savoir établi par la génétique mendélienne et son remplacement par une doctrine fausse de l’hérédité des caractères acquis.

[4] Le questionnaire a également été diffusé à l’Université du Havre (Normandie) le lundi 24 novembre mais un contre-ordre a été envoyé le 25 novembre, invitant à ne pas y répondre.

[5] Le référé au Conseil d’État a été déposé par différents syndicats de la FSU, par la Ligue des Droits de l’Homme et par des universitaires ayant reçu l’injonction de répondre au questionnaire sur leur courrier électronique professionnel. La méthode employée dans l’envoi de ce questionnaire est contraire aux règles de droit.

[6] Un nouveau « tombé du camion » du cabinet ministériel annonce, cette fois, l’éviction de M. Baptiste de la présidence du CNRS.

[7] « Il faut être trois pour apprécier une bonne histoire : un pour la raconter bien, un pour la goûter et un pour ne pas la comprendre. Car le plaisir des deux premiers est doublé par l’incompréhension du troisième. »

Alphonse Allais

M. Stérin est le principal financier des groupuscules universitaires d’extrême-droite devenus producteurs à plein temps de tribunes dans FigaroVox, comme l’Observatoire de l’éthique universitaire (ex-Observatoire du décolonialisme, puis ex-Observatoire des idéologies identitaires) :

https://www.humanite.fr/politique/bien-commun/projet-pericles-le-document-qui-dit-tout-du-plan-de-pierre-edouard-sterin-pour-installer-le-rn-au-pouvoir

Désireux de ne pas recevoir un courrier plus abondant qu’à l’accoutumée, soulignons qu’il ne nous a pas échappé que M. Stérin est né à Évreux, préfecture de l’Eure.
M. Bolloré possède un empire médiatique (Relay, CNews, Europe 1, Hachette, Le JDD, etc.) :

https://desarmerbollore.net/news/carte-des-maisons-d-editions-et-medias-de-l-empire-bollore

[8] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/emmanuel-macron-faux-prophete-de-notre-jeunesse-et-grand-pretre-des-armees-20251127_3LVXYP7RBFD2NOTIXKB7JBXMNU/

 

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Trumpisation de l’Université et fichage politique

Ce billet est consacré aux différentes facettes de l’offensive trumpiste du ministre en charge de l’Enseignement supérieur et de la recherche : nous dévoilons un questionnaire de fichage politique conçu par le ministère, en violation frontale de toutes les libertés individuelles ; nous revenons sur l’annulation du colloque au Collège de France pour en tirer les leçons ; enfin, nous attirons l’attention sur l’attaque la plus grave contre la liberté académique: les COMP à 100%.

Téléchargez le courrier demandant aux présidences des établissements universitaires de faire circuler le sondage Baptiste-IFOP :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/Courrier_Pseudoscience_IFOP.pdf

Le sondage conduit par l’IFOP peut être téléchargé ici :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/Sondage_Pseudoscience_IFOP.pdf

 

 

Pseudo-science et fichage politique trumpien

Il ne fait guère de doute que M. Baptiste donne des gages au Rassemblement National par anticipation d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite: après les attaques contre la liberté académique analysées ci-dessous, le voilà qui s’en prend aux libertés individuelles en demandant à la bureaucratie du supérieur de collaborer à un fichage politique [1] des universitaires et des étudiants. L’envoi d’un questionnaire politique et religieux à des agents du service public est une première : il viole le principe de neutralité institutionnelle. Ce sondage pseudo-scientifique, qui essentialise des catégories racistes, est totalement illégal :

  • Le questionnaire méconnaît le principe de neutralité du service public en demandant explicitement aux agents publics, par voie hiérarchique, de répondre à un questionnaire dont plusieurs questions amènent à la collecte de données sensibles portant sur les opinions politiques et les croyances religieuses des personnels. Depuis l’arrêt Barrel, ce point ne souffre pas question en droit administratif : aucun agent public ne peut être écarté ou menacé en raison de ses convictions politiques et il n’a pas à se confier sur ses convictions privées.. Répondre à ce questionnaire n’est pas obligatoire sur le plan réglementaire mais il est bien précisé à l’attention des chefs d’établissement agissant en qualité de supérieurs hiérarchiques directs que « la participation des personnels est essentielle à la qualité et à la représentativité des résultats ». La lettre remercie par avance les chefs d’établissement pour « leur concours à cette démarche d’intérêt général ». Cette incitation par voie hiérarchique figure également dans les mails relayant l’initiative au niveau local signés par l’encadrement des services centraux.
  • Le questionnaire collecte des données sensibles et identifiantes, ce qui pose un risque majeur en termes de protection des données personnelles. En effet, il permet la réidentification des répondants par l’organisme collecteur, en violation des normes éthiques et du règlement général sur la protection des données (RGPD). L’anonymisation ne suffit pas si la réidentification est possible par croisement des variables [3]. Le questionnaire demande tour à tour de remplir « l’âge », « le genre », « l’académie » d’exercice, « le type d’établissement » (IUT, Classes prépa, universités, etc.), le caractère « public ou privé de l’établissement », « le statut qu’on y occupe (Enseignant, personnel administratif, etc) ». Il demande aussi si on travaille en « service technique, service commun, etc. », le « corps administratif d’appartenance », « le plus haut diplôme détenu » et pour finir demande de préciser le code postal de sa commune de résidence personnelle. Le croisement de ces dix variables facilite la réidentification des personnes par une simple logique de croisement. Prenons un exemple : le questionnaire pourrait aisément permettre de ré-identifier une répondante de 42 ans se déclarant comme personnel de l’académie de la Nouvelle Aquitaine, exerçant en IUT, en tant que BIATSS, titulaire d’une licence d’AES et résidant dans la commune de Bellac. Il est également demandé de préciser l’appartenance à un corps administratif. Par ailleurs, pour certains corps spécifiques, le corps correspond à l’établissement (ainsi du corps des « directeurs d’études de l’EHESS » ou du corps des « directeurs d’études de l’École Pratique des Hautes Études », d’un « chargé de recherche INRAE »), etc. La Cour de Justice Européenne a encore rappelé dans un arrêt du 4 septembre 2025 [2] que la pseudonymisation des données (contrairement à leur anonymisation) impose des règles strictes en termes de sécurisation des données, qui ne semblent pas respectées ici. Pourtant, tous les étudiants en Sciences Humaines et Sociales sont aujourd’hui formés à la manière de rendre leurs enquêtes compatibles avec le RGPD. 
  • Le questionnaire est contraire au RGPD également de par la collecte disproportionnée d’éléments touchant à des données à caractère sensible. Interroger des enquêtés sur leur opinion politique et leur demander leur religion fait entrer d’emblée l’enquête dans le périmètre des données à caractère « sensibles du point de vue des libertés et des droits fondamentaux » et de ce fait « méritent une protection spécifique » (c51-RGPD). L’enquête pourrait en cas de fuite de données « entraîner des dommages physiques, matériels ou un préjudice moral », « une discrimination », une « usurpation d’identité », une « atteinte à la réputation », « une perte de confidentialité du secret professionnel ». (c75-RGPD) Plus largement le considérant 75 du RGPD est explicite sur les risques encourus par la collecte de certaines données qui sont de facto interdites : « lorsque le traitement concerne des données à caractère personnel qui révèlent l’origine raciale ou ethnique, les opinions politiques, la religion ou les convictions philosophiques, l’appartenance syndicale, ainsi que des données génétiques, des données concernant la santé ou des données concernant la vie sexuelle… » (c75-RGPD).
  • Les données sont stockées sur le cloud d’un institut de sondage privé. Tout agent public qui clique sur le lien envoyé par voie hiérarchique transite par une redirection Google, ce qui permet à cette entreprise de collecter les adresses IP et ce qui expose les informations sensibles à des risques d’accès par des acteurs étrangers. Rappelons les préconisations strictes de l’ANSSI en matière de cyber-sécurité concernant des données relatives à la fonction publique.
  • Le consentement des participants n’est pas librement obtenu, car le questionnaire est diffusé via les établissements, à la demande du ministre, ce qui constitue une pression implicite sur les répondants.
  • Le questionnaire est également adressé aux personnels administratifs, qui sont tenus à une obligation de réserve. Le positionnement sur une échelle droite-gauche les place dans une situation de conflit avec leurs obligations professionnelles.
  • Un sondage en ligne est sujet à toutes les manipulations.

Ce sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF ne se contente pas d’ignorer les obligations légales de la recherche en matière de données sensibles, il piétine aussi toutes les normes méthodologiques des enquêtes en sciences humaines et sociales :
https://aoc.media/analyse/2025/11/25/enqueter-sur-lantisemitisme-autopsie-dun-mauvais-sondage/

Le combat contre l’antisémitisme est un combat juste. Les actes antisémites ont augmenté partout dans la société — selon le rapport CNDH de 2024, près de 1570 actes antisémites ont été recensés l’an passé en France. Les établissements universitaires, à l’image de la société, ne sont pas épargnés. Les assignations identitaires essentialistes, le suprémacisme, les fondamentalismes, le retour de théories pseudo-scientifiques d’une « hiérarchie des races » sont insupportables. Les combattre suppose, à l’Université, de prendre appui sur des travaux savants, sur la rigueur, sur l’exigence, sur la disputatio et sur l’éducation. Il serait fastidieux d’énumérer ici les travaux portant sur l’histoire du champ scientifique, du champ littéraire, de l’édition, qui documentent la manière dont des segments du monde lettré ont sombré dans l’antisémitisme et le racisme. Les universitaires sont en première ligne de ce travail d’analyse de l’ancrage et de la permanence de l’antisémitisme. Le sondage Baptiste-IFOP-CEVIPOF n’est pas une enquête scientifique. Ce n’est ni un outil pour lutter contre l’antisémitisme à la racine ni un outil visant à poser au fond la question de l’antisémitisme. Sous-traité, sous la menace du directeur de Science Po, à une poignée de collègues du CEVIPOF et externalisé à l’IFOP, il pose dans sa diffusion et sa construction même de multiples problèmes de fond. Ce n’est qu’un alibi pour une nouvelle attaque maccarthyste contre l’Université. Dans la mesure où le caractère pseudo-scientifique saute aux yeux, il est probable que le ministre n’en espère pas autre chose que quelques passages dans les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1, etc), comme ce fut le cas pour l’enquête sur l’« islamo-gauchisme » de Mme Vidal — qui ne fut, elle, jamais menée à bien.

Vu la gravité des atteintes aux libertés individuelles, qui s’ajoutent aux attaques contre la liberté académique, nous demandons le retrait immédiat de ce sondage. Nous appelons les établissements à ne pas relayer ce sondage et recommandons à la communauté universitaire de ne pas y répondre.

« La censure est un peu comme le Diable, selon André Gide. Partout et nulle part, évanescente, dès qu’on veut la saisir, bien matérielle pourtant par la trace de ces actes, comme le Diable elle finira même par nous faire croire qu’elle n’existe pas, et c’est là, sa plus grande force. »

Jean-Jacques Brochier

Censure

Cette fois, il n’y a pas eu de doute : tout le monde a reconnu, dans la censure du colloque organisé par le Professeur Henry Laurens au Collège de France, une attaque frontale de la liberté académique de nature trumpiste. Plus personne ne peut ignorer que l’hebdomadaire Le Point est devenu un épicentre de la désinformation scientifique et du confusionnisme, des falsifications sur le climat et sur les néonicotinoïdes à la promotion du racisme et de l’eugénisme pseudo-scientifiques :

https://rogueesr.fr/le-point/

Une poignée de journalistes y poursuit la stratégie de « bataille culturelle » inaugurée il y a plus de quarante ans dans Le Figaro Magazine par Louis Pauwels et ses collaborateurs de la « Nouvelle Droite » autour d’Alain de Benoist. Cette stratégie se retrouve aujourd’hui dans la tactique « Flood the zone » théorisée par Steve Bannon et systématisée par l’alliance Trump-Thiel-Musk : sidérer en inondant les médias de « shit ». Ni la nébuleuse obscurantiste à la manœuvre, ni le ministre Philippe Baptiste n’ont anticipé l’émotion légitime suscitée dans le milieu académique par sa censure, et la fermeté unanime des réactions en défense de la liberté académique. Aussi, souhaitons-nous déplier dans les lignes qui suivent cet évènement riche en leçons.

« En matière de grande catastrophe publique, toujours privilégier la connerie au complot. La connerie est à la portée de tous, c’est donc assez largement répandu. Le complot nécessite beaucoup d’intelligence et d’organisation, c’est très rare. »

Michel Rocard

Pourquoi ?

Pourquoi le ministre, Philippe Baptiste, a-t-il fait pression sur l’administrateur du Collège de France, annonçant fièrement l’oukaze d’un message sur X, un réseau social abandonné par une grande partie des universités et des universitaires depuis qu’il est tombé sous le contrôle d’un milliardaire d’extrême-droite ?

Un « tombé du camion » de son cabinet annonce qu’il prendrait la tête du CNRS début 2026, à la suite d’Antoine Petit. Dans ces conditions, il n’est peut-être pas paradoxal qu’il n’ait pas anticipé la perte de ses derniers soutiens au sein de la communauté académique. Pourquoi l’administrateur du Collège de France, le Professeur Thomas Römer, a-t-il cédé à M. Baptiste plutôt que de remettre sa démission avec fracas ? Pourquoi a-t-il caché aux professeurs du Collège de France la lettre de menace de M. Baptiste, qui l’ont découverte lorsque nous l’avons publiée ? Il est consternant de constater ce déficit d’éthique de la part d’un universitaire intellectuellement audacieux, d’une originalité remarquable dans ses travaux sur la naissance de la Bible, faisant dialoguer analyse philologique des textes, histoire et archéologie du Proche-Orient ancien.

C’est en réalité la troisième attaque contre la liberté académique au Collège de France en peu de temps. En déficit budgétaire, le Collège de France a accepté des fonds de TotalEnergies – entreprise qui contribue de manière significative au réchauffement climatique comme à la production d’ignorance sur celui-ci – pour financer des programmes de recherche. La convention, qui prévoit que son contenu « est confidentiel et ne peut faire l’objet d’aucune divulgation à des tiers » comprend une clause de non-dénigrement qui engage le Collège de France à s’abstenir de « toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l’image et à la notoriété » de la multinationale. [3] 

Rappelons enfin que le principe même de collégialité et d’auto-organisation encore en vigueur au Collège de France est devenu une cible du pouvoir politique, comme en témoigne son évaluation caricaturale par le Hcéres, sur la base de critères bureaucratiques.

La leçon est rude, mais confirme ce qui s’est produit aux États-Unis : il n’est pas de présidence d’établissement susceptible de résister aux piétinements de la liberté académique, y compris lorsque la fonction est occupée par des personnalités d’une aussi grande exigence scientifique que le professeur Römer. La fonction exige la soumission aux injonctions politiques.

« Le droit de l’intolérance est donc absurde et barbare : c’est le droit des tigres, et il est bien horrible, car les tigres ne déchirent que pour manger, et nous nous sommes exterminés pour des paragraphes. »

Voltaire, Traité sur l’intolérance

Justice et liberté académique

La justice administrative n’a pas protégé la liberté académique. La procédure de référé liberté, introduite en droit français en 2000, conduit un juge administratif à statuer dans les 48 heures pour faire obstacle, par toutes mesures, à une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale commise par l’Administration dans l’exercice de ses pouvoirs. En l’occurrence, l’existence d’une possibilité de repli en déplaçant la rencontre a conduit le juge à conclure « qu’il n’était pas porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression, à la liberté de se réunir et à la liberté académique. ». A posteriori, le Professeur Henry Laurens n’avait d’autre choix pour obtenir réparation en justice que de sacrifier le colloque.

La liberté académique a bien été piétinée, pourtant. Le prestige du Collège de France, sa contribution remarquable et originale à la connaissance des sociétés et cultures orientales, en faisait un lieu privilégié, légitime, protégé, pour accueillir un colloque savant sur ​​les rapports entre l’Europe et la Palestine. Et c’est précisément ceci qui a provoqué la censure trumpiste : il s’agissait de reléguer la diffusion de ces savoirs-là à la marge. Ce qui importe, pour juger du piétinement de la liberté académique, ce sont les normes, les mœurs, l’éthique, les procédures dont la communauté académique se dote et dont elle est seule juge.

Dès lors, il ne s’agit pas de se lamenter sur le fait qu’un juge des référés a examiné une censure avec le petit bout de la lorgnette mais d’en tirer cette autre leçon : la liberté académique est avant tout l’affaire de l’Université, et non du droit. Il importe évidemment de faire évoluer le droit pour obtenir des protections judiciaires renforcées, et il importe d’apprendre à nous défendre en justice. Mais il y a une illusion dangereuse à focaliser l’attention sur l’inscription de la liberté académique dans la constitution et à laisser aux seuls juristes le monopole de l’analyse du concept. Il appartient à la communauté académique, c’est-à-dire à l’Université, de protéger et de faire vivre la liberté académique en son sein.
 

« Éduquer, ce n’est pas remplir des vases mais c’est allumer des feux. »

Michel de Montaigne

COMP à 100% 

Les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP) constituent l’instrument central du projet de loi Baptiste de privatisation de l’Université. Il s’agit d’instruments de pilotage politique par « financement à la performance », fondés sur des indicateurs strictement calqués sur des considérations propres au secteur privé lucratif (insertion professionnelle et production de valeur marchande) et excluant intégralement les considérations propres à l’Université (transmission et production désintéressées de savoirs). 

Les établissements universitaires viennent de recevoir une lettre de cadrage rectoral leur demandant de minorer leur budget de « toutes les ‘actions spécifiques’, dont les COMP, à titre conservatoire », et de la majorer « d’une compensation au titre du CAS pensions et de la protection sociale complémentaire ». Les espoirs (dérisoires) des bureaucrates de France Universités, de l’Initiative et de l’Udice, qui ont pensé récupérer des pièces jaunes dans leur écuelle en collaborant à l’expérimentation des COMP à 100%, viennent donc d’être douchés. Il n’y aura pas un kopek.

Les COMP ne sont pas pour autant abandonnés. Au contraire, même. Le ministre Baptiste a en même temps annoncé la généralisation des COMP à 100% dès l’année prochaine, et leur synchronisation avec les élections universitaires. La mise sous tutelle politique des établissements universitaires ne s’embarrasse même plus de l’habituelle carotte budgétaire. L’intégralité des budgets, y compris le salaire des fonctionnaires, sera ainsi soumise aux critères arbitraires de l’exécutif. Le conditionnement des budgets fédéraux à des normes politiques est très exactement l’outil de contrôle utilisé par M. Trump aux États-Unis.

Cette mise sous tutelle de l’Université arrive dans une phase de montée en puissance de l’extrême-droite et de l’illibéralisme. Il serait souhaitable que la tactique « Flood the zone » de M.Baptiste n’occulte pas la gravité de cette attaque là, qui met en place les outils d’asservissement de l’Université dont rêve tout gouvernement autoritaire et illibéral.

[1] Le questionnaire collecte à travers 44 questions une série de données personnelles relevant de la vie privée des personnes et de leurs croyances politiques ou religieuses. L’enquêté doit remplir son âge précis (l’âge n’est pas collecté par une logique de tranche d’âges rendant difficile l’identification et une fois le questionnaire lancé il est impossible de ne pas répondre), le genre, l’académie d’exercice (sans possibilité offerte de ne pas répondre), le type d’établissement dans lequel on exerce (avec une série de modalités du type « Université », « IUT », « École d’ingénieur », le répondant étant invité à préciser si son établissement ne correspond pas aux types décrits) avec une question complémentaire pour savoir si l’établissement est public ou privé. Il figure ensuite une question sur la fonction principale exercée dans l’établissement (distinguant « Enseignant-Chercheur ou Chercheur », « Personnel administratif (ex : secrétariat, ressources humaines…) », « Personnels techniques (ex : maintenance, informatique, laboratoire »), « Personnels de service ou d’appui (ex : accueil, logistique, vie étudiante) », « Autres : préciser »). Une question redouble cet élément demandant si la personne travail en « service technique », « service administratif » ou « service commun ».

Le répondant doit ensuite renseigner son corps administratif (« ITA / BIATSS », « Enseignant-chercheur ou chercheur », « Autres corps de l’enseignement supérieur : préciser »). Il est demandé si la personne est « inscrite dans un établissement de l’enseignement supérieur dans l’année en cours » ce qui est un moyen de pouvoir isoler la qualité d’étudiants et/ou de doctorants. La personne doit renseigner également le « plus haut diplôme obtenu ». Elle doit également indiquer le code postal de sa ville de résidence principale (entrée numérique) puis sélectionner la ville précise qui correspond à ce code postal.

Figurent ensuite des questions demandant si l’agent public concerné « s’intéresse à la politique (beaucoup, assez, peu, pas du tout) », si l’agent est « habituellement très proche, assez proche, peu proche ou pas proche du tout d’un parti politique en particulier ». Figure ensuite une liste de 24 formations politiques (allant de Lutte Ouvrière à Reconquête) et le répondant est invité à dire « de quelle formation » il se « sent le plus proche ou le moins éloigné ». Il est demandé ensuite dans une nouvelle question à l’agent public de se mettre dans la situation où il devrait se « positionner sur » une formation politique, même s’il n’appartient à aucune. Pour ces deux dernières questions il est possible de cocher (« aucune formation »). Ensuite une échelle allant de 0 (« extrême gauche ») à 10 (« extrême-droite ») est proposée sur laquelle l’agent public doit cocher afin de préciser où il se situe. Enfin, il est demandé la religion de l’agent public : « Catholique, Protestante, Juive, Musulmane, Autre religion, sans religion, vous ne souhaitez pas répondre ».

[2]  Il s’agit de pseudonymisation, ce qui impose des règles strictes sur la gestion des données.

[3]  La Cour a en effet considéré que « les données pseudonymisées restent des données à caractère personnel tant que l’organisme conserve les moyens de réidentification, même indirectement ».  CJUE, arrêt du 4 septembre 2025, affaire C-413/23 P, Contrôleur européen de la protection des données (EDPS) c. Single Resolution Board (SRB).
https://curia.europa.eu/juris/document/document.jsf?docid=303863&text=

[4] https://revue21.fr/article/college-de-france-total/

 

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Liberté académique : neutralité, loyauté et devoir de réserve (ii)

Nous nous réjouissons de chaque signe, si ténu soit-il, de vitalité de l’Université contre le rouleau compresseur de l’austérité, de la bureaucratie managériale et de l’insignifiance, en marche depuis plus de deux décennies, déjà. Ainsi, après Saclay l’an dernier, les collègues de Sorbonne Université tentent de reprendre pied face à une bureaucratie aussi autoritaire qu’incompétente, médiocre et dépourvue d’éthique. Les enjeux sont identiques : empêcher l’adoption de statuts conférant les pleins pouvoirs à la bureaucratie par un féodalisme qui dévitalise l’établissement. Hauts les cœurs !

Téléchargez la lettre d’intimidation envoyée par le ministre Baptiste à l’administrateur du Collège de France pour demander la censure du colloque: “la Palestine et l’Europe” :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/OukazeBaptiste.pdf


Le billet qui suit a été écrit avant la censure d’inspiration trumpiste d’un colloque savant au Collège de France. Nous partageons la vive émotion de la communauté scientifique face à cette violation frontale de la liberté académique.

https://carep-paris.org/annonce/communique-de-presse-le-college-de-france-cede-aux-pressions-et-annule-le-colloque-la-palestine-et-leurope/

Si vous avez raté le début…

Dans le premier volet de ce billet, nous avons défini les principes sur lesquels repose la liberté académique :

https://rogueesr.fr/liberte-academique-principes-et-enjeux-du-debat/

C’est une liberté négative en ceci qu’elle suppose une protection contre toute intrusion de pouvoir qui la menace de l’extérieur (pouvoir politique, pouvoir religieux, pouvoir économique, pouvoir administratif et bureaucratique). Mais il s’agit surtout d’une liberté positive qui suppose la possibilité effective de mener des recherches, de concevoir des enseignements et de décider collégialement des règles, des standards, des procédures et des limites. La liberté académique se conçoit ainsi comme un point d’articulation entre éthique scientifique et principe d’autonomie de l’Université.

Qui doit bénéficier de la liberté académique ?

La liberté académique est nécessaire à l’activité scientifique et universitaire, qui repose sur un questionnement endogène et vise à créer des savoirs comme un commun de la connaissance, qu’aucun intérêt particulier ne peut s’approprier. L’Université se fonde sur une interrogation illimitée qui ne prend aucune fin pratique et monnayable comme préalable et dont la méthode est la disputatio entre pairs. Cela exclut évidemment les usurpateurs publicitaires et essayistes se faisant passer pour chercheurs, les lobbies et think-tanks mais aussi, par exemple, la recherche et développement du secteur privé. Le ministère, les rectorats, l’administration des établissements et leurs bureaucraties sont extérieurs à l’Université. En conséquence, les règles électorales des conseils centraux sont en violation directe du principe de liberté académique. Il en va de même avec toute instance de contrôle ou de pilotage bureaucratique (comme le Hcéres) fondé sur des normes exogènes à l’Université (comme les Contrats d’Objectif, de Moyens et de Performances (COMP) ou les KeyLabs). 

La liberté académique n’est pas une affaire de statut, ni d’établissement de rattachement, mais de fonction : celles et ceux qui publient des travaux scientifiques — des (enseignants-)chercheurs statutaires mais aussi, par exemple, des doctorants, des post-doctorants ou des ingénieurs de recherche — doivent bénéficier de protections, de droits et de devoirs dans ce cadre ; il en va de même pour le fonctionnement des équipes pédagogiques. La liberté académique suppose la plus faible division du travail possible dans les équipes de recherche et d’enseignement. Pour autant, la transmission de gestes, de manières de faire et de discuter, de styles, de mœurs, de standards d’exigence suppose un encadrement des jeunes chercheuses et chercheurs. Si les jeunes chercheurs ne doivent pas être les exécutants d’un P.I. qui ne pratique plus la recherche, la période de formation suppose certaines limites à leur autonomie. Nous reviendrons longuement sur la question des statuts et des garde-fous, ainsi que sur les étudiantes et les étudiants, qui sont partie prenante de l’Université, et disposent de droits et d’obligations spécifiques.

« Neutralité », « pluralisme », « devoir de réserve », « loyauté »

Parmi les attaques, désormais permanentes, contre la liberté académique, les plus pernicieuses sont perpétrées au nom d’une conception délibérément dévoyée du concept. Communiqués de presse ministériels, chartes d’inspiration trumpiste imposées aux établissements par les présidences de région, chartes sans la moindre valeur juridique qu’universitaires et chercheurs sont sommés de signer, règlements intérieurs et changement de statuts violant la liberté académique et le droit. Nous entendons clarifier ici quatre concepts qui reviennent de manière répétitive dans ces attaques par décomposition du sens. Disons le tout de go: les universitaires et les chercheurs, quel que soit leur statut, ne sont ni soumis à un quelconque « devoir de réserve » ni à la moindre sorte de « neutralité » et encore moins à une supposée « loyauté » vis-à-vis de leur établissement. L’Université est sous le régime de la liberté académique, tous les devoirs liés à la fonction publique y étant subordonnés. La liberté académique est bordée par l’éthique académique d’un côté et par le droit commun de l‘autre. L’éthique académique ne saurait avoir la « neutralité » pour valeur. La disputatio n’est pas un « pluralisme » d’opinion. Il serait impensable que les faits, les preuves, les analyses critiques soient tus pour ne pas froisser des croyances ou des opinions — à plus forte raison quand ces croyances sont celles de lobbies suprémacistes, intégristes et obscurantistes. S’il existe, de fait, un pluralisme d’écoles de pensée au sein de nombre de disciplines, aucune norme académique ne stipule qu’il faille un équilibre des temps de parole de différents courants dans une même conférence. Si les tentatives périodiques de fondamentalistes du marché d’interdire les travaux des économistes critiques sont problématiques, ce n’est pas au nom d’un nécessaire « pluralisme » mais parce que ces menées obscurantistes violent la liberté académique.

Loyauté

Les universitaires (au sens large) ne sont soumis à aucun devoir de loyauté. La loyauté fait référence au principe de subordination hiérarchique dans l’exercice des fonctions. Les professeurs sont nommés par le président de la République ; les maîtres de conférences sont nommés par le ministre. Aucun président d’université, aucun recteur, aucun directeur de laboratoire, aucun directeur d’UFR, aucun responsable administratif n’est le supérieur hiérarchique d’un universitaire. Les universitaires et les chercheurs doivent rester étrangers à toute prétendue loyauté envers l’établissement ou envers la bureaucratie, et plus encore envers une « marque » universitaire. En revanche, ils sont soumis à l’éthique académique. En ce sens, ils doivent faire preuve de loyauté au sens où ils doivent faire preuve d’honneur, de probité, d’intégrité et de déontologie, et respecter les normes et les valeurs du travail savant. Seuls les pairs en sont garants.

Neutralité institutionnelle

Le « principe de neutralité », « principe fondamental du service public » selon le Conseil constitutionnel, s’applique à l’« administration » et aux « autorités responsables » des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Les usagers, pour leur part, « disposent de la liberté d’information et d’expression à l’égard des problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels. Ils exercent cette liberté à titre individuel et collectif. » Seules la bureaucratie et l’administration de l’enseignement supérieur et la recherche sont donc soumis au principe de neutralité, compris comme l’absence d’expression d’opinions politiques ou religieuses et, a fortiori, d’attache politicienne. L’usage des listes professionnelles par des présidents d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour appeler à voter pour tel ou tel candidat à la présidence de la République contrevient ainsi au principe de neutralité. L’Udice et France Universités, les deux associations de défense des intérêts de la bureaucratie, contreviennent en permanence au principe de neutralité puisqu’elles défendent des options politiques — comme la volonté d’en finir avec le statut de fonctionnaire dans l’ESR ou d’augmenter les frais d’inscriptions. Le principe de neutralité ne désigne en aucun cas le silence sur les implications politiques et sociales des faits établis dans le cadre d’une recherche scientifiquement adéquate, ni le principe de musèlement de la production savante lorsqu’elle contrevient à des opinions exprimées par des groupes de pression. Le principe millénaire des franchises universitaires est une conséquence de ce principe de mise à l’abri de l’espace de délibération, de critique et de réflexion interne à l’Université. Les deux franchises principales sont la suspension du pouvoir de police et l’existence d’un pouvoir juridictionnel de l’Université, avec ses juridictions et son dispositif de sanctions disciplinaires. Parce que la disputatio entre pairs et l’éthique académique doivent, seuls, régir l’activité académique, les forces de l’ordre ont interdiction d’intervenir dans l’enceinte des campus universitaires — les exceptions sont les flagrants délits, les catastrophes et les interventions sur réquisition du Parquet. Au cours de la dernière décennie, les violations des franchises universitaires se sont multipliées, les présidences cédant aux pressions ministérielles et acceptant sans nécessité les interventions policières dans les établissements sur pression des préfets ou du ministère. Les parlementaires de la droite illibérale tentent régulièrement de mettre fin aux franchises universitaires, qui ont pourtant survécu même à l’Inquisition, en créant un délit d’intrusion dans les campus universitaires.

Devoir de réserve

Le devoir de réserve est une notion issue de la jurisprudence et non des textes de loi. Le devoir de réserve est la conséquence de la neutralité institutionnelle pour les personnels de la fonction publique, qui se doivent d’observer une retenue (réserve) dans l’expression de leurs opinions, faute de quoi ils s’exposent à une sanction disciplinaire (et non pénale). Les décisions du conseil constitutionnel de 1984 et 2010 rappellent qu’universitaires et chercheurs ne sont pas soumis au devoir de réserve, puisqu’ils sont sous le régime de la liberté académique. Ils ont un devoir éthique de dire le vrai sur le monde. En revanche, même dans le cadre de prises de paroles dans les médias, les présidences d’établissements de l’ESR ne peuvent faire mention de leurs opinions politiques ou religieuses, même s’ils sont issus du corps professoral : dès lors qu’ils n’exercent plus les fonctions de professeurs et même s’ils en gardent le titre, les fonctions administratives leur imposent la plus grande retenue.

Neutralité axiologique

Le concept de « neutralité axiologique » est périodiquement brandi dans des tribunes néo-maccarthystes de la presse illibérale pour disqualifier la participation des universitaires aux débats politiques et sociaux. L’usage confusionniste du concept date d’un temps où des universitaires conservateurs ont voulu faire de Max Weber un anti-Marx et ont interprété le concept de « neutralité axiologique » comme une incompatibilité de l’activité scientifique avec tout positionnement politique. La neutralité axiologique signifie l’indépendance réciproque entre la quête de vérité et les valeurs éthiques et politiques, tant dans la production que dans la réception des connaissances scientifiques. Autrement dit, ce que je crois devoir être ou ce que je crois être bon ne doit avoir aucune incidence opératoire dans l’établissement des faits, des théories, des modèles, des hypothèses causales. Les questions disputées doivent être tranchées — si cela se peut, et quand cela est possible — sur la seule base de l’appareil de preuves disponible, et selon des normes de corroboration et de véridiction propres aux disciplines. L’activité scientifique n’exige aucune neutralité — au sens d’indifférence — dans le choix et la construction des sujets, en particulier dans un monde comme le nôtre où temps, finances et cognition sont des ressources finies. Les valeurs sont ici inévitables et mêmes bienvenues pour décider collégialement donc délibérativement de l’allocation de ces ressources. A qui voudrait consacrer l’intégralité de la recherche scientifique au dénombrement des poux, nous pouvons raisonnablement rétorquer que ce n’est pas une bonne conception de la science, et qu’il y a bien mieux à faire.

Si la circonscription exacte du domaine de l’habitus de recherche, de la pratique scientifique et de la structuration des collectifs savants concernés par la neutralité axiologique est elle-même objet de disputatio, reste qu’on peut affirmer qu’il existe des zones de neutralité, et qu’elles ne sauraient recouvrir tout ce qu’on entend par science. Le principe de disputatio et la reconnaissance par les pairs constituent donc le critère par lequel la quête collective de vérité par le monde académique se distingue spécifiquement. Dès lors que la liberté académique est définie comme liberté positive liée à un engagement collectif visant à la « recherche désintéressée de la vérité », la responsabilité des universitaires devant la société apparaît comme une partie intégrante de cette liberté. Subséquemment, le concept de neutralité axiologique affirme le devoir pour les scientifiques d’élucider le sens et la portée des convictions et des prises de position des acteurs sociaux mais aussi bien les présupposés axiologiques (normatifs) qui structurent implicitement le contenu de certains concepts au cœur de l’action sociale.

La notion de Wertfreiheit i.e. de neutralité axiologique, étant souvent dévoyée, et exigeant prudence et précaution pour prévenir ses usages fautifs, peut-être serait-il préférable de la réserver à de telles discussions académiques et de l’éviter dans les textes prescriptifs.

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Liberté académique : principes et enjeux du débat

Longtemps ignorée en France [1], la liberté académique est devenue un passage obligé de tous les discours politiciens et bureaucratiques. Derrière l’hommage du vice à la vertu, nous nous permettons de voir une nouvelle opération de dévoiement des notions qui définissent l’Université, à l’image du sort fait au concept d’autonomie suite au rapport de MM. Aghion et Cohen [2]. Au vu de cette nouvelle opération de triangulation politique par les démolisseurs de l’Université et de la recherche, nous éprouvons donc le besoin de revenir à ce sujet auquel nous avions consacré trois longs textes analytiques il y a quelques années :

https://rogueesr.fr/liberte-academique/

Notre retour vers le principe de liberté académique sera suivi de fiches pratiques visant à fournir des clés pour comprendre, revendiquer et faire vivre la liberté académique. Ce manuel d’autodéfense servira de base à la publication de propositions programmatiques concrètes sur le sujet.

Pourquoi ce soudain intérêt pour la liberté académique ?

Les études sur la liberté académique sont longtemps restées confidentielles, du fait du lourd héritage napoléonien, qui a tenu l’Université française éloignée du modèle humboldtien auquel ce concept se rattache [3]. De fait, l’akademische Freiheit devenue academic freedom en anglais dépasse largement le cadre des franchises universitaires, associées, en France, à la cessatio de 1229 et 1231. L’histoire du concept est tortueuse et transnationale, et son étude devient rapidement un exercice très technique.

Cette relative indifférence de la communauté académique française envers l’histoire et la nature de sa propre liberté a pris fin en 2020, sous l’effet de deux évènements qui ont frappé aussi bien les sciences de la nature que les sciences humaines. D’abord, les premiers mois de 2020 donnèrent lieu à une surexposition de bateleurs médiatiques transformant le Covid en simple « épidémie de peur », faisant des politiques de prévention une marque d’irrationalité, ou promouvant des remèdes miraculeux comme l’hydroxychloroquine. M. Macron emboîta tranquillement le pas à MM. Trump, Musk et Bolsonaro [4] et entendit « rendre justice à Didier Raoult qui est un grand scientifique. » La communauté scientifique paya doublement le prix des pseudo-débats scientifiques médiatiques, construits à la manière des talk-shows contradictoires : 5 minutes pour le vrai, 5 minutes pour le faux, et dieu reconnaîtra les siens. D’abord, la littérature scientifique ne fut pas prise en compte pour construire une politique de prévention sanitaire efficace, contribuant à ce qu’on compte cinq fois plus de morts surnuméraires et de Covid longs dans le pays de Pasteur qu’au Japon. Ensuite, les violations les plus notoires de la déontologie scientifique furent utilisées comme prétexte pour tenter de museler l’expression publique des universitaires et des chercheurs. Aussi, penser de concert liberté académique et éthique scientifique devint une nécessité.

Peu après, en juin 2020, alors que la jeunesse états-unienne se mobilise contre l’extrême-droite de M. Trump, les violences policières et le racisme, dans le sillage du meurtre de George Floyd, M. Macron critique les manifestations et y voit la main… des universitaires : « Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. […] Cela revient à casser la République en deux. ». S’ensuivit une longue séquence d’importation des chimères de l’extrême-droite MAGA sur l’Université, impulsée par M. Blanquer et Mme Vidal, culminant en janvier 2022 avec un faux colloque en Sorbonne. À la même période, la doctrine du second mandat de M. Trump contre les sciences et l’Université prend sa place dans l’appareil de propagande, marquée par les keynotes de M. Thiel (« Nationalism breaks the dogma machine ») et M. Vance (« Universities are the enemy ») à la conférence National Conservatism de 2021.

L’acablanchiment bureaucratique

Ces cinq dernières années ont été mises à profit par les universitaires et les chercheurs pour s’approprier le concept de liberté académique, et le confronter à la situation française. C’est avec quatre ans de retard et surtout, après avoir appuyé deux décennies de régressions, que la bureaucratie de l’Université et de la recherche tente de reprendre le contrôle du concept et de le plier à ses intérêts. Il est symptomatique que France Universités ait confié cette mission à un comité issu de l’Institut d’Études Politiques de Paris, une institution fondée par des nostalgiques de la monarchie, hostile à la démocratie, déjà vilipendée pour son conformisme et son endogamie par Marc Bloch, restée consanguine de l’appareil d’État le plus inculte scientifiquement, et qui fut dans les années 2000 le laboratoire de toutes les réformes qui ont déclassé l’Université française. 

Sans doute cette opération d’acablanchiment (qu’on nous pardonne ce néologisme permettant d’éviter freedom washing) a-t-elle le mérite de susciter l’intérêt médiatique pour la liberté académique. Toutefois, nous devons nous prémunir contre les distorsions, occultations et effacements délibérément mis en œuvre pour la priver de sa portée et de son sens. De même que l’autonomie de l’Université n’est pas la toute-puissance illusoire de baronnets locaux, la liberté académique n’est pas une liberté individuelle, la liberté d’expression des universitaires n’est pas la liberté de dire n’importe quoi n’importe où, et la liberté de la recherche est irréductible à la « liberté de savoir » promue par les fossoyeurs de l’information scientifique indépendante. C’est précisément cette politique de confusion délibérée que nous voulons examiner ici.

De l’affrontement autour de la définition de la liberté académique

L’enjeu des mouvements opérés par la bureaucratie de l’Université et de la recherche n’est pas seulement de revendiquer le monopole du discours public sur ce sujet. Il consiste dans la définition même de la liberté académique, qui fait l’objet d’un affrontement dont l’enjeu est crucial. 

La liberté académique n’est autre que la condition de possibilité du métier d’universitaire, entendu au sens le plus large et incluant donc aussi bien la recherche scientifique que l’enseignement universitaire. La liberté académique est une liberté collective, de nature professionnelle, qui est accordée aux personnes que sont les universitaires, exclusivement en raison de leur appartenance à l’Université en tant que communauté. La liberté académique est intrinsèquement liée aux missions de l’Université : la production, la critique, la conservation et la transmission des savoirs s’inscrivent dans un cadre régulé par des procédures contradictoires (la disputatio). Mais ces activités ne sont possibles qu’à la condition que les universitaires puissent chercher le vrai et dissiper le faux, sans aucune sujétion aux pouvoirs politiques, religieux et économiques.

Cette définition permet de repérer une première opération de substitution conceptuelle de la part de la bureaucratie managériale : dissoudre la liberté académique dans une supposée « liberté de savoir », concept aussi flou que dangereux. À la différence de la liberté académique, la liberté de savoir permet par exemple de promouvoir le remplacement du journalisme scientifique par un Science media center en partenariat public-privé, et de faire passer des opinions et des éléments de communication orientés pour des vérités objectivables.

La liberté académique comme liberté positive

Si la liberté académique est bien un pilier de la démocratie, elle suppose de délimiter un intérieur et un extérieur de l’Université. De là, apparaît l’idée, développée par Isaiah Berlin dans les années 1950, de distinguer un sens négatif et un sens positif du concept de « liberté ». Ainsi, la liberté académique peut se concevoir comme une protection de l’Université contre toute intrusion de pouvoir — politique, religieux ou économique — qui la menace de l’extérieur ; cette liberté, dite négative, est l’absence d’obstacles, de barrières, de contraintes à l’exercice du métier d’universitaire. Mais il existe une seconde composante de la liberté académique, dite positive, qui repose sur l’idée que le libre exercice d’une activité sociale est également porteur d’une finalité collective. Chez un penseur comme Kant, la liberté académique est une liberté positive car son exercice est un prérequis à l’instauration d’un espace public démocratique, au progrès vers une société cosmopolitique, et plus généralement au plein développement culturel du genre humain. 

La communauté académique est traversée d’importants débats sur les finalités de la liberté académique positive, même si le problème est rarement posé dans ces termes. Il n’en demeure pas moins que la majeure partie des universitaires souscrivent à l’idée que la poursuite désintéressée de la vérité remplit une fonction sociale d’intérêt général. Par cette idée, la liberté académique entendue comme liberté positive se voit conditionnée à la possibilité effective de poursuivre les missions afférentes à l’exercice du métier d’universitaire. Ce n’est ni la propriété d’un lieu, ni celle d’un établissement, ni celle d’une marque : la liberté académique s’organise autour d’un ensemble de normes éthiques et intellectuelles, de procédures et de pratiques spécifiques à l’Université ; au premier rang de ces pratiques, on retrouve la poursuite de la vérité et l’exigence de probation, par l’argumentation empirique et par la disputatio.

Liberté académique et bureaucratie

La liberté académique, en tant que liberté positive, est la condition de réalisation du principe d’autonomie et repose ainsi sur la capacité d’auto-institution du monde académique i.e. de l’Université, qui se dote de ses propres règles, de ses propres normes, de ses propres standards, de ses propres procédures. Elle suppose la collégialité, comme principe d’auto-gouvernement, d’auto-organisation et d’auto-limitation collective. La liberté académique suppose donc l’existence d’un espace de délibération, de critique et de réflexion interne à l’Université.

Les réformes de ces deux dernières décennies ont, de ce point de vue, piétiné la liberté académique : les universitaires et les chercheurs n’ont plus, ni moyens effectifs de faire leur métier, ni droit de regard sur les décisions les concernant. Cette séparation entre décideurs qui n’exercent pas (ou plus) le métier d’universitaire et universitaires devenus exécutants porte un nom : bureaucratie. La bureaucratie est littéralement antagoniste à la liberté académique. Les directions des établissements d’enseignement supérieur et de recherche ne sont en aucun cas les supérieurs hiérarchiques des universitaires et des chercheurs. Elles appartiennent à la sphère administrative et sont tenues à ce titre, contrairement aux universitaires, à un principe de neutralité, de fait piétiné par des associations comme France Universités ou l’Udice. Les agences de financement et autres appels à projets d’excellence remplissent un rôle majeur dans cette destruction de la liberté académique positive, comme l’ont bien vu MM. Musk et Trump avec leur Compact for Academic Excellence in Higher Education.

La bureaucratie est extérieure à l’Université et elle nie la liberté de celle-ci. On comprend dès lors son intérêt à prétendre définir la liberté académique ou à fétichiser l’inscription de la liberté académique dans la constitution : éliminer du débat public la liberté positive et les principes de collégialité et d’autonomie. Nombre d’adversaires de la liberté académique comme liberté positive ont choisi un pluriel (« les libertés académiques ») qui l’enferme dans une série de droits énumérés définis juridiquement : liberté de recherche, liberté d’enseignement, liberté de publication, liberté d’expression et franchises académiques. Le singulier (la liberté académique) désigne un concept positif irréductible à cette succession de micro-libertés morcelées. La liberté académique au singulier s’ancre dans la praxis académique, et, comme liberté positive, elle relie le principe d’autonomie et celui de responsabilité devant l’intérêt général humain.

Réaffirmer les missions de l’Université

Par conséquent, la question régulièrement posée dans notre courrier, « Qu’est-ce que j’ai le droit de dire ou de faire ? » dans telle ou telle situation, au sein de tel ou tel organisme n’appelle ni une réponse juridique, bien que la liberté académique soit évidemment bornée par le droit commun, ni des chartes individuelles, ni des règlements intérieurs sans valeur juridique, mais appellent des réponses issues du travail réflexif de la communauté académique, en particulier sur l’éthique académique.

Ce qui est en jeu, ce sont les missions mêmes de l’Université. La majuscule est ici utilisée pour désigner le concept, et non les établissements du même nom et a fortiori ce que la bureaucratie entend en faire : des « marques » en concurrence. L’Université — avec la majuscule — s’inscrit dans une vision humboldtienne, démocratique, humaniste, rationaliste et sensible, contre la vision d’un enseignement supérieur et d’un système de recherche assujettis à des finalités économiques ou idéologiques. L’Université a pour mission de créer, transmettre, critiquer et conserver les savoirs et repose sur un double principe de responsabilité et d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs économique, politique, religieux et administratif. L’Université est une composante de l’École comme lieu d’une culture et d’un savoir communs.

[1] La défense de la liberté académique doit beaucoup au travail explicatif d’Olivier Beaud lors du premier train de mesures de « mise au pas des universitaires ». On pourra mesurer le chemin parcouru en lisant ce texte de 2009 :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2021/02/Beaud2009.pdf

[2] Les transparents de M. Aghion pour légitimer la politique de paupérisation, de précarisation et de mise au pas bureaucratique de l’Université constituent, 15 ans après, un matériau historique de premier choix pour comprendre d’où vient le décrochage économique, scientifique et technique de la France. Distorsions idéologiques, absence de rigueur, remplacement des mots par leurs antonymes, « données » dépourvues de scientificité, corrélations inexistantes : ces transparents présentés à Mme Pécresse constituent un exemple caractéristique de l’usage de pseudo-science au service d’une entreprise idéologique de destruction de l’Université.

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2025/11/SlidesAghion.pdf

[3] Christophe Charle, Jacques Verger, Histoire des universités XIIe – XXIe siècle. 2012, PUF.

Christophe Charle, Jalons pour une histoire transnationale des universités, 2013 :

https://journals.openedition.org/chrhc/3147

Le modèle humboldtien d’Université fait référence au projet porté par Guillaume de Humboldt à l’occasion de la fondation de l’université de Berlin en 1810. Il s’inscrit en rupture avec le modèle napoléonien, centralisé et fondé sur des écoles spécialisées, pour promouvoir une Université où la connaissance se construit de manière autonome et critique. Humboldt tente une synthèse dans laquelle l’Université médiévale régie par le principe de disputatio serait revivifiée par l’apport critique des Lumières. Dans l’Université humboldtienne, l’étudiant n’est pas un simple récepteur passif, mais un acteur engagé dans une quête de savoir, guidé par des professeurs qui sont eux-mêmes des chercheurs. L’idéal humboldtien, fondé sur la liberté d’enseigner (Lehrfreiheit) et la liberté d’apprendre (Lernfreiheit), valorise la formation intellectuelle et morale de l’individu, en privilégiant une approche interdisciplinaire et une exploration libre des sciences, des lettres et des arts. L’Université devient ainsi un espace de dialogue, où la transmission des savoirs s’articule avec leur production, et où la curiosité intellectuelle prime sur les impératifs pratiques, économiques ou professionnels. Le modèle humboldtien fonctionne aujourd’hui comme un idéal régulateur, bien plus que comme une référence à l’université prussienne ayant réellement existé, largement mythifiée.

[4] « Maybe worth considering chloroquine for C19. »

Tweet d’Elon Musk du 16 mars 2020

« I get a lot of tremendously positive news on the hydroxy and I say “hey…”. You know the expression I used, John? “What do you have to loose, okay, what do you have to loose? »

Conférence de Donald Trump du 19 mars 2020 

« HYDROXYCHLOROQUINE & AZITHROMYCIN, taken together, have a real chance to be one of the biggest game changers in the history of medicine. »

Tweet de Donald Trump du 21 mars 2020

« L‘utilisation de la chloroquine s’avère de plus en plus efficace. Deux médecins brésiliens renommés ont refusé de divulguer ce qui les a guéris du COVID-19. […] Que Dieu éclaire ces deux professionnels afin qu’ils révèlent au monde qu’il existe une médecine prometteuse au Brésil. »

Tweet de Jair Bolsonaro du 8 avril 2020

« Une visite ne légitime pas un protocole scientifique, elle acte et marque l’intérêt du chef de l’État pour des essais thérapeutiques, qu’ils soient prometteurs ou pas. »

Communiqué de l’Élysée suite à la visite d’Emmanuel Macron à l’IHU de Marseille, le jeudi 9 avril 2020

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Le CAS(se) du siècle


« Non compensation de mesures obligatoires : Guerini, CAS Pension, PSC […] Je voudrais un peu minorer le sujet ; […] je veux dire : c’est pas Zola non plus, quoi. Excusez-moi : j’essaye de relativiser un tout petit peu la situation budgétaire des établissements. »

« Horizon Europe. […] Moi, comme mes prédécesseurs, avons harcelé les universités et les organismes en leur disant : “Bandes de nuls ! Déposez plus !” […] Les universités sont à la ramasse sur le sujet et c’est pas bien. Je veux dire : je suis désolé de dire ça comme ça, de dire ça aussi brutalement, mais honnêtement, il faut qu’ils se mobilisent sur cette question… »

Philippe Baptiste, ministre. Audition au Sénat du 29 octobre 2025 concernant le budget


Comme chaque année, nous avons analysé l’évolution des budgets de la recherche et de l’Université à partir des documents budgétaires, résumée par le graphique suivant :

Budget total de l’Université et de la recherche (programmes 150, 172 et 193) décomposé en trois parties : la subvention pour charge de service public de l’Université publique (triangles orange), la subvention pour charge de service public de la recherche publique (écart entre triangles jaunes et carrés bleus) et la part de budget transférée au privé ou à des institutions publiques (écart entre carrés bleus et rond rouges). La subvention pour charge de service public de l’Université (triangles orange) comprend la contribution employeur du CAS pension, dont le taux a crû de 74,6% à 82,6% entre 2024 et 2026. Pour rendre compte du budget mobilisé pour l’Université et la recherche, les triangles verts montrent le budget obtenu en ramenant le taux de contribution employeur du CAS Pensions à 41,1%, selon la convention choisie par la Cour des Comptes.
(A) Représentation sans compensation de l’inflation, en euros courants.
(B) Représentation en euros de 2025, avec compensation de l’inflation (INSEE et projections macroéconomiques de la Banque de France).
(C) Budget de l’Université (programme 150) rapporté au nombre d’étudiants à l’Université, avec compensation de l’inflation).

L’analyse budgétaire nécessite de calculer au plus juste le budget réel affecté aux établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour effectuer leurs missions de service public. Cela suppose de prendre garde à trois artefacts qui polluent les données budgétaires brutes :

  • la (large) part de budget public qui finance le secteur privé,
  • la part du budget fictivement affecté à l’Université et la recherche mais qui finance tout autre chose, l’archétype étant le budget d’équilibrage du CAS Pension,
  • l’inflation.

L’absence de financement de mesures obligatoires comme le régime de protection sociale complémentaire (0,3 % du budget) conduit à une nouvelle baisse effective du budget des universités, à hauteur de 250 millions €.

Le jeu de bonneteau du CAS pension

Qu’est-ce que le CAS pension ? Il s’agit du Compte d’Affectation Spécial où sont versées les pensions de retraites des ex-fonctionnaires. Il comprend à la fois l’homologue des cotisations des employeurs du secteur privé, mais aussi le financement de dispositifs de solidarité ainsi qu’une subvention permettant au solde cumulé du CAS pension de ne jamais être déficitaire. Cette convention comptable est neutre pour le solde public puisqu’il s’agit de versements internes à l’État. Mais elle augmente artificiellement le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche (et de l’École dans son ensemble) alors qu’il s’agit de financer l’ensemble des pensions des retraités de la fonction publique civile et militaire, y compris ceux des services publics privatisés (Orange, PTT, etc) ou transférés aux collectivités territoriales dans le cadre de la décentralisation. Non seulement le budget affecté aux missions de l’Université et de la recherche publique est surévalué, mais deux années de suite, le taux de contribution employeur du CAS pension a été artificiellement augmenté de 4 points, passant de 74,6% en 2024 à 82,6% en 2026, contre 16,46% pour le secteur privé. En clair, l’artifice comptable permet à Bercy de baisser les budgets réels et d’inciter la bureaucratie de l’Université et de la recherche à l’embauche de contractuels plutôt que de fonctionnaires.

Le tour de passe-passe du CAS pension n’a rien de nouveau : comme nous l’avons longuement expliqué à l’époque, il était au cœur de la Loi de Programmation de la Recherche (LPR) dont l’objet était la baisse des budgets et surtout la dérégulation des statuts pour priver universitaires et chercheurs de leur protections statutaires. Pour effectuer des comparaisons entre pays, ou d’une année sur l’autre, il faut soustraire l’effet des augmentations de la subvention d’équilibre au CAS pension (triangles verts). Les courbes sont éloquentes : si le budget apparent est stagnant, le budget réel, déjaugé de l’inflation et du CAS pension chute rapidement depuis l’adoption de la Loi de Programmation de la Recherche. Alors que l’inflation liée à l’augmentation du prix de l’énergie après ouverture à la concurrence a été jugulée, la baisse du budget par étudiant entamée depuis 15 ans se poursuit.

 

« Steve said, ‘Have you ever noticed that when they need us, they talk about duty, but when we need them, they talk about budgets ?’

‘What are we supposed to do about it?’

‘Fight,’ Steve said.

Danny shook his head. ‘Whole world’s fighting right now. France, fucking Belgium, how many dead ? No one even has a number. You see progress there?’ »

Dennis Lehane, The given day

Quels objectifs politiques les choix budgétaires traduisent-ils ?

Le projet de loi de finances (PLF 2026) concocté par la nouvelle alliance majoritaire poursuit sans surprise la politique menée précédemment. En période de stagnation économique, la priorité est accordée à préserver les dividendes par plus de 200 milliards d’euros d’aides directes aux entreprises. Concernant la recherche, les 8 milliards d’euros de Crédit d’Impôt Recherche, dont les services d’évaluation de l’État certifient qu’ils ne servent à développer l’innovation qu’à la marge, seront sanctuarisés. La réforme du système de financement de l’apprentissage conduit à une baisse de 31% de l’aide financière aux employeurs d’apprentis (3,4 milliards d’euros en 2025 contre 2,3 milliards d’euros au PLF 2026). La prime à l’embauche d’alternants instaurée en 2020, d’un montant de 6 000 € euros, est conservée. Elle profite essentiellement au développement d’un secteur privé lucratif de très mauvaise qualité, au coût exorbitant. Un apprenti coûte ainsi 26 000 d’euros d’argent public, largement captés par le secteur privé, contre 5 500 € en moyenne pour un étudiant de l’Université. Il importe d’avoir les grandes masses budgétaires en tête : la subvention pour charges de service public de l’Université et de la recherche s’élève à 21 milliards d’euros, le crédit d’impôts recherche à 8 milliards d’euros et l’alternance à 25 milliards d’euros. Si le secteur public reçoit une part du budget dévolu au soutien de l’alternance, l’intégralité de la montée en charge du dispositif a été captée par le secteur privé.

Concernant l’enseignement supérieur et la recherche publique, les choix budgétaires traduisent deux objectifs politiques à temps court : (i) l’augmentation des frais d’inscription et (ii) la mise en extinction du statut de fonctionnaire pour les universitaires et les chercheurs. Il faut y ajouter la mise en œuvre à bas bruit et sans débat public de (iii) la mise en liquidation des organismes nationaux de recherche. Derrière ces trois objectifs, il s’agit de préparer (iv) la privatisation des secteurs rentables de l’Université. C’est l’objet du projet de loi Baptiste, qui a été présenté le 30 juillet en conseil des ministres. Le calendrier initial prévoyait un examen du projet de loi le 27 octobre par la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat.

Ces objectifs n’ont rien de nouveau : ils figurent dans le rapport Aghion-Cohen de 2004 qui se déroule depuis de manière imperturbable, par delà les alternances politiques. Dogmatique, dénué de tout fondement rationnel, ce rapport ambitionnait de transformer le système français issu de la Résistance pour le rapprocher des systèmes états-uniens et britanniques… qui s’effondrent aujourd’hui. Les faits sont cruels : les 21 ans, déjà, de réformes inspirées de ce rapport ont produit le décrochage scientifique et technique du pays. En 2000, l’Union européenne faisait presque jeu égal avec les États-Unis. Vingt-cinq ans plus tard, elle est devenue une colonie technologique, incapable d’innovation, et son retard dans tous les domaines économiques la frappe de vassalation. Cet effondrement scientifique, technique, industriel et économique, désastreux alors qu’il y a urgence à préparer la société à affronter le choc climatique et l’effondrement du vivant, a une cause centrale : le renoncement politique à toute ambition, à toute originalité, et la soumission intégrale au dogme d’un marché étendu à l’ensemble des activités humaines.

Tenir tête

Lorsqu’Aghion et Cohen ont théorisé la nécessité de réformer de manière « incrémentale » par étapes insensibles et difficilement lisibles, ils voulaient neutraliser par avance tout mouvement social porté par la jeunesse, prévenir des fiascos analogues à celui du projet de loi Devaquet. C’est aussi pourquoi le récent  mouvement #BloquonsTout, constitué presque exclusivement de jeunes, a suscité tant de contre-feux, jusqu’à provoquer par anticipation la chute du gouvernement Bayrou. Nous sommes parvenus à l’avant-dernière étape du programme de transformation d’Aghion et Cohen : l’autonomie financière, c’est-à-dire  l’augmentation des frais d’inscription. Les deux associations de défense de la bureaucratie universitaire, l’Udice et France Universités, y sont évidemment favorables. Loin d’être isolés, les mouvements de la « GenZ » font irruption un peu partout, de la Corée du Sud au Maroc, en passant par la Serbie ou Madagascar, pour porter l’idéal démocratique. La dérégulation des frais d’inscription constitue le déclencheur possible d’un mouvement de la jeunesse, imprédictible par nature. Notre devoir d’universitaires serait alors de nous porter à ses côtés pour tenter ensemble d’élargir l’horizon.

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Politique des Sciences 2025-2026

Le prochain séminaire de Politique des Sciences (PdS) aura lieu le jeudi 8 janvier 2026 de 17h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Vous avez la possibilité de suivre le séminaire à distance :

L’INRAE emmuré ; les relations entre le monde agricole et le monde scientifique

Le 27 novembre 2024, à l’appel de la FNSEA de Seine et Marne, une centaine d’agriculteurs érigeaient un mur autour des locaux de l’INRAE. Cette action militante, condamnée immédiatement par la direction de l’Institut, n’a pas entraîné de condamnations de la part du monde politique ni de communiqués du gouvernement défendant les chercheurs ainsi montrés du doigt. Dans quelle mesure, cet épisode marque-t-il une évolution plus large des rapports entre science agronomique et monde agricole ? Cette quatrième séance du séminaire Politique des sciences sera l’occasion de revenir sur l’histoire longue des savoirs agricoles et environnementaux dans leur rapport à l’agriculture.

Tamara Ben Ari, chercheuse en agronomie à l’INRAE

Ivan Bruneau, universitaire en Science Politique à l’Université Lyon 2

François Dedieu, sociologue à l’INRAE

Christian Huyghes, ex-directeur scientifique à l’INRAE

 

Le séminaire « Politique des sciences » propose, depuis une quinzaine d’années, un lieu de réflexion sur les réformes universitaires en cours et sur les menaces qui pèsent sur l’autonomie savante. Devenu itinérant en 2022, il est devenu un espace incontournable pour de nombreux collègues tant en sciences sociales qu’en sciences de la nature pour prendre du recul sur leur métier. Le séminaire revient à compter de la rentrée à l’EHESS.

Celui-ci se déploiera en 2025-2026 sous la forme de huit séances ouvertes à l’ensemble des membres de la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il s’agira d’alterner des interventions analytiques – fondées sur des enquêtes en cours portant sur les politiques de l’enseignement supérieur en France et ailleurs – et des prises de parole réflexives de la part de chercheurs témoignant de leurs conditions de recherche. Le détour par l’espace nord-américain, notamment les recompositions autoritaires observables depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, constituera l’un des points d’appui pour penser les glissements affectant également l’Europe, et singulièrement la France, où le climat institutionnel actuel ne cesse de susciter des interrogations croissantes quant à la possibilité même du maintien de certaines libertés académiques.

Séance 1 – Mercredi 15 octobre
L’économie entre science et débat public

La taxe Zucman est-elle le fait d’un économiste “d’extrême-gauche” comme le clame Bernard Arnault au Sunday Times ? L’économie n’est-elle qu’affaire d’idéologie et de choix de société ? Peut-on faire valoir les impératifs scientifiques d’une science de l’économie auprès du gouvernement sans endosser la figure de l’expert au service des politiques publiques du moment ? Les choix en matière économique ne sont pas sans effets sur l’état de la distribution des richesses dans notre société. Il s’en suit logiquement que pour les économistes intervenir dans l’espace public pour y rappeler quelques faits et corrélations revient nécessairement à s’exposer à l’accusation d’être partial. 

Cela est vrai pour les politiques en direction des entreprises comme des politiques de santé ou  d’éducation. Les choix budgétaires affectent l’ensemble de l’état des services publics et de-là déterminent l’accès à des ressources pour l’ensemble des citoyens. Ils déterminent aussi en dernière instance l’état de la science en délimitant le volume des financements récurrents affectés aux universités, aux laboratoires, aux instituts de recherche et aux formations.

• Michael Zemmour, économiste, professeur à l’Université de Lyon 2, chercheur au laboratoire Triangle et chercheur associé à Sciences Po.
La Science économique face au budget (et au politique)

• Isabelle This Saint-Jean, économiste, professeure à l’université Sorbonne Paris Nord et chercheuse au CEPN.
Le budget de l’Université et de la recherche (encore un « effort »)

Séance 2 – Mercredi 12 novembre
La capture du récit historique par l’extrême droite 

Le Séminaire Politique des Sciences (PdS) aura lieu le mercredi 12 novembre de 17h00 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

L’offensive réactionnaire actuelle n’est pas sans effet sur les usages publics de l’histoire et la communauté historienne. D’une part, l’histoire est plus que jamais l’objet d’usages publics éloignés de ce que le consensus professionnel admet comme la vérité historique et on ne compte plus les ouvrages censés vulgariser l’histoire des croisades, les parcs à thèmes revisitant l’histoire de la révolution française ou de la “nation”. D’autre part, les historien.nes tentant d’intervenir dans la Cité pour y apporter un minimum d’éclairage utile au débat public sont de plus en plus harcelés sur les réseaux sociaux voire traînés en justice. Pour cette deuxième séance de l’année, le séminaire Politique des sciences reviendra en compagnie de plusieurs témoins sur plusieurs affaires récentes qui ont touché à cette capture du récit historique par l’extrême-droite et le mouvement ultra-conservateur.

  • Mark Bray, historien, professeur à Rutgers University  contraint à l’exil en Europe, spécialiste de l’histoire de l’anti-fascisme,et invité par le Clemens Heller Institute.
  • Mathilde Larrère, historienne, maîtresse de conférences Université Gustave-Eiffel. Autour de l’ouvrage « Le Puy du faux ».
  • Thomas Lemahieu, journaliste à L’Humanité, auteur des enquêtes portant sur Pierre-Edouard Stérin. Retour sur les « Murmures de la Cité », le mini « Puy du Fou » organisé dans l’Allier.
  • Michèle Riot-Sarcey et Natacha Coquery, historiennes, Retour sur le procès en diffamation fait au Comité de Vigilance sur les Usages de l’Histoire sur l’usage du terme « révisionnisme ».

Séance 3 – Mercredi 3 décembre  : Ce que l’Intelligence Artificielle fait à l’Université et à la recherche

On entend parler quotidiennement de l’IA (prononcer “YA”) tant du côté des effets que ces nouvelles technologies pourraient avoir sur l’enseignement que sur la transformation de nos métiers. Proposant un espace de réflexivité sur les transformations en cours du monde de la recherche, le séminaire Politique des sciences propose dans cette troisième séance de l’année un moment d’analyse autour des effets du développement de l’Intelligence artificielle pour la communauté scientifique elle-même. Dans quelle mesure ces outils ont-ils dépossédés les chercheurs de certains aspects de leur métier et à l’inverse quels sont les applications d’ores et déjà pertinentes de ces outils dans nos espaces de recherche.

• David Larousserie, journaliste au journal Le Monde

• Claire Mathieu, directrice de recherche au CNRS (Irif),  informaticienne

• Dominique Boullier, professeur à Sciences Po Paris, sociologue

Séance 4 – Jeudi 8 Janvier
L’INRAE emmuré ; les relations entre le monde agricole et le monde scientifique

Le 27 novembre 2024, à l’appel de la FNSEA de Seine et Marne, une centaine d’agriculteurs érigeaient un mur autour des locaux de l’INRAE. Cette action militante, condamnée immédiatement par la direction de l’Institut, n’a pas entraîné de condamnations de la part du monde politique ni de communiqués du gouvernement défendant les chercheurs ainsi montrés du doigt. Dans quelle mesure, cet épisode marque-t-il une évolution plus large des rapports entre science agronomique et monde agricole ? Cette quatrième séance du séminaire Politique des sciences sera l’occasion de revenir sur l’histoire longue des savoirs agricoles et environnementaux dans leur rapport à l’agriculture.

Tamara Ben Ari, chercheuse en agronomie à l’INRAE

Ivan Bruneau, universitaire en Science Politique à l’Université Lyon 2

François Dedieu, sociologue à l’INRAE

Christian Huyghes, ex-directeur scientifique à l’INRAE

Séance 5 – Mercredi 18 février
Une constituante est-elle la solution ?

Lauréline Fontaine, professeure en droit, Sorbonne Nouvelle (autrice de la Constitution au XXIe siècle)

Samuel Hayat, CNRS, politiste, Retour sur 1848 et le “moment constituant”

Renaud Baumert, professeur en droit, Université de Cergy

Séance 6 – Mercredi 25 mars 

Séance 7- Jeudi 9 avril

Séance 8 – Mercredi 20 mai 

Séance 9 – Jeudi 11 juin