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Trois tribunes, deux rapports, une fondation

« S’adapter, par avance, à une réalité simplement prévue et analysée par les seules forces de l’esprit, c’est là probablement, pour la plupart des hommes, un exercice mental singulièrement plus difficile que de modeler leur action, au fur et à mesure, sur des faits directement observés. »

Marc Bloch, L’étrange défaite

Nous reprenons la plume entre deux canicules afin de relayer trois tribunes aux horizons très différents. La première, rédigée à Brest et destinée à la presse quotidienne régionale, porte sur le décret Baptiste relatif aux frais d’inscription des étudiants étrangers. Elle s’accompagne d’une démarche participative visant à assurer une publication synchronisée dans toute la France : un outil précieux qui, s’il fait ses preuves, pourra enfin briser l’entre-soi. Pour prendre connaissance du texte et le signer :

https://rogueesr.fr/tribune-dans-la-pqr-sur-les-frais-de-scolarite/

La deuxième émane de directions de laboratoires et appelle à un investissement massif dans la recherche publique :

https://recherche-publique-2027.fr/appel-des-scientifiques/

Dans ce contexte, il importe de prendre connaissance des nouvelles règles très restrictives de l’ANR pour le prochain appel à projets :

https://rogueesr.fr/anr-aapg-2027-de-nouvelles-regles-restrictives/

La troisième apporte son soutien aux Assises pour l’Université et la Recherche, dont le coup d’envoi sera donné lors d’un colloque les 3 et 4 septembre prochains à Paris. Des assises locales se tiendront ensuite dans chaque établissement, avant d’aboutir à une coordination nationale. Déjà forte de 5 000 signataires, cette tribune paraîtra ce lundi dans le journal Le Monde. Pour vous inscrire et la signer :

https://agorasur.fr/assises-pour-luniversite-et-pour-la-recherche/


« L’apprentissage, comme il y avait beaucoup d’argent sur l’apprentissage, et c’est un formidable succès, c’est un formidable succès, c’est plébiscité par les entreprises, par les jeunes, et de temps en temps par les écoles privées. Tout ça me va bien sauf quand il y a des abus. Et des abus il y en a de temps en temps mais c’est marginal et je n’ai pas de preuve que ce soit un système organisé. »

Philippe Baptiste, La chaîne parlementaire, 7 juillet 2025

Quel rapport ? 

Un rapport est le plus souvent un document dépourvu d’intérêt qui n’est pas destiné à être lu. Du reste, on y décèle désormais les marques caractéristiques des IA génératives. Il s’agit en réalité d’un simple outil de lobbying ou de communication politique conçu pour obtenir des gros titres dans la presse du type « Un rapport explosif préconise de lever le tabou des frais d’inscription », afin d’imposer l’angle sous lequel un débat de société doit être mené. Les réactions indignées ne font alors que figer la question dans le cadre choisi.

Le premier des deux rapports [1] parus cette semaine illustre parfaitement cette logique. Venant clore l’échec des Assises pour l’augmentation des frais d’inscription co-produites par Bercy et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, son parti pris est explicite : naturaliser les coupes budgétaires subies par l’Université publique pour légitimer un secteur privé sous perfusion d’argent public. Partant de là, le document conclut à la nécessité d’augmenter les frais d’inscription, d’en finir avec le statut de fonctionnaire ou encore de laisser la rénovation des bâtiments à la charge des établissements, ad libitum. Les chiffres avancés sur le coût des formations sont faux. L’étude d’impact tient en une seule ligne : multiplier par cinq les frais d’inscription rapportera 1,5 milliard de ressources propres. C’est exactement ce que répond ChatGPT à partir d’un calcul simpliste multipliant un million d’étudiants en licence et 700 000 étudiants en master par les hausses projetées. Non seulement l’exonération des boursiers est ignorée, mais l’ensemble des rétroactions mises en évidence par la littérature scientifique, est passé sous silence. Le résultat ne témoigne ni de sérieux, ni de rigueur, ni d’éthique.

À l’inverse, et malgré la retenue de ses conclusions, le second rapport [2] s’avère une mine d’informations et d’analyses. Émanant des Inspections générales des affaires sociales (IGAS) et de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), il porte sur le développement d’un enseignement supérieur privé souvent médiocre, quand il ne relève pas de la fraude pure et simple, et alimenté entre 40 % et 90 % par l’argent public. Rarement un document officiel aura pointé aussi clairement le degré de corruption au sein de l’appareil d’État depuis les lois Pénicaud et Vidal — loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel et loi ORE. Le rapport [2] dresse le constat sévère d’une expansion dérégulée du secteur privé qui capte désormais 800 000 bacheliers, soit le tiers de l’effectif du secteur public. Cette création de marché est subventionnée par l’État, le seul financement de l’alternance représentant aujourd’hui 23 milliards d’euros, à comparer aux 15 milliards du budget de l’Université. Si la Cour des Comptes a été contrainte de reconnaître 10 % de fraudes manifestes (faux apprentis, faux employeurs ou fausses déclarations), le rapport démontre que les 90 % d’établissements restants ne valent guère mieux. Il s’agit d’écoles proposant des formations indigentes et dépourvues d’accompagnement, où la précarité et la pression managériale sont la norme. Et pour cause, seul 25 % de l’argent capté est consacré à la masse salariale. Le reste des fonds sert à enrichir les fonds d’investissement et les fondateurs par les dividendes et la revente de parts. L’argent est d’ailleurs détourné par des montages subtils : une holding facture de lourds frais de gestion à ses propres écoles, pardon filiales, pour effacer leur bénéfice imposable, tandis que les investisseurs prêtent des capitaux via des comptes courants d’associés aux taux supérieurs au marché, ou bien transfèrent les profits vers des structures immobilières grâce à des loyers surévalués. Dès lors, la distinction  entre privé lucratif et non lucratif s’effondre ; il ne repose que sur une ingénierie financière agile destinée à faire disparaître les bénéfices.

On comprend, dès lors, le rôle véritable du rapport sur l’augmentation des frais d’inscription et son estimation fantaisiste de 1,5 milliard d’euros, une somme dérisoire représentant à peine 6 % des montants dilapidés par la loi Pénicaud. Il s’agit simplement de détourner l’attention de la phase terminale, pourtant bien avancée, du programme de transformation théorisé par Philippe Aghion : la privatisation.

[1] https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/rapport-des-assises-du-financement-des-universites-101697

[2] https://www.igas.gouv.fr/enseignement-superieur-prive-lucratif-32-propositions-pour-reguler-le-secteur


« La direction d’orchestre comme la politique n’a jamais attiré d’esprits originaux. »

Igor Stravinsky

Lancement de la Fondation Javier Jaurès

Le 8 juin, le Parti Socialiste lançait son laboratoire d’idées, malicieusement baptisé « Noûs ». Le journal Le Monde nous apprenait qu’il s’agissait là d’un délicat « clin d’œil à Camille Noûs, un auteur fictif, une signature allégorique et commune inventée en 2020 par le collectif de scientifiques RogueESR, désireux de mettre en avant la dimension collaborative de la recherche. » Ravis, il va sans dire, et même profondément flattés par tant d’altruisme, nous avons immédiatement cherché à savoir d’où pouvait bien venir cet emprunt marqué au sceau du génie.

Chacun mesure l’importance, dans la refondation intellectuelle en cours, du triumvirat composé de Jean-Jacques Urvoas, grand ordonnateur du renseignement [3], de Jean-Yves Le Drian, intercesseur béni entre l’industrie d’armement, les réseaux polytechniciens et la DGA, et de Bernard Cazeneuve, grand connaisseur des subtilités policières. Aucun n’est soupçonnable d’avoir croisé Camille Noûs. Il en va de même pour la co-présidente de la structure, Julie Martinez, fraîchement débarquée de chez Palantir, la multinationale de surveillance et de contrôle du technofasciste Peter Thiel. S’agirait-il de Florian Vadillo, le nouveau directeur général du parti, titulaire d’un doctorat et autrefois vacataire à Sciences Po ? Ce spécialiste embedded du renseignement, introduit auprès d’Urvoas par le très discret Bernard Squarcini, a par la suite officié chez Sopra Steria au moment précis où l’entreprise négociait son virage vers la cyberdéfense.

Quel que soit l’initiateur de cette lumineuse idée, cet appel du pied à Camille Noûs nous séduit et nous brûlons de pouvoir retourner la faveur. Constatant le succès de la revue Grand Con et le virage martial imprimé à Science Po par son directeur [4-6], nous nourrissons le désir profond de contribuer à l’ambiançage techno-sécuritaire du moment ; nous rêvons de troquer René Char pour quelque citation de Carl Schmitt ou de Julien Freund, de disserter du plan « ontologique » d’Alex Karp et Peter Thiel pour créer un État digital, de repeindre des blogueurs nazillons comme Curtis Yarvin ou Nick Land en grands intellectuels, voire en philosophes.

C’est pourquoi nous annonçons la création de la Fondation Javier Jaurès.

Sur les pelouses du FC Lorient, Javier Jaurès, réputé pour son sens du marquage à la culotte et son pressing étouffant, a longtemps fait vibrer les tribunes. Il a surtout érigé la reconversion en art, glissant du poste de libéro à celui d’ailier droit tout en conservant une affinité élective pour la défense. C’est tout naturellement qu’il poursuivit sa carrière post-sportive dans l’arbitrage et la surveillance vidéo. ll avait de grands yeux très clairs, où parfois passaient des éclairs, comme au ciel passent les orages. Il était plein de tatouages qu’on n’a jamais très bien compris ; sur son cou, on lisait  « Viva la libertad, carajo ! », sur son bras droit, « ni amis, ni ennemis, juste des derbys ». On retrouva son corps un matin à la surface d’un étang ; l’autopsie conclut à une asphyxie, après qu’une corne de croissant au beurre lui eut obstrué les voies respiratoires. Sur un muret non loin de là, tracée en lettres de sang, cette question : « Pourquoi ont-ils tuer Javier ? »

Nous entendons aujourd’hui lui rendre un vibrant hommage en plaçant notre nouveau think tank sous ses auspices. La date de la soirée de lancement à La Rotonde est encore tenue secrète, mais nous pouvons d’ores et déjà annoncer la tenue d’une table ronde intitulée « Il changeait la vie… digitale », en présence d’Elon Musk (à confirmer), qui sera suivie d’un hommage émouvant à René Monory.

Wink-wink !

Bon été ! Buvez de l’eau…

[3] https://www.mediapart.fr/journal/france/150615/urvoas-lhomme-du-patriot-act-la-francaise

[4] 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/26/luis-vassy-dirige-sciences-po-selon-une-verticale-du-pouvoir-etrangere-au-principe-de-collegialite-qui-regit-l-universite_6693940_3232.html

[5]

https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/080626/l-opa-de-l-industrie-de-l-armement-sur-sciences-po

[6]

https://aoc.media/analyse/2026/06/28/penser-le-monde-daujourdhui-avec-des-idees-dhier-luis-vassy-et-linternational/