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Le ravin

« Le fond – du ravin.
La nuit – tel un raclement,
fouille. Agitation des branches.

Serments – inutiles. »

Marina Tsvetaïeva

Ce billet est constitué de quatre brèves documentant la situation paradoxale dans laquelle nous sommes. Le système d’enseignement supérieur et de recherche est dans le ravin, planté par vingt ans de contre-réformes qui ont produit le décrochage économique, scientifique et technique du pays — plus personne ne le conteste. Les responsables de l’effondrement tentent de poursuivre leur route et même d’accélérer, mais partout, cela s’embourbe, sur les frais d’inscription, la loi Galileo-Baptiste, le Hcéres ou à Paris-Saclay — la pépite rayonnante. Nous qui n’appartenons pas à la sphère de la com’ et de la duplicité, mais qui avons fait le choix de dire le vrai sur le monde, n’avons d’autre choix que la lucidité pour trouver la détermination de sortir la société de cette ornière profonde.

« Donc, il y a eu quelques trous, effectivement. Mais le bilan est un peu celui que j’avais fait initialement dans mon propos liminaire. Je pense qu’il y a eu un vrai impact. Maintenant, effectivement, cette année, il y a un trou. »

Philippe Baptiste, L’impact et le trou.
Audition par la commission des finances le 19 mai 2026.
Poème en prose en réponse à la demande d’un chiffrage précis des baisses budgétaires opérées depuis la Loi de Programmation de la Recherche (LPR)

Frais d’inscription

Malgré une opposition unanime de la communauté universitaire, le ministre Baptiste a tenu à faire paraître son décret sur la différenciation des frais d’inscription :

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054113646

Les étudiants étrangers doivent s’acquitter de 2 895 € chaque année pour s’inscrire en Licence, et de 3 941 € pour une année de Master. Ces mêmes étudiants, non-boursiers, n’ont pas le droit de travailler au-delà d’un mi-temps. Ces règles ouvertement discriminatoires vont inévitablement enfermer de nombreux étudiants dans des situations sociales dramatiques impossibles à maîtriser. Au-delà du clin d’œil à l’extrême-droite, l’enjeu politique est d’amorcer la hausse générale des frais d’inscriptions et d’accélérer la phase de privatisation. Ce sujet sensible touche l’ensemble des étudiantes et des étudiants, et de leurs familles, avec qui la communauté académique doit créer une alliance. C’est une bataille centrale qui se joue.

(i) Signons et faisons signer cette pétition pour la gratuité :

https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5865

(ii) Pour les franciliens, une manifestation est organisée au Quartier Latin ce mardi 26 mai. Rassemblement à 12h à Jussieu.

(iii) Faisons des interventions en amphi et dans la presse quotidienne régionale pour expliquer pourquoi il s’agit d’un prélude à l’augmentation généralisée des frais d’inscription, en détaillant la situation aux Etats-Unis et en Angleterre et en pointant la quinzaine de milliards d’euros d’argent public déversés au secteur privé.

(iv) Quelques universités courageuses ont déjà annoncé désobéir au décret, conformément au principe de gratuité inscrit dans la constitution. Il faut que l’initiative fasse tache d’huile.

« Je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes. »

Rosa Luxemburg, Lettre à Mathilde Wurm du 16 février 1917.

Loi Galileo-Baptiste

L’audition du ministre Baptiste au Sénat a donné lieu à des échanges qui prêteraient à rire, si l’enjeu n’était pas si grave : 23 milliards d’euros d’argent public déversés sans aucun contrôle dans le secteur privé, tandis que l’Université publique subit une cure d’austérité délétère. Bien que favorable à l’ouverture de l’enseignement supérieur aux appétits du privé, le rapporteur de la loi Galileo-Baptiste, Stéphane Piednoir, a visiblement découvert avec stupeur que ce projet de loi, issu des propositions du groupe Galileo d’avril 2023, ne prévoit rigoureusement rien que l’on puisse qualifier de « régulation ». Le texte s’appuie en effet sur la certification Qualiopi, une norme que le sénateur qualifie lui-même de « purement déclarative et administrative, [et] que l’on obtient généralement si l’on se donne la peine de la demander ». Plus effarant encore pour ce dernier : le financement automatique du privé par des fonds publics ne serait pas remis en cause par une évaluation négative.

En guise de réponse, le ministre a candidement concédé qu’il serait souhaitable, dans l’absolu, que Qualiopi intègre « un certain nombre d’évaluations pédagogiques ». Il s’agirait, par exemple, de « vérifier qu’il y a bien des enseignants à temps plein, qu’il existe des syllabus pour chaque formation, des choses simples mais qui ne sont pas vérifiées aujourd’hui ». Il a ensuite reconnu que son projet de loi ne visait pas à réguler, mais bien à accorder une reconnaissance du secteur privé par l’État. Selon lui, le privé peut « répondre à des besoins auxquels l’Université ne peut pas toujours répondre seule, ou parfois faire preuve d’une agilité et d’une rapidité qui sont parfois spectaculaires ». On comprend que devant un argument d’une telle scientificité, le dépeçage programmé de l’Université publique se passe d’étude d’impact.

Nous rappelons nos dix propositions sur le secteur privé :

https://rogueesr.fr/dix-propositions-sur-le-secteur-prive/


« Toute Chaire de Professeur Junior (CPJ) qui sera pourvue dans l’année civile devra être gagée par le non‑remplacement d’un départ d’enseignant‑chercheur intervenant au cours de l’année 2026 ».

DGESIP, Poèmes en prose.

Hcéres

Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) est de retour. Sa présidente, spécialiste de la fabrication du consentement aux politiques publiques par le nudge (le paternalisme libertarien), a mené une campagne de communication maligne, usant du langage des universitaires et des chercheurs pour faire baisser leur vigilance. Les premiers retours d’expérience de la vague d’évaluation en cours montrent cependant que le Hcéres est plus néfaste et bureaucratique encore qu’au moment où nous avons failli en être débarrassés.

Pour « évaluer » les établissements, les comités du Hcéres, bien que dépourvus de compétence en matière de recherche et d’enseignement, procèdent à soixante-dix à quatre-vingt auditions sans avoir transmis le moindre document préparatoire. Cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque les rapports n’en tiennent guère compte : ils se contentent de transmettre les oukazes du ministère et de reprendre le pire de la vulgate managériale pour imposer des mesures d’austérité (baisser la masse salariale, fermer des formations, précariser, détruire). Il est évidemment hors de question d’y mentionner la politique de baisse effective de la subvention pour charges de service public.

Selon nos sources, le Hcéres a été préservé en raison de son rôle légal dans la pérennisation des établissements expérimentaux, et ce, malgré la mise en place des Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performance (COMP) qui instaurent un nouveau pilotage politique en laisse courte. Le ministère souhaite inclure dans la loi Galileo-Baptiste une disposition prolongeant l’expérimentation de trois ans et en modifiant les conditions de sortie — nous y reviendrons au sujet de Saclay. La présidente du Hcéres s’active donc pour que cette loi confie à son institution une nouvelle mission : organiser la mise en concurrence entre public et privé sur le fondement de normes communes n’ayant rien à voir ni avec la qualité de la recherche, ni avec celle de l’enseignement. Le rapport du groupe Galileo à l’origine du projet de loi de « régulation » voit dans l’ouverture de l’Université à la prédation du privé une mesure d’équité et propose de ne retenir qu’un critère de réussite : l’employabilité. Il propose cependant d’adjoindre un critère valorisant la volatilité des savoirs, l’obsolescence programmée des formations et la caducité à court terme des certifications : l’agilité, définie comme adaptabilité permanente.

« Je pense qu’à l’image de la gravité, tout ce qui nous environne s’évanouit en permanence tout en allant de l’avant. L’effondrement et l’expansion en simultané. »

Agnès Varda

Saclay

Les vingt années de contre-réformes, qui ont conduit au décrochage scientifique et technique du pays, ont été motivées par un objectif témoignant de l’inculture historique profonde des réformateurs : faire émerger dix établissements conçus sur le modèle de Harvard (capital de 57 milliards de dollars), de Stanford (41 milliards) ou de Cambridge (15 milliards). Non seulement la France n’a pas de grandes universités fondées par l’exploitation du coton, du tabac ou du chemin de fer, mais la loi Le Chapelier a entraîné en 1791 la confiscation et la liquidation de l’ensemble des biens et des rentes des universités françaises. De capital, point.

Paris-Saclay est la vitrine des réformateurs, ce succès supposé qui cache le désastre. L’établissement accuse un déficit budgétaire prévisionnel s’élevant à plus de 36 millions d’euros. Cette dégradation continue des comptes a conduit à un épuisement substantiel des réserves, menant le fonds de roulement à 8,5 jours fin 2025, avec une évolution anticipée vers un solde négatif de l’ordre du million d’euros d’ici la fin de l’exercice. L’argent public qui manque est déversé par dizaines de milliards à un secteur privé de piètre qualité, qui accumule les scandales. Comme les autres établissements, Paris-Saclay est dans une situation de grande vulnérabilité, du fait même de la politique supposée lui profiter. Sans attendre le plan d’austérité de 6,5 millions d’euros qui sera présenté au conseil d’administration sous forme d’un budget rectificatif, l’administration centrale mobilise tout l’arsenal de la gestion financière centralisée : ponctions d’office, versements partiels, gels de crédits, ad nauseam.

C’est dans ce contexte que le Hcéres vient de transmettre à l’établissement son rapport sur la sortie d’expérimentation, rapport (supposément) produit par un comité entièrement composé de bureaucrates. Nous nous le sommes procuré :

https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/05/Rapport_Saclay_EPE.pdf

Les recommandations formulées par le Hcéres, en plus de critiques virulentes, tentent d’imposer un « coup d’accordéon » managérial permettant aux grandes écoles et aux autres composantes non-universitaires de voler la recherche aux composantes universitaires avant de les évacuer ou de les mettre sous tutelle. Cette manœuvre a pris d’abord la forme d’un transfert de la gestion de la recherche et des formations depuis les facultés et les départements vers les Graduate Schools. Elle vise explicitement à briser ce que le rapport nomme péjorativement la « logique facultaire », c’est-à-dire le modèle humboldtien d’Université. À cette offensive contre les départements d’Orsay s’ajoute la marginalisation délibérée des universités d’Évry et de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ). Le nouveau projet de statuts les relègue dans une strate institutionnelle nébuleuse, baptisée « Alliance Paris-Saclay », après qu’elles ont transféré leurs masters à Paris-Saclay. Ainsi, la dépossession totale des universitaires au profit de structures techno-bureaucratiques (comme l’instauration fin décembre d’une Commission universitaire permanente du CA (CupCA), jamais expérimentée) ne suffit pas au Hcéres : il lui faut éliminer tout ce qui est universitaire de « l’Université » Paris Saclay.

En plus de l’austérité, Paris Saclay s’enfonce donc dans la crise. Imposer aux départements de céder le pilotage de la recherche scientifique et de l’enseignement rend l’acceptation de nouveaux statuts inenvisageable — sauf à imaginer que la bureaucratie tente de passer outre le vote défavorable de la Faculté des Sciences d’Orsay, ce qui déclencherait des recours juridiques pour des années.

« Il est peu de vertus plus tristes que la résignation ; elle transforme en fantasmes, rêveries contingentes, des projets qui s’étaient d’abord constitués comme volonté et comme liberté. »

Simone de Beauvoir

 

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Muskisme

« GALILÉE. Mon cher, j’ai besoin d’être libre de mon temps. J’ai besoin de preuves. Et je veux de la viande à manger. Et à ce poste je n’aurai plus à seriner en leçons particulières le système de Ptolémée, mais j’aurais le temps, le temps, le temps ! d’établir mes preuves, car celles que j’ai maintenant ne suffisent pas. »

Bertolt Brecht, La vie de Galilée

Outre un rappel de la prochaine séance du séminaire Politique des Sciences, ce billet propose une analyse du muskisme, sa place dans les alliances d’extrême-droite et sa promesse de « souveraineté technologique ». Il est complété par deux brèves sur les Zones à régime restrictif (ZRR) et le CNES, qui témoignent de la pénétration de l’idéologie muskiste en France.

PdS — Un bilan de 20 ans de réformes de l’ESR 

Pour mémoire, la prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS)  aura lieu le mercredi 20 mai 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).

Bruno Andreotti — Qui aurait pu prévoir?

Clémentine Gozlan — La genèse de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) : chronique d’une (dés)union entre l’État et la profession académique.

Mathis d’Aquino — Privatisations à bas bruit : genèse, structuration et verrouillage du champ du nouvel enseignement supérieur privé en France depuis 2002.

Résumés à lire en ligne :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/


« Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes. »

René Char

La Zone d’intérêt

Les Zones à Régime Restrictif (ZRR), régies par l’article 413-7 du Code pénal, protègent les espaces physiques ou numériques des universités et laboratoires où s’effectuent des recherches intéressant la Défense nationale [1]. Ce dispositif de contrôle dépasse largement ce cadre et concerne à ce jour 931 laboratoires.  Il confère des pouvoirs considérables à l’autorité administrative, incarnée au sein des établissements par le Fonctionnaire de sécurité et de défense (FSD). Le fonctionnement de ce contrôle bureaucratique se caractérise par une opacité structurelle : les enquêtes de sécurité sont secrètes, le ministère n’a pas à motiver ses refus d’accès, et les voies de recours juridique sont extrêmement restreintes. De plus, la lourdeur des obligations légales rend leur application intégrale impossible sur le terrain, ce qui engendre une zone grise réglementaire et une forte part d’arbitraire où les pratiques locales informelles l’emportent sur le droit.

Ce manque de transparence s’est accentué avec le durcissement récent de la Protection du potentiel scientifique et technologique (PPST). Depuis le 1er janvier 2025, les chercheurs encourent des sanctions allant jusqu’à 3000 euros d’amende s’ils omettent de déclarer des liens ou des accords avec l’étranger. Les enquêtes de sécurité s’étendent désormais hors du cadre légal des ZRR, notamment pour les recrutements liés au programme France 2030 ou dans des laboratoires simplement jugés sensibles. Cette surveillance accrue menace directement la liberté académique. Elle favorise les discriminations à l’embauche basées sur la nationalité et permet d’écarter autoritairement des scientifiques pour des motifs purement politiques, à l’image d’une chercheuse en environnement récemment exclue du laboratoire bordelais de recherche en informatique (LaBRI) [2]. Face aux pressions des fonctionnaires de sécurité et de défense pour bloquer des recrutements pourtant légaux et légitimes, les directions d’établissement se retrouvent en première ligne pour défendre l’autonomie de la recherche contre l’arbitraire administratif.

Le projet de Loi de programmation militaire (LPM) en cours d’examen au Parlement introduit en son article 19 un dispositif de contrôle inédit pour les personnels (des post-doctorants par exemple) travaillant dans des ZRR, supposés disposer d’une expérience critique ou d’un savoir-faire sensible [3]. Ces personnes ont désormais l’obligation de déclarer préalablement au ministre de la défense toute intention d’exercer une activité au profit d’un acteur public ou privé étranger hors Union européenne et association européenne de libre-échange (AELE). Cette obligation s’étend jusqu’à cinq ans après la cessation de leurs fonctions. Si le gouvernement défend cette mesure comme un rempart nécessaire contre les ingérences étrangères et le débauchage de scientifiques français, cette mesure délétère fait une nouvelle fois l’unanimité contre elle au sein du monde académique. L’article 19 a un impact sur des dizaines de milliers de chercheurs d’organismes nationaux comme le CNRS ou l’Inria. Il instaure un climat de suspicion généralisée, entrave la recherche scientifique — y compris, il va sans dire, les Sciences Humaines et Sociales — et nuit gravement à l’attractivité internationale de l’écosystème français. Nous invitons à nouveau à écrire aux députés et sénateurs, en privilégiant le « bloc central ».

[1] Zones à régime restrictif : une lettre ouverte d’ALIA alerte sur les risques d’atteintes graves à la liberté académique.
https://liberte-academique.fr/zones-a-regime-restrictif-une-lettre-ouverte-dalia-alerte-sur-les-risques-datteintes-graves-a-la-liberte-academique/

[2] À Bordeaux, une chercheuse engagée pour l’écologie se voit interdite de labo
https://www.mediapart.fr/journal/france/160525/bordeaux-une-chercheuse-engagee-pour-l-ecologie-se-voit-interdite-de-labo

[3] ZRR : des chercheurs privés de laboratoire pour leurs idées ?
https://www.nouvelobs.com/opinions/20260518.OBS115025/zrr-des-chercheurs-prives-de-laboratoire-pour-leurs-idees.html

« OTHELLO. It is the very error of the moon ;
She comes more nearer earth than she was wont,
And makes men mad. »

William Shakespeare

CNES : une politique lunaire

Avant d’élaborer sa loi d’ouverture de l’Université à la prédation du secteur privé (projet de loi Galileo-Baptiste), M. Baptiste s’est fait l’artisan de la loi ORE (Parcoursup) en tant que directeur de cabinet de Mme Vidal, avant de devenir directeur scientifique de Total, puis président du Centre national d’études spatiales (CNES). Le site du CNES conserve encore aujourd’hui la trace de la fascination de son ancien président pour les « pionniers » du « Newspace » — ces « cow-boys de l’espace » qui transforment l’espace proche en un « nouveau Far West ». On y reconnaît sans peine l’imaginaire transhumaniste de réseaux libertariens autoritaires, porteurs d’une promesse survivaliste pour leurs adeptes lors de l’Apocalypse qui vient. M. Baptiste ne cache pas son admiration pour E.Musk, qu’il qualifie de « formidable entrepreneur ». Il entend compter parmi les initiés, aware du dessous des cartes : ainsi, il « ne croit pas trop » à la présence d’humains sur Mars dans deux ans.

A la tête du CNES, M. Baptiste s’est lui-même essayé à la captation de l’attention par la promesse techno-solutionniste. Ainsi fut décidé le transfert du pavillon de l’Exposition universelle de Dubaï vers le site du CNES à Toulouse, un bâtiment « de grande qualité », « sept fois moins énergivore », « une opportunité que nous n’aurions jamais pu nous offrir neuf ». La structure est arrivée en morceaux, inutilisable, et près de quatre millions d’euros d’argent public furent engloutis.

Sous l’impulsion de M. Bruno Le Maire, M. Baptiste a été l’artisan d’une mutation techno-industrielle du secteur spatial français : moins de recherche fondamentale et un soutien massif et sans contrôle au secteur privé. Le CNES subit désormais gels de crédits et coupes budgétaires massifs (100 millions € par an pendant 3 ans) qui touchent des programmes essentiels pour la dynamique atmosphérique.

L’un des fleurons de la politique menée par M. Baptiste a été le projet TechTheMoon, « premier incubateur au monde […] au service de l’économie lunaire ». Parmi les projets en germination propres à séduire les SpaceFounders qui inondent le secteur privé d’argent public, nous avons été émus par la start-up de reforestation de la lune, Spring Institute for Forests on the Moon :

« Through high technology, cutting-edge science, and an emphasis on equity and inclusion, we are planting the seeds today for tomorrow’s forests on the Moon. »

Quand le siphonnage des moyens de la recherche publique au profit d’un techno-futurisme de pacotille est si évident, ne serait-il pas opportun de procéder à un audit du programme d’investissement France 2030 pour faire cesser le pillage d’argent public ?

« Le débat sur la souveraineté technologique (…) technologies (…) technologies dites « duales » (…) souveraineté technologique (…) puissance scientifique et technologique (…) puissance scientifique et technologique (…) véritables infrastructures de souveraineté (…) plateformes technologiques (…) technologies de rupture (…) innovation souveraine (…) chaîne de souveraineté (…) technologies critiques (…) souveraineté technologique (…) souveraineté (…) souveraineté (…) technologiques (…) technologies critiques (…) technologies critiques (…) souveraineté française (…) technologique (…) de la France. » 

Philippe Aghion et l’Udice.
Tribune dans le Monde

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/19/une-universite-forte-n-est-pas-un-cout-mais-un-investissement-vital-pour-la-souverainete-francaise_6658651_3232.html

Qu’est-ce que le muskisme ?

La coalition trumpiste, qui unit milieux d’affaires, libertariens autoritaires et paléo-conservateurs, repose sur un bouleversement géopolitique et économique profond. Dans un contexte de crises multiples et couplées et de remise en cause de la libre circulation des capitaux, des biens et des services, le muskisme s’impose comme un régime d’accumulation fondé sur une symbiose avec l’État, soutenu financièrement par une inflation continue des actifs boursiers : l’entreprise privée y capte les fonds publics en promettant une souveraineté technologique exclusive (SpaceX ou Starlink). Contrairement aux idées reçues qui dépeignent les milliardaires de la Silicon Valley comme des libertariens soucieux d’échapper à la régulation, ce modèle instrumentalise la puissance publique pour en faire une source directe de pouvoir et de profit. L’objectif ultime est une vassalisation de la sphère publique, qui transfère les fonctions vitales de la société vers des monopoles privés tout en dévitalisant les institutions démocratiques.

Ce modèle consacre la primauté de l’infrastructure matérielle comme levier de pouvoir et de reconfiguration industrielle. Rompant radicalement avec l’externalisation globale des décennies précédentes, le muskisme érige la production en une forteresse autarcique via une intégration verticale absolue. Un techno-monarque qui contrôle les réseaux physiques, les constellations de satellites et les chaînes de fabrication dicte sa propre loi, s’affranchissant des régulations étatiques. Cette ambition dessine une nouvelle géographie politique fondée sur l’accaparement de l’espace et de l’énergie. En tentant de saturer l’orbite terrestre basse par un million de satellites pour étouffer des rivaux comme Amazon, le projet d’Elon Musk est l’appropriation exclusive de la matrice matérielle de l’intelligence artificielle, en la soustrayant aux limites terrestres, sanctuarisant ainsi un monopole technique hors de portée de tout contrôle démocratique. Et derrière la captation de l’attention par un récit technophile halluciné se déploient des enjeux militaires immédiats. Ainsi, Starlink est utilisé par la Russie et l’Ukraine. Autre exemple, la rentabilité escomptée pour des lanceurs lourds comme Starship est militaire, et non dans la colonisation de Mars.

Le muskisme abandonne la promesse de prospérité des classes moyennes au profit d’un récit dystopique et d’une stratégie de guerre culturelle permanente. Il se nourrit de la mise en scène de crises systémiques et de paniques démographiques empruntées au suprémacisme ethno-nationaliste. Le contrat social traditionnel s’efface au profit d’un contrat d’allégeance, qui monétise la fidélité d’une communauté de partisans en leur promettant la survie dans l’effondrement en cours. Cette transition s’incarne dans l’offre technologique elle-même : l’optimisme écologique des débuts cède la place à des véhicules-bunkers blindés et à des écosystèmes énergétiques fermés, conçus pour la préservation individuelle face à l’effondrement des structures collectives. Cette logique de protection payante enferme nos sociétés dans une dépendance structurelle d’autant plus perverse que les individus y contribuent inconsciemment par l’entremise de leurs fonds de pension et de la fructification boursière de leur épargne.

Sur le plan du contrôle cognitif, l’empire de Musk fonctionne selon une logique totalitaire visant à remplacer l’espace public traditionnel plutôt qu’à y débattre. L’appareil de capture de l’attention est total : la plateforme X configure le discours, l’intelligence artificielle Grok l’automatise, Grokipedia en réécrit les archives historiques, et le réseau Starlink en assure la distribution planétaire vers les smartphones. Pour sceller cette hégémonie, le muskisme s’appuie sur la technique commerciale du « zero-rating », qui consiste à ne pas facturer au consommateur l’usage de services. L’asservissement des individus passe par l’addiction, l’occupation et l’enfermement dans leurs propres désirs. Il contribue à l’absence de réaction collective devant l’encapsulation des Etats dans une infrastructure qu’ils ont renoncé à contrôler démocratiquement, et même à comprendre.

Ce système de propagande total souffre d’une contradiction interne : il néglige l’importance de la valeur d’usage de la technologie — comme  l’amélioration des batteries et l’extension de la décarbonation — ce qui le soumet à de possibles éclatements des bulles spéculatives. Ainsi, les techno-fascistes de la Silicon Valley surestiment la fascination des citoyens pour l’Intelligence Artificielle générative et sa promesse apocalyptique de destruction de masses d’emplois. La stratégie de contrôle narratif se heurte aussi à une autre réalité des marchés : en liant intimement l’identité de ses entreprises (comme Tesla) à son activisme techno-fasciste, à la surenchère permanente et à la prédation du bien commun, Elon  Musk s’aliène les secteurs progressistes de la société, qui s’organisent pour mener des opérations de décolonisation (fuir X, se mobiliser contre les data-centers, dévaloriser Tesla, revendiquer la régulation, l’établissement démocratique de limites, l’État de droit, etc). Une conscience de classe émerge au sein même de l’appareil technologique, où les ingénieurs et les travailleurs de la Tech recourent aux grèves et aux débrayages pour contester les dérives politiques et les contrats militaires de leurs dirigeants.

[4] Cette analyse est une synthèse de l’ouvrage remarquable :
Quinn Slobodian & Ben Tarnoff (2026) Muskism: a guide for the perplexed.

En guise de conclusion

L’émergence d’une « union des droites » radicales en France se matérialise désormais, comme aux USA, par la convergence stratégique de l’extrême droite et des milieux d’affaires. Qu’il s’agisse de l’audition de M. J. Bardella par le Medef ou des dîners discrets de Mme M. Le Pen avec de grands capitaines d’industrie — M. B. Arnault en tête —, cette hybridation politico-économique s’opère aujourd’hui au grand jour. Le Rassemblement national semble ainsi prêt à s’approprier le programme du « Front économique » élaboré sous l’égide de l’économiste Philippe Aghion à la demande du patronat, afin de « promouvoir une politique favorable au business ». À l’exception d’une obsession récente pour l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans l’enseignement, le volet consacré à l’Université et à la recherche s’inscrit dans le prolongement direct du rapport Aghion-Cohen de 2004 : il consacre la réduction de la recherche publique au seul « développement technologique » sous le pilotage du secteur privé, la subordination de l’enseignement supérieur à la formation professionnelle et l’extension de sa privatisation. Il est inquiétant de voir proliférer les appels au « souverainisme technologique » qui est, nous l’avons vu, au cœur de la doctrine totalitaire muskiste. Il y a urgence à tenir l’idée démocratique, de bien commun et de régulation. Rien ne nous oblige ni ne nous condamne à vivre dans le cauchemar promis par Musk.

 

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Dix propositions sur le secteur privé

« Je n’ai pas peur.
J’ai seulement le vertige.
Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi.
L’affronter horizontalement.
 »

René Char

Ce billet s’ouvre sur nos propositions pour mettre fin aux dérives de l’enseignement supérieur privé. Nous illustrons ensuite ces enjeux par une étude de cas édifiante : la holding Collège de Paris et ses 500 000 € d’argent public investis en cartes Pokémon. Enfin, nous analysons la multiplication des attaques visant les sciences humaines et sociales. À ce sujet, nous invitons l’ensemble de la communauté scientifique — et tout particulièrement les chercheurs en sciences de la nature — à signer cette pétition :

https://framaforms.org/petition-suite-a-la-tribune-autour-de-la-suppression-de-lemission-la-vie-des-idees-1777710649

Nous rappelons les rassemblements prévus ce mardi 12 mai pour protester contre les discriminations liées aux frais d’inscription universitaires, les restrictions budgétaires et la loi Galileo-Baptiste. À Paris, la manifestation débutera à 12h à Jussieu en direction du ministère, via le Quartier Latin. À nouveau, nous appelons à interpeller les parlementaires ces lundi et mardi. S’ils nous répondent, ne relâchons pas la pression : répondons systématiquement. Quelques ressources ici :

https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/

« Dans toutes les tentatives faites jusqu’à nos jours pour démontrer que deux et deux font quatre, il n’a jamais été tenu compte de la vitesse du vent. »

Raymond Queneau

 

Dix propositions sur le secteur privé

Le décrochage universitaire, scientifique et technique de la France n’est pas une fatalité : les moyens existent d’un changement de cap tournant la page de deux décennies de politiques publiques destructrices. Les idées sont là et 30 milliards € sont disponibles pour sortir de l’ornière. Evidemment, le temps presse et les dégâts deviennent de plus en plus difficilement réversibles.

La loi Pénicaud a généré un double effet délétère : déverser des milliards d’argent public à l’enseignement supérieur privé lucratif et accroître le chômage des jeunes, en fournissant aux employeurs la main d’œuvre gratuite et sur-qualifiée des alternants. Il est urgent de mettre fin à ce pillage des deniers publics et aux dérives du privé. Le projet de loi Galileo-Baptiste [1] n’est pas le remède, mais le poison : sous couvert de régulation, il livre en réalité l’Université publique à la prédation d’intérêts privés déjà largement subventionnés.

Nous préconisons neuf mesures urgentes :

(i) Arrêter tout financement public de l’enseignement supérieur privé, lucratif ou non. Cela comprend l’interdiction faite aux collectivités locales de le subventionner directement (dons) ou indirectement (privatisation de fait d’espaces publics, réaménagements de quartiers, aide à la construction, etc).

(ii) Supprimer toute reconnaissance par l’Etat des diplômes délivrés par le secteur privé. Lancer des poursuites judiciaires systématiques contre l’usage de l’appellation « universités » et « diplômes nationaux » par des établissements privés.

(iii) Abroger le décret n° 2009-427 du 16 avril 2009 portant publication de l’accord entre la République française et le Saint-Siège sur la reconnaissance des grades et diplômes dans l’enseignement supérieur signé à Paris le 18 décembre 2008. Ce décret, contraire au principe de laïcité, a créé une confusion entre la reconnaissance d’un diplôme délivré par un État et la reconnaissance d’un diplôme délivré par un organisme confessionnel.

(iv) Obtenir des rectorats et des établissements publics qu’ils ne participent à aucun salon post-bac, et organiser des salons réservés au secteur public.

(v) Récupérer pour le service public les bâtiments des établissements privés mis en liquidation judiciaire ou qui ont été cédés par l’Etat ou les collectivités publiques depuis le mandat de Nicolas Sarkozy.

(vi) Appliquer au secteur privé l’arsenal législatif relatif à la répression des fraudes. Une fois privés de tout agrément et de toute reconnaissance officielle, ces établissements ne seraient plus que de simples prestataires commerciaux. Si les familles restent libres de leur accorder leur confiance, ces services ne sauraient être confondus avec l’exigence des formations universitaires, seules garantes de diplômes nationaux. Le contrôle de ces structures hors contrat ne doit en aucun cas relever du Hcéres, mais de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF).

(vii) Placer la formation professionnelle sous le contrôle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

(ix) Utiliser les 23 milliards de l’alternance pour reconstruire l’Université et la recherche publique.

Effet de levier (négatif) du crédit d’impôt recherche (CIR). Source: [2]

Contrairement à une légende qui a cours dans le monde académique, le crédit d’impôt recherche (CIR) n’a jamais été de l’argent pris à la recherche publique. Le CIR est la première dépense fiscale de l’État au bénéfice des entreprises (7,6 milliards d’euros en 2024). Selon les services d’évaluation des politiques publiques, il est principalement destiné à contourner les réglementations européennes en matière d’aides directes. S’il profite à quelques petites entreprises fragiles, ce dispositif particulièrement généreux est essentiellement détourné via des fraudes avérées, des effets d’aubaine et des optimisations financières, servant par exemple à financer les périodes d’inactivité de consultants en ingénierie. Ces pratiques ont favorisé l’émergence d’une industrie lucrative de cabinets de conseil spécialisés, qui exploitent des critères d’éligibilité souvent flous et un niveau de contrôle qui fait rêver les laboratoires publics, tant il est proche de l’inexistant.

Le crédit d’impôt recherche (CIR) était supposé créer un effet de levier sur la recherche et développement (R&D) et engendrer une croissance économique tirée par l’innovation, conformément aux théories d’Aghion. Le résultat s’avère négatif : la France fait partie des rares pays dont les investissements en R&D ont diminué en pourcentage du Produit Intérieur Brut (PIB) au cours des vingt-cinq dernières années. Sur le continent européen, le CIR a conduit la France à faire partie d’un groupe de sept pays sur vingt-huit en décrochage scientifique et technique selon ce critère, aux côtés de l’Azerbaïdjan, de la Biélorussie, de la Géorgie, de la Moldavie, de la Roumanie et de la Fédération de Russie [2].

(x) Les 7 milliards et demi du CIR doivent être affectés à une politique industrielle pensée, réfléchie, évaluée, en tournant enfin le dos au Consensus de Washington. Les chantiers à financer sont nombreux, de la relocalisation de la production à la  décarbonation des usages, des moyens de juguler le réchauffement climatique à la création d’emplois de qualité, dans des métiers ayant du sens.

Notes
[1] Le portage du projet de loi Galileo-Baptiste est porté depuis quelques semaines par le sénateur du Maine et Loire, M. Stéphane Piednoir.

https://www.ouest-france.fr/societe/justice/prise-illegale-dinteret-ce-qui-est-requis-contre-le-senateur-du-maine-et-loire-stephane-piednoir-a48f36ec-da3c-11ef-938b-906ad6a94e5c

[2] Dépenses en recherche et développement (% du PIB). Institut des statistiques de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/GB.XPD.RSDV.GD.ZS

 

« Le principal fléau de l’humanité n’est pas l’ignorance mais le refus de savoir. »

Simone de Beauvoir

Le scandale de l’enseignement supérieur privé sous perfusion d’argent public

Le paysage de l’enseignement supérieur privé est aujourd’hui verrouillé par une trentaine de grands groupes omnipotents. Si les dérives de Galileo ont bénéficié d’un large écho médiatique, l’examen des pratiques de ses concurrents révèle que ces scandales ne sont pas des exceptions, mais bien la norme d’un secteur marchandisé. À titre d’exemple, la holding Collège de Paris — devenue société à mission en 2020 — parvient à capter chaque année 18 000 étudiants, 4 000 élèves étrangers et 35 000 adultes en formation continue au sein d’une galaxie d’enseignes (Digital College, Ascencia Business School, École Conte, etc.). Le modèle économique de ce type d’établissement repose sur un système d’illusion marketing en façade cachant des formations indigentes. Pour attirer leurs clients-étudiants, des bataillons de recruteurs précaires — déployées dans les salons, les centres d’appels ou sur les réseaux sociaux via des influenceurs — font miroiter du rêve frelaté allant des promesses de voyages à Dubaï ou Shanghai aux campus flambant neufs en passant par des show case du rappeur Niska ou des MC’s de Triangle des Bermudes. Les clients-étudiants déchantent vite, mais trop tard. Les sites internet regorgent de mentions de « titres RNCP reconnus par l’Etat », de « certification des diplômes » ou de « certification Qualiopi », ce vernis de respectabilité ne recouvrant que du vent.

En plus de frais d’inscription exorbitants, les entrées d’argent proviennent de l’État. Au Digital College, chaque inscription en alternance conduit à un Niveau de Prise En Charge (NPEC) par le ministère du Travail de 10 065 euros, sans contrôle sérieux. C’est trois fois le financement d’un étudiant inscrit dans une licence universitaire publique [3]. Pour compléter cette manne, Bpifrance est entrée au capital du Collège de Paris aux côtés du fonds Raise via un Leverage Buy Out primaire, qui est l’une des opérations de capital-investissement. Côté dépenses, les employés sont sous contrats précaires et subissent un management violent.

L’argent soutiré à l’État et aux clients ne vise pas seulement à enrichir les fonds d’investissement et les dirigeants-fondateurs par les dividendes et la revente de parts avec plus-value. La holding facture des management fees à ses propres écoles filiales, ce qui réduit le bénéfice imposable des écoles tout en faisant remonter le cash. Les investisseurs prêtent aussi de l’argent à la holding via des comptes courants d’associés, et perçoivent ainsi des intérêts supérieurs aux taux du marché. Enfin, les loyers permettent de transférer le profit vers des structures immobilières. On le comprend, le distingo entre privé lucratif et non lucratif repose avant tout sur l’habileté des montages financiers faisant disparaître les bénéfices.

Le 31 décembre dernier, le groupe Collège de Paris a été placé en procédure de sauvegarde, glissant vers le redressement judiciaire et la cession d’actifs en raison de graves difficultés de trésorerie : 90 millions € de dettes. Dans ce cas symptomatique, les pratiques frauduleuses se sont ajoutées aux dispositions scandaleuses mais légales. Au Digital College, 500 000 euros ont été siphonnés pour l’achat de cartes Pokémon, justifiés par de fausses factures maquillées en modules de cours ou en fourniture d’événements digitaux. 50 000 euros ont été facturés en septembre 2022 pour financer les frais de mariage du dirigeant-fondateur [4]. Un rapport accablant remis au procureur de la République de Paris début 2026, fruit d’une enquête conjointe de l’Inspection générale des Finances, de l’Igas et de l’IGESR, pointe plus de trois millions d’euros de dépenses douteuses, avec de lourds soupçons de blanchiment et de trafic de visas. Lors d’un « évènement » organisé par BPIFrance, le dirigeant-fondateur du Digital College expliquait sa méthode intitulée Road to one million : comment passer d’un euro en poche à une entreprise valorisée 1 million d’euros en l’espace de trois ans.

Notes
[3] J.Gossa (2019) Combien coûte une formation universitaire ?
https://blog.educpros.fr/julien-gossa/2019/01/18/combien-coute-une-formation-universitaire-et-par-extension-celle-des-etudiants-etrangers/

[4] Cartes Pokémon, fête de mariage : les dépenses troublantes de l’école de commerce Digital College.
https://www.mediapart.fr/journal/france/010425/cartes-pokemon-fete-de-mariage-les-depenses-troublantes-de-l-ecole-de-commerce-digital-college

Pour redorer son image, l’école Digital College se choisit une directrice condamnée pour abus de confiance.
https://www.mediapart.fr/journal/france/211125/pour-redorer-son-image-l-ecole-digital-college-se-choisit-une-directrice-condamnee-pour-abus-de-confiance

 

« La sociologie n’ [a] qu’un seul objet: les sociétés. De celles-ci les hommes croient tout connaître, parce qu’elles leurs apparaissent comme n’étant composées que d’eux, de leurs volontés, de leurs idées malléables à volonté. Ils croient leur art souverain et leur science parfaite. »

Marcel Mauss

Les germes du trumpisme

Aux Etats-Unis, l’alliance entre milieux d’affaires, libertarianisme autoritaire et paléo-conservateurs s’attaque à l’ensemble des sciences et à l’Université. Pour autant, les agences sanitaires [5], les agences environnementales et les sciences humaines et sociales en constituent les cibles privilégiées. Aussi faut-il s’alarmer de voir l’« union des droites » radicales entamer en France une large campagne de dénigrement de la sociologie — le canari dans la mine. Le 1er avril, Mme Le Pen défend sur le réseau fasciste X la loi Pénicaud et le projet de loi Galileo-Baptiste : « Plutôt que d’avoir un étudiant en université en socio pendant cinq ans, il est préférable qu’il soit en formation, en apprentissage ou en alternance dans une industrie. » Dans la phrase suivante, elle surestime d’un facteur 4 le coût de la formation à l’Université… Le 17 avril, M Chenu  s’en prend aux professeures sociologues de Nanterre lors d’une saillie sexiste [6]. Les seconds couteaux ne sont pas en reste : la Cocarde étudiante, les keyboard warriors de la fachosphère et les médias Bolloré lancent des campagnes ciblées contre des collègues sociologues.  Au Sénat, Mme Garnier, rapporteure de la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur »  tente de faire pour l’Université ce que M. Alloncle a fait pour l’audiovisuel public — avec le même zèle dans la désinformation mais un moindre talent pour susciter le buzz. En avril encore, le ministère de l’Agriculture a enjoint par décret les écoles d’ingénieurs en agronomie de cesser de recruter sociologues et politistes [7]. En avril toujours, on apprenait la suppression de l’émission sur la recherche en sciences humaines et sociales « La Suite dans les idées », sur France Culture [8]. Sylvain Bourmeau paie là son opposition à la porosité croissante des médias à la propagande trumpiste et poutinienne, marquée sur France Culture par la promotion de « l’un des propagateurs les plus actifs de la stratégie d’influence russe », M. Douguine [9]. Le pluralisme dans les médias ne peut se résumer à un décompte du temps d’antenne visant à les ramener à la proportion des votes exprimés. France Culture, qui a pour mission de rendre compte du savoir vivant, donc de la recherche, ne peut se contenter de la ligne incarnée par Guillaume Erner consistant à éditorialiser l’actualité en picorant dans la production en sciences sociales visible sur les réseaux sociaux. Le savoir en sciences humaines et sociales ne peut se réduire à un exhausteur de goût pour des chroniques fades, aussi vite oubliées qu’elles ont été écrites. Aussi invitons-vous à signer cette tribune :

https://framaforms.org/petition-suite-a-la-tribune-autour-de-la-suppression-de-lemission-la-vie-des-idees-1777710649

Ces signaux faibles ne trompent pas. La campagne présidentielle va conduire à des attaques sans précédent contre l’Université, important la doctrine de Vance : « The universities are the enemy ». Aussi faut-il déployer toute notre énergie pour problématiser les questions de recherche et d’Université, et proposer une nouvelle vision pour les décennies à venir.

« L’imagination est une chose que certaines personnes ne peuvent même pas imaginer. »

Jana Cerná

Notes
[5] La réduction de 71 % de l’aide humanitaire entre 2024 et 2025 pourrait coûter la vie à 9,4 millions de personnes d’ici 2030, dont 2,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.
https://www.thelancet.com/journals/langlo/article/PIIS2214-109X(26)00008-2/fulltext

[6] Sociologie : sur les propos infamants et misogynes de Sébastien Chenu
https://blogs.mediapart.fr/association-francaise-de-sociologie/blog/300426/sociologie-sur-les-propos-infamants-et-misogynes-de-sebastien-chenu

[7] Ni sociologues ni politistes recrutés : le ministère de l’agriculture soupçonné de vouloir réduire la part des sciences sociales dans la formation des agronomes.
https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/05/01/ni-sociologues-ni-politistes-recrutes-le-ministere-de-l-agriculture-soupconne-de-vouloir-reduire-la-part-des-sciences-sociales-dans-la-formation-des-agronomes_6684735_3244.html

[8] Pour la rentrée, France Culture débranche «la Suite dans les idées» de Sylvain Bourmeau.

https://www.liberation.fr/economie/medias/pour-la-rentree-france-culture-debranche-la-suite-dans-les-idees-de-sylvain-bourmeau-20260424_SSJPTSE6TBHN7FYKMK22GDWO6I/

[9] Alexandre Douguine sur France Culture, ou la porosité des médias français à la propagande russe.
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/alexandre-douguine-sur-france-culture-ou-la-porosite-des-medias-francais-a-la-propagande-russe-20251210_PRMM4G2X4FHRXJQ3NKKYXSJFNI/

 

 

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Apprendre d’hier, vivre pour aujourd’hui, espérer pour demain

« Apprendre d’hier, vivre pour aujourd’hui, espérer pour demain. »

Albert Einstein

Ce billet contient la relance des actions pour faire tomber le décret discriminatoire pour les étrangers extra-communautaires, l’annonce du séminaire PdS du 20 mai (20 ans de réformes) et une fiche pratique pour contribuer à un réseau de collectifs solidaires.

« Le racisme est une peur devenue folle, et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix si l’on veut que l’humanité survive. »

Germaine Tillion — La traversée du mal

Grains de sable dans le décret discriminatoire sur les frais d’inscription

Le projet de décret de Philippe Baptiste sur les frais d’inscription multipliés par 16 pour les étrangers extra-communautaires ne paraîtra pas avant le CNESER exceptionnel du 5 mai. Nous devons donc mettre à profit ces deux jours pour continuer à mettre des grains de sable dans la machine discriminatoire.

Courriers aux parlementaires — Merci de continuer à envoyer des courriers électroniques appelant à conditionner le soutien au gouvernement Lecornu au retrait du décret. D’après nos estimations, un peu plus de 700 personnes ont contribué à sensibiliser les parlementaires. Les courriers doivent désormais cibler le « bloc central » et être étendus aux sénatrices et sénateurs. Ils peuvent être agrémentés d’appels à un ré-investissement dans l’Université et la recherche, et d’alertes sur la loi  de privatisation Galiléo-Baptiste. 

Liste des adresses électroniques des parlementaires à contacter, et exemple de courrier à adapter :

https://rogueesr.fr/exemple-de-courrier-aux-deputes/

Notifier en urgence les étudiants  recrutés via la procédure « Études en France » (EEF) — Le décret va créer une rupture d’égalité manifeste par laquelle des étudiants notifiés avant la publication du décret resteraient exonérés selon les règles actuelles, tandis que ceux notifiés après seraient soumis aux nouveaux tarifs. Les candidats extra-communautaires passant par Parcoursup ou MonMaster risquent d’être frappés de plein fouet par la hausse, les réponses étant postérieures au décret. Cependant, les étudiants recrutés via la procédure « Études en France » (EEF) peuvent conserver le bénéfice des anciennes règles s’ils sont notifiés avant la publication officielle du décret. Nous appelons donc à la grève du zèle pour protéger ces étudiants en procédant à l’appel et à la validation des dossiers EEF le plus vite possible.

Afficher l’impossibilité de mise en œuvre — Les premiers retours des équipes administratives sont clairs : les nombreuses universités qui n’ont pas déjà mis en place les frais différenciés n’arriveront pas à paramétrer les outils de paiement ni les procédures dans les temps pour appliquer cette discrimination tarifaire. Si les nouvelles interfaces ne sont pas prêtes le 1er juillet, date d’ouverture des inscriptions dans la plupart des établissements, l’application du décret deviendra impossible. Les services administratifs chargés des inscriptions sont déjà dans la phase chaude de préparation de la rentrée et la priorité doit porter sur celle-ci et non à la mise en œuvre des lubies xénophobes du ministre. 

Nous appelons à faire adopter des moratoires sur la mise en œuvre opérationnelle du décret en Comité Social d’Administration d’Établissement (CSAE) et dans les Commissions de la Formation et de la Vie Etudiante (CFVU), en invoquant l’absence de moyens disponibles et la dégradation des conditions de travail des collègues chargés d’appliquer cette mesure dans l’urgence. Le cas échéant, nous appelons les formations spécialisées du CSAE à lancer des procédures de visite en urgence dans les services concernés, afin de documenter cette dégradation des conditions de travail, et de contribuer à ralentir le processus jusqu’à l’ouverture des plateformes d’inscription.

« Tout malheur national appelle, d’abord, un examen de conscience ; puis (car l’examen de conscience n’est qu’une délectation morose, s’il n’aboutit à un effort vers le mieux) l’établissement d’un plan de rénovation. (…) de tant de reconstructions indispensables, celle de notre système pédagogique ne sera pas la moins urgente. Qu’il s’agisse de stratégie, de pratique administrative ou, simplement, de résistance morale, notre effondrement a été avant tout, chez nos dirigeants et (pourquoi ne pas voir le courage de l’avouer ?) dans toute une partie de notre peuple, une défaite à la fois de l’intelligence et du caractère. C’est dire que, parmi ses causes profondes, les insuffisances de la formation que notre société donnait à ses jeunes ont figuré au premier rang. »

Marc Bloch, Sur la réforme de l’enseignement.

Texte paru en juillet 1943 dans Les Cahiers politiques, publication du Comité Général d’Études du Conseil National de la Résistance, auquel Marc Bloch a contribué avant son arrestation le 8 mars 1944.

 

Séminaire Politique des Sciences — Un bilan de 20 ans de réformes de l’ESR

La prochaine séance du séminaire Politique des Sciences (PdS)  aura lieu le mercredi 20 mai 2026 de 17h30 à 20h30 à l’EHESS, 54 boulevard Raspail, 75014 Paris, en salle BS1_05/BS1_28 (niveau -1, au premier sous-sol).
La séance s’adresse tout particulièrement aux plus jeunes, doctorants, post-doctorants et jeunes statutaires qui n’ont pas connu l’Université et la recherche au tournant du siècle — et y verraient probablement une utopie. Elle s’adresse également à celles et ceux qui souhaiteraient contribuer à une nouvelle vision pour l’ESR, qui sera l’objet de la partie discussion. Résumés à lire en ligne :

https://rogueesr.fr/politique-des-sciences-2025-2026/


Bruno Andreotti — Qui aurait pu prévoir?

Clémentine Gozlan — La genèse de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) : chronique d’une (dés)union entre l’État et la profession académique.

Mathis d’Aquino — L’essor de l’enseignement supérieur privé.

« Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité. Tu connaîtras d’étranges hauteurs. »

René Char

Fiche pratique : constituer un collectif

A un an d’élections qui accélèrent le processus d’«union des droites» radicalisées, sur le modèle trumpiste, nombre de collègues et en particulier les plus jeunes s’ouvrent à nous de leur inquiétude et de leur volonté de contribuer à leur mesure à préparer des réseaux de résistance.  Les syndicats et les associations comme la Ligue des Droits de l’Homme, l’Union Rationaliste ou l’Association pour la Liberté Académique constituent des outils collectifs précieux face à un régime autoritaire, en particulier pour la résistance juridique.

Cependant, l’alliance trumpiste symbolisée par le trio Vance-Musk-Thiel a déployé un éventail de stratégies qui reposent sur la vitesse d’exécution, l’intimidation et la stupéfaction contre lesquels les réseaux de solidarité locaux s’avèrent être des moyens de résistance essentiels. Face aux rafles perpétrées par ICE, ce sont de petits collectifs qui se chargent de distribuer des sifflets, des stickers No ICE, des fiches pratiques juridiques et tactiques, mais aussi de mettre en œuvre le convoyage des étudiants et universitaires racisés. Nous plaidons donc pour la constitution d’un réseau horizontal de collectifs autonomes, sans bureaucratie, pour donner rapidité et fluidité à la résistance. La recette qui suit est un retour d’expérience, sans prétention normative.

1° Initier un collectif ne demande que trois ou quatre personnes, sur une base affinitaire : ce peut être un même campus, une même ville, une même préoccupation (par exemple, la santé publique), etc. Dès le départ, il importe de minimiser les vulnérabilités légales et de n’offrir aucune prise. Ainsi, les membres du collectif, pour lequel un nom évocateur sera choisi, ne doivent être mentionnés nulle part.

2° Il est essentiel de travailler à la sécurité numérique (messagerie sécurisée, chiffrement, VPN) et de choisir des hébergements relativement sûrs, hors de France (Proton par exemple). L’ouverture d’un blog permet de diffuser des informations locales ou nationales, de proposer des lectures choisies et des traductions, de documenter des abus (à partager par ailleurs avec des journalistes ou des ONG fiables). L’hébergement doit être pensé pour être le moins fragile possible. 

3° Le collectif doit se préparer à des attaques, ce qui suppose de réfléchir aux réseaux de soutien, de connaître les coordonnées d’avocats fiables, d’avoir des idées de plan d’urgence et de réfléchir à la manière de réagir à des shitstorms.

4° Le collectif peut s’agrandir graduellement en conservant la confiance et la confidentialité des échanges comme règle, mais l’essentiel consiste en la capacité à contacter une ensemble d’amies et d’amis, de collègues, d’étudiantes et d’étudiants pour des mobilisations expresses. Ce cercle sympathisant s’agrandit en organisant des séminaires (par exemple sur la politique de l’ESR), des ateliers (atelier d’auto-défense numérique avec travaux pratiques, atelier de formation à la liberté académique, etc) et des mobilisations (par exemple Stand Up for Science). L’écriture d’une tribune dans la Presse Quotidienne Régionale (PQR) ouverte aux signatures, inscrivant la politique nationale dans un cadre local et s’adressant à son lectorat constitue une possibilité appréciable.

5° L’écriture collective de textes suppose des rôles asymétriques et si possible tournants. Il est important d’utiliser un outil en ligne qui supporte le travail collectif simultané de manière effective. Une personne (le barreur ou la barreuse) est chargée de produire une version martyr sur une trame discutée informellement, puis d’intégrer les commentaires et les demandes de modification en proposant trois règles : ne jamais répondre à un commentaire ni argumenter ; toujours procéder à un changement lorsqu’il y a une insatisfaction ; produire de nouvelles versions dépourvues de commentaires avant que le texte ne soit rendu illisible par leur abondance. Le processus s’achève par passage de deux autres personnes, l’un procédant à des corrections stylistique et l’autre à un passage orthotypographique.