Le ravin
« Le fond – du ravin.
La nuit – tel un raclement,
fouille. Agitation des branches.
Serments – inutiles. »
Marina Tsvetaïeva
Ce billet est constitué de quatre brèves documentant la situation paradoxale dans laquelle nous sommes. Le système d’enseignement supérieur et de recherche est dans le ravin, planté par vingt ans de contre-réformes qui ont produit le décrochage économique, scientifique et technique du pays — plus personne ne le conteste. Les responsables de l’effondrement tentent de poursuivre leur route et même d’accélérer, mais partout, cela s’embourbe, sur les frais d’inscription, la loi Galileo-Baptiste, le Hcéres ou à Paris-Saclay — la pépite rayonnante. Nous qui n’appartenons pas à la sphère de la com’ et de la duplicité, mais qui avons fait le choix de dire le vrai sur le monde, n’avons d’autre choix que la lucidité pour trouver la détermination de sortir la société de cette ornière profonde.
« Donc, il y a eu quelques trous, effectivement. Mais le bilan est un peu celui que j’avais fait initialement dans mon propos liminaire. Je pense qu’il y a eu un vrai impact. Maintenant, effectivement, cette année, il y a un trou. »
Philippe Baptiste, L’impact et le trou.
Audition par la commission des finances le 19 mai 2026.
Poème en prose en réponse à la demande d’un chiffrage précis des baisses budgétaires opérées depuis la Loi de Programmation de la Recherche (LPR)
Frais d’inscription
Malgré une opposition unanime de la communauté universitaire, le ministre Baptiste a tenu à faire paraître son décret sur la différenciation des frais d’inscription :
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054113646
Les étudiants étrangers doivent s’acquitter de 2 895 € chaque année pour s’inscrire en Licence, et de 3 941 € pour une année de Master. Ces mêmes étudiants, non-boursiers, n’ont pas le droit de travailler au-delà d’un mi-temps. Ces règles ouvertement discriminatoires vont inévitablement enfermer de nombreux étudiants dans des situations sociales dramatiques impossibles à maîtriser. Au-delà du clin d’œil à l’extrême-droite, l’enjeu politique est d’amorcer la hausse générale des frais d’inscriptions et d’accélérer la phase de privatisation. Ce sujet sensible touche l’ensemble des étudiantes et des étudiants, et de leurs familles, avec qui la communauté académique doit créer une alliance. C’est une bataille centrale qui se joue.
(i) Signons et faisons signer cette pétition pour la gratuité :
https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5865
(ii) Pour les franciliens, une manifestation est organisée au Quartier Latin ce mardi 26 mai. Rassemblement à 12h à Jussieu.
(iii) Faisons des interventions en amphi et dans la presse quotidienne régionale pour expliquer pourquoi il s’agit d’un prélude à l’augmentation généralisée des frais d’inscription, en détaillant la situation aux Etats-Unis et en Angleterre et en pointant la quinzaine de milliards d’euros d’argent public déversés au secteur privé.
(iv) Quelques universités courageuses ont déjà annoncé désobéir au décret, conformément au principe de gratuité inscrit dans la constitution. Il faut que l’initiative fasse tache d’huile.
« Je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes. »
Rosa Luxemburg, Lettre à Mathilde Wurm du 16 février 1917.
Loi Galileo-Baptiste
L’audition du ministre Baptiste au Sénat a donné lieu à des échanges qui prêteraient à rire, si l’enjeu n’était pas si grave : 23 milliards d’euros d’argent public déversés sans aucun contrôle dans le secteur privé, tandis que l’Université publique subit une cure d’austérité délétère. Bien que favorable à l’ouverture de l’enseignement supérieur aux appétits du privé, le rapporteur de la loi Galileo-Baptiste, Stéphane Piednoir, a visiblement découvert avec stupeur que ce projet de loi, issu des propositions du groupe Galileo d’avril 2023, ne prévoit rigoureusement rien que l’on puisse qualifier de « régulation ». Le texte s’appuie en effet sur la certification Qualiopi, une norme que le sénateur qualifie lui-même de « purement déclarative et administrative, [et] que l’on obtient généralement si l’on se donne la peine de la demander ». Plus effarant encore pour ce dernier : le financement automatique du privé par des fonds publics ne serait pas remis en cause par une évaluation négative.
En guise de réponse, le ministre a candidement concédé qu’il serait souhaitable, dans l’absolu, que Qualiopi intègre « un certain nombre d’évaluations pédagogiques ». Il s’agirait, par exemple, de « vérifier qu’il y a bien des enseignants à temps plein, qu’il existe des syllabus pour chaque formation, des choses simples mais qui ne sont pas vérifiées aujourd’hui ». Il a ensuite reconnu que son projet de loi ne visait pas à réguler, mais bien à accorder une reconnaissance du secteur privé par l’État. Selon lui, le privé peut « répondre à des besoins auxquels l’Université ne peut pas toujours répondre seule, ou parfois faire preuve d’une agilité et d’une rapidité qui sont parfois spectaculaires ». On comprend que devant un argument d’une telle scientificité, le dépeçage programmé de l’Université publique se passe d’étude d’impact.
Nous rappelons nos dix propositions sur le secteur privé :
https://rogueesr.fr/dix-propositions-sur-le-secteur-prive/
« Toute Chaire de Professeur Junior (CPJ) qui sera pourvue dans l’année civile devra être gagée par le non‑remplacement d’un départ d’enseignant‑chercheur intervenant au cours de l’année 2026 ».
DGESIP, Poèmes en prose.
Hcéres
Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) est de retour. Sa présidente, spécialiste de la fabrication du consentement aux politiques publiques par le nudge (le paternalisme libertarien), a mené une campagne de communication maligne, usant du langage des universitaires et des chercheurs pour faire baisser leur vigilance. Les premiers retours d’expérience de la vague d’évaluation en cours montrent cependant que le Hcéres est plus néfaste et bureaucratique encore qu’au moment où nous avons failli en être débarrassés.
Pour « évaluer » les établissements, les comités du Hcéres, bien que dépourvus de compétence en matière de recherche et d’enseignement, procèdent à soixante-dix à quatre-vingt auditions sans avoir transmis le moindre document préparatoire. Cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque les rapports n’en tiennent guère compte : ils se contentent de transmettre les oukazes du ministère et de reprendre le pire de la vulgate managériale pour imposer des mesures d’austérité (baisser la masse salariale, fermer des formations, précariser, détruire). Il est évidemment hors de question d’y mentionner la politique de baisse effective de la subvention pour charges de service public.
Selon nos sources, le Hcéres a été préservé en raison de son rôle légal dans la pérennisation des établissements expérimentaux, et ce, malgré la mise en place des Contrats d’Objectifs, de Moyens et de Performance (COMP) qui instaurent un nouveau pilotage politique en laisse courte. Le ministère souhaite inclure dans la loi Galileo-Baptiste une disposition prolongeant l’expérimentation de trois ans et en modifiant les conditions de sortie — nous y reviendrons au sujet de Saclay. La présidente du Hcéres s’active donc pour que cette loi confie à son institution une nouvelle mission : organiser la mise en concurrence entre public et privé sur le fondement de normes communes n’ayant rien à voir ni avec la qualité de la recherche, ni avec celle de l’enseignement. Le rapport du groupe Galileo à l’origine du projet de loi de « régulation » voit dans l’ouverture de l’Université à la prédation du privé une mesure d’équité et propose de ne retenir qu’un critère de réussite : l’employabilité. Il propose cependant d’adjoindre un critère valorisant la volatilité des savoirs, l’obsolescence programmée des formations et la caducité à court terme des certifications : l’agilité, définie comme adaptabilité permanente.
« Je pense qu’à l’image de la gravité, tout ce qui nous environne s’évanouit en permanence tout en allant de l’avant. L’effondrement et l’expansion en simultané. »
Agnès Varda
Saclay
Les vingt années de contre-réformes, qui ont conduit au décrochage scientifique et technique du pays, ont été motivées par un objectif témoignant de l’inculture historique profonde des réformateurs : faire émerger dix établissements conçus sur le modèle de Harvard (capital de 57 milliards de dollars), de Stanford (41 milliards) ou de Cambridge (15 milliards). Non seulement la France n’a pas de grandes universités fondées par l’exploitation du coton, du tabac ou du chemin de fer, mais la loi Le Chapelier a entraîné en 1791 la confiscation et la liquidation de l’ensemble des biens et des rentes des universités françaises. De capital, point.
Paris-Saclay est la vitrine des réformateurs, ce succès supposé qui cache le désastre. L’établissement accuse un déficit budgétaire prévisionnel s’élevant à plus de 36 millions d’euros. Cette dégradation continue des comptes a conduit à un épuisement substantiel des réserves, menant le fonds de roulement à 8,5 jours fin 2025, avec une évolution anticipée vers un solde négatif de l’ordre du million d’euros d’ici la fin de l’exercice. L’argent public qui manque est déversé par dizaines de milliards à un secteur privé de piètre qualité, qui accumule les scandales. Comme les autres établissements, Paris-Saclay est dans une situation de grande vulnérabilité, du fait même de la politique supposée lui profiter. Sans attendre le plan d’austérité de 6,5 millions d’euros qui sera présenté au conseil d’administration sous forme d’un budget rectificatif, l’administration centrale mobilise tout l’arsenal de la gestion financière centralisée : ponctions d’office, versements partiels, gels de crédits, ad nauseam.
C’est dans ce contexte que le Hcéres vient de transmettre à l’établissement son rapport sur la sortie d’expérimentation, rapport (supposément) produit par un comité entièrement composé de bureaucrates. Nous nous le sommes procuré :
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/05/Rapport_Saclay_EPE.pdf
Les recommandations formulées par le Hcéres, en plus de critiques virulentes, tentent d’imposer un « coup d’accordéon » managérial permettant aux grandes écoles et aux autres composantes non-universitaires de voler la recherche aux composantes universitaires avant de les évacuer ou de les mettre sous tutelle. Cette manœuvre a pris d’abord la forme d’un transfert de la gestion de la recherche et des formations depuis les facultés et les départements vers les Graduate Schools. Elle vise explicitement à briser ce que le rapport nomme péjorativement la « logique facultaire », c’est-à-dire le modèle humboldtien d’Université. À cette offensive contre les départements d’Orsay s’ajoute la marginalisation délibérée des universités d’Évry et de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ). Le nouveau projet de statuts les relègue dans une strate institutionnelle nébuleuse, baptisée « Alliance Paris-Saclay », après qu’elles ont transféré leurs masters à Paris-Saclay. Ainsi, la dépossession totale des universitaires au profit de structures techno-bureaucratiques (comme l’instauration fin décembre d’une Commission universitaire permanente du CA (CupCA), jamais expérimentée) ne suffit pas au Hcéres : il lui faut éliminer tout ce qui est universitaire de « l’Université » Paris Saclay.
En plus de l’austérité, Paris Saclay s’enfonce donc dans la crise. Imposer aux départements de céder le pilotage de la recherche scientifique et de l’enseignement rend l’acceptation de nouveaux statuts inenvisageable — sauf à imaginer que la bureaucratie tente de passer outre le vote défavorable de la Faculté des Sciences d’Orsay, ce qui déclencherait des recours juridiques pour des années.
« Il est peu de vertus plus tristes que la résignation ; elle transforme en fantasmes, rêveries contingentes, des projets qui s’étaient d’abord constitués comme volonté et comme liberté. »
Simone de Beauvoir

