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Désir d’endémie

Désir d’endémie

Au menu cette semaine, une série de brèves ainsi qu’un billet analytique intitulé : « Le désir d’endémie, un récit social dangereux ». L’espace médiatique a été saturé d’interprétations infondées du concept d’endémie et d’opinions hasardeuses sur la dynamique évolutive de SARS-CoV-2. Notre capacité à combattre le virus dans les années à venir dépend pourtant de choix stratégiques à faire aujourd’hui, sans confondre savoirs et croyances.

Vous pouvez continuer de signer cette proposition.

Défendre un réseau scientifique et universitaire national

Nous sommes déjà plus de 11 500 à avoir signé la pétition de défense d’un cadre national pour l’Université, à l’écriture de laquelle nous avons contribué. L’autonomie que nous défendons, celle des universitaires et des chercheurs, est incompatible avec le féodalisme bureaucratique qui nous est imposé en usurpant ce mot d’autonomie, pour mettre en œuvre une caporalisation et une dérégulation statutaire.

Et vous, serez-vous parmi les prochains signataires ?

Faire dérailler le système des « chaires de professeur junior »

Les motions se multiplient pour dire la vive inquiétude de la communauté académique devant le recrutement d’universitaires sur des contrats à durée déterminée baptisés « chaires de professeur junior ». Ces motions sont utiles pour diffuser les arguments et montrer que nous n’entendons pas en être complices, mais ne suffiront pas à en venir à bout. Nous lançons un appel à idées (nous contacter par mail) sur les manières de faire dérailler de manière effective ce système.

3 000 postes en moins au CNRS en 10 ans

« Si vous prenez deux bouteilles de piquette et que vous les mettez ensemble, ça fera pas un grand vin. » Antoine Petit, audition parlementaire du 2 février 2022.

M. Petit, reconduit par le président de la République à la tête du CNRS malgré la défiance de la communauté scientifique, a été auditionné par la représentation nationale. Il a fait état des résultats de la politique managériale suivie dans la période récente : entre 2010 et 2020, « le CNRS a perdu 11 % de ses effectifs en 10 ans, soit environ 3 000 postes.

Le reste de l’audition a été consacré aux différents volets de son programme : la création d’une chaîne « CNRS TV » pour porter une parole institutionnelle en lieu et place de la parole des chercheurs et d’un « CNRS startup Studio ». Les représentants de la majorité l’ont encouragé à mener une politique néo-maccarthyste contre la « gangrène » en SHS, présentant la loi de programmation pour la recherche comme la « boussole » à suivre par les chercheurs.

Les séminaires de Politique des sciences

Le séminaire PdS sur l’irrationalité a eu lieu le 24 Janvier 2022. Vous pouvez retrouver les quatre interventions de ce séminaire sur la chaîne de Politique des sciences.

Introduction

Philippe Huneman, Philosophe, IHPST (CNRS)

L’irrationalité, entre psychopathologie et idéologie

Sarah Troubé, Psychologue clinicienne, Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université Côte d’Azur, LIRCES.

La crédulité en doute

Marion Vorms, Philosophe, Université Paris I Panthéon Sorbonne.

Complotisme et scientisme — Les idées conservatrices incidentes de la profession et de l’idéal technoscientifique

Pierre France, Sociologue, Université Paris I Panthéon Sorbonne & Orient Institut, Beirut.

Colloque : penser et agir collectivement à l’université.

Nous attirons votre attention sur un colloque à l’organisation duquel des membres de RogueESR participent, et qui prend sa place dans la réflexion collective au long cours sur l’Université que nous voulons (revoir aussi sur la chaîne PdS le colloque Inventer l’Université)

Et maintenant on fait quoi ? Penser et agir collectivement à l’université.

Colloque-action, 23-24 mars 2022, UGA IMAG, Université de Grenoble

Dans quel état est l’université aujourd’hui ? Que pouvons-nous espérer des diverses mobilisations et de l’action collective ? Comment mettre les personnels et les étudiants au cœur des processus de décision à l’université ? 

Dans un contexte de crises multiples, locale, nationale, politique, économique, sanitaire, écologique, ce colloque permettra, pendant 24 heures (du 23 mars 13 heures au 24 mars 13 heures), d’aborder ces questions, de confronter et rassembler des points de vue, et d’ouvrir un espace collectif pour entendre, discuter, débattre et proposer.

Au jour le jour, nous assurons nos missions de recherche et d’enseignement, tout en continuant d’exiger des moyens à la hauteur de ces missions et en tentant de protéger les personnels de la surcharge. Cette gestion de la pénurie imposée atteint cependant ses limites, dans un contexte croissant d’individualisation du travail et de mise en compétition permanente. Nous proposons ici d’ouvrir le débat sur ce que nous voulons, et ce que nous ne voulons plus accepter. Il nous faut sortir de la sidération provoquée par le rythme effréné des restructurations et autres appels à projet, nous extraire des logiques managériales et concurrentielles de l’« excellence » et prendre le temps de réfléchir et de redéfinir collectivement le sens de nos métiers. 

L’objectif de ce colloque est de montrer que cette sidération ne doit pas nous empêcher d’agir et de réagir, qu’il est possible de résister à la fois individuellement et collectivement à des injonctions inacceptables et, in fine, de nous approprier, de manière collégiale et démocratique, les politiques scientifiques et éducatives de l’université.

Le colloque propose de partir du recueil d’expériences et de propositions venant des différents terrains de l’université (universitaires, chercheuses et chercheurs, personnels Biatss et ITA, précaires, étudiantes et étudiants) pour élaborer les bases de constats partagés et d’actions possibles.

Ces réflexions seront éclairées par des interventions de deux collègues universitaires, Annabelle Allouch, Maîtresse de Conférences en sociologie à l’université de Picardie-Jules Verne, chercheure associée à Sciences Po et visiting scholar à Harvard, et Julien Gossa, Maître de Conférence à l’Université de Strasbourg.

Tous les membres de l’université de Grenoble, enseignant·e·s et/ou chercheur·e·s, personnels techniques et administratifs, étudiante·s, précaires, sont invités à participer et à proposer s’ils le souhaitent, en amont de ce colloque, une contribution (de 3 mots à une page !), qu’elle porte sur un témoignage, une proposition de thème de débat, une analyse ou une proposition d’action.

Le désir d’endémie, un récit social dangereux

Le mot « endémique » est devenu l’un des plus galvaudés dans le traitement médiatique et politique de la crise du COVID-19. Ne nous trompons pas de concept : en épidémiologie, une infection est dite endémique lorsqu’elle devient permanente sur un territoire : ses taux d’incidences ne sont ni en hausse, ni en baisse sur une période donnée, un an en général. Certes, les rhumes courants sont endémiques. Ils le sont… tout comme la fièvre de Lassa, le paludisme, la peste et la poliomyélite dans certaines régions du monde.

Autrement dit, une maladie peut être endémique et représenter néanmoins une menace lourde pour les populations. Le paludisme a tué plus de 600 000 personnes en 2020. La même année, 10 millions de personnes ont contracté la tuberculose et 1,5 millions en sont mortes. Le caractère endémique ne signifie certainement pas que l’évolution a pour ainsi dire « apprivoisé » un agent pathogène et que la vie revient simplement à la « normale ».

Or, nombre d’hypothèses formulées en invoquant l’endémie induisent une acceptation implicite ou une complaisance déplacée à l’égard de la circulation incontrôlée du virus, et en particulier des variants de la famille Omicron. Beaucoup voudraient en effet interpréter la moindre virulence apparente de ce variant comme une preuve indéniable que le virus deviendrait inoffensif, qu’Omicron fournirait une opportunité de s’immuniser durablement à bon compte, et qu’une sortie de crise prochaine serait certaine. Ce pari sur nos vies est plus que risqué : il est d’ores et déjà regrettable.

C’est avec inquiétude et indignation que les communautés scientifiques et médicales, comme l’ensemble de ceux qui luttent sur le terrain contre la plaie des maladies infectieuses endémiques, ont accueilli la petite musique tendant à assimiler le passage à l’endémie à la certitude que le virus serait voué à devenir bénin, voire à faire de l’endémie un objectif à atteindre. Comment ne pas être atterrés de voir certains responsables politiques employer ce terme avec une désinvolture calculée ? Comment ne pas sursauter quand le chef du gouvernement espagnol propose de revoir la stratégie d’action en établissant une comparaison avec la grippe, elle aussi endémique ? La transition vers l’endémie serait selon lui une « grippalisation de la pandémie ». Même son de cloche au Danemark, en Angleterre, ainsi que pour plusieurs gouverneurs étatsuniens, estimant tous qu’il est temps de requalifier la pandémie en endémie. Cette opération sémantique semble autoriser un allégement de la surveillance et une levée des restrictions sanitaires. L’OMS a alerté sur ce renoncement à la vigilance, dépourvu de toute rationalité. Elle déclarait le 1er février, par la voix de son directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus : « Nous sommes inquiets du récit qui s’est installé dans certains pays selon lequel, en raison des vaccins, de la transmissibilité élevée d’Omicron et de sa moindre gravité, empêcher la transmission ne serait plus possible, et plus nécessaire. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. »

Pour tout infectiologue comme pour tout spécialiste des interactions hôte-pathogène en biologie de l’évolution, la frustration est grande lorsque ces dirigeants invoquent le mot « endémique » comme une justification à ne rien faire, ou presque. La politique de santé mondiale ne peut se borner au fait d’apprendre à « vivre avec » un rotavirus responsable des gastroentérites infantiles, une hépatite C ou une rougeole endémiques. En effet, postuler qu’une infection deviendra permanente ne dit rien de la hauteur du plateau d’incidence, ni de la sévérité des pathologies dans la phase endémique, qui dépendent fortement des décisions politiques locales et internationales, des comportements sociaux, de la structure démographique, ainsi que de la sensibilité et de l’immunité des populations concernées. La stabilité elle-même n’est pas non plus garantie : les infections endémiques peuvent donner lieu, à la faveur d’aléas météorologiques, ou géopolitiques, ou de l’émergence de nouveaux variants, à des flambées dévastatrices, à l’instar de la résurgence épidémique de la peste survenue à Madagascar en 2017, ou à des pandémies, comme ce fut le cas pour la grippe en 1918, 1957, 1968 et 2009.

Figure 1. Arbres phylogénétiques typiques de virus pour lesquels l’évolution est ou non gouvernée par une forte pression de sélection — en particulier immunitaire — (A) ou non (B). A. Les virus comme la grippe ou les coronavirus saisonniers se reconnaissent à la forme de leur arbre phylogénétique déséquilibré, en escalier : ils circulent et mutent ; en parallèle, l’immunité se met en place contre eux, conduisant à l’extinction progressive des branches ancestrales. Parmi les mutations, certaines conduisent à de nouveaux variants qui échappent à l’immunité ; leur branche prend de l’ampleur, jusqu’à ce que l’immunité se développe contre ces nouveaux variants, et ainsi de suite. Chaque nouveau variant est alors en général issu par mutation de l’une des dernières souches hégémoniques, en général par un saut évolutif limité qui lui permet un échappement immunitaire, partiellement prédictible. Ceci favorise la conception de vaccins, fondés sur la nature des principales souches en circulation au début de chaque saison grippale. B. Pour les virus qui ne sont pas soumis à pression constante, les différentes branches de l’arbre se perpétuent. De nouvelles souches virales peuvent émerger de toutes les branches comme de la racine de l’arbre, après s’être propagées un temps de façon silencieuse. On ne peut alors pas prédire une proximité du variant hégémonique avec le précédent. Adapté de Volz et al. PLoS Comput. Biol. 2013.

Ce que l’on peut attendre de l’évolution de SARS-CoV-2 demeure un sujet de controverse. Pour les virus respiratoires, l’endémicité s’accompagne en général d’une dynamique évolutive relativement régulière, sur la base de laquelle certains chercheurs formulent l’hypothèse qu’un mur immunitaire serait atteignable. Or, jusqu’à présent l’évolution de SARS-CoV-2 conserve une trajectoire instable, très différente de celle, relativement canalisée et prédictible, des virus respiratoires saisonniers (Figures 1 et 2). En l’absence de politiques de prévention, la taille du réservoir épidémique humain est de nature à conduire à une évolution virale rapide et imprévisible, ce qui favorise l’émergence de nouveaux variants, dont certains potentiellement plus dangereux. L’argument, malheureusement répandu, selon lequel tout virus ne peut évoluer au fil des mutations que vers des variants moins virulents est infondé. En particulier pour SARS-CoV-2, la transmission a lieu avant que le virus ne provoque une maladie grave ; par conséquent, sa virulence ne constitue pas une perte d’opportunité de transmission. Dès lors, aucune pression de sélection qui favoriserait l’émergence de variants plus bénins ne s’exerce. Du reste, chacun connaît des contre-exemples : les souches mutantes Alpha et Delta sont plus virulentes que la souche initiale, Wuhan-1. De même, la deuxième vague de la pandémie de grippe de 1918 a été beaucoup plus meurtrière que la première. Par ailleurs, même des variants intrinsèquement moins virulents comme ceux de la famille Omicron (BA.1 dont la vague est en cours et BA.2 dont la vague enfle) fragmentent l’organisation sociale et met en danger les plus vulnérables, en raison de sa haute transmissibilité et des réinfections massives qu’il engendre par sa capacité à échapper au système immunitaire.

Figure 2. Arbres phylogénétiques de la grippe (souche H3N2) (A), d’un coronavirus saisonnier (B), et du SARS-CoV-2 (C). SARS-CoV-2 ne présente pas à ce jour un arbre phylogénétique déséquilibré, en escalier. La souche Omicron n’est pas issue d’une mutation de la souche Delta, pas plus que la souche Delta n’était une mutation de la souche Alpha, mais chacune a émergé dans des branches bien plus anciennes de l’arbre phylogénétique. Jusqu’ici les nouvelles souches virales proviennent de mutations non détectées pendant des temps longs, donnant un arbre d’allure relativement équilibrée (comparable à la Figure 1B). A. Adapté des données de nextflu. B. Adapté d’Eguia et al. PLoS Pathog. 2021. C. Adapté des données de Nextstrain | Gisaid.

Le COVID-19 n’est pas la première pandémie à laquelle l’humanité doit faire face, ni son premier combat en matière de pathologies fortement évolutives. L’histoire de ces pathologies nous permet de connaître la variété des scénarios et la diversité des issues mais aussi de savoir que nous pouvons faire beaucoup pour limiter durablement son emprise sur la sociétés et nos vies. Nous devons éviter l’optimisme paresseux, produit de considérations politiciennes sans fondement. Nous devons prendre en considération, sans les minimiser, le nombre de malades, de cas d’invalidité et de décès causés par une circulation virale qu’on laisse filer. Dès lors, que faire ?

En premier lieu, il est impératif d’investir dans le développement de vaccins qui protègent contre un éventail plus large de variants, et soient efficaces contre leur transmission, ainsi que d’en favoriser la distribution planétaire par la levée des brevets et par le transfert des techniques d’encapsulation vers des sites de production localisés au plus près des populations.

Bien que des vaccins efficaces participent à la réduction de la pandémie, ils ne suffiront pas à eux seuls à éliminer le réservoir viral humain.[1] En ayant conscience que la quantité de virus en circulation risque encore de conduire à des vagues épidémiques de nouveaux variants, dont certains plus transmissibles et/ou plus virulents, il est impératif de mettre un terme à la propagation incontrôlée du virus, ce qui nécessite de mener une politique de santé publique intégrée. Nous devons par conséquent investir en connaissance de cause et utiliser — à l’échelle mondiale — toutes les stratégies de prévention dont nous disposons. Une politique de prévention digne de ce nom repose sur un maillage social de proximité associant un rôle d’information et de conseil, une sensibilisation à l’hygiène et au risque infectieux, une surveillance sanitaire locale par le contrôle des eaux usées et l’accès au dépistage, et une réactivité importante permettant des mesures d’isolement en cas de reprise de l’épidémie. La prise en compte du risque à sa juste mesure impose également — de la même manière que les zones d’endémie pour le paludisme, la dengue ou zika investissent dans des moustiquaires — de procéder à un investissement conséquent dans les équipements à même de protéger la population de l’infection, dans les transports, dans les lieux publics ou sur les lieux de travail. Ceci implique d’entreprendre la rénovation des bâtis et des transports en commun, de sorte à assurer leur ventilation optimale, associée à une filtration de l’air ou à sa purification à l’aide de dispositifs UV-C. Enfin, pour freiner la propagation virale dans les périodes de forte circulation, il est indispensable de donner à la population concernée un accès large à des masques de type FFP2 assortis de conseils d’utilisation, plutôt que de se cacher derrière un déni de leur performance pour justifier de leur pénurie.

La sévérité de la pathologie et le risque de flambées virales requièrent, outre un gros travail de prévention, un renforcement de l’accès aux soins pour toutes et tous, a contrario du déshabillage de la santé publique par la « république contractuelle ». Il est impératif de maintenir sur tout le territoire une médecine de proximité, mais aussi de rendre à l’hôpital les moyens d’assurer ses missions de service public, et donc de prendre en charge l’ensemble des patients atteints du COVID-19, sans compromettre le traitement des autres pathologies.

Penser que l’endémicité est à la fois bénigne et inévitable est plus qu’hasardeux ; c’est une hypothèse coupable : elle risque de conduire l’humanité à de nombreuses années supplémentaires de maladie, à des vagues imprévisibles d’épidémies et au sacrifice des personnes fragiles. Plus grave, elle banalise les morts et les souffrances physiques, morales, sociales qu’elle avalise, en particulier dans les populations les plus vulnérables. Or, du point de vue de toutes celles et tous ceux qui œuvrent à atténuer l’impact dévastateur des endémies actuelles, la perspective d’un SARS-CoV-2 endémique ne saurait être perçue comme un soulagement ou une porte de sortie. C’est, au contraire, laisser planer un danger auquel nous serons exposés dans la durée, et qui nécessitera de notre part un effort constant pour nous en prémunir. Cette perspective impose des engagements fermes de nos sociétés dans la surveillance, la prévention et le soin, à la hauteur des responsabilités qui nous incombent. Pour que le scénario du pire ne se produise pas.


[1] Plusieurs raisons indiquent que considérer une stratégie fondée sur le seul vaccin comme la clé du salut serait une erreur grossière. En premier lieu, si les vaccins actuels protègent bien contre les formes graves de la maladie, ils ne bloquent que de façon modérée (voire, quasi-nulle dans le cas d’Omicron BA.1) la capacité à être infectés dans les voies respiratoires supérieures et à transmettre le virus. Une partie de la population restera en outre toujours mal protégée, et en son sein, les personnes immunodéprimées, chez qui la persistance virale à long terme peut favoriser l’apparition de nouveaux variants. Par ailleurs, l’échappement immunitaire de nouvelles souches virales, dans leur course évolutive, impose de concevoir périodiquement des vaccins optimisés contre ces nouveaux variants et de reprendre la campagne vaccinale, à un rythme que l’industrie pharmaceutique mondiale ne semble pas capable de suivre à l’heure actuelle. Enfin, l’existence de réservoirs animaux du SARS-CoV-2 ne permet pas d’envisager une éradication et constitue une source d’émergence de nouveaux foyers infectieux, potentiellement associée à des variants capables d’échappement immunitaire.

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La voix de l’Université et de la recherche

La voix de l’Université et de la recherche

Quatre brèves cette semaine : (i) une nouvelle voix pour défendre l’Université et la recherche, (ii) le rappel du séminaire Politique des sciences sur l’irrationalité, (iii) la tribune appelant à constituer, enfin, un arsenal sanitaire et (iv) une pétition contre le contrôle intégral des primes et des promotions par les bureaucraties universitaires.

I. Une nouvelle voix pour défendre l’Université et la recherche

Il manquait une voix transpartisane pour défendre l’Université et la recherche dans le débat public. La bureaucratie de l’enseignement supérieur et de la recherche s’est dotée depuis longtemps d’associations pour défendre ses intérêts propres, contre l’intérêt général, au premier chef la Coordination des universités de recherche intensive françaises (CURIF, dont Mme Vidal était la trésorière) transformée depuis en « Udice », et la Conférence des Présidents d’Université, devenue récemment « France Universités ». Rappelons que ces associations sont financées par des cotisations réglées par les établissements et dont le montant n’est pas divulgué au commun des mortels : si certains d’entre vous disposent de documents permettant de les établir, nous nous engageons à les porter à la connaissance de la communauté. Nous invitons les présidents à payer désormais ces cotisations sur leurs deniers personnels, en faisant usage de leurs primes exécutives récemment revalorisées à 18 000€ annuels : l’austérité pour l’Université, c’est aussi le lucre pour ses liquidateurs.

Dans l’intervalle, les millions d’étudiants, d’universitaires, de chercheuses et de chercheurs, de personnels de soutien (ITA, BIATSS) sont dépouillés de représentation institutionnelle. Il faut le rappeler inlassablement : nous ne sommes pas les employés de l’Université, nous sommes l’Université.

Nous mettons donc à disposition de la communauté une plateforme de représentation : France Université & Recherche.

https://www.franceuniversite.fr/

Nous pensons cette plateforme comme une force de proposition et de visibilisation auprès de la sphère politique. À cette fin, nous y avons déposé les 50 propositions transpartisanes élaborées collégialement au printemps dernier. Le chiffrage peut être consulté ici. Nous publierons également les réponses des organisations politiques à cette interpellation, ainsi qu’une analyse des programmes présidentiels et législatifs pour l’ESR. Ces travaux ne suivront qu’un seul objectif : défendre l’autonomie concrète du monde savant vis-à-vis des pouvoirs politique, économique et religieux, c’est-à-dire promouvoir à la fois l’idée et les moyens d’une liberté académique positive (statuts, moyens de recherche pérennes, éthique et intégrité). Avec vous, nous porterons ces propositions pour sortir de 20 ans de contre-réformes de bureaucratisation, de précarisation et de paupérisation du supérieur.

Vous pouvez retrouver France Université & Recherche :

II. Séminaire de Politique des sciences : « Irrationalité » (rappel)

Le 24 janvier 2022, de 16h à 20h, Université de Lutèce, Amphithéâtre Lavoisier, Campus Saint-Germain-des-Prés, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.

Le séminaire sera retransmis sur la chaîne de Politique des sciences.

Le programme et l’annonce sont à retrouver sur le site de PdS.

  • Philippe Huneman, Philosophe, IHPST (CNRS) — Introduction
  • Sarah Troubé, Psychologue clinicienne, Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université Côte d’Azur, LIRCES — L’irrationalité, entre psychopathologie et idéologie
  • Marion Vorms, Philosophe, Université Paris I Panthéon Sorbonne — La crédulité en doute
  • Pierre France, Sociologue, Université Paris I Panthéon Sorbonne & Orient Institut, Beirut. — Complotisme et scientisme — Les idées conservatrices incidentes de la profession et de l’idéal technoscientifique

III. Un arsenal sanitaire large pour en finir avec la pandémie et prévenir les suivantes

« Pardon, qu’ils quittent deux secondes leur bureau et qu’ils regardent ce qui se passe dehors : le Zéro Covid est une utopie que même les îles totalement coupées du monde peinent à appliquer. »

Oliver Véran, Le Parisien, 20 mars 2021.

La tribune parue dans Libération a été ouverte à la signature de toutes et tous après que 1 700 universitaires et chercheurs l’ont signée.

Nous vous invitons à la faire circuler largement.

Pour répondre à certaines interrogations, nous voudrions prendre ici l’exemple d’un pays ayant mis en œuvre un arsenal sanitaire large : la Nouvelle-Zélande. La France a connu 127 000 décès dus au Covid (avec 20 % environ de sous-déclaration) et passé les 13 millions de cas confirmés, pour 67 millions d’habitants. Les proportions sont identiques en Guadeloupe et en Martinique, comparables en Corse, montrant que l’insularité n’est pas un paramètre pertinent. La Nouvelle-Zélande a connu, elle, 52 décès et 15 000 cas confirmés pour 5 millions d’habitants. Un rapport 100 (pour ne pas ergoter) ne peut venir exclusivement de conditions environnementales différentes : la politique sanitaire, et c’est heureux, a un effet.

Nous reviendrons prochainement dans un texte long sur les implications stratégiques d’une éventuelle transition vers l’endémie.

IV. Extension du féodalisme bureaucratique

Les vagues de réformes de l’Université ont été théorisées par Aghion et Cohen en 2004[1] en reprenant et complétant le contenu de la loi Devaquet de 1986. Elles ont ensuite été intégrées de manière programmatique dans le rapport de la commission Attali de 2008.[2] Elles visent d’une part à accentuer la différenciation des établissements d’enseignement supérieur de sorte à créer un marché par la mise en concurrence et d’autre part à leur donner une conformation d’entreprise privée. Elles s’articulent en quatre volets baptisés — quelle ironie ! — « autonomies » :

  • l’« autonomie » administrative : les établissements sont dotés d’un cadre juridique dérégulé, d’un conseil d’administration inspiré des sociétés de droit privé et entrent dans une « logique » de marques.
  • l’« autonomie » de recrutement, d’évaluation et de gestion des personnels : les recrutements, les primes et les promotions sont soumis à la technostructure universitaire plutôt qu’aux pairs, avec des contrats de droit privés (sortie de la fonction publique), une dérégulation des salaires et des primes et une généralisation de la précarité.
  • l’« autonomie » pédagogique : les filières universitaires sont organisées en marché par une mise en concurrence croisée des étudiants par les formations (sélection) et des formations par les étudiants, ce qui impose de mettre fin au cadre national des diplômes.
  • l’« autonomie » financière : dérégulation des frais d’inscription pour substituer le financement privé au financement par l’Etat, avec une phase transitoire de généralisation du crédit pour les étudiants et les établissements.

Sans surprise, les dernières déclarations de M. Macron devant la Conférence des Présidents d’Université égrènent tous ces poncifs, en appelant à « des gouvernances fortes », en reprenant une opposition éculée entre la « professionnalisation » dans des « filières courtes » et les politiques de recherche intensive, dans le but de mieux « exprimer les différences » entre établissements, et en posant de nouveaux jalons vers une dérégulation des frais d’inscription.

L’ensemble de ce projet managérial de long terme va à l’encontre du principe d’autonomie du monde savant vis-à-vis des pouvoirs politiques, économiques et religieux et de la liberté académique. C’est l’idée même d’Université qui est vidée de son sens. Comme on pouvait s’y attendre, le premier effet de cette politique, en dehors de la bureaucratisation, de la paupérisation et de la précarisation, est un décrochage scientifique de notre pays.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la suppression de toute instance nationale pour les primes de recherche et pour les promotions, en défense desquelles une pétition a été mise en ligne :

https://www.wesign.it/fr/education/carrieres-universitaires–pour-lequilibre-entre-le-local-et-le-national


[1] Philippe Aghion et Elie Cohen, Éducation et croissance. Rapport public du conseil d’analyse économique (2004).

[2] Jacques Attali et al. Rapport de la commission pour la libération de la croissance française (2007-2010).

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Quand le budget de l’ESR baisse d’un milliard d’euros

Au programme de ce billet de rentrée, une brève budgétaire, l’annonce du prochain séminaire de Politique des sciences consacré à l’irrationalité, les liens vers les vidéos du séminaire intitulé « À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses » et une analyse intitulée « Le problème des causeries en zone grise ».

Nous vous souhaitons une année 2022 pleine de joies, de pensées exigeantes, de solidarités effectives et de liberté. Plusieurs chantiers importants vont nous occuper dans les mois qui viennent. Nous devons finir de chiffrer la plate-forme programmatique pour l’enseignement supérieur et la recherche élaborée l’an dernier et la promouvoir auprès des candidates et des candidats à la présidentielle. Les menaces devenant de plus en plus pressantes et tangibles, nous devons nous atteler à créer l’association et le fond de dotation pour la liberté académique avant l’élection présidentielle. L’élaboration des statuts puis la vie associative se feront de manière autonome de notre collectif, qui se contentera de lancer la liste de courrier électronique permettant de faire connaissance et de travailler au fonctionnement concret de ces nouvelles institutions. Dernier appel pour vous y inscrire.

Brèves

104 millions € de crédits budgétaires annulés

Lire les documents budgétaires vaut mieux qu’écouter mille discours. 104 millions € de budget pour l’Université et la recherche (programmes 150, 172 et 190), pourtant votés par la représentation nationale ont été annulés.

104 millions €, c’est le montant exact de la hausse de budget voté entre 2020 et 2021, une fois pris en compte le bonneteau budgétaire sur les programmes spatiaux.

L’inflation est par ailleurs estimée désormais à 3,4 % en 2021. La baisse du budget consacré à l’Université et à la recherche en 2021 est donc de -1 milliard €. Voilà qui contraste avec le tweet de Noël de la ministre, Mme Vidal : « Il y a tout juste un an, la promulgation de la #LoiRecherche marquait une avancée historique pour la recherche française. »

Source : AEF info, 15 octobre 2021

Séminaire de Politique des sciences : « Irrationalité »

Le 24 janvier 2022, de 16h à 20h, Université de Lutèce, Amphithéâtre Lavoisier, Campus Saint-Germain-des-Prés, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.

Le séminaire sera retransmis sur la chaîne de Politique des sciences à cette adresse.

Irrationalité

L’irrationnel nous menace de tous côtés, si l’on en croit les analystes de l’air du temps. Et Covid aidant, depuis deux ans (et comme dans la chanson) ils sont venus, ils sont tous là : complotistes, antivax, wokistes, fanatiques, sectaires, postmodernes, radicaux plus ou moins libres, divers et variés, déconstructionnistes… En haut lieu, on sonne le tocsin : après ses ministres, le président lui-même nous alertait tout récemment des dangers à venir… Parmi ceux qu’on nomme les intellectuels, certains font profession de disséquer l’irrationalité en brandissant des catalogues de biais cognitifs ; d’autres se donnent pour les chantres de Lumières que les irrationnels de toutes obédiences veulent éteindre. Venus d’Amérique, la dénonciation de l’irrationnel et l’éloge des Lumières ont trouvé ici leurs épigones ; jacobinisme aidant, il s’agit même d’instituer chez nous des commissions pour ramener les braves gens à la raison…

La polémique est d’autant plus chaotique et cacophonique que les termes sont flous. Pourtant, la réflexion savante sur la raison n’est pas neuve, elle occupe la pensée depuis quelques siècles ; sans exagérer, on pourrait même dire que la raison n’a cessé de s’émouvoir de ses ombres ou ses envers — ignorance, erreur, déraison, foi, superstition, folie, fanatisme, etc. — depuis cette crise des irrationnels dont le nom des protagonistes se perd dans la nuit des temps. De cette longue histoire dans laquelle nous nous inscrivons tous ceux qui aujourd’hui occupent le devant de la scène et s’auto-dénomment ‘rationalistes’ n’ont cure. « Raison », « Lumières » sont devenus leur label, « irrationalité » leur ennemi commun, et tout devient simple.

Les labels et les ennemis nous fatiguent. Le séminaire Politique des sciences invite donc à discuter des sociologues et des philosophes dont l’exercice académique aborde directement la question de l’irrationalité. Qu’entendre par ce mot ? Y a-t-il des formes psychologiques et sociales de la séduction irrationnelle ? Qui est irrationnel et comment le devient-on ? Les sciences cognitives nous enseignent-elles vraiment que l’irrationalité est notre nature ?  L’irrationalité est-elle seulement en affaire cognitive, ou bien une question éthique ou politique ?

Introduction

Philippe Huneman, Philosophe, IHPST (CNRS)

L’irrationalité, entre psychopathologie et idéologie

Sarah Troubé, Psychologue clinicienne, Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université Côté d’Azur, LIRCES. 

La crédulité en doute

Marion Vorms, Philosophe, Université Paris I Panthéon Sorbonne.

Complotisme et scientisme —  Les idées conservatrices incidentes de la profession et de l’idéal technoscientifique

Pierre France, Sociologue, Université Paris I Panthéon Sorbonne & Orient Institut, Beirut.

Vidéos du séminaire Politique des sciences du 16 décembre 2021 

Les enregistrements du dernier séminaire Politique des sciences du 16 décembre 2021 intitulé « À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses » sont disponibles sur la chaîne du séminaire :

Arnaud Saint-Martin et Olivier Berné — Introduction : Elon Musk, man of the year

Faustine Cantalloube (CNRS) — « Les nouvelles pollutions du ciel »

Roland Lehoucq (CEA) — « Dommages collatéraux des constellations de satellites »

Éric Lagadec (Observatoire de la Côte d’Azur, Président de la SF2A) — « Une mobilisation scientifique internationale inédite »

Fabrice Mottez (Observatoire de Paris, rédacteur en chef de l’Astronomie) — « Les astronomes amateurs face à la pollution lumineuse du ciel »

Le problème des causeries en zone grise

« Je crois pourtant être hospitalier. Les Grecs anciens disaient que, quand on frappe à votre porte, c’est peut-être un dieu qui vient voir si vous êtes toujours disponible. C’est pourquoi ma porte et ma table sont toujours ouvertes. Je suis prêt à expérimenter tous les plats qu’on voudra, même les plus étrangers à mon goût et à mon régime. Mais on ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages. Je ne souhaite ni partager leur repas ni les inviter à ma table. Le débat, l’échange des idées comme celui de la nourriture obéissent à des règles. »

Jean-Pierre Vernant, Le Monde, 8 juin 1993

L’obsession des bureaucraties des établissements de recherche et d’enseignement supérieur pour la « communication » et la valorisation de « marque » a conduit à la multiplication d’événements « gris » qui n’appartiennent pas au registre académique, ne se plient pas à aux normes de probation et à l’éthique savantes, des événements où interviennent bien souvent polémistes et bateleurs de plateaux de télévision. Nous détaillons dans cette note analytique quelques exemples symptomatiques des dérives auxquelles cela conduit.

Vous trouverez la suite du texte ici.

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Le problème des causeries en zone grise

Le problème des causeries en zone grise

« Je crois pourtant être hospitalier. Les Grecs anciens disaient que, quand on frappe à votre porte, c’est peut-être un dieu qui vient voir si vous êtes toujours disponible. C’est pourquoi ma porte et ma table sont toujours ouvertes. Je suis prêt à expérimenter tous les plats qu’on voudra, même les plus étrangers à mon goût et à mon régime. Mais on ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages. Je ne souhaite ni partager leur repas ni les inviter à ma table. Le débat, l’échange des idées comme celui de la nourriture obéissent à des règles. »

Jean-Pierre Vernant, Le Monde, 8 juin 1993

L’obsession des bureaucraties des établissements de recherche et d’enseignement supérieur pour la « communication » et la valorisation de « marque » a conduit à la multiplication d’événements « gris » qui n’appartiennent pas au registre académique, ne se plient pas à aux normes de probation et à l’éthique savantes, des événements où interviennent bien souvent polémistes et bateleurs de plateaux de télévision. Nous prendrons ici quelques exemples symptomatiques des dérives auxquelles cela conduit.

Ainsi, la « lettre innovation » du CNRS du 13 juillet 2021 et le communiqué CNRS Info du 27 août 2021 ont annoncé de nouveaux « partenariats » avec des « think tanks et clubs de dirigeants », parmi lesquels l’« Institut Sapiens », qui reprend les codes des think tanks « libertariens » étasuniens. Son site abonde, sous une forme quasiment parodique, de cette rhétorique transhumaniste familière aux tycoons libertariens de Californie : « Être humain était autrefois un fait et une contrainte. Demain, être humain sera un choix. » Son cofondateur et principal promoteur médiatique en France est Laurent Alexandre, ancien urologue, homme d’affaires, bateleur médiatique, pâle copie d’Elon Musk. Il serait fastidieux d’énumérer les contre-vérités scientifiques qu’il assène à longueur d’interview sur les politiques climatiques ou l’héritabilité de l’intelligence.

De même que pour d’autres thinks tanks (Institut Montaigne, Institut français pour la recherche sur les administrations publiques [Ifrap], Institut supérieur du travail, etc.), le vocable d’« institut » permet à cette officine d’entretenir le doute quant à sa nature, en usurpant l’apparence d’un centre de recherche : dans le langage de son co-fondateur M. Olivier Babeau, « l’Institut Sapiens est plus qu’un think tank, c’est un think tech ». On ne saurait mieux dire : la pensée, en dehors de toute méthode scientifique, y est toute entière instrumentalisée au service d’intérêts politico-économiques.

Pour ces groupes de pression et de bataille idéologique, la stratégie du faux centre de recherche se décline de différentes façons. L’un de ses modes habituels d’expression est l’organisation de « conférences » et autres « colloques » qui n’en sont pas. Le procédé n’est pas neuf et n’est pas l’apanage de l’« Institut » Sapiens : il s’agit en règle générale de successions de tables rondes mêlant des éditorialistes sans légitimité scientifique, des visiteurs du soir (personnalités économiques, conseillers du pouvoir, membres du gouvernement), des essayistes que Cornelius Castoriadis aurait qualifiés d’« imposteurs publicitaires », et pour faire bonne mesure, quelques universitaires prétendant s’exprimer ès qualités, mais intervenant en dehors de toute production savante et de toute intégrité intellectuelle. Une illustration de ces méthodes est le faux colloque sur le « wokisme » organisé la semaine dernière via une association dont le nom laisse entendre, à tort, qu’il pourrait s’agir d’un département d’enseignement, dans une salle de la Sorbonne, mise à disposition non par l’Université, mais par le recteur de Paris. La présence du ministre de l’Éducation nationale, son soutien financier et la participation du président du Hcéres à ce faux colloque devraient suffire à convaincre qui en doutait encore de l’intérêt que la sphère politique et bureaucratique trouve à ce type d’initiatives interlopes. Il n’en va pas autrement avec l’« Institut » Sapiens, dont les cofondateurs ont table ouverte au Sénat (voir ici, et ).

Le mélange de l’expertise scientifique, du lobbying industriel et de la bataille idéologique fonctionne mieux s’il peut s’abriter derrière une caution académique. L’« Institut » Sapiens l’a bien compris. Ainsi, il a placé à sa tête le seul de ses trois cofondateurs qui dispose d’un poste à l’Université. Il a créé pas moins de huit « observatoires » regroupant industriels, lobbyistes et scientifiques, dont l’un promeut les tests génétiques « récréatifs » tout en renvoyant au site d’un « laboratoire » de génétique où la référence à l’« Institut » Sapiens coexiste avec le logo de l’Inserm – une démarche qui ne prend tout son sens que si l’on garde en tête les déclarations récurrentes des membres de l’« Institut » sur l’héritabilité de l’intelligence

D’autre part, cet institut affectionne la participation à des événements « gris » caractéristiques de la zone mondaine de la science promue par les présidences d’universités, et dont les imposteurs retirent toujours, malgré les polémiques, l’aura d’un exposé dans un cadre académique prestigieux. Ainsi d’un «Procès de Dieu » avec Laurent Alexandre et feu les frères Bogdanov qui aurait dû se tenir en Sorbonne en 2019, avant que l’université Paris I n’y renonce.

En novembre dernier, c’est dans l’amphi Boutmy de Sciences Po Paris que l’« Institut » Sapiens organisait une prétendue « conférence » mêlant scientifiques du CNRS et journalistes scientifiques abonnés aux ménages pour l’industrie. Cette fausse conférence s’intitulait « Rapprocher la science et la société : l’opportunité de la transition énergétique ». Rappelons que le président de l’« Institut » Sapiens, M. Babeau, a un avis particulier sur ces sujets : il y a quelques mois, il jugeait inutile que la France fasse des efforts en matière climatique en raison de la part de ses émissions dans les émissions mondiales. Il n’est pas anodin de noter que ces propos ont été tenus lors des dernières « Rencontres de l’Avenir », autre manifestation « grise » associant journalistes, scientifiques, politiciens et lobbyistes lors de tables rondes là encore rebaptisées « conférences ». On ne s’étonnera donc pas de voir que la fausse conférence à Sciences Po Paris prenait expressément comme prémisse que « seuls l’innovation et le génie humain pourront remédier » au dérèglement climatique.

Que faire face à ces évènements « gris » qui entretiennent la confusion entre science, lobbyisme, causeries mondaines et pseudo-débat de plateaux de chaînes de télévision en continu, lorsqu’ils servent à alimenter la désinformation scientifique ? On sait que toute tentative de les faire annuler conduit désormais à une avalanche de tribunes dans la presse conservatrice reprenant la rhétorique du free speech des libertariens de langue anglaise : la revendication de pouvoir dire n’importe quoi, et en particulier dans les murs des institutions du savoir.[1] Il n’y a d’ailleurs aucune surprise à constater que cette rhétorique de la libre parole est promue par des groupes utilisant strictement les mêmes méthodes, et qui se nourrissent aux mêmes sources. Il nous faut probablement prendre le problème en amont, et faire régresser la communication institutionnelle et la « valorisation de marque » qui servent de terreau. Il nous faut refonder l’interface entre la communauté scientifique et la société, sur de nouvelles bases, conformes au double principe d’autonomie de la recherche vis-à-vis des pouvoirs économique, politique et religieux et de responsabilité devant la société.


[1] Il s’agit là d’une confusion caractéristique entre la liberté d’expression, qui est le droit du citoyen à ne pas être inquiété par l’État pour ses opinions si elles ne contreviennent pas au droit commun, et la liberté académique, dont ne bénéficient que les universitaires puisqu’ils sont supposés, en retour, se soumettre à l’éthique académique, comme l’a rappelé récemment encore le juriste Olivier Beaud.

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Souffler

En ce jour de solstice d’hiver, nous voudrions vous adresser un message chaleureux et apaisé au milieu des tempêtes qui chahutent nos existences.

Dans la tourmente, il n’y a d’autre boussole que les rationalités en débat, la désintrication des croyances et des savoirs, et l’expérience sensible. Ainsi, nous avons été 2 700 à alerter, dès juin dernier sur la nécessité de reconstituer un arsenal sanitaire large et d’investir dans la qualité de l’air pour éviter la vague de variant Delta comme l’irruption d’une souche mutante présentant un contournement immunitaire. La vague d’Omicron est devenue un fait, et non un simple possible, montrant une fois de plus la capacité de véridiction des analyses scientifiques qui ne se laissent enfermer ni dans le scientisme ni dans le déni des faits. L’appel est plus que jamais pertinent et demeure ouvert à la signature.

Il nous faut chercher l’apaisement, malgré la tentation de dresser des bilans et d’énumérer les tentatives qui montrent simultanément l’épuisement de la communauté académique et l’aspiration à sortir de 20 ans, bientôt, d’une politique destructrice pour l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. Puissent la mobilisation inédite pour décider des modalités de visite des laboratoires, dans un temps où le Hcéres s’enfonce dans une bureaucratie teintée de néo-maccarthysme, ou les 2 000 soutiens, déjà, à un programme pour le CNRS qui rompe avec le spencérisme revendiqué et pratiqué dans la période récente, nous apporter espoir et courage.

En matière de messages chaleureux, nous sommes frappés par les témoignages d’affection quotidiens à l’endroit de Camille Noûs et de l’élan de vie que cette figure matérialisant la communauté savante porte en elle. Près de 500 chercheurs, qui exercent dans 35 pays, ont déjà signé des articles avec Camille Noûs.

Si vous étiez en recherche d’un cadeau de dernière minute, nous ne saurions trop vous recommander son glossaire du nouveau jargon managérial qui envahit l’Université.

Souffler. Nous, qui enseignons et faisons de la recherche au quotidien, savons les collègues « rincés », à commencer par les plus précaires, par les jeunes chercheurs, en doctorat et en post-doctorat. Dès lors, nous ne pouvons qu’appeler à souffler sans mauvaise conscience, à reprendre des forces, à nous donner du bon temps, du rire, de la douceur et de la joie.

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Accaparement mercantile des orbites basses

Accaparement mercantile des orbites basses

Une série de brèves, cette semaine encore, ainsi qu’un billet analytique plus long sur l’origine idéologique du « wokisme ». Pour mémoire, la date limite de retour par mail de vos propositions pour l’opération Bartleby face au Hcéres est le 10 décembre.

Présidence du CNRS

La candidature d’Olivier Coutard apparaît de plus en plus comme une alternative éminemment souhaitable pour la présidence du CNRS, face à la « compétition darwinienne », et à « l’inégalité » réitérées comme seul programme par Antoine Petit. À ce jour, le programme d’Olivier Coutard a reçu le soutien de 1 300 chercheuses et chercheurs. Comme le signale ce billet de blog de Sylvestre Huet, il existe un chemin ténu, mais réel, vers un changement de cap au CNRS : le contrôle parlementaire, qui s’était révélé mordant lors de l’auto-nomination de M.Coulhon à la présidence du Hcéres. Cela nécessite un soutien plus ample de la communauté académique — par un mail spécifiant Prénom — Nom — Fonction — Institution, à l’adresse suivante : presidencecoutardcnrs@gmail.com.

Séminaire Politique des sciences

Les interventions du séminaire « Enquêtes difficiles, données sous contrôle ? Quelques aperçus des transformations matérielles et normatives dans la recherche en SHS »  du jeudi 25 novembre sont visibles sur la chaîne vidéo Politique des sciences.

Bruno Andreotti : Introduction du séminaire

Johanna Siméant-Germanos — La littérature et le journalisme bientôt plus libres de décrire le monde que les SHS ? Quand l’enchevêtrement d’injonctions contradictoires entrave la recherche.

Etienne Ollion — Faire une enquête à l’heure des données numériques.

Mathilde Tarif — À qui appartient-il de définir le risque des terrains d’enquête difficiles ?

Marwan Mohammed — L’irruption de la violence durant l’enquête et ses effets en matière de protection des données et des sources.

Le prochain séminaire de Politique des sciences aura pour sujet :

À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses

Le 16 décembre 2021 de 16h à 20h, amphi Lavoisier A, centre universitaire des Saint-Pères, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème.

Diffusion en direct sur la chaîne vidéo Politique des sciences.

Éclipse de la raison — aux origines du supposé « wokisme »

La période récente a vu se multiplier les procédés d’implosion du langage destinés à créer un brouillard de confusion et de désillusion. La note que vous trouverez ici vise d’abord à expliquer le mot « wokisme », et se présente comme un codicille à notre triptyque sur la liberté académique.

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Éclipse de la raison — aux origines du supposé « wokisme »

La période récente a vu se multiplier les procédés d’implosion du langage destinés à créer un brouillard de confusion et de désillusion. Le procédé le plus simple consiste à substituer au sens propre des mots, le sens de leur antonyme. C’est de cela que procédait déjà le terme d’autonomie présidant au démantèlement des normes d’exigence intellectuelle, d’intégrité et de collégialité à l’Université. La mise en circulation de catégories creuses, de concepts mal posés et de faux problèmes fait également partie de cette stratégie de brouillard discursif. La propulsion dans la sphère médiatique du mot « wokisme », quelques mois après l’apparition d’autres chiffons rouges comme « cancel culture » ou « islamo-gauchisme » participe de ce brouillage qui pollue l’analyse de la situation réelle de l’Université et de la science en général, qui vise en outre à porter atteinte à la liberté académique. Dans l’agitation du « wokisme », le réel ne joue aucun rôle : seul compte le fantasme politique que l’étiquette « woke » permet aux détracteurs de l’Université d’éveiller.

La note qui suit vise d’abord à expliquer le mot « wokisme », et se présente comme un codicille à notre triptyque sur la liberté académique.

Généalogie d’un néologisme

Woke est le prétérit du verbe wake (« veiller », plutôt que « se réveiller », comme on peut le lire parfois, même si cet emploi existe aussi) : être woke, c’est donc littéralement « rester vigilant, ne pas s’endormir », sans référence particulière à un quelconque « éveil » des consciences. Le dictionnaire Merriam-Webster date le premier emploi de be woke au sens de « être préoccupé des injustices et des discriminations » de 1972 ; Google Ngram (qui ne court que jusqu’en 2019) signale une augmentation de l’usage du terme à la fin des années 1990, mais wokeness, nom anglais du « wokisme », n’est employé qu’à partir de 2014, exclusivement à des fins dépréciatives, notamment de la part d’auteurs appartenant au milieu de l’alt-right qui a porté M. Trump au pouvoir en 2016.

Le « wokisme » est un terme épouvantail qui stigmatise, parce qu’il les amalgame, des courants politiques qui défendent des idéaux démocratiques et les trois valeurs fondatrices de la République française : liberté, égalité, fraternité. Personne ne se revendiquera originairement du « wokisme », pas plus que du « droit-de-l’hommisme ». Les « débats » médiatiques peuvent dès lors se tenir sans contradiction sérieuse, les termes mêmes de la discussion étant l’apanage d’un camp idéologique. Nul universitaire intègre ne saurait débattre du « wokisme », considérant que le terme lui-même est une construction aussi chimérique que polémique. Mais plus que son prédécesseur importé, le « politically correct », le « wokisme » nous renseigne sur ceux qui en font usage. Le parcours sinueux de woke comme sa synonymie d’usage avec « islamo-gauchisme » signent sa filiation intellectuelle. Dernier avatar en date de la vieille croisade des milieux conservateurs américains et de leurs épigones européens contre le supposé « marxisme culturel », il en diffère sur un point important : là où les précédents dénonciateurs du « marxisme culturel » ne faisaient pas mystère de leurs convictions religieuses, illibérales et autoritaires, la lutte contre le supposé « wokisme » se prévaut de la « rationalité », du « progressisme » voire, comble du retournement, de la « liberté académique ».

Pour comprendre quel milieu a produit la chimère du « wokisme », il convient en effet de remonter à la refondation idéologique des mouvements conservateurs radicaux dans le courant des années 1970 — dont la forme la plus caricaturale est représentée par le néo-fascisme « gramscien » de la « Nouvelle Droite » française. Sous l’influence notamment de Paul Weyrich, les milieux conservateurs nord-américains ont progressivement mis en avant une menace supplétive au communisme soviétique, un ennemi intérieur idéologique contre lequel une guerre institutionnelle devait être menée : le « marxisme culturel ». En substance, il convenait d’agiter le fantasme d’un marxisme omniprésent sur les campus américains, et sous l’influence de l’École de Francfort. Ce supposé mouvement homogène fut accusé de subvertir la jeunesse par la promotion de l’égalitarisme, du féminisme, du « multiculturalisme », de la liberté sexuelle et de l’écologie. Chez certains agitateurs issus de la droite chrétienne américaine, notamment Pat Buchanan, le fond antisémite de cette rhétorique était palpable et la dénonciation du Kulturbolschewismus par les droites allemandes entre 1920 et 1945 était explicitement présentée comme une source d’inspiration.

L’attirail conceptuel élaboré à l’époque a été remis au goût du jour dans les années 2010 par l’alt-right américaine et l’extrême-droite européenne. On en trouve trace dans le manifeste publié par Anders Behring Breivik, meurtrier de 77 personnes à Oslo et à Utøya en juillet 2011. En 2017, le conseiller de Donald Trump Steve Bannon a repris à son compte la croisade contre le « marxisme culturel » lors d’un festival suprémaciste organisé à Berkeley sous le titre « Free Speech Week ». L’année suivante, ces termes étaient repris par l’entourage de M. Bolsonaro. Ils figurent encore dans le manifeste du terroriste d’extrême-droite Brenton Tarrant, meurtrier de 51 personnes de confession musulmane à Christchurch en mars 2019.

Identification d’un glissement politique

Cette résurgence d’une « guerre froide » idéologique s’accompagne d’un déplacement politique qui touche directement à la place du savoir et à la conception du rôle des sciences et des techniques dans les démocraties libérales. M. Bannon illustre bien ce glissement : depuis la période 2007-2008, il occupe une position charnière entre la vieille droite nationale-identitaire, « paléoconservatrice », et le courant dit « libertarien », plus à même de revendiquer une apparence de centrisme ou de modération fort commode dans une bataille idéologique. Or, le libertarianisme s’intéresse de près à l’Université et la recherche scientifique. Se revendiquant du « progrès », de la « liberté », des « Lumières », de la « modernité », ce courant défend un programme de dérégulation économique et sociale intégrale, un racisme décomplexé et un transhumanisme fortement teinté d’eugénisme, tout en empruntant nombre de marqueurs rhétoriques à la gauche anarchiste individualiste, athée, rationaliste et férue de libre pensée. On s’y revendique donc de Ayn Rand, Milton Friedman ou Friedrich von Hayek. On s’y fait le héraut d’une « liberté d’expression » (free speech) qui se passe de tout processus d’argumentation contradictoire. On y argumente en tous sens au nom d’un « marché des idées » pouvant se passer des processus de régulation savants, de la nécessité de faire preuve, de la disputatio entre pairs. La dénonciation fantasmatique du « wokisme », au travers de tribunes, d’interviews, de billets de blog, de faux colloques mêlant confusément usurpateurs, universitaires, polémistes, managers de la science et bureaucrates, en rupture avec toute forme d’éthique savante, se rattache bien à cette mouvance « libertarienne », indépendamment des étiquettes socialistes ou humanistes arborées. Cette conception typiquement libertarienne du « débat d’idées »  est inséparable d’un déni profond des conditions dans lesquelles les acteurs impliqués dans la vie des idées, à commencer par les universitaires, agissent et produisent des énoncés.

La croisade de la mouvance « libertarienne » contre la liberté académique s’accompagne de la promotion active d’une alt-culture réduisant la science à la « technologie », la recherche scientifique à l’élaboration de « solutions » et visant à remplacer les figures intellectuelles issues des sciences humaines par d’utiles bateleurs technophiles. Aussi les milliardaires « libertariens » (Peter Thiel, Jeffrey Epstein, Robert Mercer ou les frères Koch) investissent-ils massivement pour constituer des réseaux de promotion de leurs idées, telles les revues en ligne Reason et Inference aux États-Unis, Quillette en Australie, les conférences TED ou le Media Lab du MIT. L’alt-right française, aujourd’hui omniprésente sur la scène politicienne, s’est constituée très rapidement sur le modèle du Janus états-unien, dont elle reprend les stratégies et les discours : CNews (groupe Bolloré) est un clone de Fox News, Le Point répète les obsessions de Quillette et en traduit les « meilleurs » textes, l’Institut Sapiens, dont l’un des fondateurs est Laurent Alexandre, reprend le principe libertarien des faux laboratoires de recherche, tandis que la « maison de la science et des médias » prévue par la Loi de Programmation pour la Recherche (LPR) duplique le Science Media Center, une officine de désinformation et de réinformation scientifique du Royaume-Uni, et que l’« Observatoire du décolonialisme », à en juger par ce qu’en dit une de ses fondatrices, rejoue l’amalgame idéologique du Tea Party ; etc.

L’épouvantail du « wokisme » ne se comprend que comme composante de cette bataille plus large. Certains secteurs technicistes et autoritaires du « mouvement libertarien » ne se contentent plus de vouloir mettre le monde académique, déjà usé par la bureaucratisation, la précarisation et la paupérisation, à genoux : en s’adonnant temporairement à des menées intimidatrices, ils préparent des purges. L’un des hommes d’affaires « libertariens », M. Goodrich, théorisait déjà il y a cinquante ans : « les libertés académiques sont en réalité un déni de liberté. » L’un de ses think tanks, Liberty found, propose au format numérique une bibliothèque des écrits « libertariens », avec cette philosophie : « il n’y a aucune raison qu’une bibliothèque universitaire contienne plus de 5 000 ouvrages, pourvu que ce soit les bons ouvrages. » C’est à cette aune qu’il faut mesurer l’invocation incessante à la « liberté d’expression » voire à la « liberté académique » chez les pourfendeurs du supposé « wokisme ». Le droit au « débat » qu’ils revendiquent est extérieur à l’Université, à la science et aux exigences d’une parole académique contradictoire. Leur « liberté » s’identifie en réalité à la censure que les libertariens sont si prompts à déceler chez leurs adversaires. Ces derniers mois, les relais français pris par Mme Vidal et M. Blanquer ont abondamment illustré ce type de bascule.

Veiller, réagir ou périr

In fine, nous reconnaissons cette pratique du détournement du sens des mots, cette arme de perversion de la controverse intellectuelle. Cette exigence prétendue de rationalité et de liberté obéit de fait à un agenda maccarthyste, visant à annuler ce qu’il reste de l’autonomie du monde savant et à continuer d’affaiblir la liberté académique. D’autres stratégies se déploient en ce sens : naturaliser l’ordre social et faire passer l’antiracisme pour un mal moral, le délire pour une liberté (funeste chimère du « grand remplacement »), l’idée démocratique pour une tyrannie, les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité pour des lubies. « Ce qui compte c’est celui qui commande, un point c’est tout » : fin de la leçon d’Humpty Dumpty à Alice.

Mais on ne se privera pas de penser avec malice que la croisade anti-woke dit le vrai sur elle-même. Car si le woke « veille », son contempteur ne peut que vanter les vertus du sommeil. Or c’est bien au fond ce qu’il fait, et avec constance : sommeil de la critique, sommeil de l’espérance émancipatrice, sommeil des dominés qui ne se réveilleront pas pour réclamer leur dû. Comme le dit et le peignit Goya, autre délirant, le sommeil de la raison engendre des monstres. Il n’est plus très difficile de les discerner autour de nous.

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Ce que nous préférerions

Ce que nous préférerions

Une série de brèves, cette semaine encore — des textes plus fouillés sont en préparation.

  1. Candidatures à la présidence du CNRS
  2. Position à adopter vis-à-vis des évaluations Hcéres
  3. Variant Omicron
  4. Annonce du prochain séminaire Politique des Sciences le 16 décembre.

Après sa parution il y a une dizaine de jours, le premier tirage de l’ouvrage Lingua Novæ Universitatis est en passe d’être épuisé. Une réimpression est en cours, vous pouvez donc continuer à commander le livre à l’éditeur.

1. Soutien à la candidature d’Olivier Coutard à la présidence du CNRS

Plusieurs candidats à la présidence du CNRS ont été auditionnés, les autres ayant été éliminés sans examen de leurs dossiers, dans la plus grande opacité. Il y a trois semaines, un appel à soutenir la candidature d’Olivier Coutard à la présidence du CNRS a été lancé, qui a réuni 500 chercheuses et chercheurs

Pour apporter votre soutien à cette candidature, vous avez quelques jours pour envoyer par courriel, Prénom — Nom — Fonction — Institution, à l’adresse suivante : presidencecoutardcnrs@gmail.com.

2. Une résistance à la Bartleby face au Hcéres ?

Dans notre précédent billet « Les naufrageurs », nous souhaitions courage et résistance aux collègues qui vont devoir subir dès la « vague C » les normes et procédures édictées par le nouveau référentiel d’évaluation des unités de recherche Hcéres. À la suite de ce billet, l’abondance du courrier reçu et les premières remontées de terrain montrent que ces excès caricaturaux de bureaucratie, conjugués à un abandon total de la science dans l’évaluation, ne passent pas, même auprès des collègues habituellement disposés à se soumettre aux requêtes administratives les plus laborieuses.

Le moment semble donc opportun pour convenir des moyens collectifs de résistance à la farce bureaucratique du Hcéres et pour refonder collectivement les normes qualitatives de nos métiers. Nous détourner du Hcéres pourrait se traduire par cette action très simple, inspirée de Bartleby : ignorer purement et simplement le cadre du référentiel d’évaluation de cette institution hétéronome ; « je préfèrerais ne pas » utiliser le document d’autoévaluation formaté, « je préfèrerais ne pas » remplir les cases de tableur Excel, etc. Préférer ne pas faire suivant les préceptes rédactionnels du Hcéres ne signifie pas pour autant renoncer à toute forme de bilan et de prospective scientifique pour les unités de recherche. Pour reprendre la main sur des normes qualitatives adaptées aux pratiques et aux besoins réels des laboratoires, nous proposons de collecter vos propositions d’alternatives au référentiel du Hcéres, par retour de mail, puis de les soumettre au scrutin sur notre site. Sur la base des propositions les plus largement validées, une fiche pratique des modalités de résistance sera rédigée, proposant un ensemble d’éléments cohérents qui pourront servir d’ossature au travail rédactionnel des unités. Cette démarche conforme au principe d’autonomie de la recherche permettra à la communauté académique de fixer elle-même les modalités d’appréciation de ses laboratoires, discipline par discipline, modalités qui pourront s’appliquer dès la vague C, comme alternative à l’ensemble des procédures et documents réclamés par l’agence bureaucratique de l’évaluation.

Calendrier prévisionnel :

  • Date limite de retour par mail de vos propositions: 10 décembre
  • Vote du 13 au 17 décembre
  • Publication d’une fiche pratique : rentrée de janvier

3. Omicron près

Il est trop tôt pour connaître les conséquences de l’irruption en Afrique australe, puis à Hong Kong, en Israël et en Europe, de la nouvelle souche mutante B.1.1.529 (Omicron). L’analyse des dizaines de points de mutation de la protéine Spike ne permet pas d’écarter l’émergence possible d’une lignée virale capable d’échappement immunitaire et dotée d’une forte transmissibilité, ne saurait remplacer les données épidémiologiques[1] et vaccinales à venir dans les prochaines semaines. 

Il n’est pas trop tôt, en revanche, pour pointer que ni la vague hivernale du variant Delta, ni l’alerte sur la souche mutante Omicron ne sont des surprises, du point de vue scientifique. En juin, dans une tribune du Monde, nous expliquions (en vain) aux conseillers de l’Élysée et du ministère des Solidarités et de la Santé :

« Néanmoins nous pouvons d’ores et déjà anticiper que la vaccination ne suffira pas : le variant Delta — aujourd’hui une centaine de nouveaux cas par jour — est 2,5 fois plus transmissible que la souche sauvage. Avec une couverture vaccinale de 60 %, nous serions à la rentrée 2021 globalement dans la même situation vis-à-vis des risques d’une nouvelle flambée épidémique qu’à la rentrée 2020. Par ailleurs, nous devons nous préparer à la possibilité d’un variant disposant d’un échappement immunitaire important, tant qu’il existera un réservoir épidémique humain sur la planète. Il faudrait alors de longs mois pour mettre à jour les vaccins ARNm et reprendre la campagne vaccinale en commençant par les plus fragiles. Si cela devait advenir, ou que surgisse une toute autre épidémie, il serait indispensable de garder l’Université ouverte. Notre société doit consentir dès maintenant aux investissements permettant de réduire le risque de transmission épidémique. »

La vague du variant Delta comme l’irruption d’Omicron sont la conséquence des choix politiques des pays les plus riches : n’avoir pas suivi la stratégie Zéro Covid, n’avoir pas consenti aux investissements nécessaires à constituer un arsenal sanitaire large, n’avoir pas passé la production de vaccins dans le domaine public…

Dans le temps même où l’Institut Pasteur met à jour son étude sur les lieux de contamination révélant que « chez les plus de 40 ans, la présence d’enfants dans l’entourage a été associée à un sur-risque d’infection qui va de +30 % pour les collégiens à +90 % pour les très jeunes enfants (moins de trois ans) », le ministre de l’Éducation nationale annonce en finir avec les fermetures de classes au premier cas et remplace ce dispositif — qui rendait visible la progression des contaminations des moins de 10 ans — par un double test déjà expérimenté depuis début octobre dans dix départements (avec des résultats « variables » comme l’euphémise le ministre lui-même dans sa conférence de presse).

Une certitude à ce jour : les particules virales de la souche mutante Omicron doivent encore voyager dans les airs pour contaminer. Nous savons donc que les masques FFP2 ou FFP3 et la ventilation, pour lesquels aucun investissement ni aucune campagne d’information n’ont été consentis, seront précieux.

4. Séminaire Politique des sciences 

À qui appartient le ciel ? L’astronomie en prise avec l’accaparement mercantile des orbites basses

Le 16 décembre 2021 à 16h-20h, amphi Lavoisier A, Centre universitaire des Saint-Pères, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème. Diffusion en direct sur la chaîne du séminaire Politique des sciences.

Des flottes composées de milliers mini-satellites en orbite basse terrestre (~300-500 km d’altitude) sont en cours de déploiement ou le seront bientôt. Ces services commerciaux promettent de connecter à Internet le monde entier. En guise de tête de gondole, le projet Starlink, filiale de l’entreprise SpaceX d’Elon Musk, illustre les méthodes et les objectifs mercantiles de ce segment de l’industrie spatiale relié au capitalisme numérique. Sa mise en place s’est réalisée à une cadence soutenue depuis 2018, et les caractéristiques techniques sont vertigineuses : entre autres, le service pourrait compter 12 000 satellites en fin de déploiement opérationnel vers 2025. Cet accaparement du ciel, s’il a emporté l’adhésion des premières dizaines de milliers d’abonnés anxieux de booster leur bande passante et des adeptes de la technolâtrie californienne, a néanmoins provoqué une pollution sans précédent du fait des sillons lumineux que laissent ces mini-satellites sur leurs passages. Ainsi, c’est la contemplation et l’observation du ciel qui seraient menacées par ces déploiements en marche forcée. En réaction, les communautés professionnelles et les amateurs d’astronomie se sont mobilisées pour alerter sur les impacts potentiellement désastreux de ces « méga-constellations » sur la pratique de l’astronomie — et au-delà, des usages de l’orbite basse, de plus en plus gênés par la prolifération des missions commerciales. 

Cette séance propose de faire le point sur ce problème rapidement devenu public. Cette séance alternera entre les diagnostics techniques sur le coût environnemental de ces infrastructures, les discussions autour des différents enjeux (technologiques, réglementaires, économiques, politiques, culturels, etc.) de leur développement, mais aussi les retours réflexifs sur les modes de mobilisation des professionnels et amateurs d’astronomie. Elle ouvrira aussi la réflexion sur les évolutions de notre rapport à l’environnement et au cosmos, et sur l’importance de défendre le ciel comme bien commun.

  • Faustine Cantalloube (CNRS) — « Les nouvelles pollutions du ciel » 
  • Roland Lehoucq (CEA) — « Dommages collatéraux des constellations de satellites »
  • Éric Lagadec (Observatoire de Nice, Président de la SF2A) — « Une mobilisation scientifique internationale inédite
  • Fabrice Mottez (Observatoire de Paris, Rédacteur en chef de l’Astronomie) — Titre à venir

[1] L’Afrique du Sud est à l’approche de l’été et dispose d’une couverture vaccinale autour de 25 %. Le temps de doublement épidémique du variant Omicron, constaté sur la dernière semaine, est autour de 4 jours. Les biais d’échantillonnage et les incertitudes sur la réduction de transmission par la vaccination ne permettent pas de déterminer le taux de reproduction épidémique et l’échappement immunitaire à ce stade.

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Jouer sur les maux

Ce billet comporte trois sections :

Lingua Novae Universitatis (LNU) — Fragments d’un discours universitaire

Chères et chers collègues,

Dans le cadre d’une approche orientée « rebranding » et destinée à réaffirmer les valeurs de notre projet humaniste dans la compétition des idées, RogueESR a le plaisir de vous annoncer le lancement du Grand Projet d’Avenir RoguExR™. RoguExR™ représente une opportunité inédite pour notre communauté : un véritable choc de simplification pour une culture de l’autonomie bien comprise, à l’aube de défis requérant toujours plus d’agilité pour inscrire l’Université au cœur des véritables enjeux stratégiques des mondes de demain.

Soutenabilité résiliente, rayonnement post-Lumières, collégialité disruptive, pédagogie innovante dématérialisée : c’est à ces conditions authentiques que nous pourrons valoriser la liberté académique comme elle le mérite auprès de l’ensemble des responsables politiques, mais aussi des actrices et acteurs au service de l’excellence. Pour cela, nous avons besoin de votre expertise et nous vous proposons d’intégrer un groupe de travail thématique pour penser la conduite du changement. La première réunion portera sur le choix des indicateurs pertinents pour l’octroi des primes et décharges reconnaissant votre engagement. Elle aura lieu demain de 12h30 à 12h45 dans l’auditorium Bernard Tapie. Une retransmission par Zoom sera également organisée.

Fidèlement,

Jean-Didier Petit, président, RogueExR™

Anne-Sylvie Charnier, VP aux Futurs Co-construits, RogueExR™


Le « nouveau management public » ambitionne d’administrer nos conduites en prenant appui sur nos désirs, pour obtenir que nous consentions à l’asservissement et à l’impuissance d’agir. Pour ce faire, il institue un ordre paradoxal qui exige des « acteurs » qu’ils soient responsables, indépendants, innovants, adaptables, résilients et flexibles, en un mot, « agiles », tout en créant les conditions de leur soumission à la mise en concurrence, érigée en norme de comportement, par la généralisation du projet (« call for proposals »), de l’évaluation (« benchmarking ») et du classement (« ranking »). La stratégie discursive du néo-management opère par abstraction, euphémisant la violence du consentement à la dépossession, par substitution au sens propre des mots du sens de leur antonyme ou encore par oblitération de sens. On peut même reconnaître une forme de génie (mauvais) à ceux qui eurent l’idée de baptiser « autonomie », la mise en pièces du principe d’autonomie de l’Université et de la science vis-à-vis des pouvoirs politique, religieux et économique.

Comment résister à cette précarisation subjective qui s’infiltre par le langage même ? En vivant, en pensant, en poursuivant notre travail avec éthique, exigence et liberté mais aussi, d’abord, en leur riant au nez, de ce rire franc, libérateur, irrépressible, qui emporte les larmes.

C’est ce que nous vous proposions dans un appel lancé en février 2020 en même temps que naissait Camille Noûs. Les bonnes volontés ont travaillé depuis à un ouvrage sous forme de glossaire, croisant des réflexions critiques, des contes satiriques, des chansons détournées, mais aussi des fragments utopiques imaginant la réinvention de l’Université et de la parole universitaire. Vous pouvez aujourd’hui prendre connaissance du résultat. 

LNU (Lingua Novæ Universitatis) — Fragments d’un discours universitaire, par Camille Noûs et par nous-mêmes, à commander d’urgence dans votre meilleure librairie ou sur le site de l’éditeur — peut-être aurez vous alors en cadeau un de nos authentiques « goodies » délicieux, durables et innovants, que vous pourrez mettre sous le sapin.

Depuis le temps que l’ombre de Delta plane

À la mi-juin, nous faisions paraître une tribune dans Le Monde pour prévenir des conditions de propagation épidémique analogues entre la rentrée de septembre 2021 et la rentrée précédente. Les vaccins existants préviennent les formes graves de pathologies mais ne limitent que marginalement la transmission par les voies respiratoires supérieures (via les fosses nasales). La cinquième vague épidémique est là, semblable à celle de l’an dernier, mais avec un mois de retard. Elle aurait pu être évitée. Le virus continue donc de circuler et de muter, laissant ainsi la possibilité d’émergence d’une souche présentant une résistance aux vaccins.

Prenant nos responsabilités de scientifiques, nous n’avons cessé d’appeler à la constitution d’un arsenal sanitaire large permettant non seulement d’endiguer cette épidémie-ci mais aussi celles qui se déclareront dans les années et décennies qui viennent. Cela passe par des moyens humains permettant de faire, à l’échelle des villages et des quartiers, de la prévention, de l’aide à l’isolement, de l’éducation sanitaire, de la détection de percée épidémique, etc. Cela passe aussi par une logistique pérenne permettant de produire des vaccins et leurs rappels sans générer de profits privés, et de participer à des campagnes vaccinales menées à l’échelle planétaire. Nous avons aussi appelé sans cesse, après que le consensus scientifique sur la transmission aéroportée de SARS-CoV-2 a été atteint, en juin 2020, à un investissement de l’Etat dans la qualité de l’air (ventilation des pièces de vie, suivi du taux de CO2 et purification de l’air) et à une campagne de sensibilisation sur le niveau de filtration des types de masques — donc à une campagne de promotion des FFP2 et de leur port correct.

Une circulaire de la directrice générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP) sur la transmission aéroportée de SARS-CoV-2 a enfin été émise ce 19 novembre, avec 17 mois de retard sur les résultats scientifiques. Non seulement aucun investissement dans la réduction de risque n’a été consenti, mais la circulaire précise que le « dépassement des taux de CO2 recommandés n’est pas en soi un risque sanitaire », ce qui est scientifiquement faux et dangereux : le taux de CO2 permet la mesure du risque de transmission aéroportée.  La circulaire précise encore que « la mesure du taux de CO2 n’a pas à être déployée de manière systématique et permanente », et que « la politique à mettre en place dans les établissements en matière de taux de CO2 doit donc être appréciée au cas par cas ». On ne peut que rester pantois devant l’abîme qui sépare les résultats scientifiques et la politique sanitaire de l’exécutif. Un tel décalage en dit long sur l’ignorance de la recherche et sur le déni de la consultation scientifique qui prévalent dans les administrations centrales.

Séminaire Politique des sciences du jeudi 25 novembre (rappel)

À suivre en direct ou en différé sur la chaîne de Politique des Sciences.

« Enquêtes difficiles, données sous contrôle ? Quelques aperçus des transformations matérielles et normatives dans la recherche en SHS »

Jeudi 25 novembre de 16h30 à 20h30, Campus Jourdan de l’ENS, salle R1-07, 48 boulevard Jourdan, Paris 14ème.

Les sciences humaines et sociales (SHS) ont vu s’accumuler au cours des trente dernières années des tendances parfois contradictoires, entre banalisation de l’ethnographie, augmentation des corpus numériques, formes renouvelées de circulation des méthodes entre disciplines, mais aussi injonction à la protection des enquêtés « vulnérables » et formes bureaucratisées de l’éthique de la recherche (Institutional review boards et consent forms), augmentation des procès contre des chercheurs et chercheuses, appel à la science ouverte mais aussi à la protection des données sensibles… Si ces transformations ne concernent pas que les SHS, elles ont des effets bien particuliers sur celles-ci.

De quelle façon ces évolutions transforment-elles les formes de la recherche en SHS ? Le projet de cette séance est de faire part à la communauté scientifique d’un premier état des lieux —  à poursuivre dans d’autres séances — des problèmes spécifiques qui se posent en SHS, des risques nouveaux qu’affrontent aujourd’hui les chercheurs et chercheuses, de l’importance de ne pas appliquer mécaniquement dans ces disciplines des formats issus du monde des sciences biomédicales et expérimentales, faute de quoi ce serait non seulement leur inventivité qui pourrait s’en trouver affectée, et avec elle la possibilité de décrire le monde, mais aussi, peut-être, la liberté académique.

  • Johanna Siméant-Germanos — La littérature et le journalisme bientôt plus libres de décrire le monde que les SHS ? Quand l’enchevêtrement d’injonctions contradictoires entrave la recherche.
  • Etienne Ollion — Faire une enquête à l’heure des données numériques.
  • Mathilde Tarif — À qui appartient-il de définir le risque des terrains d’enquête difficiles ?
  • Marwan Mohammed — L’irruption de la violence durant l’enquête et ses effets en matière de protection des données et des sources.
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Les naufrageurs

Les naufrageurs

Bilan budgétaire du quinquennat pour l’Université

Le ministère vient de faire paraître un communiqué de presse retraçant l’évolution du budget de l’Université au cours du quinquennat.[1]

Nous avons représenté la figure produite par le ministère à l’usage des journalistes, à gauche (vert), et les mêmes données, une fois l’inflation compensée (violet), en euros de 2017. Malgré l’effet d’affichage consistant à isoler en vert foncé un surcroît de budget — qui ne correspond à rien dans un projet de loi de finances — le graphique du ministère permet de se rendre compte que la loi de programmation de la recherche (LPR) n’a rigoureusement rien changé à la trajectoire budgétaire : les augmentations sont calculées par Bercy de sorte à compenser l’inflation (violet). L’unique loi du quinquennat n’aura fait miroiter un accroissement budgétaire (totalement fictif, donc) que pour précariser et bureaucratiser un peu plus l’enseignement supérieur et la recherche. Dernière entourloupe en date, le « CDI de mission scientifique » prévu par la LPR, s’avère dans le décret du 4 novembre 2021 être un contrat à durée prévisionnelle pour des missions non nécessairement scientifiques, qui peut être interrompu à tout moment.

Du fait du babyboom de l’an 2000, le nombre de bacheliers a fortement augmenté pendant le quinquennat, ce qui était prévisible 18 ans à l’avance. Le nombre d’étudiants aurait augmenté dans les mêmes proportions, s’il n’y avait pas eu une politique de découragement des études universitaires (Parcoursup en particulier). Le budget par étudiant est représenté en rouge, sur l’axe de droite, selon une convention permettant de le lire comme un budget effectif, compensé de l’accroissement du nombre d’étudiants, sur l’axe de gauche. Il est en baisse significative.

Le déclin de l’Université et de la recherche scientifique publique comme de la recherche appliquée privée est devenu, à l’occasion de la crise sanitaire, un fait documenté. Si ce déclassement touche la majorité du monde académique, certains en ont été préservés. Pourtant, parmi les universitaires et les chercheurs actifs, plus grand monde ne doute du lien de causalité entre les réformes de bureaucratisation, de paupérisation, de précarisation et ce déclin. Une refondation tournant la page de vingt ans d’une politique désastreuse[2] est devenue une nécessité pour freiner le délitement de notre écosystème de recherche et d’enseignement supérieur.

Le Hcéres, caricature de sa propre bureaucratie

Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) vient de publier le référentiel d’évaluation des établissements, entités de recherche et formations de la « vague C » (Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val-de-Loire, Corse, Grand-Est, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Nouvelle-Calédonie et Polynésie Française). Ce référentiel paraît un an après la nomination de M. Coulhon à la présidence du collège du Hcéres. Le 12 novembre 2021, l’ex-conseiller du président de la République déclarait : « Il faut trouver un équilibre entre la simplicité, la légèreté de l’évaluation, et son efficacité ». Promesses non tenues : le référentiel publié est caricatural dans ses excès bureaucratiques, abject dans la déclinaison de l’excellence académique qu’il prétend évaluer et chronophage dans son application : d’où, moins de temps pour la recherche et donc moins d’articles de qualité. Les dizaines de critères d’évaluation ainsi définis (et déjà numérotés pour un traitement dématérialisé des rapports d’autoévaluation) sont à la fois le résultat et la quintessence de vingt années de politique de sape bureaucratique de l’enseignement supérieur et de la recherche. Une nouvelle fois, nous réaffirmons que la réappropriation par la communauté académique des normes qualitatives de notre métier doit être une priorité. Aux malheureux collègues qui essuieront les plâtres de ces nouvelles normes et procédures bureaucratiques, nous souhaitons courage et résistance.

Séminaire Politique des sciences du jeudi 25 novembre

« Enquêtes difficiles, données sous contrôle ? Quelques aperçus des transformations matérielles et normatives dans la recherche en SHS »

Jeudi 25 novembre de 16h30 à 20h30, Campus Jourdan de l’ENS, salle R1-07, 48 boulevard Jourdan, Paris 14ème, et sur la chaîne de Politique des sciences.

Les sciences humaines et sociales (SHS) ont vu s’accumuler au cours des trente dernières années des tendances parfois contradictoires, entre banalisation de l’ethnographie, augmentation des corpus numériques, formes renouvelées de circulation des méthodes entre disciplines, mais aussi injonction à la protection des enquêtés « vulnérables » et formes bureaucratisées de l’éthique de la recherche (Institutional review boards et consent forms), augmentation des procès contre des chercheurs et chercheuses, appel à la science ouverte mais aussi à la protection des données sensibles… Si ces transformations ne concernent pas que les SHS, elles ont des effets bien particuliers sur celles-ci.

De quelle façon ces évolutions transforment-elles les formes de la recherche en SHS ? Le projet de cette séance est de faire part à la communauté scientifique d’un premier état des lieux — à poursuivre dans d’autres séances — des problèmes spécifiques qui se posent en SHS, des risques nouveaux qu’affrontent aujourd’hui les chercheurs et chercheuses, de l’importance de ne pas appliquer mécaniquement dans ces disciplines des formats issus du monde des sciences biomédicales et expérimentales, faute de quoi ce serait non seulement leur inventivité qui pourrait s’en trouver affectée, et avec elle la possibilité de décrire le monde, mais aussi, peut-être, la liberté académique.

  • Johanna Siméant-Germanos — La littérature et le journalisme bientôt plus libres de décrire le monde que les SHS ? Quand l’enchevêtrement d’injonctions contradictoires entrave la recherche.
  • Etienne Ollion — Faire une enquête à l’heure des données numériques.
  • Mathilde Tarif — À qui appartient-il de définir le risque des terrains d’enquête difficiles ?
  • Marwan Mohammed — L’irruption de la violence durant l’enquête et ses effets en matière de protection des données et des sources.

[1] Il s’agit techniquement de la subvention pour charge de service public au titre du programme 150, donnée qui a malheureusement disparu des jaunes budgétaires.

[2] « Valérie Pécresse cultive une forme de modernisme de bon aloi qui enrobe des convictions bien trempées qui laissent peu de place au doute. Comme ministre, elle s’est attelée à une réforme des universités qui ne méritait pas les cris d’orfraie de la gauche. Sous mon quinquennat, nous lui avons donné une dimension nouvelle, avec le regroupement des établissements d’enseignement supérieur car l’autonomie et l’excellence ne contredisent pas les objectifs de démocratisation et de professionnalisation des études supérieures. » François Hollande, Affronter, ed. Stock, 2021.